Des observateurs font mine de découvrir l'implantation d'Al-Qaîda en Espagne et donc en Europe, et de soudain pressentir la confrontation imminente. Opportun de revenir à des réflexions sur la façon dont, en 2004, au lendemain des attentats de Madrid, l'opposition socialiste a pu s'emparer en quelques jours d'un pouvoir qui ne l'attendait pas, par une extraordinaire manipulation d'opinion, avec l'aval des belles âmes européennes. Il était pourtant clair que la démocratie ne pouvait ainsi capituler devant Al-Qaîda, sans l'inviter à s'installer en maître. La réorganisation technique du site permet d'accéder facilement à des articles écrits avant sa création. Parmi eux, la section Islamismes retrouve des textes de 1993 à aujourd'hui et, par exemple, un ensemble sur les attentats de Madrid et leur suite, écrit pendant ce terrible mois de mars 2004.
dimanche 27 janvier 2008
Retour à Madrid 2004
Des observateurs font mine de découvrir l'implantation d'Al-Qaîda en Espagne et donc en Europe, et de soudain pressentir la confrontation imminente. Opportun de revenir à des réflexions sur la façon dont, en 2004, au lendemain des attentats de Madrid, l'opposition socialiste a pu s'emparer en quelques jours d'un pouvoir qui ne l'attendait pas, par une extraordinaire manipulation d'opinion, avec l'aval des belles âmes européennes. Il était pourtant clair que la démocratie ne pouvait ainsi capituler devant Al-Qaîda, sans l'inviter à s'installer en maître. La réorganisation technique du site permet d'accéder facilement à des articles écrits avant sa création. Parmi eux, la section Islamismes retrouve des textes de 1993 à aujourd'hui et, par exemple, un ensemble sur les attentats de Madrid et leur suite, écrit pendant ce terrible mois de mars 2004.
jeudi 24 janvier 2008
Hier, les chiens
SECDEF DECISIONS. However, I stand for 8-10 hours / A day. Why is stands, limited to 4 hours? D. R. DÉCISIONS SECRET DEFENSE. "Moi je reste bien debout huit à dix heures par jour. Pourquoi limiter les stations debout à quatre heures?" Mémo du Pentagone, paraphé et approuvé par Donald Rumsfeld, alors Secrétaire d'État à la Défense, autorisant de nouvelles méthodes d'interrogatoire à Guantanamo, le 2 décembre 2002 (Le Monde-2, 19 janvier 2008).
mardi 22 janvier 2008
Le Cheval de Troie: Notes de lectures
Au fil des parutions de notre revue Le Cheval de Troie (1990-1996), plusieurs collaborateurs ont rédigé des notes de lecture sur différents ouvrages. Certains de ces auteurs ou sujets ont leur place dans ce site. Nous reprenons donc ces notes, pour compléter les nombreux dossiers correspondants:
— Miguel de Cervantès: Les travaux de Persille et Sigismonde.
— Carlo Emilio Gadda: voir détails varia ci-dessus (5 février 2008): Dossier Carlo Emilio Gadda. Ou accéder au dossier Gadda.
— Isidoro La Lumia: L'expulsion des Juifs de Sicile.
— Leonardo Sciascia: Heures d'Espagne.
— Miguel Torga: Senhor Ventura, Portugal.
— Isidoro La Lumia: L'expulsion des Juifs de Sicile.
— Leonardo Sciascia: Heures d'Espagne.
— Miguel Torga: Senhor Ventura, Portugal.
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samedi 19 janvier 2008
Lettre 4: hiver 2007/2008
Godard et la question juive: Treize documents de JLG; une page de Jacques Mandelbaum (ailleurs, une note sur son livre); de Gérard Wajcman, "Saint Paul" Godard et "Moïse" Lanzmann. Avec Bruno Bettelheim, Primo Levi, Giorgio Agamben, Georges Didi-Huberman, Claude Lanzmann, une synthèse, Filmer après Auschwitz, ordonne l'ensemble de la réflexion sur ce sujet.
Un accueil général Pour Jean-Luc Godard propose textes et informations sur le cinéaste, dont la liste de ses trouvables, y compris sur le site, et introuvables.
Écouter voir retrouve une interview d'Aragon "Sur Godard" du 15 juillet 1965 pour l'ORTF, disponible sur le site de l'INA, et sur Ubuweb, deux films de Guy Debord: Critique de la séparation, 1961 (18') et In girum imus nocte et consumimur igni, 1978 (95').
Par ailleurs, Prénom Marcel, ma première lecture de La Recherche du temps perdu, de Marcel Proust, en 1984.
Dans Les Goûts Réunis, section Desserts: la mousse des mousses, d'après Pierre Hermé, et les dattes farcies; section Viandes: Il Polpettone in salsa verde, en VO uniquement.
Le Cheval de Troie regroupera de nombreux textes repris de notre revue (1990-1997), en rapport avec les intérêts du site. Ainsi des souvenirs sur Carlo Emilio Gadda de Goffredo Parise: L'ingénieur anecdotique et L'Ami titubant rejoignent les articles existants (Jean Giono, Sylvère Monod, Leonardo Sciascia, Maximilien Vox). Ces récits de Parise, des notes de lecture sur les œuvres de Gadda s'ajoutent à l'étude de Gian Carlo Roscioni sur la Méditation Milanaise, dans un dossier: Pour Gadda.
Dans Liber@ Te: Robert Badinter, La prison après la peine; Akram Belkaïd, La Shoah et les faux amis des Palestiniens; Corinne Lepage, l'homélie de notre Président; Taslima Nasreen: Je ne suis plus qu'une voix désincarnée, et Caroline Fourest: Égalité et diversité.
