Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


jeudi 25 avril 2013

Danièle Huillet et Jean-Marie Straub: Le Bachfilm (1968).





    Les éditions Montparnasse continuent leur inventaire de l'œuvre de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Après sept volumes, un coffret hors série reprend le Bachfilm, titre sous lequel Huillet-Straub appellent La Chronique d'Anna-Magdalena Bach: les cinq versions disponibles — allemande, française, néerlandaise, anglaise et italienne —, de superbes compléments inédits, et un livret d'une grande richesse de contenu, on peut en voir ici le détail.

    Tout est dit sur ce film: par Huillet-Straub eux-mêmes façon consciente, lucide et complète, et dans le livret par un texte exemplaire d'intelligence et de clarté de Benoît Turquety Jeunesses musicales / L'invention de Chronik. Oui, ils ont voulu filmer la musique et si les vingt-quatre œuvres de Bach s'enchaînent entre elles ou avec la parole dans un flux continu, aucune n'est écourtée ni morcelée, son direct et monophonique, toujours en plan séquence. Ici la musique est un fait physique parmi d'autres, textes et manuscrits, corps des instruments, corps des musiciens,  leurs fautes et les difficultés même, petites et grandes orgues objets d'une recherche éperdue dans le nord de l'Allemagne pour en trouver d'analogues à celles de l'alors inaccessible Saxe où joua le musicien, réalité concrète des espaces où ces musiques ont vraiment sonné. Jean-Sébastien et Anna-Magdalena ne sont pas abstraits dans leur éther musical: leurs fins de mois sont difficiles; souvent puni par ses commanditaires, le maître serviteur trouve toujours l'énergie de résister quand il ne peut plus faire autrement; beaucoup de leurs enfants meurent; contrastant avec les palais et les églises emplis de sa musique, leur intérieur est modeste et nu. Histoire d'amour et d'argent au quotidien donc où discrète et silencieuse, la constance d'Anna vit dans un regard d'encoignure, une caresse de l'épaule, des tenues de compte et de copies, dans sa parole magiquement articulée par Christiane Lang — en contrepoint cadencé et clair, le français parfait de Gustav Leonhardt — dont on retrouve les témoignages en complément. Une histoire de clôture enfin aux furtives échappées vers la mer, vers le ciel, sous les quarante ans de Leonhardt le dernier regard du vieux Bach enfin à la fenêtre.

    Amour, soutien mutuel, clôture intime sur leur commun projet d'existence, résistance intransigeante dès qu'il s'agit de l'œuvre, même au pris de la gêne matérielle et du conflit avec les autorités civiles, comment ne pas imaginer Huillet-Straub armés de cet exemple lorsque, venant de se rencontrer, ils conçurent leur film en novembre 1954, quand ils ne savaient alors s'il y en aurait jamais un autre, et que leur fidèle obstination mena à son terme treize ans plus tard. On sait que c'est en entendant le  disque d'un jeune musicien qu'ils se dirent: «C'est lui qu'on veut!». Gustav Leonhardt n'avait alors réalisé que trois ou quatre enregistrements, ni eux ni personne alors ne le connaissait, et sur lui la production ne voulut pas parier un mark: «Tout le monde nous disait, même les musicologues, pas seulement les marchands de soupe du cinéma: "Qui que c'est que ça?"». Les marchands leur proposèrent de les financer très largement s'ils acceptaient Curd Jürgens dans le rôle de Bach et une postsynchronisation par Herbert von Karajan, que ni les cinéastes ni Gustav Leonhardt n'ont simplement jamais considéré comme un musicien. C'est ainsi que, sorti au début de 1968, Chronik qui était leur premier projet devint leur troisième film après Machorka-Muff (1962) et Non réconciliés (1964).

    Nul mieux que Leonhardt. Musicien lui, instrumentiste, et musicologue au point de devenir bientôt le chef de file de la renaissance de la musique baroque avec son aîné Nikolaus Harnoncourt, que dans le film il embarqua avec le Concentus Musicus et l'Ensemble für Alte Musik de Vienne ou en duo à la viole de gambe. On le retrouve nonagénaire disert dans un fort vivant et émouvant complément. Présents également, Bob van Asperen déjà, et le trompettiste pionnier Edward H. Tarr, sans parler évidemment d'August Wenzinger et le Konzertgruppe de la Schola Cantorum Basiliensis. Straub a d'ailleurs fini par conclure — entre autre dans le documentaire joint Signalement de Jean-Marie Straub de Henk de By (1968)  — que Chronik était d'abord un documentaire sur Gustav Leonhardt. L'aigle aristocratique taciturne d'Amsterdam et le rugissant lion lorrain marxiste ne pouvaient mieux se trouver pour affirmer ensemble leurs ferventes exigences. 

    Qu'il soit aux claviers ou au pupitre, Gustav Leonhardt est longtemps filmé de loin et de dos et quand la caméra s'approche, ce sont ses mains au travail, toujours cette matérialité de la musique. Tout à coup (plan 85!), des Variations Goldberg — enregistré par Gustav Leonhardt dès 1953 — c'est la 25e, une sarabande où pour la première fois, c'est son visage en gros plan, ses yeux attentifs et parfois tendus à s'écarquiller suivent la partition manuscrite — en concert Leonhardt lisait toujours ses propres mises au net — sur un fond de mur enduit de chaux: le cinéma des Straub nous apprendra la parfaite équivalence de tous les faits physiques, un visage vaut un mur, un papillon vaut l'Etna, un lézard Moïse lui-même. La musique se fait pure élévation, si puissamment que l'homme en conçoit quelque terreur. Les dernières notes s'envolent par une lunette au plafond ouverte sur le ciel. Les Straub ont à ce moment la certitude qu'ils ont osé documenter la naissance d'un immense artiste. Ils étaient là. Jean-Marie Straub raconte (livret p. 105):

    Et Joachim Wolf [Le Recteur et assistant technique] a dit à Leonhardt, à la première prise, parce que Leonhardt faisait toujours (imite une respiration lourde) pendant la variation Goldberg: «Est-ce si douloureux?» Alors Leonhardt a dit: «Je ne sais pas» (Rire bref).

    Quelque chose en Gustav Leonhardt a su l'importance du moment. Le 12 décembre 2011, trente-cinq jours avant sa mort qu'il savait imminente, il donna un concert aux Bouffes-du-Nord. Lui et le monde entier savaient que ce serait le dernier et qu'il ne toucherait plus jamais un clavier. Pour la seule fois de sa vie, il n'alla pas vers son public après le concert: une ambulance l'attendait pour l'emporter. Pour dernier bis, celui où  pour la dernière fois, ses doigts vont se séparer des touches, il choisit cette sarabande, la 25e Variation Goldberg. Le concert entier a été filmé par un spectateur  — lui qui refusait jusqu'aux photographies. Nous en avons tiré Ultime (23 décembre 2012). Ce sera notre complément, en son honneur et en l'honneur des Huillet-Straub. Tous trois alors savaient déjà.