Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


dimanche 27 janvier 2008

Retour à Madrid 2004



Des observateurs font mine de découvrir l'implantation d'
Al-Qaîda en Espagne et donc en Europe, et de soudain pressentir la confrontation imminente. Opportun de revenir à des réflexions sur la façon dont, en 2004, au lendemain des attentats de Madrid, l'opposition socialiste a pu s'emparer en quelques jours d'un pouvoir qui ne l'attendait pas, par une extraordinaire manipulation d'opinion, avec l'aval des belles âmes européennes. Il était pourtant clair que la démocratie ne pouvait ainsi capituler devant Al-Qaîda, sans l'inviter à s'installer en maître. La réorganisation technique du site permet d'accéder facilement à des articles écrits avant sa création. Parmi eux, la section Islamismes retrouve des textes de 1993 à aujourd'hui et, par exemple, un ensemble sur les attentats de Madrid et leur suite, écrit pendant ce terrible mois de mars 2004.

jeudi 24 janvier 2008

Hier, les chiens



SECDEF DECISIONS. However, I stand for 8-10 hours / A day. Why is stands, limited to 4 hours? D. R. DÉCISIONS SECRET DEFENSE. "Moi je reste bien debout huit à dix heures par jour. Pourquoi limiter les stations debout à quatre heures?" Mémo du Pentagone, paraphé et approuvé par Donald Rumsfeld, alors Secrétaire d'État à la Défense, autorisant de nouvelles méthodes d'interrogatoire à Guantanamo, le 2 décembre 2002 (Le Monde-2, 19 janvier 2008).

mardi 22 janvier 2008

Le Cheval de Troie: Notes de lectures


Au fil des parutions de notre revue Le Cheval de Troie (1990-1996), plusieurs collaborateurs ont rédigé des notes de lecture sur différents ouvrages. Certains de ces auteurs ou sujets ont leur place dans ce site. Nous reprenons donc ces notes, pour compléter les nombreux dossiers correspondants:
— Miguel de Cervantès:
Les travaux de Persille et Sigismonde.
Carlo Emilio Gadda: voir détails varia ci-dessus (5 février 2008): Dossier Carlo Emilio Gadda. Ou accéder au dossier Gadda.
— Isidoro La Lumia:
L'expulsion des Juifs de Sicile.
— Leonardo Sciascia: Heures d'Espagne.
— Miguel Torga:
Senhor Ventura, Portugal.

samedi 19 janvier 2008

Lettre 4: hiver 2007/2008


Godard et la question juive: Treize documents de JLG; une page de Jacques Mandelbaum (ailleurs, une note sur son livre); de Gérard Wajcman, "Saint Paul" Godard et "Moïse" Lanzmann. Avec Bruno Bettelheim, Primo Levi, Giorgio Agamben, Georges Didi-Huberman, Claude Lanzmann, une synthèse, Filmer après Auschwitz, ordonne l'ensemble de la réflexion sur ce sujet.
Un accueil général Pour Jean-Luc Godard propose textes et informations sur le cinéaste, dont la liste de ses trouvables, y compris sur le site, et introuvables.
Écouter voir retrouve une interview d'Aragon "Sur Godard" du 15 juillet 1965 pour l'ORTF, disponible sur le site de l'INA, et sur Ubuweb, deux films de Guy Debord: Critique de la séparation, 1961 (18') et In girum imus nocte et consumimur igni, 1978 (95').
Par ailleurs, Prénom Marcel, ma première lecture de La Recherche du temps perdu, de Marcel Proust, en 1984.
Dans Les Goûts Réunis, section Desserts: la mousse des mousses, d'après Pierre Hermé, et les dattes farcies; section Viandes: Il Polpettone in salsa verde, en VO uniquement.
Le Cheval de Troie regroupera de nombreux textes repris de notre revue (1990-1997), en rapport avec les intérêts du site. Ainsi des souvenirs sur Carlo Emilio Gadda de Goffredo Parise: L'ingénieur anecdotique et L'Ami titubant rejoignent les articles existants (Jean Giono, Sylvère Monod, Leonardo Sciascia, Maximilien Vox). Ces récits de Parise, des notes de lecture sur les œuvres de Gadda s'ajoutent à l'étude de Gian Carlo Roscioni sur la Méditation Milanaise, dans un dossier: Pour Gadda.
Dans Liber@ Te: Robert Badinter, La prison après la peine; Akram Belkaïd, La Shoah et les faux amis des Palestiniens; Corinne Lepage, l'homélie de notre Président; Taslima Nasreen: Je ne suis plus qu'une voix désincarnée, et Caroline Fourest: Égalité et diversité.
Quant au jazz, retour de Nantes, Philippe Méziat, directeur du Bordeaux Jazz Festival, continue à nous donner de ses nouvelles, de ses archives, et à y réfléchir aussi [désormais sur son site, depuis le 20 mai 2009].
Nouveau compagnon: Bernard Daguerre donne un texte sur Insularités et littérature policière.
Une nouveau dossier, Judaïca, favorisera les recherches dans le site sur le sujet.

