Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


jeudi 29 août 2013

Lettre 26: été 2013




    — Parution aux Presses Universitaires de Rennes de notre dernier travail: Frederick Wiseman / Chroniques américaines, dans l'importante collection Le Spectaculaire / CinémaUne page Facebook qui suivra l'actualité de cette parution donne tous compléments (filmographie, comment voir les films, essais d'autres auteurs, entretiens, etc.) Nous vous invitons à mentionner votre passage en aimant la page, comme dit Facebook.    — Ensuite, nous continuons nos films, tous archivés sur Youtube dans Notre cinéma © 202 productions. Ici une cinquième sélection pour Ralentir travaux visible en plein écran, principalement centrée sur l'orgue:


Dossiers thématiques modifiés ce trimestre

Notre delta fertile:
1. Liber@ Te: 1. Smaïn Laacher: Nécessaire féminisme radical dans les pays arabes. — 2. Jean-Pierre Le Goff: La gauche se trompe. — 3.  Abdelwahab Meddeb: Solidarité avec Amina. — 4. L'exception culturelle, les mots et les actes, un article de François Margolin: La convention collective qui va tuer les films d'auteur. — 5. Des jours d'épaules nues
3. Judaïca: 1. Delphine Horviller: En tenue d'Ève.

Notre cinéma:
6. Les Trains de Lumière, site général: 1. Sébastien Lifshitz: Bambi (2013) — 2. Arnaud des Pallières: Michael Kohlhaas (2013). 
11. Pour Jean-Marie Straub et Danièle Huillet: 1. Le Bachfilm (Chronique d'Anna-Magdalena Bach, 1968).
12. Pour Frederick Wiseman: 1. Maurice Darmon: Frederick Wiseman / Chroniques américaines, PUR, 2013.
13. Notre cinéma © 202 productions. Tous nos films sur un site dédié.

14. 
Penser par images et par sons:

• Table complète des diaporamas.
• Éveline Lavenu complète régulièrement ses albums d'acryliques et gouaches.

15. Les goûts réunis: Nos recettes de cuisine.

16. Édits et Inédits:

• Plusieurs textes souvent assez longs, publiés ou non, qu'il convient d'imprimer selon les envies, dont on retrouvera la liste en accueil.
• Une section de notre site est consacrée à notre revue Le cheval de Troie, comportant une présentation, les sommaires intégraux, quelques articles disponibles en lien avec nos actuels intérêts, et des notes de lectures sur quelques livres.



    © Photographie: Maurice Darmon: Safari, 2005.

En librairie


      


Liens vers les éditeurs

La question juive de Jean-Luc Godard

samedi 24 août 2013

Film 24. Stabat Mater

     De retour dans l'abbatiale de Saint-Amant-de-Boixe (Charente), où nous avions filmé l'exceptionnelle cérémonie de l'éveil du nouvel orgue Renaissance de la Manufacture Quentin Blumenroeder (op. 8 et 8a ci-dessous), voici les premier et dernier versets d'un "Stabat Mater", chanté à Calenzana en Balagne (Corse) durant la Semaine Sainte, de tradition orale (XVIe-XVIIe s.).

     Après une première partie où l'organiste Aurélien Delage et le baryton Jean-Philippe Fourcade travaillent à leur mise au point, la pièce est donnée en concert. La première réponse de l'orgue est une improvisation sur le thème et la seconde débouche sur la Passacaille extraite de "Armide" de Jean-Baptiste Lully. Tout est rare ici, l'abbatiale, l'orgue, la pièce et les musiciens.

     Ajouté le 10 mars. — Et puisqu'il s'agit d'une chronique, j'aimerais ajouter, à propos de l'opus précédent ("Stabat Mater" par Aurélien Delage et Jean-Philippe Fourcade), ces lignes de Benoît Turquety, à propos des Straub, dans son texte" Jeunesses Musicales" qui accompagne Le "Bachfilm / Chronique d'Anna Magdalena Bach", coffret paru aux éditions Montparnasse: «S'il s'agit de montrer le travail que constitue l'exécution d'une partition, cela n'implique pas pour Straub, de montrer les erreurs successives des musiciens, les errements, les fautes, les maladresses. Cela est inutile: montrer le travail, c'est montrer le travailleur qui a réussi et peut être fier de ce qu'il a accompli. La difficulté, les erreurs qu'il aura fallu faire et surmonter, se verront de toute façon, par cette sorte de transparence de l'objet au processus qui l'a produit et qu'il incarne.»