Quant au jazz, retour de Nantes, Philippe Méziat, directeur du Bordeaux Jazz Festival, continue à nous donner de ses nouvelles, de ses archives, et à y réfléchir aussi [désormais sur son site, depuis le 20 mai 2009].
Nouveau compagnon: Bernard Daguerre donne un texte sur Insularités et littérature policière.
Une nouveau dossier, Judaïca, favorisera les recherches dans le site sur le sujet.
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Caroline Fourest: la diversité?
Qui cède sur les mots cède sur les choses, prévenait déjà Freud. La pensée laïque souffre souvent doublement face à cette vérité: soit quand elle confond vigueur et approximation polémique qui insulte l'adversaire, c'est-à-dire en réalité soi-même, soit lorsqu'elle n'est pas vigilante à la résistance dans les mots les plus simples, modes médiatiques et langues de bois nous aveuglant. Dans Le Monde du 18 janvier 2008, Caroline Fourest analyse l'usage, devenu officiel après avoir séjourné longtemps ailleurs, du mot "diversité":
Diversité contre l'égalité. — Une petite contre-révolution se prépare. Sous prétexte de lutter contre les discriminations, le président de la République souhaite inscrire la "diversité" dans le préambule de la Constitution. L'annonce est populaire. Mais a-t-on bien mesuré la portée symbolique de cette intronisation?
Le préambule de la Constitution de 1958 "proclame solennellement son attachement aux droits de l'homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu'ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946".
Dès son article premier, la Déclaration des droits de l'homme affirme que "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune". Le préambule de 1946, qui prévoit déjà l'égalité hommes-femmes, ajoute que "nul ne peut être lésé, dans son travail ou son emploi, en raison de ses origines, de ses opinions ou de ses croyances". C'est dire si l'égalité de tous forme le coeur de l'actuelle Constitution. Pourquoi donc vouloir introduire le mot "diversité" en plus du mot "égalité" ?
Pour une raison technique. Au nom de l'égalité, le Conseil constitutionnel a récemment invalidé l'article 63 des lois Hortefeux prévoyant la mise en place de statistiques ethniques, dites de la diversité. N'en déplaise aux plus optimistes, ces statistiques visent moins à mesurer les discriminations et les préjugés — ces études existent déjà — qu'à permettre une véritable traçabilité des minorités, en vue d'une utilisation politique qui échappera bien vite aux savants les mieux intentionnés.
Ces intentions politiques semblent aujourd'hui justifier de contourner l'obstacle constitutionnel en ajoutant le terme "diversité" — fruit de la tendance médiatique du moment — à la devise "Liberté-Egalité-Fraternité". L'air de rien, ce complément amorce la victoire du droit à la différence sur le droit à l'égalité dans l'indifférence. Il nous éloigne fondamentalement de l'héritage de la Révolution française pour nous rapprocher d'une conception plus anglo-saxonne, plus différentialiste et plus communautariste. En insistant sur ce qui nous différencie et non plus sur ce qui nous rassemble. Car de quelle "diversité" parle-t-on? Quelles sont ces différences si importantes qu'elles font de nous des êtres "variés" et non des semblables? La couleur de peau, l'origine de nos parents ou la religion font-elles vraiment de nous des citoyens si différents que nous formerions les ingrédients exotiques du cocktail républicain?
L'idée semble séduire. Assurément, l'usage du mot "diversité" a le mérite de lutter contre la tentation de réduire l'"homme" de la Déclaration universelle à son expression dominante. Mais attention aux abus de langage. C'est une chose d'utiliser le mot "diversité" pour éveiller les regards, de façon positive mais transitoire, dans les médias. Par exemple, en nommant des modèles issus de minorités visibles au gouvernement ou en veillant au renouvellement des élites dans ce sens. C'est autre chose de vouloir aller plus loin en inscrivant le mot "diversité" dans le préambule de la Constitution.
Une fois gravée, la "diversité" aura pour effet d'orienter les politiques publiques. La lutte contre les inégalités, peu payante à court terme, risque d'être abandonnée au profit d'une politique aux effets plus immédiats et plus "visibles": celle du saupoudrage ethnique. Sans dire son nom, puisqu'il déplaît, cette "discrimination positive" masquerait alors la persistance des inégalités en profondeur.
Personne n'est contre le fait de donner plus à ceux qui ont moins. Le seul débat porte sur les critères. Jusqu'ici, cette ambition se traduisait par la mise en place de politiques visant à corriger les inégalités sur la base de critères sociaux et économiques. En accordant par exemple des moyens supplémentaires aux zones d'éducation prioritaires. Conscient des économies que cela représente, le président envisage désormais ces compensations non plus sur la base des "territoires" mais sur la base des "individus". Notamment en direction des individus dont la "couleur de peau n'est pas majoritaire". Or si le critère "ethnique" devait remplacer le critère social, un fils de diplomate noir vivant dans le XVIe arrondissement pourrait bénéficier de compensations et d'aides que l'on refuserait à un fils d'ouvrier vivant en Seine-Saint-Denis.
Imagine-t-on le risque de surenchère victimaire et de ressentiment intercommunautaire que peut générer cette approche ? Sans compter le caractère contre-performant de telles mesures pour les discriminés eux-mêmes. Si un fils de diplomate noir n'a pas besoin d'aide de l'État pour étudier, il a besoin que le racisme anti-Noirs recule. Or la "discrimination positive" consistant à attribuer des postes en fonction de critères ethniques, indépendamment des conditions de ressources, sera vite vécue comme un "privilège". À long terme, ce "deux poids, deux mesures" pourrait même justifier que certains Français cessent de culpabiliser et donc de déconstruire leurs préjugés vis-à-vis des minorités. Quant aux minoritaires ayant réussi, leurs qualités propres seront mises en doute, même s'ils n'ont jamais bénéficié du moindre passe-droit.