Caroline Fourest: la diversité?




Qui cède sur les mots cède sur les choses, prévenait déjà Freud. La pensée laïque souffre souvent doublement face à cette vérité: soit quand elle confond vigueur et approximation polémique qui insulte l'adversaire, c'est-à-dire en réalité soi-même, soit lorsqu'elle n'est pas vigilante à la résistance dans les mots les plus simples, modes médiatiques et langues de bois nous aveuglant. Dans Le Monde du 18 janvier 2008, Caroline Fourest analyse l'usage, devenu officiel après avoir séjourné longtemps ailleurs, du mot "diversité":

Diversité contre l'égalité. — Une petite contre-révolution se prépare. Sous prétexte de lutter contre les discriminations, le président de la République souhaite inscrire la "diversité" dans le préambule de la Constitution. L'annonce est populaire. Mais a-t-on bien mesuré la portée symbolique de cette intronisation?

Le préambule de la Constitution de 1958 "proclame solennellement son attachement aux droits de l'homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu'ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946".

Dès son article premier, la Déclaration des droits de l'homme affirme que "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune". Le préambule de 1946, qui prévoit déjà l'égalité hommes-femmes, ajoute que "nul ne peut être lésé, dans son travail ou son emploi, en raison de ses origines, de ses opinions ou de ses croyances". C'est dire si l'égalité de tous forme le coeur de l'actuelle Constitution. Pourquoi donc vouloir introduire le mot "diversité" en plus du mot "égalité" ?

Pour une raison technique. Au nom de l'égalité, le Conseil constitutionnel a récemment invalidé l'article 63 des lois Hortefeux prévoyant la mise en place de statistiques ethniques, dites de la diversité. N'en déplaise aux plus optimistes, ces statistiques visent moins à mesurer les discriminations et les préjugés — ces études existent déjà — qu'à permettre une véritable traçabilité des minorités, en vue d'une utilisation politique qui échappera bien vite aux savants les mieux intentionnés.

Ces intentions politiques semblent aujourd'hui justifier de contourner l'obstacle constitutionnel en ajoutant le terme "diversité" — fruit de la tendance médiatique du moment — à la devise "Liberté-Egalité-Fraternité". L'air de rien, ce complément amorce la victoire du droit à la différence sur le droit à l'égalité dans l'indifférence. Il nous éloigne fondamentalement de l'héritage de la Révolution française pour nous rapprocher d'une conception plus anglo-saxonne, plus différentialiste et plus communautariste. En insistant sur ce qui nous différencie et non plus sur ce qui nous rassemble. Car de quelle "diversité" parle-t-on? Quelles sont ces différences si importantes qu'elles font de nous des êtres "variés" et non des semblables? La couleur de peau, l'origine de nos parents ou la religion font-elles vraiment de nous des citoyens si différents que nous formerions les ingrédients exotiques du cocktail républicain?

L'idée semble séduire. Assurément, l'usage du mot "diversité" a le mérite de lutter contre la tentation de réduire l'"homme" de la Déclaration universelle à son expression dominante. Mais attention aux abus de langage. C'est une chose d'utiliser le mot "diversité" pour éveiller les regards, de façon positive mais transitoire, dans les médias. Par exemple, en nommant des modèles issus de minorités visibles au gouvernement ou en veillant au renouvellement des élites dans ce sens. C'est autre chose de vouloir aller plus loin en inscrivant le mot "diversité" dans le préambule de la Constitution.

