Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


dimanche 19 mai 2013

Delphine Horvilleur: En tenue d'Ève



    Née en 1974 à Nancy et d'abord mannequin, Delphine Horvilleur est l'une des deux seules rabbines françaises. Elle officie au Mouvement juif libéral de France, à Paris dans le XVe arrondissement. Rédactrice en chef de la revue trimestrielle d'art et de pensée Tenou'a, et membre du Conseil National du SIDA, elle participe activement aux contenus du site ici souvent signalé Akadem. Eelle vient de publier chez Grasset: En tenue d'Ève, féminin, pudeur et judaïsme. La voici présentant son livre, malgré une caméra stupide et prétentieuse qui ne supporte pas de la voir lire:



    On peut aussi l'entendre plus longuement s'entretenir ici avec les animateurs de l'émission Les Racines du ciel, sur France-Culture, en date d'aujourd'hui. En écoute directe, elle peut être enregistrée durant un an.

    De même, on peut l'écouter dans l'émission de France-Inter du 17 mai 2013: Les femmes, toute une histoire. Il vaut mieux l'enregistrer d'abord, car le sommaire est varié et l'entretien (plus un reportage) de quinze minutes est en fin d'émission (de 31'15 à la fin). 

    Le 29 décembre 2011, elle avait publié une tribune libre dans Le Monde, que nous redonnons à lire ci-dessous. Nous l'avions en effet déjà publiée le 1er janvier 2012, sous le titre: L'obscénité de prendre au mot les mots.

    Pour un judaïsme sans ségrégation des femmes. — Des femmes à qui on demande d'aller s'asseoir au fond du bus pour ne pas troubler les hommes dans leur voyage, des femmes que l'on fait taire au prétexte que leur voix constituerait, selon les textes religieux, "une nudité", des trottoirs séparés entre les sexes dans certains quartiers, des publicités où des visages de femme sont arrachés, des passantes insultées et humiliées parce que leur chevelure n'est pas assez couverte ou leurs manches pas assez longues.

    Ces scènes se sont passées dans plusieurs villes israéliennes, Ashdod, Jérusalem, Bet Shemesh... où des groupuscules ultra-orthodoxes tentent d'effacer ou de voiler la présence féminine dans la sphère publique. Le phénomène n'est pas nouveau. Ce qui l'est, c'est l'intensité de cette "offensive" antifemmes, qui pousse toute la société israélienne à s'interroger sur la défense de ses principes démocratiques, et l'égalité entre les sexes.

    Le président, Shimon Pérès, et le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, ont fermement dénoncé ces exclusions de femmes, contraires aux valeurs d'une démocratie israélienne qui a toujours fait de cette égalité un étendard, dans la vie politique ou militaire.

    Mais il est aujourd'hui essentiel que des voix s'élèvent, non pas au nom d'Israël et de ses choix politiques, mais au nom du judaïsme et de ses idéaux prophétiques. Certains, en Israël, le font déjà. Parmi eux, des associations et des rabbins, des hommes et des femmes qui se mobilisent par milliers et œuvrent remarquablement en faveur du pluralisme religieux, de la modernité juive et d'une quête de justice prônée précisément par la tradition du judaïsme.

    Ceux qui exigent la ségrégation des genres le font en se réclamant eux aussi de textes de la tradition, et plus particulièrement d'une notion, celle de tzniyout, c'est-à-dire l'exigence d'une attitude modeste et pudique en toutes circonstances. Cette pudeur exigerait, selon eux, de couvrir le corps, la voix et la chevelure des femmes... temples d'une tentation menaçante pour l'homme.

    Leur interprétation consiste à percevoir tout le corps de la femme et jusqu'à sa voix comme un objet de désir, presque une zone génitale, à voiler pour assurer la paix sociale.

    Le paradoxe de cette lecture si littérale des sources traditionnelles est qu'en érotisant toute présence féminine dans la sphère publique, on fait des textes une lecture bien impudique. Toute lecture littérale a quelque chose d'obscène, tant elle dénude le texte de ses possibilités de dire autre chose.

    Leur lecture, comme toute lecture, n'est qu'une interprétation. Elle n'engage pas le judaïsme dans son ensemble. Depuis plusieurs décennies, le judaïsme se nourrit de lectures d'hommes et de femmes qui, penchés ensemble sur le texte, le fertilisent de leur dialogue.

    Le monde juif est un monde de lectures et de commentaires pluriels, qui s'est toujours méfié d'une lecture des textes "dans leur nudité", et a préféré les habiller du voile modeste de l'interprétation. Il s'agit aujourd'hui de rester fidèle à cette tradition. — Delphine Horvilleur, rabbin du Mouvement juif libéral de France (MJLF).

mardi 14 mai 2013

Film 20. Notes sur le cinématographe III. Des images et des sons, 10'

    Nous voici à la mi-août 2012, le 13 plus exactement. Il est sept heures, Bordeaux s'éveille. Tout a commencé par le bulletin d'informations qui m'aura poursuivi toute la journée. Une journée d'été comme une autre?


samedi 27 avril 2013

Smaïn Laacher: Nécessaire féminisme radical en pays arabes




    Textes politiques sur Ralentir travaux? Inutile d'y aller davantage des nôtres, sinon de temps en temps nous en remettre un en mémoire. Nous n'avons aucune raison de changer ni d'ajouter grand-chose à ce que nous avons ici écrit en ces matières depuis tant d'années et qu'on retrouvera rassemblés dans notre dossier Liber@ te, et singulièrement pour ces sujets la section Des pays plus libresCe qui nous paraît désormais précieux c'est de garder un certain accès public à des textes souvent parus dans la presse et que nous jugeons essentiels. Aujourd'hui, celui-ci qui nous paraît si bien souligner la nouveauté du geste radical d'Amina Tyler en Tunisie, rapidement cataloguée par nos démocrates et beaux esprits de provocatrice, quand ce n'était pas d'alliée objective des criminels islamistes aux marges du pouvoir dans son pays, quelle honte. J'aurais simplement titré (et précisé davantage dans le texte) "en pays musulmans" ou "en terres d'islam", puisque les premières batailles nous sont venues d'Iran. Et peut-être les décisives prochaines. Mais c'est une autre histoire. Merci à Smaïn Laacher, sociologue, au Centre d'étude des mouvements sociaux (EHESS-CNRS) et à Caroline Fourest qui anime et relaye en France ces combats avec une particulière constance. 

