Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


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samedi 25 avril 2009

Vallée du Swat, Pakistan: la guerre et la charia




Il y eut l'assaut de la Mosquée rouge à Islamabad, en juillet 2007. À la fin de cette même année, Benhazir Bhutto fut assassinée à Rawalpindi, banlieue sud de la capitale. En novembre 2008, les talibans pakistanais furent gravement impliqués dans les attentats de Bombay, et leur procès est ouvert depuis mercredi 22 avril à Bombay, le Pakistan ayant admis qu'ils ont été «en partie» préparés sur son sol, l'Inde dénonçant la complicité des services de renseignements militaires pakistanais. Autant de balises de détresse.

En 2007, sous la direction du trop bien nommé Sufi Mohammad, qui vient de décréter la démocratie «non islamique», les talibans pakistanais prirent le pouvoir dans la vallée de Swat, naguère connue sous le nom de "Suisse pakistanaise", berceau de l'art gréco-bouddhique anté-islamique dit
Gandhara, au taux de scolarisation féminine particulièrement élevé, victoire qu'ils marquèrent aussitôt par la défiguration du Bouddha géant de Jehanabad datant du VIIe siècle, avec l'intention d'y appliquer la
charia. L'État pakistanais intervint militairement, passa avec les talibans un bref accord de paix fin mai 2008, mais les combats reprirent bientôt, tandis que les écoles de filles furent fermées et détruites, les cinq prières par jour devinrent obligatoires, les femmes furent renvoyées des usines, interdites de marché, et enfermées à la maison, les policiers décapités, la vaccination anti-polio interdite au titre de «complot occidental visant à stériliser les bébés", les châtiments expéditifs exécutés en place publique et retransmis en vidéo sur le web.

Faisant suite à ce qui est désormais une tradition d'État, puisque de semblables accords avaient déjà été signés en 2005 et en 2007 dans les zones tribales voisines, Asif Ali Zardari, veuf de Benhazir Bhutto et nouveau président du Pakistan depuis septembre 2008, a signé
le 14 avril dernier un nouvel accord et a obtenu avec ce texte un unanime appui parlementaire, même si ce marché de dupes — la paix ou la charia — semble avoir recueilli moins de soutien dans son peuple: la charia est désormais officialisée dans la vallée de Swat et, en contrepartie, les talibans devront déposer les armes. Les talibans se sont empressés de signer d'une seule main cet accord, et la charia de fait devenue charia de droit a donné un nouveau dynamisme aux tribunaux islamiques dans le nouvel émirat, beaucoup plus soucieux d'instaurer la terreur politique et sociale qu'une soi-disant moralisation religieuse.

En effet, dès le lendemain, leur porte-parole et gendre de Sufi Mohammad, Muslim Khan — faut-il commenter cet autre éloquent patronyme? — a prévenu que les combattants, liés à
Al-Qaîda et aux talibans afghans, allaient continuer le jihad afin d'étendre la loi islamique à tout le pays et, par voie de conséquence, à son armement nucléaire (1). Le 22 avril, soit une semaine après avoir signé l'accord, les miliciens islamiques ont conquis, de la main demeurée libre dite manu militari, un nouveau district, Buner, à une centaine de kilomètres d'Islamabad, barrant les axes routiers et prenant le contrôle de bâtiments officiels, de diverses ONG et de mosquées. Aujourd'hui, 25 avril, Muslim Khan assure que, conformément aux accords passés, ses hommes sont en train de se retirer, tout en confirmant que certains, dont il ne peut donner le nombre, sont restés sur place. Ce contre quoi — un accord est un accord — les talibans ont obtenu la promesse des autorités de hâter l'installation de la charia à Buner. Au rythme des attentats-suicide, Peshawar, la capitale de la province du Nord-Ouest, et Islamabad elle-même, qui vient de subir sa seconde attaque contre ses policiers en moins de deux semaines, attendent leur tour.

À Genève, la
Conférence mondiale contre le racisme, que c'est désormais «durbanophobie» d'appeler autrement, préparée sous présidence lybienne, et sous vice-présidences de l'Iran, de la Russie, du Cameroun et, bien entendu, du Pakistan déjà à la tête de l'Organisation de la Conférence Islamique, a abouti, dès le mardi 21 avril, à un texte fort consensuel que notre Ministre des Affaires étrangères a qualifié de miracle historique majeur, grâce au travail acharné et lucide des Européens.

À Islamabad où, la même semaine, l'Histoire majeure de l'ère nucléaire a pris un nouveau rendez-vous, les miracles n'apparaîtront qu'à ceux qui y auront prêté foi.