Une fois gravée, la "diversité" aura pour effet d'orienter les politiques publiques. La lutte contre les inégalités, peu payante à court terme, risque d'être abandonnée au profit d'une politique aux effets plus immédiats et plus "visibles": celle du saupoudrage ethnique. Sans dire son nom, puisqu'il déplaît, cette "discrimination positive" masquerait alors la persistance des inégalités en profondeur.

Personne n'est contre le fait de donner plus à ceux qui ont moins. Le seul débat porte sur les critères. Jusqu'ici, cette ambition se traduisait par la mise en place de politiques visant à corriger les inégalités sur la base de critères sociaux et économiques. En accordant par exemple des moyens supplémentaires aux zones d'éducation prioritaires. Conscient des économies que cela représente, le président envisage désormais ces compensations non plus sur la base des "territoires" mais sur la base des "individus". Notamment en direction des individus dont la "couleur de peau n'est pas majoritaire". Or si le critère "ethnique" devait remplacer le critère social, un fils de diplomate noir vivant dans le XVIe arrondissement pourrait bénéficier de compensations et d'aides que l'on refuserait à un fils d'ouvrier vivant en Seine-Saint-Denis.

Imagine-t-on le risque de surenchère victimaire et de ressentiment intercommunautaire que peut générer cette approche ? Sans compter le caractère contre-performant de telles mesures pour les discriminés eux-mêmes. Si un fils de diplomate noir n'a pas besoin d'aide de l'État pour étudier, il a besoin que le racisme anti-Noirs recule. Or la "discrimination positive" consistant à attribuer des postes en fonction de critères ethniques, indépendamment des conditions de ressources, sera vite vécue comme un "privilège". À long terme, ce "deux poids, deux mesures" pourrait même justifier que certains Français cessent de culpabiliser et donc de déconstruire leurs préjugés vis-à-vis des minorités. Quant aux minoritaires ayant réussi, leurs qualités propres seront mises en doute, même s'ils n'ont jamais bénéficié du moindre passe-droit.

L'effet obtenu serait donc contraire à l'effet recherché. Après des années de prise de conscience antiraciste, nous amorcerions un processus différentialiste réactivant les préjugés. À terme, le respect de la diversité pourrait même se substituer voire s'opposer à la recherche d'égalité.

© Photographie: aussiegal.

dimanche 13 janvier 2008

Taslima Nasreen: 8 842,62 €




Gynécologue, écrivain née au Bangladesh en 1962, Taslima Nasreen lutte pour l'émancipation des femmes face à la dictature islamiste de son pays. Son premier roman Lajja [1996, Le Livre de Poche), dénonçant l'état des choses, lui vaut agressions, fatwa, au point de devoir quitter son pays en 1994. Commence alors la ronde des provisoires lieux d'accueil: Suède, Berlin, Stockholm, New York, Kolkata au Bengale Occidental. Depuis mars 2007, sa tête décapitée est mise à prix pour 500000 roupies (8 842,62 €). De violentes manifestations contre elle la contraignent à quitter Kolkata pour New Delhi, d'où, fin novembre 2007, les services secrets indiens l'exfiltrent pour l'amener dans un lieu tenu secret. Le 9 janvier 2008, Ayaan Hirsi Ali et elle reçoivent le prix Simone-de-Beauvoir, décerné pour la première fois. À cette occasion, elle écrit ce texte: Je ne suis plus qu'une voix désincarnée, publié dans Le Monde du 12 janvier 2008, où, traquée par les fondamentalistes islamistes, elle témoigne de l'étendue de son abandon, qui nous concerne fort directement.

JE NE SUIS PLUS QU'UNE
VOIX DÉSINCARNÉE

Où suis-je ? Je suis sûre que personne ne me croira si je dis que je n'ai pas de réponse à cette question qui paraît simple, mais la vérité est que je n'en ai pas. Je suis comme les morts-vivants: engourdie, privée des plaisirs de l'existence et de l'expérience, dans l'incapacité de sortir des limites étouffantes de ma chambre. Oui, c'est ainsi que je survis.


