
C'est l'histoire d'un Italien de Los Angeles, tendre et enclin au sacrifice comme un troupeau de veaux, et attiré par l'infini, l'histoire d'un certain Cosmo Vitelli, le bien nommé.
Entré dans le film en plan serré, il sera la proie de la caméra pendant plus de deux heures: quand il n'occupe pas le cœur de l'image, il y est en amorce, une épaule, une main, ou alors, présence souterraine, on entend sa voix. La première séquence livre le moteur secret du film: Cosmo regarde, sans qu'on sache ni qui ni quoi. Nous voilà contraints de supputer ce qui se passe, forcément d'abord derrière ses regards mobiles, scrutateurs, étonnés, peu importent les états intimes que chacun leur prêtera, l'essentiel est de nous installer à l'intérieur d'un homme dont l'apparente obsession est sa présentation extérieure, son image sociale.
Un mot revient sans cesse dans sa bouche et dans les jugements de ceux qu'ils fréquentent: la classe. Et d'abord ce que d'aucuns appellent la "sape", l'élégance voyante du costume blanc au premier jour, noir le second soir sur cette même chemise à dentelles et à froufrous que nous avions vue si dérisoire dans Husbands (première rencontre entre John et Ben), blouson de cuir la troisième nuit, chemise verte de la dernière aube. La classe des manières aussi: il traite de porc son créancier Marty, après lui avoir remboursé sa dernière dette et avant de le chasser de sa vie d'une parole, d'un regard, d'un revers de main.
Classe: en fait l'idée fixe du paraître, de ce qu'il donne à voir de lui-même et de son spectacle de cabaret qui ne fait qu'un avec lui; et une retenue des inquiétudes, des émotions, qu'il confond sans doute avec une illusion de maîtrise. Mais, durant ces quatre jours, l'infini va s'ouvrir sous lui: à ce moment où, dans le casino de Mort (jeu de mots avec le français pour un spectacle obsédé par Paris?) où, voulant puiser dans le crédit qu'on lui a promis illimité, l'envoyé de la direction lui demande: "C'est combien selon vous, illimité?". Cosmo ne répond pas aux larbins. L'histoire simple d'une banale vanité?
D'autant que, affaire de paraître, en emmenant avec lui ses quatre fétiches, les Divines — Sherry, Rachel les noires, Maria et Dean les blondes —, il s'est tendu un piège irréversible: devoir, devant elles, assurer à tout prix (= 23 000 $) sa nonchalante audace de flambeur. Inquiètes et impuissantes, les filles assistent à ce qui va être le début du naufrage, le sien et le leur, elles qui savent et lui répètent qu'elles ne peuvent rien faire de mieux que montrer et tortiller leurs corps, et qui voient leur vie en train de brûler?
Il est vrai que avant et mieux que nous sans doute, elles connaissent intimement la vraie tendresse et l'humanité profonde de leur maître d'œuvre au Crazy Horse West, qui sait les cajoler et les protéger dans leurs loges, leur offrir des orchidées assorties à leurs peaux et à leurs supposés tempéraments. Elles savent que, si elles se rêvent en danseuses parisiennes c'est parce que, caché en sous-sol et depuis son micro, Cosmo les anime et les ordonne, lui qui, il y a sept ans, a écrit les textes et les chorégraphies, qui règle leurs entrées, qui peaufine son double grotesque, vulgaire, gras et grimaçant en la personne de Mr Sophistication.
Du reste, ne lui suffirait-il pas de congédier son fidèle chauffeur Lamarr, de vendre sa noire limousine pour trouver les moyens de rembourser bonne part de sa dette? L'idée ne l'effleure même pas: au contraire, sa voiture est son salon, il y régale au champagne, et du meilleur, il exige de la belle, habituée au whisky, qu'elle apprécie: "Y a intérêt!" dans une élégante allusion au coût du Dom Pérignon.
Car du début à la fin, compté dans les cabinets par ce porc de Marty ou brûlé sur simple signature dans le tripot de Mort, l'argent semble circuler. En réalité, personne ici ne se bat directement, ni même peut-être vraiment pour de l'argent: Cosmo sait si bien que l'argent ne l'aidera pas à refermer le gouffre ouvert qu'il n'essaye même pas de le réunir, il déclinerait les offres au contraire, tant elles lui paraissent vulgaires. Les mafieux prêtent si facilement que nous croyons un moment à leur cynique machination: obtenir de Cosmo Vitelli qu'il échange son énorme dette contre le meurtre de l'obscur bookmaker chinois. Si c'était là leur véritable raison d'abandonner ainsi tant d'argent, eux qui savent que le Chinois est en fait le boss le plus protégé et le plus puissant de la Côte Ouest, pourquoi seront-ils ensuite les premiers surpris de la réussite d'une opération qu'ils semblent avoir si minutieusement préméditée? Ce qui les entraînera dans une certaine improvisation pour tenter d'éliminer celui qui n'aurait jamais dû en revenir. Histoire de laisser le temps à Cosmo de vérifier l'abîme des fausses amitiés, de la nullité de la parole et, dans l'éternisation du film, de soigner sa sortie.
