Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


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vendredi 29 août 2014

Gaidz Minassian: Le monde est désarmé face aux sociétés guerrières




    Le monde est désarmé face aux sociétés guerrières. — Le monde vire au gris. De la Mauritanie jusqu'aux confins de la Chine via tout le Moyen-Orient, un épais nuage recouvre lentement mais assurément l'ensemble des États. Sur son passage, la tempête gomme les souverainetés, efface les frontières et détruit l'ordre établi. La désintégration totale et irréversible des États-nations n'y est plus une menace, c'est devenu une réalité.

    Jusqu'aux attentats du 11 septembre, les terrorismes et guérillas qui rongeaient ces sociétés étaient marginalisés, mobilisateurs certes de ressources mais pas vraiment dominants. Une vie normale pouvait s'accomplir à Nouakchott comme à Damas ou encore à Islamabad. Aujourd'hui, le djihadisme s'est diffusé sur l'ensemble du corps social, laissant apparaître des sociétés guerrières solidement établies de la côte ouest de l'Afrique jusqu'aux montagnes d'Asie centrale. Ce n'est plus l'État-nation, même autoritaire, qui est la norme de cet ensemble en pleine déliquescence, mais la religion radicalisée et la violence portée par des sociétés dépourvues de tout autre mode de régulation. Le syndrome afghan, cet État en guerre quasi permanente depuis près de quatre décennies, a proliféré tel un virus foudroyant entraînant dans son sillage la déconstruction de l'État. On a cru pendant longtemps que le reste du monde était à l'abri de ce vieux conflit lié à la guerre froide. À tort. Petit à petit, le modèle de la société djihadiste ou guerrière a contaminé l'État-nation là où il montrait de forts signes de vulnérabilité.

    On a également eu tort de penser que l'État-nation était l'aboutissement logique du développement politique, comme s'il ne pouvait pas y avoir une alternative à ce modèle de souveraineté, comme si l'histoire s'était arrêtée au carcan national et que le postnational n'était que chimère. On n'a pas voulu voir — car l'esprit cartésien l'interdit — que, si l'on n'y prenait pas garde, l'État pouvait être privé de son monopole de la violence légitime au profit de groupes islamistes où chaos et nihilisme font bon ménage.

    Ce qui se passe dans cette région en collier de perles djihadistes vient en fait fermer la parenthèse de Westphalie, cet acte de naissance de la souveraineté délivré en 1648 à la fin de la guerre de Trente Ans. Après plus de trois siècles de construction nationale, le monde se désinstitutionnalise sous nos yeux et à grands pas. La thèse du retour à l'âge médiéval n'a jamais été aussi pertinente qu'aujourd'hui. La modernité de l'État-nation ne fait plus recette, et sa chute commence là où la demande sociale des peuples fragilisés par l'histoire et la géographie n'est plus assouvie et se transforme en désillusions sur place et indifférence sinon mépris de la part de nos sociétés prospères.

    Le système international peut-il arrêter la destruction de sa vieille maison? Aujourd'hui, il ne peut pas grand-chose. Pour deux raisons. D'une part, il est responsable de cette situation, car à force de traiter ces crises par l'usage des moyens militaires, les puissances majeures, garantes de l'ordre mondial, ont fini par décourager les populations prêtes désormais à suivre ou subir les idéologies les plus obscurantistes ne serait-ce que pour essayer de s'en sortir. La nature ayant horreur du vide, en l'absence d'institutions, ces groupes humains se tournent vers ce qui leur semble le plus «sécurisant».

    D'autre part, le système international est impuissant, car il repose sur des échanges permanents entre interlocuteurs identifiés et légalisés. Or il n'y a plus d'interlocuteurs fiables ni d'autorités incontestables dans la plupart des ces pays: avec qui discuter? Avec qui négocier? Des leaders djihadistes? Des chefs terroristes invisibles dont la seule ambition est de briser le système des souverainetés pour créer un «nouveau monde»? Le système international est désarmé, désemparé, face à la disparition de toutes normes politiques au profit de la norme religieuse. Si le système n'est pas en mesure de mettre un terme à cette anomie, à cette folle spirale du chaos dont le centre nerveux se trouve aujourd'hui sur les ruines de la Syrie et de l'Irak, il est dans l'obligation de s'interroger sur ses capacités de rénovation et de correction de ses difformités au moment où le monde touche à nouveau le fond avec un crime génocidaire en Mésopotamie. Comme tous les génocides, les crimes contre l'humanité commis à l'encontre des yézidis et des chrétiens d'Orient ne relèvent pas du hasard ni du court terme.

    Outre les causes immédiates comme les discriminations religieuses ou les haines raciales, il y a aussi des causes lointaines, comme par exemple la souveraineté excessive des États ou les logiques d'exclusion et de marginalisation. Tant que les puissances n'auront pas réglé les défauts de fabrication du système international, d'autres tragédies sont, hélas! à prévoir en Afrique, au Moyen-Orient ou en Asie.

    Tant que les puissances attendront l'inconcevable pour réagir, alors qu'elles peuvent intervenir dès les premiers signes d'autoritarisme d'un tyran et de ses sicaires, les dictateurs auront un bel avenir devant eux. Bref, il est difficile d'expliquer comment les puissances peuvent d'un côté être en mesure de pulvériser le monde avec leur arsenal nucléaire et de l'autre se montrer incapables de rectifier les défauts d'origine du système mondial générateurs de tragédies et de génocides. — Gaidz Minassian, Le Monde, 24 août 2014.

    © Photographie: 11 septembre 2001, auteur non identifié, tous droits réservés.

mardi 3 juin 2014

Gilles Kepel: Le nouveau djihadisme




      De Roubaix à Marseille, la cause syrienne fédère le nouveau djihadisme. — En décembre 2013, au terme d'une enquête d'une année dans les cités de Marseille, Tourcoing et Roubaix, j'appris la mort de Sofiane — un enfant des quartiers populaires du Nord parti combattre en Syrie. Un coup de fil à la mosquée salafiste qu'il fréquentait avait annoncé qu'il était tombé en chahid (en «martyr») dans ce qui est devenu le principal camp d'entraînement des djihadistes d'Europe, et l'un des périls majeurs pour la cohésion de notre société.

      Étudiant les voix des cités, à l'occasion de la première vague significative de candidats, aux législatives de juin 2012, issus de l'immigration maghrébine, j'y avais entendu à la fois la promesse largement majoritaire de l'intégration républicaine, mais aussi des paroles dissidentes qui incriminaient avec virulence l'impiété de la France. Elles faisaient fond sur un discours de rupture avec notre civilisation, dénoncée comme mécréante et islamophobe.

