Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


samedi 26 mars 2011

Un printemps pour tous



Les sociologues de haut-parleurs et les leaders d'opinion adorent, à propos des événements en cours, évoquer un «changement de paradigme» qui serait à l’œuvre dans ce que les médias ont décidé de nommer le printemps arabe. Si différentes les uns des autres et s'inscrivant dans des contextes parfois opposés, les insurrections populaires peuvent ouvrir en effet sur des révolutions d'inspiration démocratique qui, ici ou là, prendront peut-être en compte, après une si longue absence, quelques éléments de la Déclaration Universelle des Droits de l'homme. Pour autant, rien ne justifie que nous cédions à ce seul charme incantatoire et à un lyrisme de principe.

Après la crise entre Israël et la Turquie autour de la flotille pseudo-humanitaire, le coup d'État du Hezbollah pro-iranien au Liban, les événements en cours en Égypte par exemple ont eu pour immédiates conséquences: la fin de tout contrôle sur les régions du Sinaï, aux mains plus que jamais de bandes bédouines (et soudanaises) esclavagistes et trafiquantes d'armes de provenance iranienne dont chacun connaît les destinataires; le chantage à l'alimentation en gaz d'Israël; la provocation de deux navires de guerre iraniens passant le Canal de Suez pour mouiller en Syrie; et l'arraisonnement d'un cargo par les Israéliens bourré d'armes de guerre, y compris des missiles sol-air. Depuis plus de trois semaines également, des éléments du Djihad islamique, contrôlés ou non par le Hamas, seul l'avenir le dira, envoient depuis Gaza des roquettes et missiles sur les villes israéliennes du Sud à une demi-heure de Tel-Aviv et menacent les forages off-shore de gaz et de pétrole, tandis qu'un terrible attentat est destiné à mettre le feu aux poudres dans l'opinion israélienne, qui a souvent reçu avec discernement les événements. Le but recherché par le Djihad islamique, sinon par le Hamas, est de continuer à profiter de la fermeture politique, en effet suicidaire, des gouvernants israéliens, pour les pousser au piège de l'attaque militaire d'envergure, et après le coup d'arrêt porté par Khadafi, enrayer mortellement ledit printemps arabe dont ni l'Iran ni la Syrie ne veulent, bien évidemment.

Si une opération israélienne s'engage, l'action fondamentalement libératrice de la coalition qui a remis en mouvement le processus de libération en Libye et dans d'autres pays s'arrêtera aussitôt, au grand bénéfice des dictatures aujourd'hui menacées ou qui demain pourraient l'être. Il est malhonnête de postuler que la magie des «changements de paradigme» puisse avoir gagné subitement le "monde arabe" et continuer à accuser de colonialisme, de croisades, ou de suspecter d'intérêts à court terme autour du pétrole une coalition qu'on commence par réduire au seul "Occident", vecteur de tous les mots et possédés par d'éternels démons. Au contraire, depuis l'intervention de la coalition, les rebelles syriens ont relevé la tête et leur succès, qui affaiblirait du même coup les pro-iraniens du Hezbollah, du Djihad islamique et du Hamas, pourrait alors vraiment changer l'ensemble de la donne politique. Et si — enfin — les forces démocratiques d'Iran parviennent à se lever et à renverser leur dictateur, nous pourrions alors espérer fermement dans la nouvelle donne. Et pas seulement dans les pays arabes, pour le coup. Mais si la répression terrible qui s'abat sur les Iraniens parvient à les faire taire encore longtemps, alors la catastrophe est imminente, devant nous. Nous tous.

© Photographie: Une femme au Caire. Auteur non identifié, tous droits réservés.

lundi 14 mars 2011

L'arithmétique du risque




Visité par les événements en cours au Japon, le mathématicien italien Roberto Natalini publie aujourd'hui ce texte dans
Dueallamenouno, sur le site du quotidien italien L'Unità. Nous l'avons traduit aussitôt pour nos lecteurs:

L'arithmétique du risque. — Le principal argument des tenants du nucléaire est le suivant: nous n'avons pas le choix, notre société a besoin d'énergie. Celle d'origine fossile n'est pas suffisante et celle produite par les énergies alternatives n'est pas encore disponible (et selon eux ne peut couvrir qu'une petite fraction de l'ensemble des besoins). Donc: il faut investir dans le nucléaire, les nouvelles centrales sont à risque zéro et le coût de l'énergie nucléaire est inférieur aux autres.