mardi 20 août 2013

Arnaud des Pallières: Michael Kohlhaas (2013)



    Arnaud des Pallières n'est pas de ceux qui gigotent la caméra et font du genre avec la narration pour poser au génie cinématographique. Obstinément et en très peu de films, ce quinquagénaire édifie pour nos yeux et nos oreilles une œuvre singulière questionnant de profonde façon le cinéma, qui a bien besoin qu'on l'aide à marcher sur la tête et nous faire enfin lever les yeux. Ensemble ou divisés.

    Sans le savoir, beaucoup ont vu son premier film. Étudiant à la FEMIS, il fait venir Gilles Deleuze le 17 mars 1987 pour en tirer une captation: Gilles Deleuze: Qu’est-ce que l’acte de création? (1988).  Drancy Avenir (1996) son premier long métrage pose sa barre: vigilance civile, travail sur les traces de l'histoire et de la mémoire constitutives de nos consciences présentes, que prolonge Adieu (2003), son second long métrage centré sur la condition des immigrés dans notre société avec des complices aussi dérangeants qu'Aurore Clément ou Michael Lonsdale, ombres qu'auront animées les plus grands cinéastes français de ce siècle. Et, à la télévision, beaucoup d'entre nous encore auront vu de lui Is Dead / Portrait Incomplet de Gertrude Stein (1999), et Disneyland, mon vieux pays natal (2001).  À partir d'un roman de John Cheever, Les Lumières de Bullet Park, son troisième long métrage Parc (2009) transpose la chute d'un monde dans l'enfer feutré d'une banlieue résidentielle, ouvrant par là le genre de l'adaptation romanesque. Et aujourd'hui, après Michael Kohlhaas — Der Rebell de Volker Schlöndorff (1969), Arnaud des Pallières  livre sa version, Michael Kohlhaas, de la même nouvelle de Heinrich vont Kleist (1808).

    Marchand de chevaux au XVIe siècle au temps de Marguerite de Navarre, Michael Kohlhaas  (Mads Mikkelsen) aime le travail bien fait: en attestent les montures magnifiques qu'il vend aux connaisseurs de la grande ville, au Gouverneur (Bruno Ganz) par exemple. Et il est si bien enraciné dans les hauteurs du Vercors et des Cévennes huguenotes qu'aucune nouvelle pratique de péage ne peut lui barrer la route. Il pliera deux fois néanmoins, pour perdre ses deux plus beaux chevaux et son fidèle valet, puis son épouse Judith (Delphine Chuillot). Submergé d'un chagrin trop immense, il lève une armée de paysans contre le jeune hobereau, tyrannique et manifestement fou (Swan Arlaud). Au point de menacer un ordre plus général, puisque la Princesse (Roxane Duran) et Martin Luther  (Denis Lavant) se dérangeront en personne pour le ramener à la soumission féodale, l'une avec des manières de conscience morale, l'autre par des exhortations fondées sur d'insondables bases religieuses, tous deux concourant d'abord au maintien de leur ordre. Pliant une troisième fois, inéluctablement naïf, Michael rend les armes pour aller vers son jugement, accompagné jusqu'au dernier moment par sa fillette et sœur d'armes Lisbeth (Mélusine Mayance), qui saura certainement faire un jour son bien de son histoire familiale.

    Au lieu d'entonner le refrain de la fidélité apparente au livre, interroger les modifications? En réalité, Michael Kohlhaas fut roué.  Arnaud des Pallières préfère évoquer une rapide décapitation, qu'il ne montre pas davantage que la dévoration par les chiens de son valet César (David Bennent, l'enfant Oskar Matzerath dans le Tambour en 1979, encore Volker Schlöndorff). Le film tout entier est dans cette économie: superbes chevaux, paysages grandioses  alternant avec de très gros plans de visages, de même échelle pour ainsi dire sous l'œil de Jeanne Lapoirie chef-opératrice, batailles vues de loin, préparatifs des assauts plutôt que morts tombant en série. Les images les plus dures demeurent sans doute les violences faites aux chevaux et le corps agonisant puis mort de Judith, sauvagement assassinée hors-champ par les mercenaires de la Princesse. Quant au regard du spectateur, son procès en abîme est porté au début du film par la petite Lisbeth devant les ébats amoureux de ses parents, obéissant en cela à sa propre mère d'ailleurs.