Ce cauchemar n'a pas commencé lorsque j'ai été embarquée sans ménagement de Calcutta — il dure depuis un moment déjà. C'est une sorte de mort lente et lancinante, comme si je buvais à petites gorgées une coupe remplie d'un poison à effet lent qui détruit peu à peu toutes mes facultés. C'est une conspiration en vue d'assassiner mon être même, autrefois si courageux, si dynamique et si enjoué. Je ne suis plus qu'une voix désincarnée. Ceux qui me soutenaient par le passé ont disparu dans les ténèbres.
Je me demande: quel crime odieux ai-je commis? Quel genre de vie est-ce quand je ne peux ni
sortir de chez moi ni connaître les joies de la compagnie des autres êtres humains? Quel crime ai-je donc commis pour être obligée de passer ma vie cachée, reléguée dans l'obscurité? Je me sers des mots, et non pas de la violence, pour exprimer mes idées. Jamais je n'ai jeté de pierres ni n'ai versé le sang pour faire part de mon avis. Pourtant, on me considère comme une criminelle. Je suis persécutée parce que l'on a estimé que le droit des autres à donner leur opinion était plus légitime que le mien.

L'Inde réalise-t-elle l'immense souffrance que l'on éprouve quand on doit renoncer à ses convictions les plus chères? À quel point il a fallu que je me sente humiliée, effrayée et anxieuse pour laisser mes mots être censurés? Si je n'avais pas accepté que mes écrits aient été expurgés de façon grotesque par ceux qui y tenaient tant, j'aurais été traquée et poursuivie jusqu'à ce que je tombe raide morte. Leur politique, leur foi, leur barbarie et leurs intentions diaboliques ont pour but d'aspirer mes forces
vitales, les vérités que j'écris sont trop difficiles pour eux à digérer. Comment puis-je — moi qui n'ai aucun pouvoir et aucune protection — combattre la force brute? Toutefois, quoi qu'il advienne, je ne me résignerai pas au mensonge.
Qu'ai-je à offrir hormis l'amour et la compassion? Je suis assez réaliste pour savoir que le conflit, la haine, la cruauté et la barbarie font partie intégrante de la condition humaine. Si je venais à être éliminée ou exterminée, le monde s'en ficherait comme d'une guigne. Tout cela, je le sais. Pourtant, j'avais imaginé que le Bengale serait différent. J'avais cru que jamais le Bengale que j'aime avec tant de passion ne m'abandonnerait. Il l'a fait.
Exilée du Bangladesh, durant des années j'ai erré de par le monde comme une orpheline perdue. Quand le Bengale occidental m'a offert l'asile, j'ai eu le sentiment que toutes ces années de fatigue et d'hébétude étaient derrière moi. J'étais en mesure de reprendre une vie normale dans un pays aimé et familier. Tant que je survivrai, je porterai en moi les paysages du Bengale, son soleil, sa terre humide, son essence même. Ce même Bengale qui a été un sanctuaire que j'ai rejoint après avoir parcouru des kilomètres entachés de sang vient de me tourner le dos. Je suis bengalie, à l'intérieur comme à l'extérieur; je vis, je respire, je rêve en bengali. Que l'on ne veuille plus de moi au Bengale m'est difficile à croire.
Dans ce pays où je suis une invitée, je dois prendre garde à ce que je dis, ne rien faire qui enfreigne le code de l'hospitalité. Je ne suis pas venue ici dans l'intention de blesser les sentiments de qui que ce soit. Meurtrie et blessée dans mon propre pays, j'ai enduré des affronts et des blessures dans bien d'autres endroits avant d'arriver en Inde, où je savais que j'en endurerais de nouveau. Car il s'agit d'un pays démocratique et laïque, où le système électoral implique que la voix d'un laïc équivaut à celle d'un fondamentaliste islamiste. Je me refuse à le croire. Je refuse de l'entendre. Pourtant, partout autour de moi, j'en lis, entends et vois la preuve. Je voudrais parfois être comme ces singes mythiques, indifférente au mal qui m'entoure. La mort qui désormais me rend visite sous des formes multiples m'apparaît comme une amie. J'ai envie de lui parler, de me confier à elle. Je n'ai personne d'autre à qui parler, personne d'autre à qui me confier.