    Nécessaire féminisme radical en pays arabes. — Renverser une dictature, ce n'est pas modifier substantiellement les fondements de l'ordre social et des structures mentales. Les soulèvements qui ont eu lieu dans les sociétés arabes se sont arrêtés à mi-chemin, dans la mesure où la remise en cause radicale des régimes politiques ne s'est nullement accompagnée d'une remise en cause radicale des systèmes qui sont au principe de la domination des hommes sur les femmes. Vouloir abattre la tyrannie et juger par ailleurs comme accessoire la lutte contre les tyrannies qui, au quotidien (du travail à la rue jusqu'à la chambre à coucher), font de la vie des femmes, dans leur grande majorité, un enfer sur terre, c'est reconnaître que la pensée a failli.

    Ce point de vue est partagé par des femmes arabes ayant activement pris part aux soulèvements populaires dans leur pays. Voilà ce que disait, lors d'un entretien réalisé le 10 mars 2011 par la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH), une militante des droits de l'homme à Manama (Bahreïn) qui fut très active lors des protestations contre le régime : «Les revendications politiques et sociales des manifestants n'incluent pas les droits des femmes. La question des femmes est totalement absente. Personne ne revendique l'égalité ou les droits civiques pour les femmes, pas même les femmes.»

    Sans aucun doute est-ce la fin d'un certain monde pour ceux qui ont cru que gouverner, c'était habiter le pouvoir en famille pour l'éternité. Au Maroc, en Égypte, en Tunisie, en Libye, en Algérie (à Alger, le pouvoir n'est pas à l'Assemblée nationale, aussi le nombre important de femmes députées ne change-t-il rien à l'affaire) ou au Yémen, les Parlements nationaux actuels, océans de misogynie, ne laissent aucun espoir aux femmes quant à l'amélioration de leur sort et de leurs droits.

    Il n'y a nulle raison d'attendre une quelconque aide de l'extérieur. Les "mouvements progressistes" en Occident regardent, avec un mélange de désarroi et d'optimisme béat, les mouvements contre-révolutionnaires agir, d'abord, pour mettre au pas les femmes qui ont osé transgresser les normes religieuses et culturelles en pays musulmans.

    Pourtant, si les femmes ont été physiquement écartées des derniers soulèvements populaires, l'État et ses diverses polices ont, quant à eux, parfaitement perçu la menace politique que représentaient des corps en liberté dans l'espace public, en particulier lorsqu'il s'agit de celui des femmes. Les exemples sont nombreux. Entre autres, celui de la jeune Égyptienne Aliaa Magda Elmahdy, qui a publié l'image de son corps nu sur son blog, ou celui de cette jeune Tunisienne qui a rejoint le mouvement des Femen, et qui a adopté, en Tunisie même, leur mode d'interpellation publique contre l'oppression des femmes. Le propos n'est pas ici de savoir si elles ont tort ou raison. Il s'agit avant tout de comprendre ces gestes inouïs.

    À ma connaissance, c'est bien la première fois que des jeunes femmes arabes montrent publiquement, totalement ou en partie, leur corps nu, événement majeur puisque c'est un corps de femme nu qui échappe à l'enfermement domestique et aux injonctions d'hommes et de femmes soucieux de la légalité traditionnelle et du respect de la norme religieuse. Ce corps nu, quelle que soit sa nationalité, n'est pas n'importe quel corps, il n'est pas un corps parmi des millions d'autres corps, il n'est pas innommable, abstrait, il n'incarne pas tous les corps — une Islandaise n'est pas une Égyptienne — et n'est donc pas sans origine, sans histoire, sans culture, sans désir. Ces corps ont une identité car ils sont identifiables: Aliaa Magda Elmahdy a vingt ans, elle est née en Égypte; Amina a dix-neuf ans, elle est née en Tunisie.

    Ainsi, ce n'est pas seulement une dimension inconnue des sociétés arabes qui s'expose au monde, et en premier lieu aux regards de tous les Arabes. Ces corps sont des corps qui refusent de se soumettre et par lesquels advient aussi le politique; c'est un corps qui agit contre la violence des hommes et de toutes les institutions gouvernées par des hommes, armés ou non.

    C'est un corps qui fait de la résistance, autrement dit qui fait de la politique contre le "souverain" (terrestre et divin), mais aussi contre tous les petits tyrans ordinaires et les millions d'auto-entrepreneurs en morale religieuse. Elles signent, contre leur volonté ou non, par cet acte inouï, une déclaration qui est une exigence politique et morale: la femme et/ou l'homme ont le droit à leur liberté, une liberté non soumise aux impératifs de la communauté politico-religieuse.

    Cette liberté signifie cet impératif majeur, nullement partagé: agir par soi-même sans être soumis à l'hégémonie du collectif et de ses lois et ne pas se laisser dominer par une quelconque instance transcendante, aussi divine soit-elle.

    Au fond, peu importe que ce geste fût rare. Il a probablement choqué, même ceux et celles qui ne cessent de s'autoproclamer "démocrates", "laïques", "progressistes", etc. Ce geste n'a pas voulu se décliner sous forme de slogans, encore moins était-il sous-tendu par quelques propositions programmatiques. Cette radicalité, dans son expression protestataire, s'adresse au sens, aux émotions et à l'intelligence.

    Ces expériences sont à chaque fois un événement qui n'est pas seulement un fait, mais plus profondément une rupture. C'est de l'inédit qui engage une autre histoire sociale des femmes dont toute la difficulté va être d'en élucider la signification. Les corps nus ou en partie dévêtus d'Aliaa Magda Elmahdy et d'Amina ont cette faculté inattendue de penser ensemble des registres qui ont toujours été tenus séparés dans cette société: la politique, la religion, la liberté, l'art, la pluralité humaine, l'action en commun, etc.

    «Être libre et agir ne font qu'un», disait Hannah Arendt. L'action humaine est capable de miracle, mais seulement par la liberté qui est cette capacité à faire advenir l'imprévisible. Il s'agit maintenant de penser cet événement, car c'est par cette activité, pour paraphraser une nouvelle fois Hannah Arendt, que les normes, les règles rigides et les croyances générales (religieuses, politiques, etc.) peuvent être sapées. — 

    Smaïn Laacher vient de publier Insurrections arabes. 
Utopie révolutionnaire et impensé démocratique, 
Buchet-Chastel.