L'effet obtenu serait donc contraire à l'effet recherché. Après des années de prise de conscience antiraciste, nous amorcerions un processus différentialiste réactivant les préjugés. À terme, le respect de la diversité pourrait même se substituer voire s'opposer à la recherche d'égalité.
© Photographie: aussiegal.
dimanche 13 janvier 2008
Taslima Nasreen: 8 842,62 €

Gynécologue, écrivain née au Bangladesh en 1962, Taslima Nasreen lutte pour l'émancipation des femmes face à la dictature islamiste de son pays. Son premier roman Lajja [1996, Le Livre de
Poche), dénonçant l'état des choses, lui vaut agressions, fatwa, au point de devoir quitter son pays en 1994. Commence alors la ronde des provisoires lieux d'accueil: Suède, Berlin, Stockholm, New York, Kolkata au Bengale Occidental. Depuis mars 2007, sa tête décapitée est mise à prix pour 500000 roupies (8 842,62 €). De violentes manifestations contre elle la contraignent à quitter Kolkata pour New Delhi, d'où, fin novembre 2007, les services secrets indiens l'exfiltrent pour l'amener dans un lieu tenu secret. Le 9 janvier 2008, Ayaan Hirsi Ali et elle reçoivent le prix Simone-de-Beauvoir, décerné pour la première fois. À cette occasion, elle écrit ce texte: Je ne suis plus qu'une voix désincarnée, publié dans Le Monde du 12 janvier 2008, où, traquée par les fondamentalistes islamistes, elle témoigne de l'étendue de son abandon, qui nous concerne fort directement.
Où suis-je ? Je suis sûre que personne ne me croira si je dis que je n'ai pas de réponse à cette question qui paraît simple, mais la vérité est que je n'en ai pas. Je suis comme les morts-vivants: engourdie, privée des plaisirs de l'existence et de l'expérience, dans l'incapacité de sortir des limites étouffantes de ma chambre. Oui, c'est ainsi que je survis.
Ce cauchemar n'a pas commencé lorsque j'ai été embarquée sans ménagement de Calcutta — il dure depuis un moment déjà. C'est une sorte de mort lente et lancinante, comme si je buvais à petites gorgées une coupe remplie d'un poison à effet lent qui détruit peu à peu toutes mes facultés. C'est une conspiration en vue d'assassiner mon être même, autrefois si courageux, si dynamique et si enjoué. Je ne suis plus qu'une voix désincarnée. Ceux qui me soutenaient par le passé ont disparu dans les ténèbres.
Je me demande: quel crime odieux ai-je commis? Quel genre de vie est-ce quand je ne peux ni
sortir de chez moi ni connaître les joies de la compagnie des autres êtres humains? Quel crime ai-je donc commis pour être obligée de passer ma vie cachée, reléguée dans l'obscurité? Je me sers des mots, et non pas de la violence, pour exprimer mes idées. Jamais je n'ai jeté de pierres ni n'ai versé le sang pour faire part de mon avis. Pourtant, on me considère comme une criminelle. Je suis persécutée parce que l'on a estimé que le droit des autres à donner leur opinion était plus légitime que le mien.
L'Inde réalise-t-elle l'immense souffrance que l'on éprouve quand on doit renoncer à ses convictions les plus chères? À quel point il a fallu que je me sente humiliée, effrayée et anxieuse pour laisser mes mots être censurés? Si je n'avais pas accepté que mes écrits aient été expurgés de façon grotesque par ceux qui y tenaient tant, j'aurais été traquée et poursuivie jusqu'à ce que je tombe raide morte. Leur politique, leur foi, leur barbarie et leurs intentions diaboliques ont pour but d'aspirer mes forces
vitales, les vérités que j'écris sont trop difficiles pour eux à digérer. Comment puis-je — moi qui n'ai aucun pouvoir et aucune protection — combattre la force brute? Toutefois, quoi qu'il advienne, je ne me résignerai pas au mensonge.
Qu'ai-je à offrir hormis l'amour et la compassion? Je suis assez réaliste pour savoir que le conflit, la haine, la cruauté et la barbarie font partie intégrante de la condition humaine. Si je venais à être éliminée ou exterminée, le monde s'en ficherait comme d'une guigne. Tout cela, je le sais. Pourtant, j'avais imaginé que le Bengale serait différent. J'avais cru que jamais le Bengale que j'aime avec tant de passion ne m'abandonnerait. Il l'a fait.
© Taslima Nasreen, Le Monde, 12 janvier 2008. Traduit de l'anglais par Pascale Haas. Taslima Nasreen, écrivain, a reçu le 9 janvier le premier prix Simone-de-Beauvoir pour la liberté des femmes avec Ayaan Hirsi Ali. Elle a donné ce texte à cette occasion.
JE NE SUIS PLUS QU'UNE
VOIX DÉSINCARNÉE
VOIX DÉSINCARNÉE
Ce cauchemar n'a pas commencé lorsque j'ai été embarquée sans ménagement de Calcutta — il dure depuis un moment déjà. C'est une sorte de mort lente et lancinante, comme si je buvais à petites gorgées une coupe remplie d'un poison à effet lent qui détruit peu à peu toutes mes facultés. C'est une conspiration en vue d'assassiner mon être même, autrefois si courageux, si dynamique et si enjoué. Je ne suis plus qu'une voix désincarnée. Ceux qui me soutenaient par le passé ont disparu dans les ténèbres.
