Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


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vendredi 29 août 2014

Gaidz Minassian: Le monde est désarmé face aux sociétés guerrières




    Le monde est désarmé face aux sociétés guerrières. — Le monde vire au gris. De la Mauritanie jusqu'aux confins de la Chine via tout le Moyen-Orient, un épais nuage recouvre lentement mais assurément l'ensemble des États. Sur son passage, la tempête gomme les souverainetés, efface les frontières et détruit l'ordre établi. La désintégration totale et irréversible des États-nations n'y est plus une menace, c'est devenu une réalité.

    Jusqu'aux attentats du 11 septembre, les terrorismes et guérillas qui rongeaient ces sociétés étaient marginalisés, mobilisateurs certes de ressources mais pas vraiment dominants. Une vie normale pouvait s'accomplir à Nouakchott comme à Damas ou encore à Islamabad. Aujourd'hui, le djihadisme s'est diffusé sur l'ensemble du corps social, laissant apparaître des sociétés guerrières solidement établies de la côte ouest de l'Afrique jusqu'aux montagnes d'Asie centrale. Ce n'est plus l'État-nation, même autoritaire, qui est la norme de cet ensemble en pleine déliquescence, mais la religion radicalisée et la violence portée par des sociétés dépourvues de tout autre mode de régulation. Le syndrome afghan, cet État en guerre quasi permanente depuis près de quatre décennies, a proliféré tel un virus foudroyant entraînant dans son sillage la déconstruction de l'État. On a cru pendant longtemps que le reste du monde était à l'abri de ce vieux conflit lié à la guerre froide. À tort. Petit à petit, le modèle de la société djihadiste ou guerrière a contaminé l'État-nation là où il montrait de forts signes de vulnérabilité.

    On a également eu tort de penser que l'État-nation était l'aboutissement logique du développement politique, comme s'il ne pouvait pas y avoir une alternative à ce modèle de souveraineté, comme si l'histoire s'était arrêtée au carcan national et que le postnational n'était que chimère. On n'a pas voulu voir — car l'esprit cartésien l'interdit — que, si l'on n'y prenait pas garde, l'État pouvait être privé de son monopole de la violence légitime au profit de groupes islamistes où chaos et nihilisme font bon ménage.

    Ce qui se passe dans cette région en collier de perles djihadistes vient en fait fermer la parenthèse de Westphalie, cet acte de naissance de la souveraineté délivré en 1648 à la fin de la guerre de Trente Ans. Après plus de trois siècles de construction nationale, le monde se désinstitutionnalise sous nos yeux et à grands pas. La thèse du retour à l'âge médiéval n'a jamais été aussi pertinente qu'aujourd'hui. La modernité de l'État-nation ne fait plus recette, et sa chute commence là où la demande sociale des peuples fragilisés par l'histoire et la géographie n'est plus assouvie et se transforme en désillusions sur place et indifférence sinon mépris de la part de nos sociétés prospères.

    Le système international peut-il arrêter la destruction de sa vieille maison? Aujourd'hui, il ne peut pas grand-chose. Pour deux raisons. D'une part, il est responsable de cette situation, car à force de traiter ces crises par l'usage des moyens militaires, les puissances majeures, garantes de l'ordre mondial, ont fini par décourager les populations prêtes désormais à suivre ou subir les idéologies les plus obscurantistes ne serait-ce que pour essayer de s'en sortir. La nature ayant horreur du vide, en l'absence d'institutions, ces groupes humains se tournent vers ce qui leur semble le plus «sécurisant».

    D'autre part, le système international est impuissant, car il repose sur des échanges permanents entre interlocuteurs identifiés et légalisés. Or il n'y a plus d'interlocuteurs fiables ni d'autorités incontestables dans la plupart des ces pays: avec qui discuter? Avec qui négocier? Des leaders djihadistes? Des chefs terroristes invisibles dont la seule ambition est de briser le système des souverainetés pour créer un «nouveau monde»? Le système international est désarmé, désemparé, face à la disparition de toutes normes politiques au profit de la norme religieuse. Si le système n'est pas en mesure de mettre un terme à cette anomie, à cette folle spirale du chaos dont le centre nerveux se trouve aujourd'hui sur les ruines de la Syrie et de l'Irak, il est dans l'obligation de s'interroger sur ses capacités de rénovation et de correction de ses difformités au moment où le monde touche à nouveau le fond avec un crime génocidaire en Mésopotamie. Comme tous les génocides, les crimes contre l'humanité commis à l'encontre des yézidis et des chrétiens d'Orient ne relèvent pas du hasard ni du court terme.