    © Photo via Femen France. [Facebook]

jeudi 25 avril 2013

Danièle Huillet et Jean-Marie Straub: Le Bachfilm (1968).





    Les éditions Montparnasse continuent leur inventaire de l'œuvre de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Après sept volumes, un coffret hors série reprend le Bachfilm, titre sous lequel Huillet-Straub appellent La Chronique d'Anna-Magdalena Bach: les cinq versions disponibles — allemande, française, néerlandaise, anglaise et italienne —, de superbes compléments inédits, et un livret d'une grande richesse de contenu, on peut en voir ici le détail.

    Tout est dit sur ce film: par Huillet-Straub eux-mêmes façon consciente, lucide et complète, et dans le livret par un texte exemplaire d'intelligence et de clarté de Benoît Turquety Jeunesses musicales / L'invention de Chronik. Oui, ils ont voulu filmer la musique et si les vingt-quatre œuvres de Bach s'enchaînent entre elles ou avec la parole dans un flux continu, aucune n'est écourtée ni morcelée, son direct et monophonique, toujours en plan séquence. Ici la musique est un fait physique parmi d'autres, textes et manuscrits, corps des instruments, corps des musiciens,  leurs fautes et les difficultés même, petites et grandes orgues objets d'une recherche éperdue dans le nord de l'Allemagne pour en trouver d'analogues à celles de l'alors inaccessible Saxe où joua le musicien, réalité concrète des espaces où ces musiques ont vraiment sonné. Jean-Sébastien et Anna-Magdalena ne sont pas abstraits dans leur éther musical: leurs fins de mois sont difficiles; souvent puni par ses commanditaires, le maître serviteur trouve toujours l'énergie de résister quand il ne peut plus faire autrement; beaucoup de leurs enfants meurent; contrastant avec les palais et les églises emplis de sa musique, leur intérieur est modeste et nu. Histoire d'amour et d'argent au quotidien donc où discrète et silencieuse, la constance d'Anna vit dans un regard d'encoignure, une caresse de l'épaule, des tenues de compte et de copies, dans sa parole magiquement articulée par Christiane Lang — en contrepoint cadencé et clair, le français parfait de Gustav Leonhardt — dont on retrouve les témoignages en complément. Une histoire de clôture enfin aux furtives échappées vers la mer, vers le ciel, sous les quarante ans de Leonhardt le dernier regard du vieux Bach enfin à la fenêtre.

    Amour, soutien mutuel, clôture intime sur leur commun projet d'existence, résistance intransigeante dès qu'il s'agit de l'œuvre, même au pris de la gêne matérielle et du conflit avec les autorités civiles, comment ne pas imaginer Huillet-Straub armés de cet exemple lorsque, venant de se rencontrer, ils conçurent leur film en novembre 1954, quand ils ne savaient alors s'il y en aurait jamais un autre, et que leur fidèle obstination mena à son terme treize ans plus tard. On sait que c'est en entendant le  disque d'un jeune musicien qu'ils se dirent: «C'est lui qu'on veut!». Gustav Leonhardt n'avait alors réalisé que trois ou quatre enregistrements, ni eux ni personne alors ne le connaissait, et sur lui la production ne voulut pas parier un mark: «Tout le monde nous disait, même les musicologues, pas seulement les marchands de soupe du cinéma: "Qui que c'est que ça?"». Les marchands leur proposèrent de les financer très largement s'ils acceptaient Curd Jürgens dans le rôle de Bach et une postsynchronisation par Herbert von Karajan, que ni les cinéastes ni Gustav Leonhardt n'ont simplement jamais considéré comme un musicien. C'est ainsi que, sorti au début de 1968, Chronik qui était leur premier projet devint leur troisième film après Machorka-Muff (1962) et Non réconciliés (1964).

    Nul mieux que Leonhardt. Musicien lui, instrumentiste, et musicologue au point de devenir bientôt le chef de file de la renaissance de la musique baroque avec son aîné Nikolaus Harnoncourt, que dans le film il embarqua avec le Concentus Musicus et l'Ensemble für Alte Musik de Vienne ou en duo à la viole de gambe. On le retrouve nonagénaire disert dans un fort vivant et émouvant complément. Présents également, Bob van Asperen déjà, et le trompettiste pionnier Edward H. Tarr, sans parler évidemment d'August Wenzinger et le Konzertgruppe de la Schola Cantorum Basiliensis. Straub a d'ailleurs fini par conclure — entre autre dans le documentaire joint Signalement de Jean-Marie Straub de Henk de By (1968)  — que Chronik était d'abord un documentaire sur Gustav Leonhardt. L'aigle aristocratique taciturne d'Amsterdam et le rugissant lion lorrain marxiste ne pouvaient mieux se trouver pour affirmer ensemble leurs ferventes exigences. 

    Qu'il soit aux claviers ou au pupitre, Gustav Leonhardt est longtemps filmé de loin et de dos et quand la caméra s'approche, ce sont ses mains au travail, toujours cette matérialité de la musique. Tout à coup (plan 85!), des Variations Goldberg — enregistré par Gustav Leonhardt dès 1953 — c'est la 25e, une sarabande où pour la première fois, c'est son visage en gros plan, ses yeux attentifs et parfois tendus à s'écarquiller suivent la partition manuscrite — en concert Leonhardt lisait toujours ses propres mises au net — sur un fond de mur enduit de chaux: le cinéma des Straub nous apprendra la parfaite équivalence de tous les faits physiques, un visage vaut un mur, un papillon vaut l'Etna, un lézard Moïse lui-même. La musique se fait pure élévation, si puissamment que l'homme en conçoit quelque terreur. Les dernières notes s'envolent par une lunette au plafond ouverte sur le ciel. Les Straub ont à ce moment la certitude qu'ils ont osé documenter la naissance d'un immense artiste. Ils étaient là. Jean-Marie Straub raconte (livret p. 105):

    Et Joachim Wolf [Le Recteur et assistant technique] a dit à Leonhardt, à la première prise, parce que Leonhardt faisait toujours (imite une respiration lourde) pendant la variation Goldberg: «Est-ce si douloureux?» Alors Leonhardt a dit: «Je ne sais pas» (Rire bref).