Je me demande: quel crime odieux ai-je commis? Quel genre de vie est-ce quand je ne peux ni
L'Inde réalise-t-elle l'immense souffrance que l'on éprouve quand on doit renoncer à ses convictions les plus chères? À quel point il a fallu que je me sente humiliée, effrayée et anxieuse pour laisser mes mots être censurés? Si je n'avais pas accepté que mes écrits aient été expurgés de façon grotesque par ceux qui y tenaient tant, j'aurais été traquée et poursuivie jusqu'à ce que je tombe raide morte. Leur politique, leur foi, leur barbarie et leurs intentions diaboliques ont pour but d'aspirer mes forces
Qu'ai-je à offrir hormis l'amour et la compassion? Je suis assez réaliste pour savoir que le conflit, la haine, la cruauté et la barbarie font partie intégrante de la condition humaine. Si je venais à être éliminée ou exterminée, le monde s'en ficherait comme d'une guigne. Tout cela, je le sais. Pourtant, j'avais imaginé que le Bengale serait différent. J'avais cru que jamais le Bengale que j'aime avec tant de passion ne m'abandonnerait. Il l'a fait.
Exilée du Bangladesh, durant des années j'ai erré de par le monde comme une orpheline perdue. Quand le Bengale occidental m'a offert l'asile, j'ai eu le sentiment que toutes ces années de fatigue et d'hébétude étaient derrière moi. J'étais en mesure de reprendre une vie
normale dans un pays aimé et familier. Tant que je survivrai, je porterai en moi les paysages du Bengale, son soleil, sa terre humide, son essence même. Ce même Bengale qui a été un sanctuaire que j'ai rejoint après avoir parcouru des kilomètres entachés de sang vient de me tourner le dos. Je suis bengalie, à l'intérieur comme à l'extérieur; je vis, je respire, je rêve en bengali. Que l'on ne veuille plus de moi au Bengale m'est difficile à croire.
Je sais que je n'ai pas été condamnée par le peuple. Si on lui avait demandé son avis, je suis certaine que la majorité aurait voulu que je reste au Bengale. Mais depuis quand une démocratie reflète-t-elle la voix des masses? Une démocratie est dirigée par ceux qui tiennent les rênes du pouvoir qui agissent comme bon leur semble. Individu insignifiant que je suis, je dois maintenant vivre ma vie selon mes propres termes et écrire sur ce que je crois et qui me tient à cœur. Je n'ai aucun désir de faire du mal, de calomnier ou de tromper. Je ne mens pas. J'essaie de ne pas être insultante. Je ne suis qu'un simple écrivain qui ne connaît ni ne comprend rien à la dynamique politique. La force du fondamentalisme, à laquelle je me suis opposée et que j'ai combattu pendant des années, n'a été que renforcée par ma défaite.
Voici mon Inde tant aimée, où j'ai vécu et ai écrit sur l'humanisme laïque, les droits de l'homme et l'émancipation des femmes. C'est aussi le pays où j'ai dû souffrir et payer au prix fort mes convictions les plus profondes, où pas un seul parti politique de
quelque obédience que ce soit n'a pris la parole en ma faveur, où aucune ONG ni aucun groupe défendant les droits des femmes ou les droits de l'homme ne m'a soutenue, ni n'a condamné les attaques malveillantes lancées à mon encontre. Cette Inde-là, je ne l'avais encore jamais connue. Il est vrai que des individus, de manière dispersée et non organisée, se battent pour ma cause, et que des journalistes, des écrivains et des intellectuels se sont exprimés en ma faveur, même s'ils n'ont jamais lu une ligne de ce que j'ai écrit. Je leur suis reconnaissante de donner leur opinion et de me témoigner leur soutien.
Partout où des individus se rassemblent en groupes, ils semblent perdre leur pouvoir de parler. Pour être franche, cette facette de la nouvelle Inde me terrifie. Depuis ma plus tendre enfance, j'ai considéré l'Inde comme un grand pays, une nation pleine d'audace. Le pays de mes rêves: éclairé, fort, progressiste et tolérant. J'ignore si je survivrai, mais l'Inde et ce qu'elle représente doit à tout prix survivre.
Dans ce pays où je suis une invitée, je dois prendre garde à ce que je dis, ne rien faire qui enfreigne le code de l'hospitalité. Je ne suis pas venue ici dans l'intention de blesser les sentiments de qui que ce soit. Meurtrie et blessée dans mon propre pays, j'ai enduré des affronts et des blessures dans bien d'autres endroits avant d'arriver en Inde, où je savais que j'en endurerais de nouveau. Car il s'agit d'un pays démocratique et laïque, où le système électoral implique que la voix d'un laïc équivaut à celle d'un fondamentaliste islamiste. Je me refuse à le croire. Je refuse de l'entendre. Pourtant, partout autour de moi, j'en lis, entends et vois la preuve. Je voudrais parfois être comme ces singes mythiques, indifférente au mal qui m'entoure. La
mort qui désormais me rend visite sous des formes multiples m'apparaît comme une amie. J'ai envie de lui parler, de me confier à elle. Je n'ai personne d'autre à qui parler, personne d'autre à qui me confier.