Je le sais, il semble facile de ne pas être d'accord AUJOURD'HUI. Mais en parler après la tragédie japonaise n'est pas spéculer sur la douleur ou être perturbés par l'émotion. D'autant qu'il n'y aurait rien de mal à être au moins troublés, comme en témoignent sur l'internet les manchettes de journaux de pays historiquement pro-nucléaires comme les USA, la France (sic!) ou la Grande-Bretagne. Et seule l'expérience permet de comprendre de quoi on parle, et d'estimer vraiment les coûts et les risques de nos choix.

Premier point: que veut dire: «Les centrales nucléaires de nouvelle génération sont à risque zéro»? Cela ne signifie évidemment pas que les risques n'existent pas, mais qu'on les estime inférieurs à ceux d'autres événements improbables avec lesquels nous vivons tranquillement. On pourrait par exemple observer que le fait qu'environ 4000 morts en Italie dans les accidents de la circulation, c'est-à-dire un risque sur dix mille par an pour chaque automobiliste, ne détourne pas les gens de la voiture.

Ensuite, que veut dire «sécurité», s'appliquant aux centrales nucléaires? Selon moi, cela signifierait un pourcentage faible de risques pour chaque maillon de la chaîne. Mais comment quantifier le risque?
Que veut dire: «Le risque que le circuit de refroidissement se rompe et que le noyau entre en fusion est de un sur un million»? Sur un million de quoi? Je ne vois pas quelle expérience peut fonder une estimation de ce genre. Nous vivons avec l'énergie nucléaire depuis quelques décennies. Il y a environ 400 centrales actives, nous avons vu trois accidents «sérieux» et beaucoup d'autres mineurs, et déjà connu diverses alertes, y compris dans le Japon hyper-technologique. Ces accidents nous ont certes instruits, mais le désastre japonais nous a fait voir notre incapacité à estimer la fréquence réelle des événements. Que veut dire: «Ce matériau résiste à un tremblement de terre de degré 8 sur l'échelle de Richter»? Aucun matériau ne peut assurer des garanties de ce genre. Cela équivaudrait à calculer la probabilité d'une attaque terroriste avec des avions lancés sur un gratte-ciel avant le 11 septembre. Bref, nous paraissons avoir bien peu d'informations pour estimer le risque. Quant aux déchets nucléaires, leur conservation présupposerait une stabilité politique que n'a connue aucune société humaine. Qui a jamais fabriqué des matériaux destinés à durer des millénaires? Et qui peut garantir la surveillance de sites qui, laissés à eux-mêmes, pourraient contaminer et détruire tout notre territoire?

Les coûts à présent. Si on en parle, il convient de parler alors de TOUS les coûts. Montage, démontage, sécurité de la centrale, et surtout élimination des déchets. Selon une recherche américaine dont a parlé le New York Times, le prix de l'énergie photovoltaïque sur le marché américain est passé l'été dernier au-dessous de celui de l'énergie produite par les installations nucléaires de nouvelle génération. Sans demander les massifs investissements que nécessite le nucléaire, et qui risquent souvent de n'être pas amortis, même à long terme. En Angleterre, une autre recherche a démontré que, si les coûts du traitement complet des déchets était pris en compte, le rendement économique des centrales serait à haut risque. À la vérité, je ne comprends d'ailleurs pas bien de quoi on parle. Les déchets nucléaires sont dangereux pour des milliers, sinon pour des millions d'années. Comment calculer le coût de leur manutention?

Dire, comme ici, que la totalité des coûts du traitement est couverte, à la lettre je ne parviens pas à le comprendre. Sans doute parle-t-on des coûts pour la conservation durant les vingt années à venir? Mais après? En outre, ces coûts n'envisagent que l'ordinaire, quand tout va bien. Mais combien coûte un seul accident nucléaire en termes de contamination? Combien l'évacuation d'une région sur un rayon de trente kilomètres, comme ce qui arrive au Japon? Un cas sur 400 (le nombre actuel de centrales dans le monde) en vingt-cinq ans environ (c'est-à-dire après Tchernobyl), est-ce le risque que nous voulons courir, c'est-à-dire, pour chaque centrale, une probabilité sur 400 de connaître un désastre nucléaire au cours des 25 prochaines années, c'est-à-dire la probabilité de tirer deux bons numéros au loto? Cela ne vous semble-t-il pas un peu beaucoup? D'accord, j'y vais un peu fort, mais sommes-nous si loin de la réalité?