      Après trois décennies d'enquêtes de terrain à travers les divers âges de l'islam de France, j'avais été frappé en 2013 par la prégnance du salafisme. Les affidés de cette doctrine, en djellaba raccourcie, barbe surabondante, souvent accompagnés de femmes en voile intégral, ou niqab, font désormais partie du paysage humain des cités — quand ils ne paradent pas au centre-ville, comme à Roubaix. Ce dogme établit une barrière étanche entre la communauté des adeptes, seuls détenteurs de la vérité assimilée à une lecture rigoriste de l'islam sunnite inspirée par certains oulémas saoudiens, et les «égarés» — kuffar (infidèles) ou «apostats» (tout musulman qui ne partage pas leur vision du monde), voués aux gémonies.

      À la base, la rupture salafiste n'est pas nécessairement violente — elle incite à partir vivre le «vrai islam» au Moyen-Orient ou au Maghreb, et à fuir la France. Mais elle est poreuse au djihad armé, pour peu qu'un ouléma de quartier, parfois autoproclamé, parfois instruit par Internet, mette ses fidèles sur cette voie, ou qu'un prédicateur des réseaux sociaux poste un selfie où on le voit depuis la Syrie, Kalachnikov en main, appeler en français populaire entremêlé d'arabe coranique à venir soutenir leurs Frères dans le djihad, avant de retourner les armes contre l'Occident, jusque dans la ville où l'on a grandi.

      Ce fut le parcours, dès avant la Syrie, d'un Mohamed Merah à Toulouse, des frères Tsarnaïev à Boston. Le modèle de l'endoctrinement par les idéologues du nouvel âge du djihad est toujours identique: ils ne donnent plus une feuille de route précise à leurs sicaires, contrairement à Ben Laden qui, au début du siècle, missionnait ses tueurs sur des cibles prédéterminées, et finançait toute l'opération.

      Les djihadistes de la deuxième décennie du siècle sont formatés et entraînés au maniement d'armes par leurs mentors — dont le plus prolixe est un ingénieur syrien formé en France, auteur de milliers de page en ligne, Abou Moussab Al-souri. Ils sont renvoyés dans leur Europe natale pour y faire imploser les sociétés pluralistes, y attaquer des cibles de proximité, peu défendues, afin de minimiser les coûts, et fortement chargées symboliquement, pour maximiser l'effet médiatique.

      Le nouveau djihad post-moderne est un djihad de pauvres, qui veut rafler la mise. Grands rassemblements de foules, casernes, mais surtout lieux communautaires juifs, représentent les objectifs de prédilection pour l'effet de terreur qu'ils inspirent et leur immense chambre d'écho. Dans les manuels des doctrinaires, on escompte de la multiplication de ces violences et de leur médiatisation une crispation des sociétés occidentales contre l'ensemble des musulmans d'Europe, afin de susciter chez ceux-ci victimisation et solidarité face au sentiment «d'islamophobie», propice à augmenter la clôture communautaire et à déclencher, à terme, des guerres de religion sur le Vieux Continent, aboutissant à la constitution d'enclaves.

      La tuerie du Musée juif de Bruxelles s'inscrit point par point à la fois dans l'épure des nouveaux djihadistes, et dans le tissu social déchiré des cités à la dérive de la France d'aujourd'hui. Le suspect, natif de Roubaix et élevé dans le quartier de la Bourgogne à Tourcoing, où les mosquées salafistes sont particulièrement actives, a été interpellé fortuitement par les douanes en gare routière de Marseille, porteur d'armes semblables à celles du crime, et d'une vidéo où il revendique l'acte.

Dûment signalé aux services spécialisés, il leur avait échappé peu après sa sortie de prison, parcourant le monde de l'Angleterre à la Thaïlande, et passant onze mois auprès du groupe salafiste djihadiste de l'Etat islamique en Irak et au Levant. Mais il avait pris, avec sa panoplie meurtrière, un autocar connu pour véhiculer des petits dealers d'Amsterdam à Marseille, particulièrement surveillé à ce titre. Le contraste entre le sang-froid du tueur présumé et ce comportement de pied nickelé est typique de ce nouveau djihadisme.

      La confusion du professionnalisme et de l'amateurisme, qui facilite l'arrestation, n'a pas d'importance, tant les petits soldats du djihad sont destinés au sacrifice sur le bûcher médiatique qui assure une extraordinaire publicité à la cause. Il en va de même de la confusion entre les mondes réel et virtuel, le carnage et un war game, les êtres humains et les avatars, entre lesquels la caméra GoPro, censée filmer les tueries pour en diffuser les images macabres sur les sites de partage, établit le lien. Mohamed Merah était sûr de susciter ainsi des milliers de «like» et d'adeptes djihado-numériques.

      Comme lui, le suspect n'était pas connu pour sa piété, mais avait embrassé en prison – l'un des principaux incubateurs du djihadisme – une foi radicale et prosélyte. Toutefois, dans les deux cas, un environnement local ou familial où prévalaient les normes salafistes préexistait à l'incarcération, des cités de La Bourgogne à celles du Mirail. Et à Toulouse comme à Bruxelles a été visée une cible juive de proximité, comme il est recommandé dans l'Appel à la résistance islamique mondiale d'Abou Moussab Al-souri.

      Mais un nouveau pas, particulièrement préoccupant, a été franchi. Merah ne pouvait se réclamer d'une cause très claire, et, en dépit du nombre de ses fans sur Facebook, il fut accusé d'être manipulé par des services obscurs. Aujourd'hui, le djihad en Syrie est devenu une grande cause, qui permet de recruter des sympathisants bien au-delà de la mouvance islamiste, voire du monde musulman. Après tout, la plupart des démocraties occidentales réclament l'élimination de Bachar Al-Assad — sans s'en être donné les moyens.

      Certains historiens pressés ont même fait de ce pays «notre guerre d'Espagne». Mais dans ce vide immense entre les paroles vaines et l'action, le djihadisme s'est engouffré et a proliféré sur place — parfois sans doute manipulé par le régime pour faire imploser l'opposition. Comme si la chute du président syrien, ironiquement donné réélu ce 3 juin, n'était plus qu'un prétexte, comme si l'Europe n'avait plus à trouver, dans ce pays devenu le plus grand incubateur du djihad à son encontre, que son chemin de Damas. — Gilles Kepel, politologue, Le Monde, 3 juin 2014.

      © Enregistrements vidéo du tueur entrant au Musée juif de Bruxelles le 24 mai 2014, puis en sortant, après y avoir tué quatre personnes en moins de deux minutes.

vendredi 9 août 2013

Des jours d'épaules nues




    Histoires individuelles se tressant à la grande Histoire: hasards du calendrier, le même jour deux événements concomitants que rien d'autre ne relie.