    Autre décisive intervention du cinéaste. Dans la nouvelle, l'épouse Judith s'appelait Lisbeth. C'est justement le prénom donné à cette fillette, inventée de toutes pièces par Arnaud des Pallières et sa co-scénariste Christelle Berthevas. Douze ans tout au plus, Lisbeth est donc le personnage central du film et son véritable secret, caché par les masques héroïques du maquignon devenu chef de guerre. Dans le même geste créateur, elle est l'indispensable support à l'identification proposé aux adolescents et aux adolescentes pour qui ce film reconnaît ainsi être d'abord conçu et réalisé. Voilà la révolution tranquille d'Arnaud des Pallières: tenir son cinéma à l'opposé des divertissements gratuits et bêtifiants des films prédestinés aux supposés jeunes faussement désignés en classe sociale  — elle dure cette comédie —; à l'opposé des dérivés de jeux vidéos et leurs surenchères d'effets spéciaux; au plus loin surtout des complaisants miroirs des films générationnels, mimant et codifiant les façons de marcher, de parler, présentant des caprices privés comme les formes les plus abouties de la libération sociale. Bref, tout ce qui aura permis aux critiques et aux soi-disant auteurs de se congratuler en rond au dernier festival de Cannes autour d'un palmarès imposé par les slogans-écrans du moment: du "printemps arabe" au "mariage pour tous". Et d'ignorer scandaleusement Michael Kohlhaas quand ils ne l'éreintèrent pas avec une déshonorante arrogance (1).


    Mais voilà que, contre toute attente, ce film qui brasse et embrasse le temps et la durée prend rendez-vous avec son public, et tant mieux si à présent nos mêmes critiques veulent être de la fête. Michael Kohlhaas d'Arnaud des Pallières convie cette jeunesse  et ses parents (autre rare révolution que cette profonde réunion du présent et de la mémoire?), à constater par l'écoute et par le regard que le cinéma peut se tenir sur les hauteurs, incarner de vraies réflexions morales et politiques sur les pouvoirs et les abus d'aujourd'hui, et se donner côte à côte le temps de la vision, de l'audition, de la pensée. Ce programme minimum passe tout entier par les yeux et le jugement de Lisbeth aux côtés de Michael puis face à lui. Après cette mise à mort qui la met d'abord en fureur individuelle contre son père, elle devra bien se mesurer à l'ordre viril du fil de l'épée, demeuré encore invaincu.

    1. Exemple parmi dix, cet extrait qui se passe de tout commentaire, d'un article publié par Maxime Pargaud dans Le Figaro.fr le 24 mai 2013, lors de sa projection au Festival de Cannes sous le titre Michael Kohlhaas une place dans Games of Thrones, pas au palmarès: «Michael Kohlaas [sic] a été projeté hier soir, il faut bien le reconnaître, dans l'indifférence générale. En tout cas sur Twitter. Relativement peu de messages ont été postés sur le réseau social comparativement aux autres films de la compétition présentés jusqu'alors. Il faut dire que le cinéaste français Arnaud Des Pallières, dernier français en compétition, est un presque inconnu au bataillon de la Croisette. Certains se demandent encore comment s'orthographie son nom de famille.»

    © Photographie: Mads Mikkelsen et Mélusine Mayance dans Michael Kohlhaas d'Arnaud des Pallières, les Films du Losange, 2013, 125'.

vendredi 9 août 2013

Des jours d'épaules nues




    Histoires individuelles se tressant à la grande Histoire: hasards du calendrier, le même jour deux événements concomitants que rien d'autre ne relie.