J'ai perdu mon Bengale tant aimé. Aucun enfant arraché au sein de sa mère n'a souffert autant que j'ai souffert de cette douloureuse séparation. Encore une fois, j'ai perdu la mère dans le ventre de laquelle je suis née. La douleur n'est pas moindre que celle qui a été la mienne le jour où j'ai perdu ma mère biologique. Après m'être installée à Calcutta, j'ai pu dire à ma mère — qui n'était alors plus qu'un souvenir en moi — qu'enfin j'étais rentrée. Quelle importance que je sois d'un côté ou de l'autre d'une frontière artificielle? Aujourd'hui, je n'ai pas le cœur de dire à ma mère que j'ai été expulsée sans cérémonie par ceux-là mêmes qui m'avaient offert l'asile, que ma vie actuelle est celle d'une nomade. Du coup, j'ai fini par me convaincre que j'avais dû transgresser quelque chose, commettre quelque grave erreur. Oser dire la vérité est-il un péché si épouvantable dans cette époque de mensonge et de tromperie? Est-ce parce que je suis une femme?Voici mon Inde tant aimée, où j'ai vécu et ai écrit sur l'humanisme laïque, les droits de l'homme et l'émancipation des femmes. C'est aussi le pays où j'ai dû souffrir et payer au prix fort mes convictions les plus profondes, où pas un seul parti politique de
Partout où des individus se rassemblent en groupes, ils semblent perdre leur pouvoir de parler. Pour être franche, cette facette de la nouvelle Inde me terrifie. Depuis ma plus tendre enfance, j'ai considéré l'Inde comme un grand pays, une nation pleine d'audace. Le pays de mes rêves: éclairé, fort, progressiste et tolérant. J'ignore si je survivrai, mais l'Inde et ce qu'elle représente doit à tout prix survivre.
© Taslima Nasreen, Le Monde, 12 janvier 2008. Traduit de l'anglais par Pascale Haas. Taslima Nasreen, écrivain, a reçu le 9 janvier le premier prix Simone-de-Beauvoir pour la liberté des femmes avec Ayaan Hirsi Ali. Elle a donné ce texte à cette occasion.
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samedi 5 janvier 2008
Nouveau compagnon: Bernard Daguerre
Il lit beaucoup de livres, va au cinéma, aime mettre en mots ses découvertes et expériences. Il nous proposera d'en partager certaines avec lui, actuelles et anciennes. Grand connaisseur en particulier de la littérature noire, il commence par quelques intuitions sur Insularités et littérature policière, sujet qui rejoindra l'intérêt des amateurs de Leonardo Sciascia qu'ici nous sommes.
PS. Signalons la proche sortie en avril 2011 de notre essai "Filmer après Auschwitz / La question juive de Jean-Luc Godard", aux éditions Le Temps qu'il fait.
PS. Signalons la proche sortie en avril 2011 de notre essai "Filmer après Auschwitz / La question juive de Jean-Luc Godard", aux éditions Le Temps qu'il fait.
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jeudi 27 décembre 2007
Le voile tombera

Notre dernier article sur le site à propos du Pakistan: Après l'assaut, à Islamabad, 16 juillet 2007.
Image: © auteur non identifié. Tous droits réservés.
lundi 24 décembre 2007
Le chanoine et le Président
Madame Corinne Lepage, ancien ministre, explique clairement ce matin à France-Culture et sur son blog-notes en quoi l'homélie de notre Président, chanoine de Saint-Jean-de-Latran, ouvre grandes les portes à une contestation de la laïcité républicaine et pourrait bien combler tous les intégristes, en particulier les islamistes de France. Des raisons suffisantes pour reproduire ce texte dans notre Liber@ Te. Pour le lire dans son intégralité, ouvrir ici.
vendredi 21 décembre 2007
Parole d'Oran: Akram Belkaïd
Akram Belkaïd a écrit ce texte La Shoah et les faux amis des Palestiniens sur Le Quotidien d'Oran il y a un an. Chaque jour qui passe nous fait mieux mesurer le courage, calme somme toute, de certains: ici un auteur, un directeur de presse. Ce texte montre aussi que, malgré les désaccords, les fossés, les guerres, la force et l'intelligence de nos causes se mesurent d'abord à l'attention ouverte que nous portons à celles de nos adversaires.
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vendredi 14 décembre 2007
Un 11 comme un autre, dans Alger la blanche
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Ce n'est pas la colère qui manque pour écrire encore sur ces choses, mais nous retient le sentiment de l'inutilité évidente de se répéter à l'infini. Seulement cela: la pauvreté de la pensée magique qui anime Al-Qaîda Maghreb est telle qu'elle vient de perpétrer, après cet attentat du 11 avril, puis celui du 11 juillet dernier à Lakhdaria (comme en écho à ceux des 11 avril et 11 juillet 2006 à Karachi et Bombay), deux nouveaux attentats à Alger, le 11 décembre 2007 (en Algérie jour anniversaire de la grande manifestation révolutionnaire du 11 décembre 1960 en soutien au FLN), l'un contre la Cour suprême et le Conseil constitutionnel algérien, l'autre contre deux organisations: le Haut-Commissariat aux Réfugiés, et le Programme des Nations-Unies pour le développement, dépendant de l'ONU "siège de l'apostasie internationale" aux termes de son communiqué, qui précise aussi: "Nous annonçons à la nation musulmane la bonne nouvelle: le succès de deux opérations martyres [...] pour défendre la nation de l'islam et humilier les croisés et leurs agents, les esclaves des États-Unis et les fils de France". N'mida Layachi, directeur de Al-Djazair News rappelle que Al-Qaîda-Maghreb "ne cesse" de dénoncer l'ONU comme "l'instrument des juifs qui utilisent les Américains pour faire la guerre aux musulmans" (Le Monde du 13 décembre 2007). Comme l'appel à des attentats en France est désormais présent dans chaque message, et nous souvenant du 11 mars 2004 à Madrid, devrons-nous, comme désormais les Algériens, les premiers et les plus durement frappés, voir chaque mois arriver le 11, avec inquiétude?