    Ce 1er août, Silvio Berlusconi est condamné par la Cour de cassation à quatre ans de prison pour l'affaire Mediaset, dont trois couverts par une amnistie. Ses soixante-seize ans lui permettent de choisir entre une assignation à résidence et des travaux d'intérêt social,  confiance en l'homme qui ne manque pas d'une piquante naïveté. Ainsi celui qui aura durant vingt ans fait et défait toutes les lois à sa convenance, y compris d'auto-amnistie avec la bénédiction renouvelée des électeurs et la complicité ouverte ou implicite de toutes les formations politiques à chacune son tour, est enfin rattrapé par son passé. On ne savait pas? Tout était aveuglant dès le début, dès lors qu'on tient à quelques repères simples, puisqu'un touriste comme moi a vu en quelques jours passés à Rome à Noël 1993 la connivence ouverte de toutes les formations politiques, j'en témoigne dans L'hiver est pareil à l'absence, paru en France dans Les Temps modernes et un an plus tard en Italie dans le dernier numéro de Nuovi Argomenti, avant sa suppression par Berlusconi lui-même qui venait de prendre ses parts chez Mondadori. Un texte sur la seconde mort de Leonardo Sciascia par la gauche et l'extrême-gauche réunies pour tenter une sordide opération autour d'un écrivaillon promu pour la circonstance au rang de génie littéraire — Sebastiano Vassalli et son Cygne, bien oubliés aujourd'hui alors que Leonardo Sciascia domine le siècle de la tête et des épaules , avant les élections qu'elles perdirent, forcément, pour ouvrir la voie à vingt ans de berlusconisme.

    Ce même 1er août 2013, pas très loin des côtes italiennes, la lycéenne de dix-huit ans Amina Tyler est enfin mise en liberté, pour vices de forme — en fait pour abandon d'accusations si évidemment mensongères et de procédures si truquées que nul, même sur ordre, ne pouvait plus sans ridicule les soutenir. Elle demeure d'ailleurs toujours inculpée pour avoir «profané» du mot Femen le muret d'un cimetière de Kairouan, ville où devait se tenir un rassemblement salafiste interdit par les autorités. Un parapet sur lequel les jeunes gens s'assoient tous les soirs pour boire des bières et autres alcools sans que les fanatiques qui voulaient lyncher Amina lorsqu'elle grisa ses seins sur Facebook, ne trouvent à y redire. Elle échappe donc à des condamnations pouvant aller jusqu'à dix-huit ans de prison et n'en risque plus que deux pour profanation de sépulture, si quelqu'un peut comprendre ici cet extraordinaire chef d'accusation. Quand les salafistes ont brûlé plus de vingt mausolées des saints populaires et assassiné plus ou moins directement des leaders politiques, leurs crimes n'ont soulevé ni semblable zèle ni pareils émois dans les sphères juridiques et policières, manifestement aux ordres quotidiens de Ennahdha, le parti islamiste au pouvoir de façon désormais illégale en Tunisie.

    Bien sûr, Berlusconi ne fera jamais de prison alors qu'Amina y a déjà été enfermée deux mois préventivement où elle aura d'ailleurs  — en passant — trouvé la force et le courage de dénoncer aussitôt les mauvais traitements sur ses compagnes de cellule. Oui, Berlusconi a depuis vingt ans le soutien aveugle de millions de ses concitoyens et Amina est poursuivie dans l'indifférence et même l'hostilité quasi générale des siens, y compris de militants et militantes laïques et démocrates, sans parler des féministes, sur lesquels elle a eu l'illusion de penser qu'elle pouvait compter. Ainsi, dans le Huffington Post / Le Monde, dirigé, comme chacun sait, par la grande journaliste Anne Sinclair femme libre s'il en est et vaillante pourfendeuse des "Femen" — comme si partout les Femen s'équivalaient —, peut-on lire sous la plume de madame Saida Ounissi, chercheuse en politiques sociales à Paris-1 et vice présidente du Forum des jeunes musulmans européens, en date du 25 juin 2013, en un français quelque peu approximatif pour une universitaire de cette autorité:

    
Enfin, Amina vient rejoindre la longue liste des femmes-chouchous de la presse étrangère, comme Lina Ben Mhani [en fait Lina Ben Mhenni], Aliaa el Mahdy [en fait Aliaa Magda Elmahdy] ou [Ayaan] Hirsi Ali qui ont toutes été érigées, à un moment donné, comme porte-parole officiel [sic] de l'ensemble des femmes arabes et africaines. Des femmes entendues, et respectées à l'étranger, mais très souvent dédaignées par leurs propres concitoyens. Et cela non pas parce qu'elles dérangent, mais parce qu'elles contribuent à faire vivre les clichés sur les femmes du Sud en niant totalement le rôle essentiel que ces dernières jouent dans leurs sociétés respectives. Et à quel prix?

    Madame la vice-présidente aurait pu ajouter d'autres noms sans difficulté: Taslima Nasreen ou Pinar Selek par exemple pour nous en tenir ici aux seules femmes, ni arabes ni africaines — incroyable réduction du problème par parenthèse —, mais  dans l'univers des "musulmans européens" dont notre chercheuse se fait la porte-parole. Malgré ces lâches jalousies de parisiennes chouchoutées confortablement dans leur enseignement supérieur et dans la grande presse internationale, Amina Tyler / Sboui — nettement moins chouchoutée dans son corps et dans son âme —, grandira et luttera. Et, malgré les aveuglements symétriques des deux bords, portera encore l'honneur de tous ses frères et sœurs de combat proches ou fourvoyés, celui de son pays et celui de son père qu'elle aura éduqué et instruit au passage et à qui elle aura même rendu un nom.

    On peut le relire, ce père qui s'indigna d'abord des inconduites de sa fille et, avec la mère et la tante, alla jusqu'à la séquestrer en la traitant publiquement de dérangée mentale. Il a suffi d'un mois pour que cet homme écrive cette lucide et courageuse lettre de soutien, après le graffiti de Kairouan:

    Ma fille a commis un acte «suicidaire» lorsqu'elle a été à Kairouan, eu égard à la présence des Ansar al-Charia; et pourtant, elle ne s'est pas montrée le corps nu comme il a été dit, mais elle y a été comme n'importe quelle citoyenne.
    [...] Ma fille Amina demeurera toujours la fille que j'aime même si elle devait montrer tout son corps nu; car elle est la victime d'une société qui a échoué. Et moi-même comme père et comme responsable j'ai échoué avec elle, car aujourd'hui notre jeunesse s'enrôle dans le Jihad en Syrie, va mourir en mer, et c'est aussi cette même jeunesse qui part faire ses études à l'étranger pour ne plus revenir. Cela cache les maux d'une société, une société qu'il faut soigner et non pas se venger d'elle, et de ses jeunes, comme le déclare Samir Dilou («Amina doit être jugée sévèrement»), alors qu'il est Ministre des Droits de l'Homme. Quant à Sihem Badi, Ministre des Affaires de la Femme, elle n'a pas bronché et n'a pris aucune position alors que ma fille a dix-huit ans.
    [...] Il n'est pas normal qu'on appelle à la traduire devant la justice alors qu'elle est le symbole d'une jeunesse livrée à elle-même depuis la révolution. Et face aux très fortes attaques que subit ma fille de la part des hommes, je me demande où sont les femmes de la Tunisie? Ce pays est celui de la Kahena, de Aziza Othmana, Radhia Nasraoui, et plus d'une femme; et aussi j'ai essayé de joindre plusieurs fois Saïda el-Akremi [avocate, épouse de Noureddine Bhiri, Ministre de la justice et membre du bureau exécutif du parti islamiste Ennahdha], sans succès [...] J'espère que ma fille aura un procès équitable.