    Outre les causes immédiates comme les discriminations religieuses ou les haines raciales, il y a aussi des causes lointaines, comme par exemple la souveraineté excessive des États ou les logiques d'exclusion et de marginalisation. Tant que les puissances n'auront pas réglé les défauts de fabrication du système international, d'autres tragédies sont, hélas! à prévoir en Afrique, au Moyen-Orient ou en Asie.

    Tant que les puissances attendront l'inconcevable pour réagir, alors qu'elles peuvent intervenir dès les premiers signes d'autoritarisme d'un tyran et de ses sicaires, les dictateurs auront un bel avenir devant eux. Bref, il est difficile d'expliquer comment les puissances peuvent d'un côté être en mesure de pulvériser le monde avec leur arsenal nucléaire et de l'autre se montrer incapables de rectifier les défauts d'origine du système mondial générateurs de tragédies et de génocides. — Gaidz Minassian, Le Monde, 24 août 2014.

    © Photographie: 11 septembre 2001, auteur non identifié, tous droits réservés.

samedi 14 juin 2014

Alain Touraine: réinventons le politique



    Réinventons le politique. — Les récentes élections montrent avant tout un écroulement de notre système politique. Ce qui frappe l'opinion est la montée rapide du Front national. Nous avons vécu pendant un siècle dans une société industrielle, dans laquelle les acteurs politiques correspondaient aux acteurs sociaux les plus importants. Or nous en sommes sortis. Ce n'est plus en termes sociaux qu'on peut comprendre les conduites politiques ou culturelles. Et le fait premier est la mondialisation.

    La France est divisée entre ceux qui vivent dans les zones de communications mondialisées et ceux qui sont rejetés à la périphérie, qui croient être attirés par la vie rurale et qui se trouvent isolés dans les zones sans emploi ni service public, où le prix de l'essence les jette vite dans la misère. Grand renversement. Ces catégories populaires ne se battent plus contre les riches. Elles se battent pour leur survie et pour ce mot qui porte toutes les catastrophes et tous les crimes: leur identité.

    La droite parlementaire n'a presque jamais été dominée par les libéraux, en dehors de la présidence de Giscard. Elle a été dominée par les gaullistes. Mais la droite n'est pas au service du développement économique dans un pays où Thomas Piketty vient de nous rappeler que l'héritage est un chemin plus sûr vers la richesse que l'entreprise et le travail.

    La droite est une coalition de notables régionaux, alors que les noyaux centraux de l'économie passent aux mains de la finance internationale ou restent liés à l'État. Nicolas Sarkozy, en se rapprochant de l'électorat du FN à la fin de sa présidence, a compromis les chances de son parti, car le FN est plus unifié et plus dynamique que les écuries présidentielles qui forment l'UMP.

    À gauche, la situation est assez simple à définir. Depuis 1936, elle a été dominée par le Parti communiste, qui a gardé une position dominante pendant la longue guerre froide. François Mitterrand, en bon tacticien, a pensé qu'il devait passer par le PCF pour arriver avec les socialistes au pouvoir. Il y est parvenu en 1981 avec un programme de nationalisations presque révolutionnaire. Illusion d'optique qui a été vite contredite par les faits.

    En 1983, l'économie gérée par François Mitterrand s'écroule et c'est Jacques Delors qui la sauve de la catastrophe. Ce qui permettra à Michel Rocard de devenir premier ministre, mais surtout ce qui convaincra vite le président qu'il doit se débarrasser de son premier ministre, qui avait compris, lui, qu'on ne peut mener une politique économique et une politique sociale qu'associées l'une à l'autre et non pas en guerre l'une contre l'autre. Après l'élimination de Michel Rocard, la gauche n'est plus jamais revenue à la direction du pays, au moins jusqu'à 2012, et encore sans projet et sans débat.

    Cet épuisement d'un système politique n'a rien de catastrophique par lui-même; il n'est pas étonnant que, dans un monde où tout change, les catégories politiques doivent se transformer elles aussi.