    Quelque chose en Gustav Leonhardt a su l'importance du moment. Le 12 décembre 2011, trente-cinq jours avant sa mort qu'il savait imminente, il donna un concert aux Bouffes-du-Nord. Lui et le monde entier savaient que ce serait le dernier et qu'il ne toucherait plus jamais un clavier. Pour la seule fois de sa vie, il n'alla pas vers son public après le concert: une ambulance l'attendait pour l'emporter. Pour dernier bis, celui où  pour la dernière fois, ses doigts vont se séparer des touches, il choisit cette sarabande, la 25e Variation Goldberg. Le concert entier a été filmé par un spectateur  — lui qui refusait jusqu'aux photographies. Nous en avons tiré Ultime (23 décembre 2012). Ce sera notre complément, en son honneur et en l'honneur des Huillet-Straub. Tous trois alors savaient déjà.

samedi 20 avril 2013

Lettre 25: printemps 2013





    — Parution prochaine aux Presses Universitaires de Rennes de notre dernier travail: Frederick Wiseman / Chroniques américaines, dans l'importante collection Le Spectaculaire / CinémaUne page Facebook suit l'actualité de cette parution. Elle donne tous compléments (filmographie, comment voir les films, essais d'autres auteurs, entretiens, etc.) Nous vous invitons à mentionner votre passage en aimant la page, comme dit Facebook.    — Ensuite, nous continuons nos films, tous archivés sur Youtube dans Notre cinéma © 202 productions. Ici une quatrième sélection autour de notre voyage à Nantes pour Ralentir travaux visible en plein écran:


• 16. Philippe Méziat: Sources africaines du jazz, mythe ou réalité? (88').
• 17. Rendez-vous de l'Erdre, le film (53'). 
• 18. Extrait issu du précédent: Mats Gustafsson et le Fire Orchestra (10'31).

• 19. Une histoire singulière. Un homme se souvient (45'33).
    On peut voir tous les films, passés et à venir dans Notre cinéma © 202 productions

Dossiers thématiques modifiés ce trimestre

Notre delta fertile:

1. Liber@ Te: 1. Mon royaume pour un cheval. Deux articles à propos de lasagnes. — 2. Une réédition d'un texte écrit par le père Guy-Thomas Bedouelle: Le poids d'un héritage, paru dans notre ancienne revue Le Cheval de Troie n° 6: L'Inquisition (septembre 1992). On trouvera une présentation  cette revue dans cette section de notre dossier: Une revue: Le Cheval de Troie.
3. Judaïca: 1. S. Daniel Abraham: Comment Israël sera détruit sans besoin d'un seul coup de feu.


Notre cinéma:
7. Pour Bruno Dumont: 1. Camille Claudel 1915.
9. Pour Jean-Luc Godard: 1. Julie Perron: Mai en décembre, Godard en Abitibi, documentaire, 26', 2000, ONF Québec.
12. Pour Frederick Wiseman: Notre ouvrage Frederick Wiseman / Chroniques américaines paraîtra bientôt aux Presses Universitaires de Rennes / Le Spectaculaire Cinéma. Demeurent les nouvelles informatives, la documentation, des articles invités et divers entretiens avec le cinéaste. Et notre nouvelle page Facebook sur ce livre, ouverte à vos mentions.
13. Notre cinéma © 202 productions. Tous nos films sur un site dédié.

14. 
Penser par images et par sons:

Aurélien Delage: Jean-Nicolas Geoffroy.
• Table complète des diaporamas.
• Éveline Lavenu laisse toujours visibles quelques acryliques et gouaches.

Et toujours:
15. Les goûts réunis: Nos recettes de cuisine.
16. Édits et Inédits:

• Plusieurs textes souvent assez longs, publiés ou non, qu'il convient d'imprimer selon les envies, dont on retrouvera la liste en accueil.
• Une section de notre site est consacrée à notre revue Le Cheval de Troie, comportant une présentation, les sommaires intégraux, quelques articles disponibles en lien avec nos actuels intérêts, et des notes de lectures sur quelques livres.
17. Le Théâtre et après. C'est-à-dire à quoi ça sert? Mais aussi après le théâtre, il y aura quoi?



    © Photographie: Maurice Darmon: Safari, 2005.


En librairie

 
 



Si vous préférez les commander aux Éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.



vendredi 19 avril 2013

Aurélien Delage: Jean-Nicolas Geoffroy


    Notre ami Aurélien Delage est connu de nos lecteurs. Nous l'avons présenté ici (voir ci-dessous) lors de la parution de son premier disque: L'entretien des Dieux. Il vient de publier un nouvel enregistrement "Pièces de clavessin" (orthographe ancienne) chez Passacaille. Et selon ce qui est pour lui une véritable règle de vie, pour nous faire découvrir une fois encore des musiciens strictement inconnus. Lorsque, le 21 décembre dernier, il fut reçu sur France-Musique au Matin des Musiciens pour une émission entièrement consacrée à cette nouvelle parution, Jean-Pierre Derrien lui-même ne connaissait pas Jean-Nicolas Geoffroy (?-1694). On écoutera cette émission, en ligne jusqu'au 10 juillet prochain, en écoute directe ou en balladodiffusion. L'enregistrement donne à entendre cinq suites, dont cette chaconne en sol mineur (4'08).







    Vendredi 30 mai 2008. Aurélien Delage, naissance d'un artiste. — Gustav Leonhardt a aujourd'hui quatre-vingts ans, l'anniversaire aussi de toute une génération: Nikolaus Harnoncourt et Frans Brüggen, leurs cadets Sigiswald Kuijken ou Philippe Herreweghe, d'autres encore. À l'orgue, au clavecin, au clavicorde, au pianoforte et leurs musiques, de Froberger à Mozart, dans ses interprétations et directions, ou incarnant Bach dansChronique d'Anna Magdalena Bach (1967, édité en DVD par les éditions Montparnasse), moment de grand cinéma de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (photogramme ci-contre, et ici leur site), de la dette jusqu'au défi de Scott Ross à la fougueuse filiation de Pierre Hantaï, ou au rare clavicorde de Aapo Hakkinen, l'homme a ensemencé le XXe siècle et au moins le début du suivant. Nous pouvons d'ailleurs voir et écouter, tirée de ce film, l'incroyable cadence du 5e concerto brandebourgeois.