    Ou ailleurs, sur Libération du 5 juin, Mounir Sboui encore: «Elle m’a réconcilié avec moi-même, avec mes valeurs. Je n’étais pas trop impliqué, maintenant je sens qu’il faut être plus actif.» Ce n'est pas seulement l'histoire d'une héroïne, et d'une femme combattante comme la Tunisie en a déjà engendré, ce père s'en souvient aussi précisément à présent. Les deux textes que nous avons publiés par ailleurs au fil de l'affaire — Nécessaire féminisme radical en pays arabes de Smaïn Laacher (27 avril 2013) et Solidarité avec Amina, de Abdelwahab Meddeb (20 juin 2013) — soulignent à quel point les actes de la jeune fille auront touché aux points les plus névralgiques de sa société en mouvement. Étonnante d'ailleurs et significative, cette façon de changer de visage à chaque moment de son histoire, comme si justement elle parcourait par là celle de toutes les femmes. C'est une des raisons de notre bref hommage visuel op. 76,  Anima mia Amina (1'25), en titre de ces lignes.

    Il y a des jours comme ça, des jours de relative remise en ordre, des jours couleur d'orange jours de palme jours de feuillages au front jours d'épaules nues. Merci, Amina Tyler / Sboui, vous avez dix-huit ans, vous êtes tunisienne et vous nous montrez aujourd'hui ce qu'est penser vers le haut.

jeudi 20 juin 2013

Abdelwahab Meddeb: Solidarité avec Amina


    Solidarité avec Amina. — Extraordinaire Amina, dont l'acte pose avec éloquence les questions qui comptent. D'avoir diffusé son image aux seins nus où rôde le spectre islamiste nous met face aux enjeux qui orientent le destin d'une société. Amina a explicité sa mise en scène en inscrivant sur son corps les mots qui justifient son geste. Elle a écrit en arabe sur sa poitrine et ses seins: «Ce corps m'appartient, il n'est l'honneur de personne». Son acte se réclame de l'habeas corpus / "Sois maître de ton corps". Amina propose une énonciation qui avalise l'énoncé du droit fondamental à disposer de son corps. L'opération engage le sujet et fait émerger l'individu par l'usage du pronom de la première personne. L'individu souverain n'est plus assujetti à la servitude de la communauté.

    Amina se sépare du groupe en niant l'implication de l'honneur de qui que ce soit lorsqu'elle décide de faire de ses seins une arme de combat. Ainsi abolit-elle le crime d'honneur dont se croient investis les mâles qui ont un lien de sang avec le sujet féminin.

    L'acte d'Amina est politique. Il réclame une avancée juridique, celle qui invoque l'habeas corpus, auquel résistent bien des autorités, quand bien même il serait actif depuis 1679.

    À cette revendication s'ajoute celle de la liberté de conscience, que les islamistes refusent d'inscrire dans la Constitution qu'ils sont en train de finaliser. Le geste d'Amina est au cœur du moment historique que vit le pays. Il a pour ambition de s'attaquer à la norme islamique de la 'awra, celle qui gouverne le voilement du corps féminin au prétexte qu'il suscite la fitna, cette séduction qui, par la sédition qu'elle provoque, instaure le désordre dans la cité. Telle position implique soit la sortie de l'islam, soit le recours à une interprétation qui l'adapte à l'évolution des mœurs.

    Une telle interprétation (dont se réclame Amina) arrache l'islam du sol patriarcal où les femmes sont opprimées et qu'Amina dénonce à travers son refus de céder son corps à l'honneur dont sont gardiens les mâles liés au nom par le sang.

    L'audace et le courage d'Amina se sont de nouveau manifestés lorsqu'elle est allée à Kairouan, le 19 mai, jour où les salafistes ont décidé de tenir congrès (interdit). Elle voulait se confronter à ceux qui sont contre l'habeas corpus, contre la liberté de conscience, pour le patriarcat, pour le crime d'honneur. Elle a été arrêtée après avoir tagué sur le muret du cimetière face à la Grande Mosquée le mot "Femen", le groupe de protestation féminine par seins nus auquel elle est affiliée. Elle est déjà passée devant le juge qui l'a condamnée à une amende de 300 dinars (150 euros) parce qu'elle était en possession d'un aérosol lacrymogène. Ce n'est qu'une arme d'autodéfense dérisoire au vu du risque qu'elle encourait face à des ennemis prompts à lyncher tout contradicteur. D'autant plus qu'un prédicateur salafiste a réclamé qu'Amina soit lapidée à mort. Pire encore: tel juge a refusé de libérer Amina, contrevenant aux dispositions élémentaires de l'habeas corpus selon lesquelles il doit libérer le corps qui s'est présenté à lui en cas d'absence de délit ou de charges insuffisantes. Au lieu de son élargissement, le juge l'a accablée d'accusations graves, celle d'atteinte à la pudeur, de trouble de l'ordre public, d'association de malfaiteurs. Ainsi se prépare un procès inique. Comme au temps de la dictature, le juge assimile à un acte délictueux une action politique, pacifique, en conformité avec la règle démocratique. De surcroît, le juge détourne des dispositions du droit positif, du qanûn, pour conforter la norme héritée de la charia et du fiqh, la casuistique qui en ordonnançait le corpus.

    Nous dénonçons cette double manipulation. Et réclamons la libération immédiate d'Amina — qui suscite notre admiration. Non seulement son action fait avancer la cause des femmes dans un milieu où elles sont considérées comme le symptôme du mal, mais encore elle participe au combat pour la liberté et le droit dans une Tunisie laboratoire pour toute la territorialité islamique.

    Si nous gagnons un tel combat, le monde gagnera; si nous perdons, avec nous le monde perdra.

    De l'image d'Amina aux seins nus se dégage une étrange proximité avec le portrait de Gabrielle d'Estrées et d'une de ses sœurs, le fameux tableau de l'école de Fontainebleau, «blonde, dorée, d'une taille admirable, d'un teint d'une blancheur éclatante»: autant de traits qu'Amina a en partage avec l'amante d'Henri IV. Le poète baroque Agrippa d'Aubigné (1552-1630) lui attribue un grand rôle politique, c'est elle qui aurait poussé le roi à signer l'Édit de Nantes, destiné à apaiser la guerre des religions et à instaurer la coexistence des croyances; il dit aussi de son image aux seins nus: «C'est une merveille comment cette femme de laquelle l'extrême beauté ne sentait rien de lascif». On peut porter le même jugement sur Amina en réponse à ceux qui assimilent sans discernement la mise à nu au sexe.