    Ce qui rend le problème plus difficile est que les Français ont essayé de trouver de nouvelles solutions. À gauche, ce sont les Allemands qui ont fait naître un parti écologiste vigoureux et novateur, mais qui a connu rapidement le déclin. En France, les écologistes ont toujours été divisés, avec une forte composante gauchiste, et au total se sont moins occupés de l'écologie que de leur accès au pouvoir. Comme les socialistes, les écologistes ont eu des dirigeants très innovateurs, mais, dans les deux cas, ceux-ci ont été éliminés, Michel Rocard chez les socialistes, Daniel Cohn-Bendit chez les écologistes.

    C'est donc après l'épuisement des acteurs politiques des sociétés industrielles et après l'échec secondaire des nouveaux acteurs, les écologistes et les centristes, que le caractère inévitable d'un renouvellement profond s'est imposé.

    L'Espagne, durement touchée par la crise, est aussi ce pays où ceux que Stéphane Hessel avait appelés «les indignés» ont créé un nouveau parti de gauche. Cas plus complexe, la France a toujours donné la priorité aux problèmes politiques sur les problèmes économiques et sociaux. Marx l'a dit en 1848. Il n'a jamais été démenti et le «succès-échec» de François Mitterrand est la meilleure preuve de cette définition politique de la France. Ce pays fut fier d'être appelé «la grande nation» et il est toujours resté plus attaché à l'héritage de ses révolutions qu'aux problèmes internes de la société industrielle.

    La France n'a jamais atteint le niveau d'industrialisation de la Grande-Bretagne ou de l'Allemagne, mais elle a constamment joué dans la politique, dans les idées et même dans la guerre le premier rôle. C'est cette domination des orientations politiques et nationales sur les orientations sociales qui a toujours conduit la majorité des historiens français à résister à l'idée, si brillamment exposée par Zeev Sternhell, que le fascisme était une invention française, et c'est pour cette même raison que ce type d'analyse m'apparaît une erreur d'interprétation et donc une erreur politique face à la montée du FN.

La montée puissante du FN ne veut pas dire que cette montée soit irrésistible. Le problème central est au contraire celui-ci: la gauche, plutôt que la droite, qui me semble manquer d'une orientation générale, est-elle capable de sortir du monde imaginaire où elle s'égare, et peut-elle réussir le grand saut qui lui redonnera la vie en la plaçant dans la réalité du monde, tel qu'il existe au début du XXIe siècle?

    Le renouvellement de la gauche suppose en premier lieu que celle-ci transforme sa vision des acteurs économiques. A la fois parce que l'économie est mondialisée et parce que sa capacité d'entreprise est de plus en plus associée à la science et à l'innovation et non plus au capitalisme financier, il est indispensable de défendre en bloc les intérêts du travail contre toutes les formes de profit qui ne sont pas liées à la création économique.

    Le redressement de notre économie après la guerre n'a été possible que parce que le thème de la modernisation a été associé à celui de la justice sociale et à celui du redressement national. Nous savons tous que n'importe quel gouvernement dans les années qui viennent sera jugé sur sa capacité de parvenir à retrouver la croissance et de faire reculer le chômage.

    Toute l'Europe peut attendre de la France et aussi de l'Italie que ces pays, au lieu de faire tourner leurs politiques jusqu'alors sociales-démocrates vers la droite, comme le firent les Anglais et les Allemands, réunissent les objectifs économiques et sociaux, en remettant en marche la mobilité sociale et en transformant l'enseignement. Nous savons que la France n'est pas sur le plan de la science et de l'innovation un pays en retard comme le sont tant de pays européens.

    Il est plus difficile de demander aux Français, et en particulier à la gauche, de transformer leur conception des acteurs sociaux que leur représentation du système économique. Nous sommes entrés dans un monde où, le capitalisme s'étant répandu partout, on assiste à une poussée de l'individualisme consommateur. Nulle ne songe à faire l'éloge de la pauvreté aujourd'hui, mais l'individualisme, qui attire en particulier la jeunesse de gauche, n'est pas orienté vers la consommation mais vers l'exigence de dignité, mot qui me semble porter autant de puissance de changement que le mot de solidarité, il y a cent cinquante ans, ou même le mot de fraternité le jour de la fête de la Fédération, le 14 juillet 1790. C'est ici que nous rencontrons le principal terrain de lutte de l'esprit démocratique aujourd'hui. Nous avons imposé les droits de la majorité; nous devons maintenant faire respecter les droits des minorités.