1. Lundi 27 avril, le président Asif Ali Zardari a sans doute cru rassurer une partie de son opinion publique, inquiète, certes, de la menace croissante des talibans sur l'exercice du pouvoir politique, mais minée par un antiaméricanisme qui prend les proportions d'une frénétique paranoïa, en déclarant: «L'arme nucléaire dont dispose le pays est entre de bonnes mains.» Un miracle de plus.

© Photographie: Le Bouddha de la vallée de Swat, auteur non identifié, tous droits réservés.

jeudi 27 novembre 2008

Les inconnus de Bombay



On découvre, on s'étonne: les attentats simultanés de Bombay d'hier soir, revendiqués par "un groupe islamiste inconnu", seraient la manifestation d'un "nouveau modus operandi", selon les profileurs de nos médias.

1. Bombay est le premier centre financier et la capitale économique du pays. Comme Manhattan.

2. En termes de peuplement au moins, l'Inde est la première démocratie du globe, même si, ici comme ailleurs, il y a loin des mots aux choses, mais il y en a que le seul mot rend verts. Comme les USA en sont une, mais dans leur sphère de pouvoir. Ajoutons que l'Inde
est quasiment la seule démocratie dans cette partie du monde.

3. Un bilan suffisamment terrifiant: déjà plus de cent morts — le chiffre est très provisoire, sans doute au moins le double —, trois cents blessés et deux cents otages; des attentats simultanés et parfaitement coordonnés; des situations de guérilla urbaine au fusil mitrailleur et à la grenade impliquant un nombre élevé d'attaquants, ce qui nécessite une planification soigneuse et une organisation puissante; des objectifs civils choisis: la gare centrale, un restaurant, deux hôtels de luxe, l'unique centre d'études juives, des hôpitaux enfin, pour augmenter encore les morts par la confusion et la désorganisation dans les soins d'urgence aux blessés; bref, tout pour obtenir un maximum de victimes et une convocation immédiate de l'ensemble des caisses de résonance médiatiques. Les logiques spectaculaires du
11 septembre 2001 et des attentats du 11 mars 2004 à Madrid sont ici exactement à l'œuvre.

La seule nouveauté jusqu'ici serait que, pour l'instant, la revendication émane d'un groupe islamique "inconnu". Inconnu? Inconnu ici: le SIMI (les
Moudjahidine indiens ou réputés tels, branche du mouvement "étudiant" islamique d'Inde, entraînés au Pakistan — détail essentiel et pas nouveau du tout — et au Bangladesh) est responsable des sept attentats de trains de banlieue à Mumbaï le 11 juillet 2006 (187 morts) et les analogies avec les attentats perpétrés par
Al-Qaîda à Madrid avaient alors déjà été soulignés; responsable aussi les 29 et 30 mai 2004 d'attaques sur des installations pétrolières saoudiennes à Khobar (lieu déjà d'un attentat contre des tours utilisées par des militaires américains le 25 juin 1996) avec prises de cinquante otages parmi lesquels les 22 chrétiens furent soigneusement assassinés (les médias préfèrent souvent dire "exécutés", qui sait encore pourquoi?). Responsable à vrai dire, selon les services antiterroristes indiens eux-mêmes, de la quasi-totalité des attentats en Inde de ces dernières années.

"Inconnus", "nouveau
modus operandi"... Ici on découvre, on s'étonne, ou alors on fait mine. Pourquoi cette langue de bois, reprise à l'envi dans tous ces gros titres et annonces sonores qui, depuis cette nuit, kidnappent nos yeux et nos oreilles? Bien sûr, rapportant tous ces faits, je ne suis pas particulièrement visité des dieux: il suffit à chacun et à chacune de chercher patiemment, de lire ensuite attentivement ce qui, dans les propagandes publicitaires, serait écrit à dessein verticalement et en petits caractères, pour en savoir davantage.

De Platon à Kant, de Marx à Freud, les philosophes classiques et modernes ont souvent insisté sur l'étrangeté des évidences, qui nous aveuglent sur les vérités du monde, et nous recommandent de soumettre le sensible au "cercle étroit de notre raison", selon la parole forte de Rouletabille dans
Le mystère de la chambre jaune. Et, puisque nous en sommes aux grands auteurs: dans son livre fameux, La persuasion clandestine (1958), Vance Packard dévoilait à l'inverse l'intoxication des publicités subliminaires derrière le visible. Que diraient-ils — Platon, Kant, Marx, Freud, Rouletabille, Packard, et même l'empirique Sherlock Holmes qui ne croit que ce qu'il voit — que diraient-ils tous de cette nouvelle étrangeté: authentifier le visible et l'audible avec de gros moyens
(reporters, équipes techniques, envoyés spéciaux, éditorialistes, puissance de la parole tambourinée) afin de rendre le vital scrupuleusement illisible, désespérément inaccessible?