    Et pour ceux, nombreux en Tunisie, qui estiment que la mise en scène du nu (politique ou artistique) est une intrusion de la société occidentale, je vais leur ouvrir les yeux en les conviant à jouir d'une peinture provenant du même XVIe siècle, Shirîn au bain, composée par Soltân Mohammed, à Tabriz, vers 1540, pour illustrer un épisode de la Khamseh du poète Nizami: torse nu, les seins en partie à découvert sur le trajet des tresses, cette œuvre issue du monde islamique croise celle de Fontainebleau et participe à l'esthétique du nu pour en enrichir la longue histoire.

    Gloire à Amina, qui, par les moyens d'aujourd'hui, a inscrit son nom et son corps dans cette séculaire tradition iconique. — Abdelwahab Meddeb, écrivain et universitaire. Article paru dans Le Monde du 11 juin 2013.

    © Photographie: Amina Tyler, Agence AFP, 2013.

dimanche 19 mai 2013

Delphine Horvilleur: En tenue d'Ève



    Née en 1974 à Nancy et d'abord mannequin, Delphine Horvilleur est l'une des deux seules rabbines françaises. Elle officie au Mouvement juif libéral de France, à Paris dans le XVe arrondissement. Rédactrice en chef de la revue trimestrielle d'art et de pensée Tenou'a, et membre du Conseil National du SIDA, elle participe activement aux contenus du site ici souvent signalé Akadem. Eelle vient de publier chez Grasset: En tenue d'Ève, féminin, pudeur et judaïsme. La voici présentant son livre, malgré une caméra stupide et prétentieuse qui ne supporte pas de la voir lire:



    On peut aussi l'entendre plus longuement s'entretenir ici avec les animateurs de l'émission Les Racines du ciel, sur France-Culture, en date d'aujourd'hui. En écoute directe, elle peut être enregistrée durant un an.

    De même, on peut l'écouter dans l'émission de France-Inter du 17 mai 2013: Les femmes, toute une histoire. Il vaut mieux l'enregistrer d'abord, car le sommaire est varié et l'entretien (plus un reportage) de quinze minutes est en fin d'émission (de 31'15 à la fin). 

    Le 29 décembre 2011, elle avait publié une tribune libre dans Le Monde, que nous redonnons à lire ci-dessous. Nous l'avions en effet déjà publiée le 1er janvier 2012, sous le titre: L'obscénité de prendre au mot les mots.

    Pour un judaïsme sans ségrégation des femmes. — Des femmes à qui on demande d'aller s'asseoir au fond du bus pour ne pas troubler les hommes dans leur voyage, des femmes que l'on fait taire au prétexte que leur voix constituerait, selon les textes religieux, "une nudité", des trottoirs séparés entre les sexes dans certains quartiers, des publicités où des visages de femme sont arrachés, des passantes insultées et humiliées parce que leur chevelure n'est pas assez couverte ou leurs manches pas assez longues.

    Ces scènes se sont passées dans plusieurs villes israéliennes, Ashdod, Jérusalem, Bet Shemesh... où des groupuscules ultra-orthodoxes tentent d'effacer ou de voiler la présence féminine dans la sphère publique. Le phénomène n'est pas nouveau. Ce qui l'est, c'est l'intensité de cette "offensive" antifemmes, qui pousse toute la société israélienne à s'interroger sur la défense de ses principes démocratiques, et l'égalité entre les sexes.

    Le président, Shimon Pérès, et le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, ont fermement dénoncé ces exclusions de femmes, contraires aux valeurs d'une démocratie israélienne qui a toujours fait de cette égalité un étendard, dans la vie politique ou militaire.

    Mais il est aujourd'hui essentiel que des voix s'élèvent, non pas au nom d'Israël et de ses choix politiques, mais au nom du judaïsme et de ses idéaux prophétiques. Certains, en Israël, le font déjà. Parmi eux, des associations et des rabbins, des hommes et des femmes qui se mobilisent par milliers et œuvrent remarquablement en faveur du pluralisme religieux, de la modernité juive et d'une quête de justice prônée précisément par la tradition du judaïsme.

    Ceux qui exigent la ségrégation des genres le font en se réclamant eux aussi de textes de la tradition, et plus particulièrement d'une notion, celle de tzniyout, c'est-à-dire l'exigence d'une attitude modeste et pudique en toutes circonstances. Cette pudeur exigerait, selon eux, de couvrir le corps, la voix et la chevelure des femmes... temples d'une tentation menaçante pour l'homme.

    Leur interprétation consiste à percevoir tout le corps de la femme et jusqu'à sa voix comme un objet de désir, presque une zone génitale, à voiler pour assurer la paix sociale.

    Le paradoxe de cette lecture si littérale des sources traditionnelles est qu'en érotisant toute présence féminine dans la sphère publique, on fait des textes une lecture bien impudique. Toute lecture littérale a quelque chose d'obscène, tant elle dénude le texte de ses possibilités de dire autre chose.

    Leur lecture, comme toute lecture, n'est qu'une interprétation. Elle n'engage pas le judaïsme dans son ensemble. Depuis plusieurs décennies, le judaïsme se nourrit de lectures d'hommes et de femmes qui, penchés ensemble sur le texte, le fertilisent de leur dialogue.

    Le monde juif est un monde de lectures et de commentaires pluriels, qui s'est toujours méfié d'une lecture des textes "dans leur nudité", et a préféré les habiller du voile modeste de l'interprétation. Il s'agit aujourd'hui de rester fidèle à cette tradition. — Delphine Horvilleur, rabbin du Mouvement juif libéral de France (MJLF).

samedi 27 avril 2013

Smaïn Laacher: Nécessaire féminisme radical en pays arabes




    Textes politiques sur Ralentir travaux? Inutile d'y aller davantage des nôtres, sinon de temps en temps nous en remettre un en mémoire. Nous n'avons aucune raison de changer ni d'ajouter grand-chose à ce que nous avons ici écrit en ces matières depuis tant d'années et qu'on retrouvera rassemblés dans notre dossier Liber@ te, et singulièrement pour ces sujets la section Des pays plus libresCe qui nous paraît désormais précieux c'est de garder un certain accès public à des textes souvent parus dans la presse et que nous jugeons essentiels. Aujourd'hui, celui-ci qui nous paraît si bien souligner la nouveauté du geste radical d'Amina Tyler en Tunisie, rapidement cataloguée par nos démocrates et beaux esprits de provocatrice, quand ce n'était pas d'alliée objective des criminels islamistes aux marges du pouvoir dans son pays, quelle honte. J'aurais simplement titré (et précisé davantage dans le texte) "en pays musulmans" ou "en terres d'islam", puisque les premières batailles nous sont venues d'Iran. Et peut-être les décisives prochaines. Mais c'est une autre histoire. Merci à Smaïn Laacher, sociologue, au Centre d'étude des mouvements sociaux (EHESS-CNRS) et à Caroline Fourest qui anime et relaye en France ces combats avec une particulière constance. 