En somme, dans ce tourbillon de chiffres, il serait temps de clarifier quelque chose. De bien des manières, nous pourrions économiser de l'énergie (mieux isoler les immeubles par exemple), mener des recherches pour les énergies alternatives (un spray pour rendre l'acier photovoltaïque existe déjà, et Google vient d'investir 5 milliards de dollars dans un site éolien off-shore), mais de grâce, ne nous chargeons pas de risques que personne ne sait vraiment gérer, et moins que tout autre notre gouvernement (*). — Roberto Natalini.

* Nous n'avons évidemment même pas effleuré la spécificité de la situation italienne, un territoire à haut risque sismique, où nous ne sommes même pas capables d'administrer les déchets ordinaires. Alors, les déchets nucléaires...


NDLR. Et puisque, probablement après avoir lu cet article, le président Barack Obama vient de décider la fermeture du site de Yucca Mountain, ajoutons cette note burlesque, que nous pouvons lire dans Wikipedia à propos de ce site justement:

«En 2005, le Département de l'Énergie des États-Unis (DOE) prévoyait encore que la future installation du Nevada ouvre ses portes en 2012. Or certaines études géologiques doivent être refaites et l'agence de protection de l'environnement des États-Unis exige désormais des évaluations de relâchement de radioactivité sur un million d'années, contre 10 000 ans auparavant. Il a été prévu plus d'espace entre les conteneurs, ce qui nécessitera de creuser plus de galeries. En février 2006, le secrétariat à l'Énergie a admis que le budget initial prévu (60 milliards de dollars) serait probablement insuffisant.»

C'est-à-dire une durée certainement supérieure à la durée de toute civilisation. Nous connaîtrons donc le terme humain de toute cette aventure.

© Texte de Roberto Natalini. Traduction et photographie Usine de retraitement de la Hague, mars 2007, de Maurice Darmon.

dimanche 6 mars 2011

Instants furtifs de lumière



Certes, le président d'un Yemen en morceaux et hôte bienveillant d'Al-Qaîda voit Israël et les USA derrière les puissantes manifestations qui l'ébranlent, et le poète libyen les noirs desseins de Ben Laden dans des mouvements qui espèrent, au moins pour partie, que les nations occidentales limiteront leur massacre. Mais pour l'essentiel, ces peuples dressés de Tunisie, d'Égypte, de Libye, se sont jusqu'ici retenus — «politique de retenue», expression mémorable lors de la première guerre du Golfe — de dénoncer le mal hors de leurs propres sociétés. C'est, à tous les sens du terme, ce qui rend ces événements majeurs. La lucidité n'est pas soudain sur eux tombée du ciel, mais ces mouvements sont si conscients de leur fragilité (même si leur puissance ponctuelle sidère) qu'ils ne peuvent rien se permettre qui les priverait de tous les appuis possibles ou se les aliénerait, rien qui distrairait leurs énergies dans des impasses. Besoin vital de la neutralité bienveillante de pouvoirs, alliés ou adversaires, sourcilleux de leurs intérêts immédiats, leur tranquillité à la petite semaine, leur puissance historique réelle ou supposée; besoin vital de leurs réseaux de communications, de leurs relais médiatiques, de leur compassion ou de leur soutien actif, de leur aide intéressée, sans quoi rien ne sera pour eux imaginable. Et l'immense mérite de la vérité, simple et nue: leurs pires ennemis sont leurs propres dirigeants. On le sait au moins depuis Hitler qui, avant de se suicider, ordonna de bombarder l'Allemagne: le principe du dictateur est de détruire ce peuple qui n'est pas le sien à l'heure de l'inévitable déconfiture.