    Ce 1er août, Silvio Berlusconi est condamné par la Cour de cassation à quatre ans de prison pour l'affaire Mediaset, dont trois couverts par une amnistie. Ses soixante-seize ans lui permettent de choisir entre une assignation à résidence et des travaux d'intérêt social,  confiance en l'homme qui ne manque pas d'une piquante naïveté. Ainsi celui qui aura durant vingt ans fait et défait toutes les lois à sa convenance, y compris d'auto-amnistie avec la bénédiction renouvelée des électeurs et la complicité ouverte ou implicite de toutes les formations politiques à chacune son tour, est enfin rattrapé par son passé. On ne savait pas? Tout était aveuglant dès le début, dès lors qu'on tient à quelques repères simples, puisqu'un touriste comme moi a vu en quelques jours passés à Rome à Noël 1993 la connivence ouverte de toutes les formations politiques, j'en témoigne dans L'hiver est pareil à l'absence, paru en France dans Les Temps modernes et un an plus tard en Italie dans le dernier numéro de Nuovi Argomenti, avant sa suppression par Berlusconi lui-même qui venait de prendre ses parts chez Mondadori. Un texte sur la seconde mort de Leonardo Sciascia par la gauche et l'extrême-gauche réunies pour tenter une sordide opération autour d'un écrivaillon promu pour la circonstance au rang de génie littéraire — Sebastiano Vassalli et son Cygne, bien oubliés aujourd'hui alors que Leonardo Sciascia domine le siècle de la tête et des épaules , avant les élections qu'elles perdirent, forcément, pour ouvrir la voie à vingt ans de berlusconisme.

    Ce même 1er août 2013, pas très loin des côtes italiennes, la lycéenne de dix-huit ans Amina Tyler est enfin mise en liberté, pour vices de forme — en fait pour abandon d'accusations si évidemment mensongères et de procédures si truquées que nul, même sur ordre, ne pouvait plus sans ridicule les soutenir. Elle demeure d'ailleurs toujours inculpée pour avoir «profané» du mot Femen le muret d'un cimetière de Kairouan, ville où devait se tenir un rassemblement salafiste interdit par les autorités. Un parapet sur lequel les jeunes gens s'assoient tous les soirs pour boire des bières et autres alcools sans que les fanatiques qui voulaient lyncher Amina lorsqu'elle grisa ses seins sur Facebook, ne trouvent à y redire. Elle échappe donc à des condamnations pouvant aller jusqu'à dix-huit ans de prison et n'en risque plus que deux pour profanation de sépulture, si quelqu'un peut comprendre ici cet extraordinaire chef d'accusation. Quand les salafistes ont brûlé plus de vingt mausolées des saints populaires et assassiné plus ou moins directement des leaders politiques, leurs crimes n'ont soulevé ni semblable zèle ni pareils émois dans les sphères juridiques et policières, manifestement aux ordres quotidiens de Ennahdha, le parti islamiste au pouvoir de façon désormais illégale en Tunisie.

    Bien sûr, Berlusconi ne fera jamais de prison alors qu'Amina y a déjà été enfermée deux mois préventivement où elle aura d'ailleurs  — en passant — trouvé la force et le courage de dénoncer aussitôt les mauvais traitements sur ses compagnes de cellule. Oui, Berlusconi a depuis vingt ans le soutien aveugle de millions de ses concitoyens et Amina est poursuivie dans l'indifférence et même l'hostilité quasi générale des siens, y compris de militants et militantes laïques et démocrates, sans parler des féministes, sur lesquels elle a eu l'illusion de penser qu'elle pouvait compter. Ainsi, dans le Huffington Post / Le Monde, dirigé, comme chacun sait, par la grande journaliste Anne Sinclair femme libre s'il en est et vaillante pourfendeuse des "Femen" — comme si partout les Femen s'équivalaient —, peut-on lire sous la plume de madame Saida Ounissi, chercheuse en politiques sociales à Paris-1 et vice présidente du Forum des jeunes musulmans européens, en date du 25 juin 2013, en un français quelque peu approximatif pour une universitaire de cette autorité:

    
Enfin, Amina vient rejoindre la longue liste des femmes-chouchous de la presse étrangère, comme Lina Ben Mhani [en fait Lina Ben Mhenni], Aliaa el Mahdy [en fait Aliaa Magda Elmahdy] ou [Ayaan] Hirsi Ali qui ont toutes été érigées, à un moment donné, comme porte-parole officiel [sic] de l'ensemble des femmes arabes et africaines. Des femmes entendues, et respectées à l'étranger, mais très souvent dédaignées par leurs propres concitoyens. Et cela non pas parce qu'elles dérangent, mais parce qu'elles contribuent à faire vivre les clichés sur les femmes du Sud en niant totalement le rôle essentiel que ces dernières jouent dans leurs sociétés respectives. Et à quel prix?