    Par une de ces coincidences du calendrier, un jeune claveciniste (organiste et flûtiste), Aurélien Delage, que connaissaient déjà les amateurs attentifs, publie ce même jour son premier livre-disque, objet raffiné et instruit: L'Entretien des Dieux, sous le label 6/8, au programme cohérent et apparemment austère autour des musiciens du Roi-Soleil: Jacques Champion de Chambonnières, Jean Henry d'Anglebert et François Couperin. La rencontre n'est pas de circonstance: le jeune homme a déjà semblable élégance et la rigueur, l'absence de complaisance et d'effets de mèche, le précoce refus des compilations trop éprouvées, pour mieux servir la sensualité attentive à la matérialité du son et le lyrisme soucieux de clartés polyphoniques et nourri de correspondances avec la peinture et l'architecture. Et cette ample respiration dans la sérénité du tempo que, au fil des années, nous a justement révélée Gustav Leonhardt pour laisser s'épanouir l'émotion jusqu'à la foudre: et pour qui la fait encore taire en lui au prétexte de la légende d'un Leonhardt sec et cérébral, qu'il écoute ici l'Allemande de Christian Ritter.

    Ces deux hommes d'étude, au cœur et aux sens ouverts, tendent un arc à travers la durée, au service de l'instrument et de la musique.


    Image: © Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Chronique d'Anna Magdalena Bach, 1967, Gustav Leonhardt dans le rôle du Cantor.

jeudi 18 avril 2013

Film 19. Une histoire singulière, 46'.

    Notre dernier film réalisé il y a quelques semaines est aujourd'hui visible. Ce témoignage d'un octogénaire se penchant sur les façons dont Drancy vit en lui nous paraît inestimable. C'est pourquoi sans attendre qu'il prenne sa place dans la présentation ordonnée de nos anciens films  nous le publions dès aujourd'hui. Si trois quarts d'heure ne sont pas forcément des formats pour le net, ils racontent le mieux possible ce qui fut beaucoup plus long pour nos concitoyens et nos enfants. Merci à notre ami d'avoir accepté cette publication, premier volet d'une trilogie.


mercredi 17 avril 2013

Bruce Conner: Marilyn Times Five (1973)



    Mercredi 17 avril 2013. — Nous remontons en première page cet article car le lien pour le film qui avait longtemps disparu a été ici remplacé par une nouvelle diffusion sur le net, qui durera ce qu'elle durera. En attendant, on peut voir de nouveau ce bijou.

    13 mars 2012. — Marilyn Monroe est morte le 5 août 1962. Prenons, à notre façon un peu d'avance sur l'avalanche que nous promet le proche cinquantenaire, avec Marilyn Times Five, réalisé en 1973 par l'artiste américain Bruce Conner (1933-2008), maître du found footage, c'est-à-dire l'art de retravailler de vieux bouts de films existants. Évidemment classé parmi les expérimentaux — qui classera les classeurs? —, cette fois le mot va bien à ce film, expérience esthétique et quasiment scientifique sur la perception psychologique et sociale des images. Un titre nous dit que sur sa voix chantant I'm Through with Love, tirée du fameux film de Billy Wilder, Some like it hot (1959), il s'agit de Marilyn. Mais personne n'a jamais pu certifier que le corps nu, inlassablement sous nos yeux, est bien le sien ou, comme on l'a dit, celui du modèle Arline Hunter, souvent utilisé, y compris par Playboy, pour sa gémellité homozygote avec l'actrice. Lorsqu'en 1981, un critique voulut lui soutirer le fin mot de l'affaire, plus finement encore Bruce Conner répondit:

    I tell people while it may or may not have been Marilyn Monroe in the original footage, it's her now. Part of what the film is about is the roles people play, and I think it fits either way. It's her image and her persona. — Propos rapportés par Scott MacDonald dans A critical Cinema: Interviews with Independant Filmmakers, University of California Press, Berkeley, 1988, p. 253.

    Que Marilyn Monroe ait pu être ou non dans le film original, je dis aux gens qu'à présent c'est elle. Une partie de ce qu'est ce film porte sur les rôles que jouent les gens, et je pense que cela correspond de toute façon. C'est son image et sa persona.

    En effet, de ces quelques images scrutées finit par s'élever au-dessus de la policière identité l'être de Marilyn Monroe et, par ce corps en images fragile, s'impose le respect de toute la personne.

    Dans son gracieux essai, L'attrait de la lumière (Yellow Now, mai 2010) Jacques Aumont, sans se préoccuper davantage de qui est qui, dit la vérité:

    L'émouvant poème visuel et sonore de Bruce Conner sur Marilyn Monroe, Marilyn Times Five [...] choisit de granuler l'image, de la blanchir par le contretypage, de transformer l'éclairage du modèle en grains de lumière minuscules qui décomposent l'image et la font floculer. Équilibre parfait entre la matière et l'image, celle de la lumière, celle du corps de la star en herbe: nous ne savons plus si les grains sont de la pellicule, du blanc de la chair. La lumière dévore l'image.

    Que la lumière dévore les images, voilà l'essentiel de tout le cinéma. En redoutant que les images dévorent la lumière, certainement aussi tout ce qu'espèrent nos vies.


    Notre ami Jacques Aumont nous envoie ce complément: À ma connaissance, rien n'en est édité, sans doute en grande partie par refus de Conner lui-même. Son Marilyn Times Five est un des plus beaux, mais Valse Triste ou Take the 5:10 to Dreamland sont aussi de pures merveilles de poésie. Le Centre Pompidou possède A Movie dans ses collections, et la Cinémathèque française, Crossroads.

    J'ajouterai que mon expérience autour de Frederick Wiseman m'a appris que les films du Centre-Pompidou sont très souvent dupliqués pour toutes les médiathèques de province. Ce qui offre l'avantage de pouvoir être empruntées sur prêt au lieu d'être comme souvent visibles sur place.


    © Bruce Conner: Marilyn Times Five, 1973. The Conner Family Trust, San Francisco.

jeudi 11 avril 2013

Julie Perron: Mai en décembre (Godard en Abitibi), 2000, 26'



    En 1968, en compagnie d'Anne Wiazemsky, Jean-Luc Godard promène son drôle de militantisme parmi les cinéastes québécois et les mineurs en lutte à Rouyin-Noranda. Julie Perron réalise en 2000 Mai en décembre (Godard en Abitibi), documentaire de 26 minutes (Office National du Film, Québec). Dans le blogue de l'ONF, Catherine Perreault raconte.

    De Paris à Rouyn-Noranda, en passant par Montréal. — En mai 1968, un mouvement de contestation populaire éclate dans les rues de Paris. Au même moment, à Cannes, des cinéastes font pression pour avorter le célèbre festival de cinéma et se rendre à Paris pour être témoin des manifestations, qui s’annoncent déjà historiques. Jean-Luc Godard fait partie des cinéastes qui sonnent l’alarme: «Nous sommes déjà en retard», et qui demandent l’arrêt du Festival de Cannes «par solidarité avec les étudiants et les ouvriers».