Une révolution se mesure pourtant à ce qu'elle parvient ensuite, longuement et difficilement à construire sur la terre brûlée des tyrannies. Quand bien même elle serait un temps mobilisatrice, l'utopie d'une société enfin juste et libre serait vite suicidaire, «briseuse de grèves» disait-on naguère. Dans le meilleur des cas, la vraie révolution consistera à jeter les bases d'un État de droit, avec la participation essentielle, frileuse ou conquérante, des bourgeoisies locales, où des citoyens pourront au moins formellement se reconnaître pour tels et espérer exercer des droits concrets d'expression, d'association syndicale et politique, y inscrire et y dérouler leurs conflits et luttes de classe. Déjà les Tunisiens se heurtent à nouveau à leur police et, en Égypte, l'armée qui ne put tirer sur les gens, a pris plus directement encore le pouvoir et ne le lâchera pas si facilement qu'elle le promet. Nous mesurons d'ailleurs de mieux en mieux l'exception de ce 25 avril 1974, la plus heureuse de la deuxième partie du XXe siècle, quand, pour la seule fois dans l'histoire et sans la moindre effusion de sang, l'armée prit le pouvoir après quarante-trois ans de terrible dictature, pour le remettre aussitôt à la société civile: dans l'Alfama et le Bairro Alto, on le célèbre encore. Et d'où nous vient cet enthousiasme aveugle qui nous a trop tôt fait croire à la chute du poète libyen qui avait clairement promis le bain de sang? Toujours croire les dictateurs, ce sont les seuls hommes politiques à annoncer ce qu'ils comptent faire et à réaliser scrupuleusement ce qu'ils ont promis. À en préférer les menteurs et les marchands d'illusions, heureusement pour nous, nous n'en manquons pas.

Par dessus le marché — c'est le cas de le dire — ce processus politique doit s'accompagner de la création ou de la consolidation d'une économie de droit: un développement de l'emploi, un commerce et une industrie plus réglementée, ici comme ailleurs pas d'harmonie préétablie, mais au mieux la violence crue des puissances d'argent, les conflits sociaux mesurant leurs rapports de force et les solidarités forgées dans l'exploitation paysanne et ouvrière. Changer de base, comme dit la vieille chanson: une vie économique qui tenterait de limiter le bakchich, le népotisme politique et familial, la corruption et l'appropriation mafieuse: ce que connaissent, non seulement les fameux pays arabes, mais au cœur de leurs systèmes, l'Italie, l'Iran ou les pays de l'ancien bloc soviétique. Sans cette révolution politique et économique, reviendront très vite les anciens stratagèmes un temps éventés: détourner les colères d'un peuple pauvre et à nouveau soumis sur les traditionnels boucs émissaires, grands démons sionistes, impérialistes, occidentaux, néo-colonialistes. En un mot, le négatif hors de soi aura tôt fait de recreuser son trou dans les harangues des guides et les savantes indignations des lointains politologues. Tout démocrates que nous sommes, ne nous fallut-il pas récemment une demoiselle, presque oubliée déjà, pour sauver notre honneur? Et saurons-nous conserver et développer une exigence politique claire face aux Roms, aux immigrés, aux jeunes, aux fachos, aux salauds, ces pelés, ces galeux d'où viendraient tout le mal?

Et puisque nous venons de croiser ceux qu'un silence provisoire épargne: aurais-je été le chef de l'État israélien, que j'aurais profité de ce moment si fragile, si particulier et surtout si éphémère, pour défier mon adversaire en lui proposant la signature immédiate d'un traité de paix sur ces bases connues de tous depuis au moins dix ans. Dans les circonstances qui sont déjà en train de s'enfoncer dans le passé, j'aurais eu la quasi-certitude d'obtenir pour mon pays et pour le leur, bien au-delà de tout ce que j'aurais pu espérer. Une conjoncture pareille ne se représentera pas de sitôt, cela seul eût dû inspirer l'audace de la décision capitale. Ah, quelle fétichiste bêtise vaguement théorisée nous porte à croire que le développement historique fait mécaniquement émerger les grands hommes dont il a besoin! Seul le rendez-vous de l'initiative avec l'événement est susceptible de saisir le temps au bond.

Au moins vivons-nous le vacillant bonheur de ces instants de lumière — trois ou quatre dans une vie, août 1944 qu'on nous raconta, 1968, 1989, 2011 peut-être — qui, bien plus sûrement que l'abstraite invocation de l'avenir, scandent nos raisons d'exister.

Image:
Nasreddine Hodja, XVIIe siècle, Bibliothèque du musée de Topkapi.