Meurtre d'un bookmaker chinois est le premier film de John Cassavetes à se confronter explicitement au spectacle. Suivra immédiatement l'immense et dramatique Opening Night, qui fera de la scène son plateau.
Mais déjà dans ce film, quittons-nous jamais la scène? Cosmo ne la transporte-t-il pas partout avec lui? Dans le Crazy Horse West déglingué, ringard, se répètent pauvrement chaque soir les mêmes séquences, et pourtant elles demeurent toujours improvisées, routinières mais jamais maîtrisées; mécanique des maquillages dans les pauvres loges, faux enjouements des présentations de Cosmo et du meneur de revue, contorsions simplettes des danseuses, naïveté puérile des chansonnettes.
Sous les néons de Sunset Boulevard, Cosmo promène ses costumes, sa limousine est sa loge et, ricochant et déambulant sa dégaine, il attend là aussi son public, dont il veut forcer l'admiration.
Et le film lui-même, à l'instar de la petite troupe qui ânonne son spectacle cent fois radoté, n'accumule-t-il pas les scènes secondaires parfaitement inutiles à ce qu'il serait convenu d'appeler l'action si elle n'était inexistante, sauf dans la courte séquence du meurtre privée d'ailleurs de sa chute? La scène, la vie, et le film convergent dans la sourde mais sûre décomposition. Il reste à Cosmo à en tirer fierté, au point de trouver sa vérité dans l'orchestration consciente et organisée de sa propre fin.
Dans cette course à mort, Vitelli va connaître le vrai prix de la vie. Les mafieux ont scrupuleusement rédigé le scénario de la scène du meurtre: voiture, itinéraire, viande pour les chiens, double de la clé, il semble qu'il n'ait plus qu'à tourner son film. Mais, comme la Mère met en garde sa fille contre le Loup avant de la désigner à lui d'un chaperon rouge éclatant, ils le préviennent en passant que la voiture volée n'ayant pas de clé, il lui sera interdit de caler! Ce qui advient évidemment presque aussitôt sur la highway et met tout le beau plan par terre. Alors la vraie panique cosmique s'empare de Vitelli: au point qu'il doit d'abord absolument s'assurer, depuis une cabine téléphonique (une occasion de constater l'assassinat du cinéma par le téléphone portable), de la bonne marche de son spectacle: il a beau chanter dans le combiné, décrire le décor de ce numéro que nous avons vu et revu, là-bas, ils sont incapables de lui dire ce qu'ils ont pourtant sous les yeux et qu'il est le seul à voir. Et tandis que la voix souterraine n'est plus là pour empêcher l'écroulement de la scène, le scénario peaufiné par les mafieux continue de partir à vau-l'eau. Alors, le vierge, le vivace, le beau Cosmo va brillamment improviser avec une facilité et un à-propos, aussi déconcertants pour nous que pour lui-même. Jusqu'à ce légendaire dernier mot du Chinois en voix off, au moment où il sait qu'il va être tué, sans doute pris lui aussi dans une dialectique de l'élégance à tout prix et de la belle sortie: "I feel bad, I'm so sorry" ["Je me sens mal, je suis vraiment désolé"]: au fond, Cosmo tire déjà dans le miroir. Puis, avec cette même vivante et prompte intelligence, il va retourner ses meurtriers contre eux-mêmes, faisant boire sa honte à l'un, tuant un second, échappant aux autres.
Avec la blessure christique au côté, s'ouvrent alors sa bouche et son cœur: son enfance pauvre, son père abandonné par sa femme partie avec l'amant boucher. Du coup, il se fait gentiment congédier par Betty, la mère de sa pourtant jalouse maîtresse Rachel, qui n'a plus rien à attendre de ce paquet de viande qui perd la face. Enfin, le dandy va prendre parti pour la naïve Carol, pauvre amoureuse et gourde entre toutes ses gauches girls. Ce tribut à la vie et à l'amour payé, reste à remettre sur ses rails son désolant et vital spectacle avant de s'offrir à nu et flanc ouvert dans l'infini cosmique de Sunset Boulevard et ses inévitables patrouilles mafieuses.
Photogramme © John Cassavetes, The killing of à chinese boggie (1976-1978).











