    Nécessaire féminisme radical en pays arabes. — Renverser une dictature, ce n'est pas modifier substantiellement les fondements de l'ordre social et des structures mentales. Les soulèvements qui ont eu lieu dans les sociétés arabes se sont arrêtés à mi-chemin, dans la mesure où la remise en cause radicale des régimes politiques ne s'est nullement accompagnée d'une remise en cause radicale des systèmes qui sont au principe de la domination des hommes sur les femmes. Vouloir abattre la tyrannie et juger par ailleurs comme accessoire la lutte contre les tyrannies qui, au quotidien (du travail à la rue jusqu'à la chambre à coucher), font de la vie des femmes, dans leur grande majorité, un enfer sur terre, c'est reconnaître que la pensée a failli.

    Ce point de vue est partagé par des femmes arabes ayant activement pris part aux soulèvements populaires dans leur pays. Voilà ce que disait, lors d'un entretien réalisé le 10 mars 2011 par la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH), une militante des droits de l'homme à Manama (Bahreïn) qui fut très active lors des protestations contre le régime : «Les revendications politiques et sociales des manifestants n'incluent pas les droits des femmes. La question des femmes est totalement absente. Personne ne revendique l'égalité ou les droits civiques pour les femmes, pas même les femmes.»

    Sans aucun doute est-ce la fin d'un certain monde pour ceux qui ont cru que gouverner, c'était habiter le pouvoir en famille pour l'éternité. Au Maroc, en Égypte, en Tunisie, en Libye, en Algérie (à Alger, le pouvoir n'est pas à l'Assemblée nationale, aussi le nombre important de femmes députées ne change-t-il rien à l'affaire) ou au Yémen, les Parlements nationaux actuels, océans de misogynie, ne laissent aucun espoir aux femmes quant à l'amélioration de leur sort et de leurs droits.

    Il n'y a nulle raison d'attendre une quelconque aide de l'extérieur. Les "mouvements progressistes" en Occident regardent, avec un mélange de désarroi et d'optimisme béat, les mouvements contre-révolutionnaires agir, d'abord, pour mettre au pas les femmes qui ont osé transgresser les normes religieuses et culturelles en pays musulmans.

    Pourtant, si les femmes ont été physiquement écartées des derniers soulèvements populaires, l'État et ses diverses polices ont, quant à eux, parfaitement perçu la menace politique que représentaient des corps en liberté dans l'espace public, en particulier lorsqu'il s'agit de celui des femmes. Les exemples sont nombreux. Entre autres, celui de la jeune Égyptienne Aliaa Magda Elmahdy, qui a publié l'image de son corps nu sur son blog, ou celui de cette jeune Tunisienne qui a rejoint le mouvement des Femen, et qui a adopté, en Tunisie même, leur mode d'interpellation publique contre l'oppression des femmes. Le propos n'est pas ici de savoir si elles ont tort ou raison. Il s'agit avant tout de comprendre ces gestes inouïs.

    À ma connaissance, c'est bien la première fois que des jeunes femmes arabes montrent publiquement, totalement ou en partie, leur corps nu, événement majeur puisque c'est un corps de femme nu qui échappe à l'enfermement domestique et aux injonctions d'hommes et de femmes soucieux de la légalité traditionnelle et du respect de la norme religieuse. Ce corps nu, quelle que soit sa nationalité, n'est pas n'importe quel corps, il n'est pas un corps parmi des millions d'autres corps, il n'est pas innommable, abstrait, il n'incarne pas tous les corps — une Islandaise n'est pas une Égyptienne — et n'est donc pas sans origine, sans histoire, sans culture, sans désir. Ces corps ont une identité car ils sont identifiables: Aliaa Magda Elmahdy a vingt ans, elle est née en Égypte; Amina a dix-neuf ans, elle est née en Tunisie.

    Ainsi, ce n'est pas seulement une dimension inconnue des sociétés arabes qui s'expose au monde, et en premier lieu aux regards de tous les Arabes. Ces corps sont des corps qui refusent de se soumettre et par lesquels advient aussi le politique; c'est un corps qui agit contre la violence des hommes et de toutes les institutions gouvernées par des hommes, armés ou non.

    C'est un corps qui fait de la résistance, autrement dit qui fait de la politique contre le "souverain" (terrestre et divin), mais aussi contre tous les petits tyrans ordinaires et les millions d'auto-entrepreneurs en morale religieuse. Elles signent, contre leur volonté ou non, par cet acte inouï, une déclaration qui est une exigence politique et morale: la femme et/ou l'homme ont le droit à leur liberté, une liberté non soumise aux impératifs de la communauté politico-religieuse.

    Cette liberté signifie cet impératif majeur, nullement partagé: agir par soi-même sans être soumis à l'hégémonie du collectif et de ses lois et ne pas se laisser dominer par une quelconque instance transcendante, aussi divine soit-elle.

    Au fond, peu importe que ce geste fût rare. Il a probablement choqué, même ceux et celles qui ne cessent de s'autoproclamer "démocrates", "laïques", "progressistes", etc. Ce geste n'a pas voulu se décliner sous forme de slogans, encore moins était-il sous-tendu par quelques propositions programmatiques. Cette radicalité, dans son expression protestataire, s'adresse au sens, aux émotions et à l'intelligence.

    Ces expériences sont à chaque fois un événement qui n'est pas seulement un fait, mais plus profondément une rupture. C'est de l'inédit qui engage une autre histoire sociale des femmes dont toute la difficulté va être d'en élucider la signification. Les corps nus ou en partie dévêtus d'Aliaa Magda Elmahdy et d'Amina ont cette faculté inattendue de penser ensemble des registres qui ont toujours été tenus séparés dans cette société: la politique, la religion, la liberté, l'art, la pluralité humaine, l'action en commun, etc.

    «Être libre et agir ne font qu'un», disait Hannah Arendt. L'action humaine est capable de miracle, mais seulement par la liberté qui est cette capacité à faire advenir l'imprévisible. Il s'agit maintenant de penser cet événement, car c'est par cette activité, pour paraphraser une nouvelle fois Hannah Arendt, que les normes, les règles rigides et les croyances générales (religieuses, politiques, etc.) peuvent être sapées. — 

    Smaïn Laacher vient de publier Insurrections arabes. 
Utopie révolutionnaire et impensé démocratique, 
Buchet-Chastel.