    Qui ne souffre pas de voir la froideur ou, au mieux, la tiédeur avec lesquelles on parle des problèmes de la jeunesse, à l'école, dans l'université, sur le marché du travail? Nous voyons monter partout dans le monde l'obsession de l'identité, la peur de l'autre, l'assassinat des minorités. Contre ce triomphe glacial de la mort et de l'interdit, seule la passion de la diversité, mais fondée sur la croyance en l'universalisme des droits fondamentaux, peut nous faire choisir l'ouverture au lieu de la fermeture, l'innovation au lieu du refus.

    Qu'on ne me reproche pas de fuir les problèmes les plus concrets par un saut dans les idées trop générales. Rien n'est plus concret que l'animation de la vie politique et des institutions par les espoirs, les revendications et la conscience des droits. Les politiques en creux, qui ne parlent que d'exclusion, d'interdiction, de privilèges, ont rompu toute communication avec les exigences du corps et de l'esprit que doit mobiliser l'action politique pour renverser les barrières élevées par les intérêts et les préjugés. Contre la montée du FN, l'erreur la plus grave qu'on puisse commettre est d'armer la police, de créer un nouveau 6 février 1934.

    Chacun l'a bien senti au cours des récentes élections: c'est le même mouvement, c'est la même faiblesse du système politique, le même vide de la pensée et de l'action qui conduisent les uns vers l'abstention et les autres directement vers le FN. Et ce n'est pas en traitant une partie importante de l'électorat comme une masse inférieure qu'on redonnera vie à l'exigence de liberté et de dignité sans laquelle la démocratie n'est plus qu'un chapitre dans un manuel de droit.

    Nous avons besoin de décisions, de réformes, d'innovations, mais beaucoup plus encore, et de manière urgente, de volonté et de capacité d'agir pour empêcher les ruptures et la violence et apprendre à nouveau à vivre ensemble. — Alain Touraine, Le Monde des 8 et 9 juin 2014.

    Fondateur du Centre d'analyse et d'intervention sociologique de l'EHESS à Paris (CADIS), Alain Touraine a suivi et étudié le mouvement antinucléaire, la démocratisation en Amérique latine, et la Pologne communiste aux côtés du syndicat Solidarnosc. La fin des sociétés est son dernier ouvrage, paru aux éditions du Seuil en 2013. Il anime régulièrement ici son propre blog.

    © Hercule et l'Hydre de Lerne, non identifié.

mardi 3 juin 2014

Gilles Kepel: Le nouveau djihadisme




      De Roubaix à Marseille, la cause syrienne fédère le nouveau djihadisme. — En décembre 2013, au terme d'une enquête d'une année dans les cités de Marseille, Tourcoing et Roubaix, j'appris la mort de Sofiane — un enfant des quartiers populaires du Nord parti combattre en Syrie. Un coup de fil à la mosquée salafiste qu'il fréquentait avait annoncé qu'il était tombé en chahid (en «martyr») dans ce qui est devenu le principal camp d'entraînement des djihadistes d'Europe, et l'un des périls majeurs pour la cohésion de notre société.

      Étudiant les voix des cités, à l'occasion de la première vague significative de candidats, aux législatives de juin 2012, issus de l'immigration maghrébine, j'y avais entendu à la fois la promesse largement majoritaire de l'intégration républicaine, mais aussi des paroles dissidentes qui incriminaient avec virulence l'impiété de la France. Elles faisaient fond sur un discours de rupture avec notre civilisation, dénoncée comme mécréante et islamophobe.

      Après trois décennies d'enquêtes de terrain à travers les divers âges de l'islam de France, j'avais été frappé en 2013 par la prégnance du salafisme. Les affidés de cette doctrine, en djellaba raccourcie, barbe surabondante, souvent accompagnés de femmes en voile intégral, ou niqab, font désormais partie du paysage humain des cités — quand ils ne paradent pas au centre-ville, comme à Roubaix. Ce dogme établit une barrière étanche entre la communauté des adeptes, seuls détenteurs de la vérité assimilée à une lecture rigoriste de l'islam sunnite inspirée par certains oulémas saoudiens, et les «égarés» — kuffar (infidèles) ou «apostats» (tout musulman qui ne partage pas leur vision du monde), voués aux gémonies.

      À la base, la rupture salafiste n'est pas nécessairement violente — elle incite à partir vivre le «vrai islam» au Moyen-Orient ou au Maghreb, et à fuir la France. Mais elle est poreuse au djihad armé, pour peu qu'un ouléma de quartier, parfois autoproclamé, parfois instruit par Internet, mette ses fidèles sur cette voie, ou qu'un prédicateur des réseaux sociaux poste un selfie où on le voit depuis la Syrie, Kalachnikov en main, appeler en français populaire entremêlé d'arabe coranique à venir soutenir leurs Frères dans le djihad, avant de retourner les armes contre l'Occident, jusque dans la ville où l'on a grandi.