    Madame la vice-présidente aurait pu ajouter d'autres noms sans difficulté: Taslima Nasreen ou Pinar Selek par exemple pour nous en tenir ici aux seules femmes, ni arabes ni africaines — incroyable réduction du problème par parenthèse —, mais  dans l'univers des "musulmans européens" dont notre chercheuse se fait la porte-parole. Malgré ces lâches jalousies de parisiennes chouchoutées confortablement dans leur enseignement supérieur et dans la grande presse internationale, Amina Tyler / Sboui — nettement moins chouchoutée dans son corps et dans son âme —, grandira et luttera. Et, malgré les aveuglements symétriques des deux bords, portera encore l'honneur de tous ses frères et sœurs de combat proches ou fourvoyés, celui de son pays et celui de son père qu'elle aura éduqué et instruit au passage et à qui elle aura même rendu un nom.

    On peut le relire, ce père qui s'indigna d'abord des inconduites de sa fille et, avec la mère et la tante, alla jusqu'à la séquestrer en la traitant publiquement de dérangée mentale. Il a suffi d'un mois pour que cet homme écrive cette lucide et courageuse lettre de soutien, après le graffiti de Kairouan:

    Ma fille a commis un acte «suicidaire» lorsqu'elle a été à Kairouan, eu égard à la présence des Ansar al-Charia; et pourtant, elle ne s'est pas montrée le corps nu comme il a été dit, mais elle y a été comme n'importe quelle citoyenne.
    [...] Ma fille Amina demeurera toujours la fille que j'aime même si elle devait montrer tout son corps nu; car elle est la victime d'une société qui a échoué. Et moi-même comme père et comme responsable j'ai échoué avec elle, car aujourd'hui notre jeunesse s'enrôle dans le Jihad en Syrie, va mourir en mer, et c'est aussi cette même jeunesse qui part faire ses études à l'étranger pour ne plus revenir. Cela cache les maux d'une société, une société qu'il faut soigner et non pas se venger d'elle, et de ses jeunes, comme le déclare Samir Dilou («Amina doit être jugée sévèrement»), alors qu'il est Ministre des Droits de l'Homme. Quant à Sihem Badi, Ministre des Affaires de la Femme, elle n'a pas bronché et n'a pris aucune position alors que ma fille a dix-huit ans.
    [...] Il n'est pas normal qu'on appelle à la traduire devant la justice alors qu'elle est le symbole d'une jeunesse livrée à elle-même depuis la révolution. Et face aux très fortes attaques que subit ma fille de la part des hommes, je me demande où sont les femmes de la Tunisie? Ce pays est celui de la Kahena, de Aziza Othmana, Radhia Nasraoui, et plus d'une femme; et aussi j'ai essayé de joindre plusieurs fois Saïda el-Akremi [avocate, épouse de Noureddine Bhiri, Ministre de la justice et membre du bureau exécutif du parti islamiste Ennahdha], sans succès [...] J'espère que ma fille aura un procès équitable.

    Ou ailleurs, sur Libération du 5 juin, Mounir Sboui encore: «Elle m’a réconcilié avec moi-même, avec mes valeurs. Je n’étais pas trop impliqué, maintenant je sens qu’il faut être plus actif.» Ce n'est pas seulement l'histoire d'une héroïne, et d'une femme combattante comme la Tunisie en a déjà engendré, ce père s'en souvient aussi précisément à présent. Les deux textes que nous avons publiés par ailleurs au fil de l'affaire — Nécessaire féminisme radical en pays arabes de Smaïn Laacher (27 avril 2013) et Solidarité avec Amina, de Abdelwahab Meddeb (20 juin 2013) — soulignent à quel point les actes de la jeune fille auront touché aux points les plus névralgiques de sa société en mouvement. Étonnante d'ailleurs et significative, cette façon de changer de visage à chaque moment de son histoire, comme si justement elle parcourait par là celle de toutes les femmes. C'est une des raisons de notre bref hommage visuel op. 76,  Anima mia Amina (1'25), en titre de ces lignes.

    Il y a des jours comme ça, des jours de relative remise en ordre, des jours couleur d'orange jours de palme jours de feuillages au front jours d'épaules nues. Merci, Amina Tyler / Sboui, vous avez dix-huit ans, vous êtes tunisienne et vous nous montrez aujourd'hui ce qu'est penser vers le haut.