    © Photo via Femen France. [Facebook]

lundi 28 janvier 2013

Pinar Selek: quinze ans de combat


    «Si on me demande où j'en suis, je réponds que je tiens bon la barre, que j'ai appris à jouer avec les vents qui m'ont d'abord déroutée. Mais je ne peux pas mettre le cap sur le lieu dont je parle, le pays qui me manque.» — Pinar Selek, Loin de chez moi... mais jusqu'où? mars 2012, éditions de l'iXe. 

    Pinar Selek est née en 1971 à Istanbul, d'une pharmacienne et d'un avocat, engagé dans la lutte pour les droits de l'Homme, lui-même fils de Haki Selek, militant révolutionnaire à la fondation du Parti des Travailleurs de Turquie (TIP). Tandis que son père est arrêté et emprisonné durant cinq ans après le coup d'État militaire de 1980, Pinar est scolarisée au lycée Notre-Dame-de-Sion.

    En 1992, elle entreprend des études de sociologie à l'Université d'Istanbul et cofonde l'Atelier des Artistes de Rue, pour étudier principalement des enfants et des divers déshérités et marginaux de la ville: monde de la prostitution, des SDF, des Tziganes, des étudiants, des femmes au foyer. Son important article «Travailler avec ceux qui sont en marge» théorise ses raisons de ne pas écrire sur eux. Jusqu'à son mémoire de 1997 sur et avec les transsexuels et travestis, publiée en 2001 sous le titre: Masques, cavaliers et gonzesses. La rue Ülker: un lieu d'exclusion. Ses études militantes de terrain s'orientent alors vers la question kurde en vue d'un projet d'histoire orale.

    Le 11 juillet 1998, la police l'arrête et la torture pour obtenir les noms des personnes avec qui elle a mené ses entretiens. Devant sa résistance, elle est alors accusée d'avoir participé à l'attentat du 9 juillet 1998 dans le marché aux épices d'Istanbul, qui fit sept morts et plus de cent blessés. Les experts ont beau établir qu'il s'agissait d'une explosion accidentelle d'une bouteille de gaz, la police et la justice s'acharnent désormais sur Pinar. Pendant son emprisonnement jusqu'en décembre 2000, elle écrit des textes, tous confisqués. Elle organise ensuite des mobilisations féminines pour la paix, fonde Amargi, association contre les violences faites aux femmes qui ouvre la première librairie féministe stambouliote et une revue du même nom, dont elle est toujours rédactrice en chef.

    Après son acquittement en 2006 au procès qui établit l'utilisation de la torture et du faux témoignage contre elle, la Cour de cassation fait appel du verdict. Pinar Selek travaille alors sur le militarisme, le nationalisme et les exploitations violentes. En 2008, elle publie Devenir homme en rampant, sur le rôle du service militaire dans la construction de la masculinité.

    Après son second acquittement en 2008, la Cour de cassation fait un nouvel appel qui incite Pinar Selek à s'exiler à Berlin où elle écrit son roman, L'Auberge des passants, publié simultanément en Turquie et en Allemagne en 2011. Après son troisième acquittement et un nouvel appel en cassation, Pinar réside à Strasbourg,  la 12e Cour pénale d’Istanbul vient de la condamner ce 24 janvier à la prison à perpétuité. Elle sera extradée vers la Turquie si la France ne lui accorde pas très bientôt l'asile politique, qu'elle a aussitôt demandé.

    En mars 2012, les éditions iXe ont publié un premier texte en français «Loin de chez moi... mais jusqu'où?» en attendant la prochaine publication de son roman aux éditions Liana Lévi. On peut contacter le ici le collectif de solidarité avec Pinar Selek en France

    © Photographie: Pinar Selek, site de soutien à Pinar Selek.

lundi 21 janvier 2013

Gilles Kepel: L'intenable solitude française au Mali




    Nous avons souvent trouvé l'occasion ici de penser que nous n'éviterons pas le choc frontal avec l'islamisme international, littéralement pour la première fois dans une note de d'avril 2003«Nous sommes vaincus, à très brève échéance: dix ans, et sans doute moins» et en novembre 2005, où fut grand l'aveuglement durant les émeutes des banlieues:


    «Bagdad, Beyrouth, Alger, demain d'autres capitales du monde arabe ou musulman, rien n'empêche ni n'enraye l'action de ces minorités liées certes au confusionnisme islamiste, mais fortes surtout de l'organisation capillaire, serrée, de l'exaltation sommaire de ces valeurs ethniques, recouvrant en fait les trafics et le muselage de toute vie démocratique. Ceci avec la compréhension, l'explication, la justification, la complicité et l'encouragement de fait de petits joueurs politiciens qui se donnent de faux airs d'anges.»

    Les idiots utiles de service continuent d'analyser les événements du Mali avec des grilles de lecture fondées sur de sempiternels intérêts énergétiques (qui seraient plutôt au Niger qui ne demande pas mieux que son uranium soit exploité et se vende), des commodes relents post-coloniaux parfaitement inopérants, ou des fantasmes de lutte contre des délinquants narcoterroristes. La France n'envoie pourtant ni juges, ni police, mais bien une armée de plus de deux mille hommes, une flotte aérienne importante et n'entend partir que lorsque sera extirpé l'islamisme du Mali. Pour la première fois, la France engage, seule de surcroît pour l'instant, une guerre contre le fascisme islamique. Nommons un chat un chat, même si ces factieux fanatiques et ignorants sont drogués par ailleurs.

    Gilles Kepel: L'intenable solitude française au Mali. — En envoyant l'aviation française frapper les colonnes djihadistes qui se dirigeaient vers Bamako, puis en dépêchant les troupes au sol pour pallier les défaillances de l'armée malienne, le président de la République, François Hollande, gère d'abord les effets pervers de la frappe de son prédécesseur sur les colonnes blindées de Kadhafi qui faisaient route vers Benghazi le 19 mars 2011.

    Ce que l'on nomme aujourd'hui encore en Libye avec émotion «Darbet Sarcou» (la frappe de Sarko) a indéniablement sauvé des milliers de civils dans la capitale de la Cyrénaïque, et permis à la révolution de prendre le tournant qui aboutirait à la chute du tyran. Mais faute d'accompagnement politique, et parce qu'elle n'a pas mobilisé — au-delà de l'émotion de départ — les connaissances et les savoirs de fond disponibles sur les sociétés arabo-islamiques, l'intervention de la France et de l'OTAN en Libye s'est traduite par l'implosion de ce pays en une myriade de factions locales, ethniques ou idéologiques, appuyées sur des katibas (phalanges) surarmées auxquelles le chétif État post-kadhafiste ne peut imposer le monopole d'une quelconque force légitime.