    Au même moment, au Québec, la montée du nationalisme conduit à des affrontements lors des festivités du 24 juin 1968. Surnommée le "Lundi de la matraque", une émeute est déclenchée à la veille d’une élection fédérale lors du défilé de la Saint-Jean-Baptiste, à Montréal. Les affrontements violents entre les manifestants et les policiers feront cent vingt-cinq blessés.

    C’est dans ce climat que l’on organise «Les 10 jours du cinéma politique» au Cinéma Verdi, à Montréal, qui accueille Jean-Luc Godard, auréolé du succès de ses films À bout de souffle (1959) et Pierrot le fou (1965). Loin de s’en tenir à des rencontres avec ses admirateurs, le cinéaste de la Nouvelle vague caresse l’idée d’un projet.

    Peu de temps après, il se rend à Rouyn-Noranda, où la télévision locale lui offre carte blanche, et prépare une série de dix reportages avec l’aide d’une équipe de cinéastes français et canadiens. À ce moment, Godard rêve d’ouvrir le médium de la télévision, «contrôlé par 2% de la population», et de le rendre plus accessible à ceux qui en sont généralement exclus, c’est-à-dire les étudiants, les ouvriers et les militants politiques.

    Enthousiaste, l’équipe de cinéastes se met à l’ouvrage sans trop savoir quoi faire. Ce manque de direction se fait sentir: la série verra le jour et sera vivement critiquée autant pour la piètre qualité de ses images que de son contenu. «Le fond de la médiocrité venait d’être atteint», écrit le journal La Frontière à l’époque. Quelques jours plus tard, Godard quitte la ville sans avertir qui ce soit.

    Malgré tout, le passage du cinéaste français aura marqué cette ville minière du Nord du Québec et influencé la création d’un nouveau poste de télévision communautaire francophone. Godard aura permis à la population de Rouyn-Noranda de se réapproprier le médium de la télévision à une époque de grands changements au Québec, celle de la Révolution tranquille.

    Un petit pas pour le cinéaste… Un grand pas pour la démocratisation des médias.

mardi 2 avril 2013

Jorge Luis Borges aux Éditions Montparnasse




    Dans leur collection Regards, les éditions Montparnasse publient ce 2 avril un luxueux et abondant coffret de trois DVD pour sept heures d'entretiens réalisés en janvier 1972 entre Suzanne Bujot et George Luis Borges. Ce sera la première émission à l'ORTF d'une longue série de cent cinquante portraits sous le titre Les Archives du XXe siècle, pour une collection largement inédite dirigée par Jean-José Marchand, conservée en négatifs 16 mm aux Archives françaises du film CNC de Bois d'Arcy et en cours de numérisation par les services de la SFP.

    François Gaudry, qui a longtemps vécu au Mexique est un spécialiste de littérature espagnole et sud-américaine. Sa longue activité de traducteur permet aujourd'hui aux lecteurs francophones d'accéder à de très nombreux écrivains majeurs de cette sphère culturelle, comme Guillermo Arriaga, Alberto Manguel, Leonardo Padura, Jorge Ibargüengoitia, Eduardo Gallarza, Andres Barba, Enrique Serna, Luis Sepulveda, Francisco Coloane, Karla Suarez, ou Paco Ignacio Taibo.

    Il présente aujourd'hui ce coffret Jorge Luis Borges / Archives du XXe siècle pour nos lecteurs.

    Le maître conteur de Buenos Aires. — Il est assis, élégant dans un beau costume sombre, la cravate impeccablement nouée, tenant dans une main sa canne; de ses yeux aveugles il fixe son interlocuteur, ou peut-être au-delà, son sourire parfois se fige étrangement, il se tait quelques secondes puis reprend le fil de la parole, de sa voix chaude, légèrement métallique, dans un français parfait aux inflexions hispaniques, prenant un plaisir manifeste à manier l’imparfait du subjonctif ou à réciter des vers d’Apollinaire gravés dans sa mémoire. 

    Jorge Francisco Isidoro Luis Borges Acevedo est né à Buenos Aires en 1899. Pendant ces six heures cinquante d’entretien, l’auteur de Fictions raconte l’Argentine, la sienne, les livres et Buenos Aires, dont il avoue ne connaître que quelques quartiers. L’enfance est marquée par les récits guerriers de la tradition familiale, entre autres la mort du colonel Francisco Borges: «En 1874, lors du combat de La Verde, voyant la bataille perdue, il monta sur son cheval, revêtu d’un poncho blanc et s’avança lentement vers les tranchées, les bras en croix et se laissa tuer». Cette nostalgie d’une vie épique, agitée, héroïque, violente apparaîtra dans ses poèmes et ses nouvelles. Seule l’imagination et l’écriture l’arrachent à sa vie sédentaire. «J’ai des deux côtés de ma famille des ancêtres guerriers; cela peut expliquer mes rêves de destinée épique que les dieux m’ont refusée, sagement sans doute.» Le père, d’ascendance anglaise, l’initiera à la littérature et à la philosophie: «Quand j’étais encore tout petit, il m’expliqua en se servant d’un échiquier, les paradoxes de Zénon —Achille et la Tortue—, le vol immobile de la flèche et l’impossibilité du mouvement».

    Étrange relation de Borges avec les langues. Et d’abord avec l’espagnol «une des langues les plus pauvres du monde». Mais il ne renie pas l’espagnol que parlent les Argentins, «une langue plus calme que l’espagnol, une respiration différente». Don Quichotte? Oui, mais «lorsque je l’ai lu dans le texte, cela m’a semblé une mauvaise traduction». L’anglais est sa langue de prédilection: «Ma connaissance de l’anglais est moins parfaite que mon ignorance du russe» se plaît-il à dire.  Et le français: «Ignorer le français signifiait être analphabète pour les Argentins». Hugo, Verlaine, dont il récite des vers, sont parmi ses poètes préférés, ainsi que Paul-Jean Toulet, dont il déplore que l’on ait oublié les Contrerimes. Borges évoque d’autres figures d’écrivains, Faulkner, Virginia Woolf, Michaux, Kafka, qu’il traduisit, et les conférences qu’il donna à travers le pays sur Melville, Hawthorne, Thoreau, Poe, Whitman, mais lui qui ne sombre jamais dans l’excès semble avoir éprouvé une aversion particulière pour Rabindranath Tagore —«pompeux»— ou pour Pablo Neruda: «pas un mot contre Perón dans le Chant général». Perón, le nom honni est prononcé: le «dictateur», la «canaille», le «cauchemar». «En 1946, un président dont je ne veux pas me rappeler le nom vint à la présidence. Un jour, peu après son accession au pouvoir, je fus honoré de la nouvelle que j’avais été renvoyé de la bibliothèque [où il travaillait] pour être “promu“ à l’inspection de la volaille et des lapins sur les marchés publics.» Sa sœur connaît «l’honneur» d’être emprisonnée, sa mère d’être assignée à résidence. En 1955, le gouvernement est renversé et Perón se réfugie en Espagne franquiste. La même année, Borges, devenu aveugle, est nommé directeur de la Bibliothèque nationale, étrange destin qu’il évoquera dans le Poème des dons:

