Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


vendredi 14 décembre 2012

Alain Cavalier: Thérèse, 1986



     1986, le 39e Festival de Cannes donna la Palme d'or à Mission de Roland Joffé, devant le prix spécial du Jury au film suédois d'Andreï Tarkovski, Le Sacrifice, et le Grand Prix du jury, facultatif et à valeur d'encouragement, à Thérèse d'Alain Cavalier. Il aurait aussi bien pu être oublié, comme le fut le prometteur (alors) Down by Law de l'américain Jim Jarmusch.

    Une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle, écrit Thérèse Martin en 1895 dans son manuscrit C, 2, Histoire d’une âme).

    Après Thérèse, Alain Cavalier s'engage aussi sur la petite voie: les années suivantes sur Arte vers 24 portraits de femmes au travail (on peut voir par exemple ici La Romancière); en 1993 Libera me aux terribles images fixes ou lentes, silencieuses, visages pour filmer la dictature; en 2000 Vies, quatre biographies d'inconnus.

    Je ne suis pas un documentariste. Je suis plutôt un amateur de visages, de mains et d'objets. Rendre compte de la réalité ne m'attire pas. La réalité n'est qu'un mot, comme sa sœur jumelle, la fiction, que je pratique par ailleurs, avec un plaisir différent.

    Thérèse, strict manifeste de l'épure cinématographique. Mains et visages en gros plans, mises en place frontales, tenues à distance de tout théâtre par des chorégraphies et compositions chorales de femmes silencieuses, posées devant le cyclorama gris:

    C’est Édouard Manet qui m’a déverrouillé. Il m’a dit: «Tu peux filmer les visages, et derrière, il n’y a pas forcément une fenêtre, un mur, un jardin. Tu arriveras à dire des choses secrètes avec cette méthode-là, avec seulement des visages, des corps, des objets, sur un fond à la fois uniforme et nuancé. On ne sentira même pas les murs».

    Dans la clôture de Carmel, il efface les angles, les coins, les murs continuent les sols. S'ils sont des murs et des sols: dans l'hiver normand le ciel peut être gris. Pour ne mettre qu'elles en scène, et les objets nécessaires aux tâches quotidiennes auxquelles elles ont charge d'inlassablement donner sens pour surtout le vivre: des ustensiles, un couteau, des poissons et c'est la cuisine, une lessiveuse, un panier et c'est la buanderie, une planche sur deux tréteaux et c'est la cellule, un plumier un pupitre et c'est l'écriture. Et jamais une image sans tissus, draps, bures, voiles, rideaux et tentures, torchons et serviettes. Célébration de l'étoffe et des tissus, continue et obsédante: impossible dans ce film profondément matérialiste de ne pas se rendre à son immense, insinuante, violente sensualité.

    Sur la petite voie, Thérèse s'est retirée de toute chronologie: quatre-cent cinquante deux moments se succèdent, en son direct et séparés par des fondus ou des panoramiques au noir réalisés sur place. Après s'être libérés du temps, ils s'émancipent de l'espace, en juxtaposant par exemple le cloître et l'appartement du père, rôle tenu par l'écrivain franco-algérien Jean Pelegri. Le moment de souligner l'adoption de nombreuses actrices non-professionnelles pour incarner les nonnes, et d'en arriver à Catherine Mouchet, préférée au dernier moment à Isabelle Adjani.

Merci à Thérèse Martin et à Catherine Mouchet. Le réussi vient d'elles, leurs étincelles.

    Après son rôle éponyme dans ce premier film, Catherine Mouchet en a tourné vingt-cinq où elle a toujours incarné d'admirables seconds rôles. Aura-t-elle aussi préféré la petite voie? Elle seule le sait.

    Thérèse, tournant décisif dans la vie d'Alain Cavalier, de son propre aveu mûri durant plus de quinze ans. Il lit les écrits de Thérèse, visite le carmel de Lisieux, parle avec d'anciennes moniales, rencontre un livre de photographies sur elle — confrontation de la photographie et du cinéma qui donnera vie à Libera me, son long métrage suivant —, tourne pour la télévision À propos de Thérèse:

    Je fais un film sur des personnes dont le silence est la règle (1). [...] Sans doute étais-je arrivé à un moment de ma vie où il me fallait aller pêcher cette émotion adolescente. Je suis alors tombé sur les textes de sainte Thérèse dans une édition critique qui racontait sa vie, sa maladie. J’ai ressenti une grande émotion devant l’histoire de cette très jeune fille qui est entrée au couvent pour trouver quelque chose; qui l’a trouvé, mais qui a trouvé aussi, du même coup, sa mort.

    Thérèse affirme et revendique la voie étroite du cinéma, de Carl Theodor Dreyer à Jacques Rivette en passant par Robert Bresson. Revêtue de l'armure de Jeanne d'Arc en papier chocolat, Thérèse pose pour une nonne photographe. L'anecdote n'aurait que le mérite d'être vraie si, dans cette réflexion sur l'impossible représentation, Alain Cavalier n'avait décidé d'arracher le voile et de montrer d'elle ses sauvages cheveux courts:

C’est beaucoup plus émouvant. Et beaucoup plus cinématographique.

    Les évidences de Renée Falconetti, de Florence Carrez-Delay et de Sandrine Bonnaire hantent alors le plateau de la nonne photographe. Thérèse Martin est morte en 1897, à 24 ans. La même année, le train des frères Lumière quittait la gare de Jérusalem, pour le premier travelling de l'histoire. Et toujours évoquant Thérèse, Alain Cavalier:

    Sortir de la nuit d’avant le cinéma, apprivoiser l’image qui va le caractériser de bout en bout, tant cette image est neuve, inédite, virginale.

  (1). Cette phrase est tirée de Lettre d'un cinéaste / Alain Cavalier, Cinéma Cinémas, 1982  (13').
 © Musée d'Orsay: Édouard Manet, Le Fifre (1866). On peut voir Thérèse ici, en version intégrale (87').