      Ce fut le parcours, dès avant la Syrie, d'un Mohamed Merah à Toulouse, des frères Tsarnaïev à Boston. Le modèle de l'endoctrinement par les idéologues du nouvel âge du djihad est toujours identique: ils ne donnent plus une feuille de route précise à leurs sicaires, contrairement à Ben Laden qui, au début du siècle, missionnait ses tueurs sur des cibles prédéterminées, et finançait toute l'opération.

      Les djihadistes de la deuxième décennie du siècle sont formatés et entraînés au maniement d'armes par leurs mentors — dont le plus prolixe est un ingénieur syrien formé en France, auteur de milliers de page en ligne, Abou Moussab Al-souri. Ils sont renvoyés dans leur Europe natale pour y faire imploser les sociétés pluralistes, y attaquer des cibles de proximité, peu défendues, afin de minimiser les coûts, et fortement chargées symboliquement, pour maximiser l'effet médiatique.

      Le nouveau djihad post-moderne est un djihad de pauvres, qui veut rafler la mise. Grands rassemblements de foules, casernes, mais surtout lieux communautaires juifs, représentent les objectifs de prédilection pour l'effet de terreur qu'ils inspirent et leur immense chambre d'écho. Dans les manuels des doctrinaires, on escompte de la multiplication de ces violences et de leur médiatisation une crispation des sociétés occidentales contre l'ensemble des musulmans d'Europe, afin de susciter chez ceux-ci victimisation et solidarité face au sentiment «d'islamophobie», propice à augmenter la clôture communautaire et à déclencher, à terme, des guerres de religion sur le Vieux Continent, aboutissant à la constitution d'enclaves.

      La tuerie du Musée juif de Bruxelles s'inscrit point par point à la fois dans l'épure des nouveaux djihadistes, et dans le tissu social déchiré des cités à la dérive de la France d'aujourd'hui. Le suspect, natif de Roubaix et élevé dans le quartier de la Bourgogne à Tourcoing, où les mosquées salafistes sont particulièrement actives, a été interpellé fortuitement par les douanes en gare routière de Marseille, porteur d'armes semblables à celles du crime, et d'une vidéo où il revendique l'acte.

Dûment signalé aux services spécialisés, il leur avait échappé peu après sa sortie de prison, parcourant le monde de l'Angleterre à la Thaïlande, et passant onze mois auprès du groupe salafiste djihadiste de l'Etat islamique en Irak et au Levant. Mais il avait pris, avec sa panoplie meurtrière, un autocar connu pour véhiculer des petits dealers d'Amsterdam à Marseille, particulièrement surveillé à ce titre. Le contraste entre le sang-froid du tueur présumé et ce comportement de pied nickelé est typique de ce nouveau djihadisme.

      La confusion du professionnalisme et de l'amateurisme, qui facilite l'arrestation, n'a pas d'importance, tant les petits soldats du djihad sont destinés au sacrifice sur le bûcher médiatique qui assure une extraordinaire publicité à la cause. Il en va de même de la confusion entre les mondes réel et virtuel, le carnage et un war game, les êtres humains et les avatars, entre lesquels la caméra GoPro, censée filmer les tueries pour en diffuser les images macabres sur les sites de partage, établit le lien. Mohamed Merah était sûr de susciter ainsi des milliers de «like» et d'adeptes djihado-numériques.

      Comme lui, le suspect n'était pas connu pour sa piété, mais avait embrassé en prison – l'un des principaux incubateurs du djihadisme – une foi radicale et prosélyte. Toutefois, dans les deux cas, un environnement local ou familial où prévalaient les normes salafistes préexistait à l'incarcération, des cités de La Bourgogne à celles du Mirail. Et à Toulouse comme à Bruxelles a été visée une cible juive de proximité, comme il est recommandé dans l'Appel à la résistance islamique mondiale d'Abou Moussab Al-souri.