Ce 11 décembre est d'ailleurs étrange et fait de ce Monde du 13 décembre 2007 un numéro collector: tandis que, avec l'aval de notre Président actuel et d'un ancien ministre socialiste de la défense, le guide de la révolution libyenne reçoit au Ritz sur bristol vert nombre d'écrivains, d'universitaires, d'académiciens et d'éditeurs français connus, pour leur signer ses œuvres et leur expliquer que sa passion pour les Droits de l'homme a été prouvée par l'exemplaire libération des infirmières, un gros attentat secoue Bagdad, et un général antisyrien se fait assassiner au Liban. Je mélange tout? Sans doute. Mais Ehoud Olmert et Mahmoud Abbas vont devoir parler et se respecter dans ce contexte, plus confus encore que ne le laissent entrevoir ces coïncidences.
Eugène Delacroix: Femmes d'Alger dans leur appartement (1834).
Eugène Delacroix: Femmes d'Alger dans leur appartement (1834).
mardi 11 décembre 2007
Jean-Luc Godard de 7 à 77 ans
À toutes fins utiles, on le trouve bien entendu aussi sur le site d'Arte.
Rappelons que nous pouvons trouver sur ce site un ensemble d'informations et de réflexions sur et Pour Jean-Luc Godard.
En librairie

La question juive de Jean-Luc Godard
Si vous préférez le commander aux éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

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mardi 4 décembre 2007
Robert Badinter: La prison après la peine
La prison après la peine. — De façon anodine, le gouvernement va saisir le Parlement d'un projet de loi créant la "rétention de sûreté" dans notre droit pénal. Il s'agit d'un changement profond d'orientation de notre justice. Il faut rappeler les fondements de la justice, depuis la révolution des Droits de l'homme. Parce que tout être humain est réputé doué de raison, il est déclaré responsable de ses actes. S'il viole la loi, il doit en répondre devant des juges indépendants. À l'issue d'un procès public, où les droits de la défense auront été respectés, s'il est déclaré coupable, il devra purger une peine prévue par la loi. Tels sont les impératifs de la justice dans un État fondé sur la liberté.
Or le projet de loi contourne le roc de ces principes. Il ne s'agira plus seulement pour le juge, gardien de nos libertés individuelles, de constater une infraction et de prononcer une peine contre son auteur. Après l'achèvement de sa peine, après avoir "payé sa dette à la société", au lieu d'être libéré, le condamné pourra être "retenu", placé dans un "centre socio-médico-judiciaire de sûreté", par une décision d'une commission de magistrats pour une durée d'une année, renouvelable, parce qu'il présenterait selon des experts une "particulière dangerosité" entraînant un risque élevé de récidive.
Le lien entre une infraction commise et l'emprisonnement de son auteur disparaît. Le "retenu" sera détenu dans un établissement fermé et sécurisé, en fonction d'une "dangerosité" décelée par des psychiatres et prise en compte par une commission spécialisée. Et aussi longtemps que ce diagnostic subsistera, il pourra être retenu dans cette prison-hôpital ou hôpital-prison. Nous quittons la réalité des faits (le crime commis) pour la plasticité des hypothèses (le crime virtuel qui pourrait être commis par cet homme "dangereux").
Aujourd'hui, le juge se fonde sur la personnalité du condamné pour décider de libération conditionnelle, de semi-liberté, de placement à l'extérieur, de permission de sortie. Mais il s'agit là toujours de mesures prises dans le cadre de l'exécution de la peine, pour préparer la sortie du condamné, parce qu'elles facilitent la réinsertion et limitent la récidive, comme une expérience séculaire a permis de l'établir. Dans la mesure qui nous est proposée, il s'agit au contraire de retenir le condamné "dangereux" après sa peine dans une prison particulière pour prévenir tout risque de récidive. Il ne suffit plus, estime-t-on, d'imposer au condamné après sa libération les mesures très rigoureuses de contrôle, de surveillance, de traitement de plus en plus contraignantes que les lois successives ont multipliées dans la dernière décennie: suivi socio-judiciaire avec injonction de soins (1998), surveillance judiciaire (2003), fichier judiciaire avec obligation de se présenter à la police (2004), surveillance électronique par bracelet mobile (2005).
Depuis dix années, quand un fait divers particulièrement odieux suscite l'indignation du public, on durcit les peines et on accroît les rigueurs des contrôles. Mais jusqu'à présent on a toujours respecté le principe de la responsabilité pénale. C'est la violation des obligations du contrôle par celui qui y est astreint qui entraîne à nouveau son incarcération. C'est l'infraction qu'il commet en manquant à ses obligations qui le ramène en détention.
Avec la loi nouvelle, le lien est rompu: il n'y a plus d'infraction commise, mais un diagnostic psychiatrique de "dangerosité", d'une prédisposition innée ou acquise à commettre des crimes. Que reste-t-il de la présomption d'innocence dans un tel système? Après un siècle, nous voyons réapparaître le spectre de "l'homme dangereux" des positivistes italiens Lombroso et Ferri, et la conception d'un appareil judiciaire voué à diagnostiquer et traiter la dangerosité pénale. On sait à quelles dérives funestes cette approche a conduit le système répressif des États totalitaires.