Que personne n’abaisse au niveau du reproche
Ou des larmes cette affirmation de la maîtrise
De Dieu, qui avec sa magnifique ironie
Me fit don, à la fois, des livres et de la nuit.

    Ce sont là quelques jalons de ces passionnantes six heures d’entretien avec un des plus grands et des plus singuliers écrivains du XXe siècle, que l’on écouterait plus longtemps encore, tant son gai savoir et son humour sont un enchantement. — François Gaudry.

    Photographie: Jorge Luis Borges © Eduardo Comesaña.
  

jeudi 21 mars 2013

Guy Bedouelle: Le poids d'un héritage


    Dans notre dossier Édits et Inédits, nous consacrons une section à notre revue Le Cheval de Troie (1990-1997). Elle comporte

1. Présentation générale de la revue et de l'exposé de ses motifs.  
2. Sommaires intégraux de chacune des quatorze livraisons.
3. Articles disponibles ici à la lecture et à l'impression.
4. Notes de lectures parues dans divers numéros.

    Notre dernier ajout, Le poids d'un héritage, fut expressément écrit par le père dominicain Guy-Thomas Bedouelle pour la livraison n°6 (septembre 1992) consacrée à l'Inquisition. On y trouvera également une présentation plus complète de l'auteur, décédé le 22 mai dernier.

    Image: Abbesse Herrade de Landsberg: Hortus Deliciarum. © Arte.

samedi 16 mars 2013

Film 18. One shot for Mats Gustafsson & Fire Orchestra, 10'31


    Après la réalisation du long métrage sur les Rendez-vous de l'Erdre, Danielle Osteeroop, agent de Mats Gustafsson et du Fire Orchestra, nous a demandé de réaliser un tiré à part, pour les besoins promotionnels du groupe. Il nous paraît intéressant de montrer cette séquence isolée, où l'on perçoit mieux la dynamique de son unique plan-séquence de plus de dix minutes. ce fut aussi l'occasion de monter un visuel sur la conférence de Philippe Méziat: Les sources africaines du jazz, mythe ou réalité? publiée le 6 février dernier.



    Pour mémoire, on verra ou reverra Ciel et terre (6'36), Avenir déconstruction (11'01) — Le mur tombera (2'25) et L'entrée de l'hiver (15'02) sur le conflit israélo-palestinien — En continuité ici l'ensemble des Notes sur le cinématographe actuellement réalisés — Notre captation du Paris Washboard en concert avec Daniel Barda — Le jour se lève (2'23) — Nos promenades en France: Andains de Gascogne (19' 47) et Entre Cantal et Sancy (8'53) —  בראשית, Entête / Berechit — Le Cuauhtémoc à Bordeaux: Le nœud marin (3'), et Le départ du Cuauthémoc (8') — Hommage à deux ou trois grands hommes: Le général Straub (3'35). —

jeudi 7 mars 2013

Bruno Dumont: Camille Claudel 1915 (2013)




    Après sa rupture avec Rodin, Camille Claudel s'enferme dix ans dans son atelier du quai Bourbon avec ses chats. Quand disparait son père en juin 1913 et avec lui sa protection, sa famille la fait interner d'abord à Ville-Évrard près de Paris puis avec la guerre, dès le 9 septembre 1914 à Montdevergues dans le Vaucluse, dans un asile encore cossu au moment où se situe le film, trois journées en 1915. Mais durant les trente années qu'elle y passera jusqu'à sa mort, la vie à l'hôpital psychiatrique de Montfavet va devenir très difficile: en 1937, il comptera deux mille patients et la politique de Vichy entraînera de graves carences et de nombreux décès dont celui de la sculptrice en octobre 1943.

Je finis par vouloir ce que j'ai devant moi, en fait...
C'est une démarche un peu bizarre, non?
Entretien avec Bruno Dumont.

    Figurer la vérité de l'enfermement asilaire de ce temps est le premier souci du film de Bruno Dumont. Aujourd'hui, les malades mentaux sont pour l'essentiel suivis en hôpital de jour et les traitements modernes permettent une socialisation minimale. Sauf pour ceux dont la vie quotidienne dépend d'une assistance qu'ils trouvent dans des structures comme les Maisons d'Accueil Spécialisées. Par exemple celle près des bâtiments religieux de Saint-Paul-de-Mausole (Vaucluse), eux-mêmes centre psychiatrique jusqu'en 1962, et où fut interné Vincent Van Gogh. Et où, en homme du Nord, Bruno Dumont préfère la palette chromatique flamande: vastes robes noires, tombantes et lourdes, intérieurs rouges, meubles sombres et encaustiqués, rideaux, carrelages et tapis. Avec la vigilante coopération des accompagnants médico-sociaux et des familles, le cinéaste et son équipe intègrent là Juliette Binoche et Jean-Luc Vincent à une dizaine de patients démunis, leurs vraies infirmières et de vraies  religieuses rompues aux soins, sévères silhouettes de bures noires aux gestes irremplaçables, qui se chargent au long du tournage et du film de guider et protéger les résidants autant que nécessaire. Toutes ces femmes portent leurs vrais prénoms et les résidantes ne connaissent que mademoiselle Camille Claudel, sans autre écho ni mémoire autour de ce nom.

Mademoiselle, n'ayez pas peur.
Personne ne veut vous empoisonner ici.
Mademoiselle Blanc (Marion Keller), dans le film.