NB. Les 11 sont soulignés par nous. Nous avions déjà commenté, dans Un 11 comme un autre dans Alger la blanche, cette superstition du 11 chez les organisateurs d'attentats, manifestement habités par la pensée magique, et en particulier chez les assassins réputés algériens mais ouvertement inscrits dans la mouvance internationale sous le nom de Al-Qaïda-Maghreb.

© image: Éveline Lavenu.

jeudi 27 décembre 2007

Le voile tombera




Notre dernier article sur le site à propos du Pakistan: Après l'assaut, à Islamabad, 16 juillet 2007.

Image: © auteur non identifié. Tous droits réservés.

lundi 16 juillet 2007

Après l'assaut, à Islamabad





Pour toute réflexion sur les graves événements de la Mosquée Rouge qui démontrent, s'il en était besoin que le Pakistan, avec le Maroc (dont le nom, Maghreb, veut dire "Occident"), est un maillon faible en voie d'irakisation devant l'islamisme, la langue de bois de journalistes politiques, autoproclamés analystes ou spécialistes (1), met en avant, avec une remarquable insistance, la responsabilité historique des États-Unis dans l'existence du mouvement islamiste mondial, au prétexte qu'ils l'ont encouragé et se sont appuyés sur lui lors de la guerre en Afghanistan contre l'Union Soviétique, une guerre dont pourtant personne n'ose déclarer ouvertement qu'elle n'était pas nécessaire, les mêmes oubliant par ailleurs de stigmatiser les doubles jeux d'hier et d'aujourd'hui des gouvernants pakistanais dans l'actuel conflit d'Afghanistan et la protection de Ben Laden. Le monstre engendré par l'impérialisme US se retournerait en quelque sorte contre lui. Et voilà qu'à BFM (toujours pour l'exemple, mais pertinent), l'un des journalistes trouve même à ce retournement un nom censé nous glacer d'effroi: "le syndrome de Frankenstein". Nommer n'est pas encore penser.

Notons d'abord que, par la voix autorisée de son numéro deux,
Al-Qaîda précise, sans métaphore, un tout autre type de rapports avec les États-Unis et le reste du monde: "Musharraf et ses chiens vous ont déshonorés au service des croisés et des juifs [...] Musulmans du Pakistan, maintenant vous devez soutenir les moudjahidin en Afghanistan. Il n'y aura pas de salut pour vous en dehors du djihad (2)", déclare Ayman Al-Zawahiri, après l'assaut à la Mosquée Rouge.

Pour en revenir à nos intervenants, n'est-ce pas mépriser l'ennemi, la plus grave des erreurs, que de proposer avec conviction des schémas aussi diluants, qui en rejoignent tant d'autres? Un mouvement qui anime aujourd'hui des dizaines de millions de Musulmans dans tous les pays du monde, musulmans ou non, qui a ses leaders, ses penseurs, ses mouvements de masse, partis, milices organisées et associations de solidarité, ses combattants suprêmes, largement soutenus par les foules, même si, ici ou là, leurs gouvernants prennent des distances de circonstance par rapport à certaines de leurs initiatives, un mouvement qui trouve ses appuis dans plusieurs secteurs politiques et idéologiques de l'ensemble du monde démocratique, que ce soit chez nous des associations comme le MRAP et même comme la LDH, ou les personnalités et organisations racistes et ultra ravageant la gauche en son nom, un tel mouvement ne serait donc qu'une création cynique des USA, dont chacun peut constater avec quelle facilité ils réussissent toujours à imposer à l'Histoire leurs objectifs et leurs plus ou moins sombres desseins. Cela ne vaut pas mieux que d'incriminer la pauvreté comme responsable d'un mouvement de cet ordre, ou d'invoquer des parcours individuels psychologiquement fragiles de quelques fanatiques, qui rappellent tristement la toujours courante affirmation: "Hitler était un fou, ou un monstre pervers".