    Du fait de cette imprévoyance de nos décideurs et stratèges, toute la région, du Sahel au Moyen-Orient, est noyée sous un afflux d'armements provenant du pillage des énormes arsenaux libyens — et cela a constitué une aubaine pour les groupes salafistes radicaux. Leur prolifération profite du désenchantement généralisé des couches déshéritées deux ans après les révolutions arabes, confrontées à la récession économique et à l'aggravation de la misère. L'impunité des djihadistes de tout poil bénéficie aussi de l'affaiblissement des instances de maintien de l'ordre après la chute des régimes autoritaires, ainsi que des ambiguïtés de certains dirigeants des partis portés au pouvoir par les élections, issus des Frères musulmans, et qui les favorisent en sous-main pour combattre leurs ennemis communs laïques.

    Comme on le voit en Tunisie, en Égypte et en Libye notamment, ces groupes prônent aujourd'hui en guise de panacée sociale l'établissement par la violence d'un État islamique et la stricte application de la charî'a — dont les mesures ont été mises en œuvre spectaculairement au nord du Mali par les AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique) et autres Anṣār ad-Dīn (les Partisans de la Religion); mais elles se sont traduites également avec l'attaque du consulat américain de Benghazi et de l'ambassade américaine à Tunis par des groupes salafistes portant le même nom, Anṣār al-charî'a (Les Partisans de la Charia) en septembre dernier. Boucs émissaires de ces exactions: d'abord les femmes non voilées, les universitaires et artistes, les minorités religieuses, et les adeptes de l'islam traditionnel non radical.

    Les antiques mausolées de ces derniers sont aujourd'hui dynamités pour "impiété" de Tombouctou à Sidi Bou Saïd et de Tripoli à la vallée du Nil, par des jeunes barbus fascinés par les fatwas de prédicateurs d'Arabie Saoudite et autres pétromonarchies, téléchargées sur internet. Cette flambée salafiste a désormais atteint la révolution syrienne, où les groupes les mieux dotés en fonds par des donateurs des États arabes du Golfe détiennent le meilleur armement et attirent les recrues, au milieu du dénuement général et sous les bombardements de l'armée d'Assad.

    Ces groupes radicaux sont ultra-minoritaires dans les populations. Toutefois, la déréliction générale des structures policières et militaires après les révolutions, ou dans les États faillis (comme le Mali), survalorise l'impact de mouvements à la fois soudés par un endoctrinement très prégnant et par un solide armement — sans parler de leurs financements généreux, dérivés pervers de la rente pétrolière. Même l'Algérie, dont l'appareil de répression donnait un sentiment de puissance, car il était parvenu à étouffer les répliques locales du séisme révolutionnaire arabe en 2011, n'échappe plus au phénomène.

    La prise d'otages occidentaux, advenue à In Amenas, dans le sud-est du pays, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière libyenne, en rétorsion à l'autorisation de survol du territoire donnée par Alger aux Rafale qui allaient bombarder le Mali, indique l'ampleur d'une menace d'autant plus préoccupante qu'elle est réticulaire et polycentrique.

    La France est-elle équipée pour mener à bien l'action de restauration de la souveraineté malienne et de coup d'arrêt à la prolifération djihadiste au Sahel? En d'autres termes, quelle que soit l'issue des combats le véritable test sur le terrain sera sa capacité à favoriser la transition politique démocratique, à se garder des errements qui ont suivi les opérations de l'OTAN en Libye, des États-Unis en Irak ou de la coalition internationale en Afghanistan. La solitude française, dans un enjeu qui concerne toute l'Europe dans sa façade méridionale, n'est pas tenable, sauf à vider l'Union de son sens.

    Et la prise d'otages d'In Amenas, parce qu'elle concerne dans leur immense majorité des ressortissants de pays anglo-saxons et scandinaves, et qu'elle a lieu sur un site d'extraction d'hydrocarbures — la clef de l'insertion du monde arabe dans le système économique mondial — va impliquer par force de nouveaux États dans le conflit, fût-ce contraints et forcés. Pour cela, la connaissance du terrain et des ramifications régionales, de l'imbrication entre le Sahel et un monde arabe où les révolutions s'effilochent, et des liens de ces régions avec leurs ressortissants expatriés en France, est cruciale pour la réussite de l'opération.

    Dans un contexte où le cyberterrorisme est une ressource de guerre, ou les mises en scène macabres sur les sites de partage de vidéo sont utilisées comme moyen de chantage sur la société, et où l'affaire Merah reste dans toutes les mémoires, tout conflit prend instantanément un caractère à la fois global et local. La complexité et la multiplicité d'enjeux interpénétrés font de cette guerre contre un djihadisme post-moderne quasiment doté d'ubiquité un véritable défi de société: il suppose à la fois une grande cohésion de la communauté nationale, et une maîtrise des savoirs et des connaissances sur les mondes arabe et musulman contemporains. Dans ce domaine, la France, il y a peu l'un des leaders mondiaux, accuse depuis les cinq dernières années un retard considérable.

    Là où les États-Unis, nos partenaires européens, et désormais les pays d'Asie et même du Golfe ont investi considérablement pour développer centres d'études et de recherches, enseignements, think tanks, ont su nouer de multiples partenariats avec les sociétés civiles du monde musulman, notre pays, qui compte pourtant le plus grand nombre d'Arabes et de musulmans en Europe occidentale, est à la traîne. À titre d'exemple, l'Institut du Monde Arabe, paralysé par la politique politicienne de l'Hexagone, est passé totalement à côté de la signification des révolutions arabes — alors que, dans le même temps, ont été élus dix députés de France au Parlement tunisien. À Sciences-Po, les études sur le monde arabe, un fleuron de l'établissement pendant le dernier quart de siècle, ont été fermées en... décembre 2010, le mois où Mohammed Bouazizi s'est immolé par le feu en Tunisie. C'est désormais de l'autre côté de la Manche ou de l'Atlantique que beaucoup vont quérir le savoir que l'on venait autrefois du monde entier chercher à Paris.

    Ce qui se joue au Mali n'est donc pas seulement une affaire de militaires et l'on voit que, dans les jours qui ont suivi sa survenue, la guerre a fait tache d'huile dans un grand pays voisin. Cela demande la mise en œuvre d'une stratégie internationale et la maîtrise d'enjeux de société complexes — c'est un défi de civilisation à l'heure de la mondialisation, de l'interpénétration des cultures et de la circulation accélérée des doctrines et des idéologies, des images et des vidéos, des hommes, des biens et des armes à travers les frontières. De ce phénomène le Sahel constitue à la fois la victime par excellence et le lieu d'incandescence. — Gilles Kepel, membre de l'Institut universitaire de France, du Haut conseil de l'Institut du monde arabe et professeur à l'Institut d'Études Politiques de Paris.

    © Un mausolée de Tombouctou, cible des fascistes islamistes d'Anṣār ad-Dīn (Les Partisans de la Religion).