J'ai perdu mon Bengale tant aimé. Aucun enfant arraché au sein de sa mère n'a souffert autant que j'ai souffert de cette douloureuse séparation. Encore une fois, j'ai perdu la mère dans le ventre de laquelle je suis née. La douleur n'est pas moindre que celle qui a été la mienne le jour où j'ai perdu ma mère biologique. Après m'être installée à Calcutta, j'ai pu dire à ma mère — qui n'était alors plus qu'un souvenir en moi — qu'enfin j'étais rentrée. Quelle importance que je sois d'un côté ou de l'autre d'une frontière artificielle? Aujourd'hui, je n'ai pas le cœur de dire à ma mère que j'ai été expulsée sans cérémonie par ceux-là mêmes qui m'avaient offert l'asile, que ma vie actuelle est celle d'une nomade. Du coup, j'ai fini par me convaincre que j'avais dû transgresser quelque chose, commettre quelque grave erreur. Oser dire la vérité est-il un péché si épouvantable dans cette époque de mensonge et de tromperie? Est-ce parce que je suis une femme?
Je sais que je n'ai pas été condamnée par le peuple. Si on lui avait demandé son avis, je suis certaine que la majorité aurait voulu que je reste au Bengale. Mais depuis quand une démocratie reflète-t-elle la voix des masses? Une démocratie est dirigée par ceux qui tiennent les rênes du pouvoir qui agissent comme bon leur semble. Individu insignifiant que je suis, je dois maintenant vivre ma vie selon mes propres termes et écrire sur ce que je crois et qui me tient à cœur. Je n'ai aucun désir de faire du mal, de calomnier ou de tromper. Je ne mens pas. J'essaie de ne pas être insultante. Je ne suis qu'un simple écrivain qui ne connaît ni ne comprend rien à la dynamique politique. La force du fondamentalisme, à laquelle je me suis opposée et que j'ai combattu pendant des années, n'a été que renforcée par ma défaite.
Voici mon Inde tant aimée, où j'ai vécu et ai écrit sur l'humanisme laïque, les droits de l'homme et l'émancipation des femmes. C'est aussi le pays où j'ai dû souffrir et payer au prix fort mes convictions les plus profondes, où pas un seul parti politique de
quelque obédience que ce soit n'a pris la parole en ma faveur, où aucune ONG ni aucun groupe défendant les droits des femmes ou les droits de l'homme ne m'a soutenue, ni n'a condamné les attaques malveillantes lancées à mon encontre. Cette Inde-là, je ne l'avais encore jamais connue. Il est vrai que des individus, de manière dispersée et non organisée, se battent pour ma cause, et que des journalistes, des écrivains et des intellectuels se sont exprimés en ma faveur, même s'ils n'ont jamais lu une ligne de ce que j'ai écrit. Je leur suis reconnaissante de donner leur opinion et de me témoigner leur soutien.
Partout où des individus se rassemblent en groupes, ils semblent perdre leur pouvoir de parler. Pour être franche, cette facette de la nouvelle Inde me terrifie. Depuis ma plus tendre enfance, j'ai considéré l'Inde comme un grand pays, une nation pleine d'audace. Le pays de mes rêves: éclairé, fort, progressiste et tolérant. J'ignore si je survivrai, mais l'Inde et ce qu'elle représente doit à tout prix survivre.

© Taslima Nasreen, Le Monde, 12 janvier 2008. Traduit de l'anglais par Pascale Haas. Taslima Nasreen, écrivain, a reçu le 9 janvier le premier prix Simone-de-Beauvoir pour la liberté des femmes avec Ayaan Hirsi Ali. Elle a donné ce texte à cette occasion.

samedi 5 janvier 2008

Nouveau compagnon: Bernard Daguerre

Il lit beaucoup de livres, va au cinéma, aime mettre en mots ses découvertes et expériences. Il nous proposera d'en partager certaines avec lui, actuelles et anciennes. Grand connaisseur en particulier de la littérature noire, il commence par quelques intuitions sur Insularités et littérature policière, sujet qui rejoindra l'intérêt des amateurs de Leonardo Sciascia qu'ici nous sommes.

PS. Signalons la proche sortie en avril 2011 de notre essai "Filmer après Auschwitz / La question juive de Jean-Luc Godard", aux éditions Le Temps qu'il fait.