L'islamisme d'aujourd'hui, — dont les actes de guerre du 11 septembre 2001 survenus en pleine négociation positive israélo-palestinienne et ces actuels événements doivent nous rappeler qu'il n'est né ni au Proche-Orient ni au Maghreb, mais bien d'abord en Asie (Afgahanistan, Pakistan, Cachemire) — l'islamisme d'aujourd'hui n'est ni une réaction ni une folie, ni une perversion, ni un monstre. C'est un mouvement révolutionnaire, ce qui ne veut pas dire qu'il soit
ipso facto progressiste, et que, à ce seul titre, il mérite, par la seule magie du mot, la solidarité d'autres mouvements révolutionnaires à travers le monde, mais c'est une autre histoire. Révolutionnaire: en ce sens qu'il est une totalité politique, idéologique, religieuse et morale; qu'il s'adresse aux valeurs cardinales de son monde et s'adosse aux piliers d'une foi; que, sur cette "base" — Al-Qaïda veut dire "La Base" — il est animé d'une visée universelle; et que, comme tous les totalitarismes (car les mouvements révolutionnaires peuvent en être), il fait miroiter la fort vieille chimère politique et mystique de "l'homme nouveau" partout dans le monde. Certes, ici ou là, des gouvernements dans les pays musulmans disent vouloir s'opposer à cet immense tourbillon, mais chaque crise, chaque événement, petit ou grand, se transforme inéluctablement en déroute pour eux, et en mobilisations plus fortes chez leur supposé adversaire. Qu'on y réfléchisse: il n'est pas un seul conflit armé, pas une seule guerre civile dans le monde, où l'islamisme n'est pas impliqué d'une façon ou d'une autre, ceci ne voulant pas dire qu'il se trouve toujours dans le mauvais camp. Et comme tous les mouvements totalitaires, l'islamisme saura bientôt nouer d'autres opportunes alliances, qui nous paraîtront d'autres monstres, d'autres folies, d'autres perversions, le moment venu: son rapprochement politique et militaire de la Chine, qui réduit aussi hommes et enfants en esclavage, est inéluctable à court terme (l'état actuel de notre monde laisse-t-il place au long terme?). Devant ces enjeux, les journalistes gagneraient en simple dignité à fonder leurs analyses.
Et, pour commencer, il est intellectuellement sain, politiquement urgent de considérer ces forces comme pleinement responsables de leurs projets, de leurs actions, de leurs forces, de leurs leviers, des masses immenses de manœuvre dont elles disposent, et cesser de les considérer comme des résultats passifs de nos propres fautes. C'est encore vouloir se comporter en maîtres, en colonisateurs, en seuls donneurs d'ordre, et interpréter les comportements du reste du monde comme de simples réflexes de grenouille décérébrée, alors qu'il n'en est vraiment rien. Et pour ce qui, en France et dans nos pays proches, nous concerne directement: ces attentats de l'intérieur contre nos institutions
, cette radicalisation de plusieurs mouvements musulmans ou non, cette conquête galopante du tchador, marqueur politique et occultation des identités, la contestation même de "notre" démocratie qui doit céder devant Dieu, ces mises en cause, gouvernements complices, contre cette exception (3) qu'est la laïcité civile et scolaire, cessons de vouloir les déduire mécaniquement de fragilités psychiques, de notre colonisation historique, de l'incapacité où nous serions à fonder l'intégration économique et politique de nos concitoyens musulmans, de la politique répressive d'un gouvernement de droite qu'on peut ne pas adorer, mais qui est, encore heureux, le résultat d'élections rusées, mais honnêtes et régulières et nous renvoyant, elles, à nous-mêmes.

Accordons enfin à l'islamisme mondial, et aux hommes et femmes qui l'animent, la volonté historique, la conscience politique, l'intelligence stratégique dans l'analyse des rapports de force, et dans le choix des initiatives, des cibles et des moyens, l'efficacité d'un discours politique structuré, adapté articulé et cohérent. Le respecter, l'écouter, le prendre aux mots et à leur sérieux: alors seulement, nous aurons constitué devant nous l'ennemi à combattre.



1. Beau monde pourtant à Good morning Week-end, ce dimanche 15 juillet 2007 sur BFM, radio de l'économie, financière et boursière: sous la direction de Fabrice Lundy et avec son collègue Samuël Ziza, parlaient Farid Aïchoune du Nouvel Observateur, Olivier Guillard, chercheur à l'IRIS, et Seidik Abba, de Panafrican News. Pour servir ici d'exemple et surtout pas de cas d'espèce, car il serait aisé de trouver ailleurs reprises les mêmes contenus, parfois avec les mêmes mots.
2.
In Le Monde, du 13 juillet 2007.
3.
Sur les 192 États que compte le monde, huit (pour l'instant) sont laïques, au sens où est constitutionnelle la séparation du religieux et de l'État, soit moins de 4%. Ce sont: la Belgique, Cuba, la France, l'Inde (mais Pratibha Patil?), le Japon, le Mexique, le Portugal, la Turquie (mais le gouvernement islamique), l'Uruguay. Neuf, avec la République et canton de Genève. Avec des formules et des bonheurs divers, cent-vingt pays se réfèrent à la démocratie.


© Photographie:
Un homme repeint en rouge les murs de la mosquée Rouge. L’inscription du haut signifie "les martyrs de l’islam". En dessous, "la mosquée martyre". Crédits : Reuters/Adrees Latif.