    Aux États-Unis et en 2003, Bruno Dumont avait déjà confié son film, Twentynine Palms, à des acteurs professionnels pour interpréter un couple à la dérive. À  la conquête des horizons américains, il tentait alors surtout de régler des dettes cinématographiques complexes: hasardons ici Martin Scorsese, Brian de Palma, Stanley Kubrick ou David Cronenberg. Ceux qui l'appréciaient jusqu'ici pour ses vraies racines straubiennes et bressoniennes et ses fermes directions passionnées et extrêmes — La Vie de Jésus (1996), L'humanité (1999) — allaient être à nouveau comblés de les retrouver avec Flandres (2006) Hadewijch (2009) et Hors Satan (2011) en de magnifiques incarnations par les gens de Bailleul et du Mont des Cats. Ce chapelet presque ininterrompu de chefs-d’œuvre  aura nommé tous ses films à ce jour.

    Juliette Binoche. Souvent laissée la bride sur le cou, y compris avec de grands réalisateurs, quelle étrange témérité l'a saisie d'aller se livrer ainsi en connaissance de cause à un directeur connu pour ne rien livrer à l'avance de ses scénarios, pour — comme les Straub — ses refus du maquillage et ses patientes intransigeances de plateau? Ne l'avait-elle pas entendu dire: «Je n'ai jamais pu me faire aux acteurs professionnels. Je vois tout de suite leur jeu, leurs tics, leur fausseté. J'ai besoin d'une matière brute pour sculpter mes personnages»?

    Qu'engendrerait ce face à face? D'autant qu'au fil des promotions, les entretiens divers auxquels tous deux participent volontiers gardent la trace de divers affrontements, lui parlant d'un «combat», elle d'au moins une «humiliation» d'actrice, dont elle reconnaît par ailleurs le bien-fondé. Tous les films sont un rapport de forces entre directeurs et acteurs qui trop souvent se résout dans le cabotinage d'une star ou les caprices frustrants d'un démiurge. Un jour pourtant se sont rencontrés Brigitte Bardot et Jean-Luc Godard, Alain Delon et Joseph Losey,  Gérard Depardieu — Bernanos — et Maurice Pialat. Aujourd'hui Juliette Binoche et Bruno Dumont, confrontés de semblable manière. Rendre ainsi grâces et intelligence au cinéma suffirait à prouver la nécessité d'un tel film.

Pas avant le mariage. Après, je vous baiserai
autant de fois que vous le voudrez.
Molière, Don Juan.

    Raconter un film quand sa raison d'être est donner à voir l'inaction, l'ennui, l'oisiveté, le silence? Quand il faut laisser au spectateur la surprise des solutions?

    Dire que le ton de la comédie affleure quand deux résidants s'emparent de deux scènes de Don Juan de Molière avant de provoquer chez Camille une terrible catharsis de sa propre vie amoureuse et une préfiguration de son pauvre destin? Catharsis pour Juliette aussi devant la poignante mise en abîme de son propre travail, quand elle passera de deux pauvres répliques à peine articulées à quatre pages à respecter à la lettre d'un seul souffle dans d'impitoyables plans séquences, violentée par les interruptions de Dumont qui cherche la vérité de Camille dans sa propre défaillance? Oui, dire au moins que cette séquence peut bien s'ouvrir sur un cheval de trait robuste et placide attelé à sa charrette devant le portail de l'institution.

    Dire l'ascension de la montagne du Luberon par un cortège droit sortie de la Parabole des aveugles de Pieter Brueghel l'Ancien, autre flamand? Noires bottines, noirs ourlets des robes sur la blancheur calcaire des pierres du chemin, et tout à coup là-haut des yeux qui vont du ciel lumineux à la terre, signe dumontien par excellence, et l'obsédant mistral dans les cheveux négligés de Camille?

    Dire encore que le voyage du film est cette autre ascension: des cris, des rires grimaçants ou des pleurs, vers la parole qui brusquement déferle par Camille sur son docteur (Robert Leroy, dans la vie un ancien proviseur de lycée) puis face ou plutôt dans le dos de son frère Petit Paul, de quatre ans son cadet?

    Dire comment, par sa rhétorique, cadencée et châtiée c'est le cas de le dire, Paul Claudel dénie sa sensualité: «Je ne me suis pas fait chrétien pour jouir plus ou moins du sentiment religieux ou d'une espèce de volupté mystique», alors que de tout son corps nu et tourmenté il veut atteindre la sainteté? Comment un très court extrait d'une correspondance à une inconnue prouve avec évidence sa conception de la maison de santé comme lieu d'expiation féminine, pour un avortement en l'occurrence? Comment, écoutant ses propres vers blancs: «Je ne cesserai d'être injuste qu'en cessant d'être sincère» plutôt que les douleurs de sa sœur, sauf lorsqu'elle lui paraît blasphémer, il s'emporte alors pour lui imposer la dictature du sens: «Tout est parabole, Camille, tout signifie l'infinie complexité des rapports des créatures avec leur Créateur», avant de prendre congé et retrouver les tourments de ses propres silences, quand le docteur lui suggère in fine d'accéder au désir de mademoiselle Claudel d'échapper à son enfer. Le diable probablement?

    Rien à dire de cette montée impérieuse, souveraine et catastrophique de la parole. La voir et l'entendre.

    Alors que dans Il Disprezzo d'Alberto Moravia, les protagonistes s'appelaient Riccardo et Emilia Molteni, Jean-Luc Godard choisit de les nommer Paul et Camille, non Claudel mais Javal. Lui qui trouvait dès lors le cinéma plus près de la sculpture et de la musique que de la peinture, ponctue Le Mépris de pauvres répliques en plâtre de Neptunes antiques et pose une statue métallique de femme dans l'appartement où se querelle mortellement le couple. Enfin, de même que le cloître splendide de Saint-Paul-de-Mausole enchâssé dans le grandiose Luberon est la prison à vie de Camille Claudel, Camille Javal ne quittera l'inaccessible villa Malaparte, île dans l'île prise dans la sublimité du promontoire de Capri, que pour en mourir. Dans un entretien avec Jean Collet de 1963, Godard dit lui-même l'essentiel: «Le Mépris est l'histoire des hommes qui se sont coupés d'eux-mêmes, du monde, de la réalité. Ils essayent maladroitement de retrouver la lumière, alors qu'ils sont enfermés dans une pièce noire.»


    © Bruno Dumont: Camille Claudel 1915, Juliette Binoche, Alexandra Lucas, 2013.