On dira que le texte ne prévoit cette "rétention de sûreté" que pour des criminels particulièrement odieux, pédophiles, violeurs, meurtriers, agresseurs de mineurs, condamnés au moins à quinze ans de réclusion criminelle. On soulignera que le texte exige que la mesure soit demandée par une commission pluridisciplinaire et décidée par des magistrats. Des voies de recours en appel et cassation sont prévues. On marquera que la rétention ne sera ordonnée qu'au vu d'expertises psychiatriques sur la dangerosité du sujet. Est-il besoin de rappeler que ce concept de dangerosité demeure incertain dans sa mise en œuvre? Et l'expérience des dernières années laisse présager qu'au premier fait divers odieux, échappant aux catégories criminelles visées par la "rétention de sûreté", celle-ci sera aussitôt élargie à tous les auteurs des crimes les plus graves, qu'il s'agisse de violeurs ou de meurtriers. Et l'on verra s'accroître toujours plus le domaine d'une "justice" de sûreté, au détriment d'une justice de responsabilité, garante de la liberté individuelle.
Pour ceux auxquels elle sera applicable, qu'impliquera cette rétention de sûreté s'ajoutant à la peine déjà purgée? Tout condamné ressasse jusqu'à l'obsession le nombre d'années, de mois, de jours qui le séparent de sa libération. Quand il a accompli sa peine, payé sa dette à la société, il a conscience d'avoir droit à cette libération. Et voici que par l'effet de la loi nouvelle, cette certitude-là vacille et s'éteint. Il n'y aura plus pour lui d'assurance de retrouver sa liberté après avoir purgé sa condamnation. Sa liberté, même s'il s'est bien comporté en prison, ne dépendra plus de l'achèvement de sa peine, elle sera soumise à l'appréciation de psychiatres et d'experts qui concluront ou non qu'il est atteint d'une affection particulière, la "dangerosité sociale".
Et les juges gardiens de la liberté individuelle, au nom du principe de précaution sociale, pourront le maintenir en détention après sa peine. Pour cet homme-là, quelle incitation à préparer, en détention, son avenir? À l'attente, on ajoutera l'angoisse de l'incertitude. Notre justice aura changé de boussole. Ce n'est plus la loi qui la guidera, mais des batteries de tests psychiatriques inspireront ses décisions. Quant à l'homme réputé dangereux, il ne lui restera pour toute espérance que celle d'un diagnostic nouveau qui ne dépendra pas nécessairement de son comportement conscient.
Aujourd'hui, le criminel sexuel, surtout pédophile, est volontiers dépeint comme le mal absolu, le monstre qui hante nos angoisses et nos peurs. S'agissant de ceux auxquels sera applicable cette "rétention de sûreté", le mot qui vient à l'esprit pour les qualifier est celui de Victor Hugo: ce sont des "misérables" que notre justice psychiatrisée fabriquera demain dans nos prisons. — Robert Badinter, Le Monde, 28 novembre 2007.
© Robert Badinter, Le Monde, 28 novembre 2007.
Libellés :
Politique
lundi 3 décembre 2007
Les théories du complot
Rudy Reichstadt, rédacteur de Blog à part, déjà signalé, ouvre Conspiracy Watch, qui rassemble déjà beaucoup d'informations, analyses, références, sur une paresse intellectuelle et politique bien plus courante qu'il n'y paraît, et dont personne, y compris parmi les gens de bonne volonté pourtant, n'est à l'abri. Lien salutaire donc, et merci à ce jeune homme pour ses audaces, son talent et son temps.
lundi 19 novembre 2007
Pour Jean-Luc Godard
En librairie

La question juive de Jean-Luc Godard
Si vous préférez le commander aux éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

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samedi 17 novembre 2007
"Jean-Luc Godard", de Jacques Mandelbaum
Le Monde vient de proposer, dans le cadre de ses promotions commerciales, Alphaville, accompagné d'un fascicule de 80 pages, Jean-Luc Godard, de Jacques Mandelbaum.
Godard aujourd'hui est seul, comme si mourrait qui le touche. Et encenser ses premiers films, supposés géniaux, pour mieux les opposer à tous ses derniers, je pense en particulier à tous ceux issus de Histoire(s) du cinéma, n'est certes pas lui rendre service, ni surtout justice. Il devient urgent à son propos de sortir de la légende du siècle, pour voir enfin l'essentiel: après toutes ses phases, ses révolutions, ses métamorphoses, ses retournements, Jean-Luc Godard est en train de poser enfin un regard lucide et apaisé sur lui-même. Et ce serait la moindre de choses de lui signifier que nous nous en apercevons, pendant qu'il en est temps.
Le mérite ce ce petit livre est de refuser l'hagiographie, tentation pourtant forte lorsqu'on accompagne une promotion médiatique, pour articuler de nombreuses importantes intuitions: ainsi, au prétexte d'une analyse très centrée de l'importance du son dans ses films (fenêtre p. 46), sont ouvertes des pistes sur le conflit entre le respect scrupuleux du réel (des images et des sons) et les erreurs et errances intellectuelles et politiques de l'auteur, qui, par un joli effet de montage éditorial — hasard ou génie? dirait Paul Valéry l'ami de la famille — s'entrelacent aux souvenirs (1991) d'Elias Sanbar, pp. 45/48: "Ce qui est pour moi le plus fort, le plus tragique de Ici et ailleurs (1974) [... ce passage], pathétique, où Godard montre cette scène et raconte d'une voix cassée comment nos voix avaient recouvert celles de ces hommes".
Il aide par exemple à localiser, et donc invite à développer, deux ou trois erreurs de Godard. Juste en forme de repères:
— Si, à mon sens, l'orientation politique du Petit Soldat n'est pas celle qu'on lui a souvent prêtée (en gros qualifiée de droite et raciste par les bien-pensants d'alors, p. 27), il reste qu'elle porte son ombre questionnante et féconde à la lumière de ce qui va suivre.
— À l'apparent opposé du précédent, La Chinoise, (p. 38) interprétée par les spectateurs et l'auteur comme témoignage d'engagement prémonitoire ou au moins de sympathie envers les maoïstes, alors que le film est là: une implacable dénonciation de ces révolutionnaires petits-bourgeois en chambre, dont il a prophétisé le confusionnisme et les racines sociales qui limitèrent tant le mouvement populaire de 1968. Là fut malgré Godard lui-même, sa véritable prophétie. C'est un peu ce que dit Sanbar justement: Godard voulut souvent faire taire le réel, mais, au-delà de ses violences et de ses abus, son œil le respecte bien mieux que ses idées: personne ne le montre si lucidement et de façon si présente. À condition de passer outre aux raisons qu'il se donne et qu'il nous donne. "Moi, je n'ai plus d'espoir. Les aveugles parlent d'une issue. Moi, je vois" aime-t-il à dire et c'est ici que je le comprends.
— tout l'enfermement dogmatique de la période underground 1967-1972 qui, certes, aura des répercussions positives ensuite sur son cinéma, mais qui nous prive toutes ces années de son travail, alors que, comme nous le rappelle Mandelbaum en passant, d'autres (Pialat, Eustache, Rozier, Garrel, mais aussi les œuvres majeures de Fassbinder et de Cassavetes), dont certains furent durement sermonnés par le cinéaste clandestin, démontraient par des films irremplaçables, cités p. 44, que filmer pour autrui était possible, nécessaire et urgent à cette même époque.
Mais Godard c'est aussi cette splendide et tardive lucidité sur ses erreurs et ses lâchetés, indiquée p. 70: qui me frappe tant dans Notre musique, aux façons dont il s'y montre: négligeant par exemple, pour ne pas dire méprisant, le DVD que lui propose, puis lui impose, la jeune activiste israélienne qui paiera de sa vie ses convictions, et dont lui, revenu à ses fleurs en pots dans sa thébaïde helvétique (la Suisse qu'il appela parfois "l'Israël de l'Europe"), se souviendra à peine, pressé de revenir à son jardinage.
Très intéressante encore, l'indication que les films de Godard constituent au moins des couples. On avait tous vu celui constitué par À bout de Souffle et Sauve qui peut (la vie) (p. 52), ou Le Mépris et Prénom Carmen, mais la p. 73 systématise la vision de ces couples de façon très pertinente et fort suggestive.
Enfin et surtout la découverte: cette fenêtre p. 64, sur Godard et la question juive. Repéré depuis longtemps à l'occasion de quelques films ou épisodes médiatiques, ce foyer de questionnement n'a jamais encore été abordé de fond par un critique, à ma connaissance. Et cette page s'isole en hors-texte comme pour mieux se donner le temps de formuler une vraie hypothèse, stimulante, qu'il convient de documenter, détailler, analyser et creuser.
Si bien que je donne à lire ici cette page de Jacques Mandelbaum dans son ensemble, et qu'elle m'a même incité, pressé dirai-je même, à ouvrir un dossier in progress, sur Godard et la question juive. Vaste programme. Mais on sait déjà que nous ne sommes pas au bout de nos peines.
En librairie

La question juive de Jean-Luc Godard
Pour John Cassavetes
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mercredi 14 novembre 2007
Godard et la question juive
En librairie

La question juive de Jean-Luc Godard
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mardi 6 novembre 2007
Lettre 3: automne 2007
Dans Fictions: Lexique et Préhistoire (voir ci-dessous varia du 11 octobre).
Dans Italiana: un article sur Naples, écrit quand, dans les textes mondains, sévissait une ambiguë méridiomanie; Le cercle brisé, une recension dans La Quinzaine littéraire sur Les Feux du Basento, roman de Raffaele Nigro (Verdier, 1989), et un entretien de 1986 sur Traduire.
Dans Liber@ Te, sur les engagements politiques européens: Pilate parmi nous; sur les scénaristes de l'avenir: Fausses fenêtres; et sur les enfants du Darfour: Enfants de la guerre ou guerre des enfants? — Une vitale déclaration au Monde de Ayaan Hirsi Ali, et un bel article de l'archevêque Hippolyte Simon sur les tests ADN.
Dans Écouter voir, qui continue de rassembler des séquences de concerts, des émissions et des films rares en version intégrale: l'unique prestation télévisuelle de Jacques Lacan: Télévision (1974) de Benoît Jacquot; de Jean-Luc Godard (dossier général créé depuis) : l'entretien radio avec Serge Daney en 1987, diffusé sur France-Culture en 1992 et un autre pittoresque entretien sur son film Tout va bien, réalisé en 1973.
Par ailleurs, le site de la société de ses amis: Maupassant par les textes propose en accès libre ses écrits en versions intégrales et dans plusieurs langues. Ce peut être précieux.
Dans Écouter voir, qui continue de rassembler des séquences de concerts, des émissions et des films rares en version intégrale: l'unique prestation télévisuelle de Jacques Lacan: Télévision (1974) de Benoît Jacquot; de Jean-Luc Godard (dossier général créé depuis) : l'entretien radio avec Serge Daney en 1987, diffusé sur France-Culture en 1992 et un autre pittoresque entretien sur son film Tout va bien, réalisé en 1973.
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