      Mais un nouveau pas, particulièrement préoccupant, a été franchi. Merah ne pouvait se réclamer d'une cause très claire, et, en dépit du nombre de ses fans sur Facebook, il fut accusé d'être manipulé par des services obscurs. Aujourd'hui, le djihad en Syrie est devenu une grande cause, qui permet de recruter des sympathisants bien au-delà de la mouvance islamiste, voire du monde musulman. Après tout, la plupart des démocraties occidentales réclament l'élimination de Bachar Al-Assad — sans s'en être donné les moyens.

      Certains historiens pressés ont même fait de ce pays «notre guerre d'Espagne». Mais dans ce vide immense entre les paroles vaines et l'action, le djihadisme s'est engouffré et a proliféré sur place — parfois sans doute manipulé par le régime pour faire imploser l'opposition. Comme si la chute du président syrien, ironiquement donné réélu ce 3 juin, n'était plus qu'un prétexte, comme si l'Europe n'avait plus à trouver, dans ce pays devenu le plus grand incubateur du djihad à son encontre, que son chemin de Damas. — Gilles Kepel, politologue, Le Monde, 3 juin 2014.

      © Enregistrements vidéo du tueur entrant au Musée juif de Bruxelles le 24 mai 2014, puis en sortant, après y avoir tué quatre personnes en moins de deux minutes.

jeudi 3 avril 2014

Gaël Brustier: Penser une reconquête culturelle à gauche



      Penser une reconquête culturelle à gauche — Le bilan des élections municipales est catastrophique pour la gauche. L’évidence est désormais là: les gauches semblent de plus en plus impuissantes à se faire élire, et davantage encore à imposer un agenda propre ou à lutter contre des représentations collectives de droite. Les résultats des élections municipales françaises (et néerlandaises!) de ce mois de mars le démontrent. La gauche française et européenne — radicale ou sociale-démocrate — parlent politiques publiques et bonne gestion quand les droites tirent parti d’un univers d’images, de symboles et de représentations. Il n’est donc pas étonnant devoir le «socialisme municipal» laminé par la vague droitière de ce dimanche. Si l’activité économique est bien au cœur des recompositions de l’imaginaire collectif, celui-ci intègre bien d’autres dimensions comme les questions civiques ou culturelles. Toutes ces dimensions transcendent l'opposition entre social et sociétal. Il est temps de prendre conscience de la multiplicité des champs de bataille où la gauche doit s’engager. Des réponses nouvelles, qui ne peuvent s’entendre que comme une simple négation ou réplique aux thèses des droites, sont urgentes. Là est la clé du sursaut pour la gauche. Faute de quoi, elle risque de disparaître.

      Une des idées persistantes et erronées émanant d’une partie de la gauche consiste à analyser les droites comme les représentantes exclusives des classes dominantes. Cette thèse se heurte à la réalité des faits et à la complexité des mutations culturelles. Que l’on se tourne vers le thatchérisme, le berlusconisme ou le sarkozysme — trois des expressions que la droite a prises sur notre continent —, on constate vite qu’aucune de ces formes politiques n’a bénéficié d’abord de la promotion ou de la mise en place de politiques publiques ou d’une évidente meilleure compétence économique. Et pour cause! Si les droites, dans leur grande diversité, ont su à la fois s’adapter au monde, c’est parce qu’elles ont utilisé un univers d’images, qui fait appel à l’expérience quotidienne de nos concitoyens et qui est bien plus puissant que l’énoncé de mesures techniques ou le descriptif de politiques publiques, si bonnes soient-elles. Les droites ont combiné l’ancien et le nouveau, la nostalgie et l’adaptation au monde naissant…

      L’actuelle mutation du monde, et notamment l’accroissement des interdépendances entre États et individus, laisse croître dans nos sociétés l’idée du déclin. La mutation du monde correspond à la nouvelle phase de mondialisation des échanges, au défi énergétique et environnemental ainsi qu’à la dramatisation des enjeux migratoires. Ce sont ces mutations qui donnent force à l’idée d’un déclin. Cette dernière idée trouve une expression sporadique dans les paniques morales qui sont les véritables et puissants accélérateurs de la recomposition idéologique, sociale, culturelle de nos pays. Les paniques morales contribuent à liquider les consensus hérités du passé – au premier chef le consensus social-démocrate – et portent le spontanéisme droitier que la gauche gouvernementale subit si violemment. C’est ce qui vient de se produire et de provoquer la perte de centaines de villes et d’agglomérations par la gauche.

      Le centre de gravité du monde a donc basculé de l’Atlantique au Pacifique entraînant un profond bouleversement idéologique. Dans ce contexte, le rappel au monde ancien ne suffit pas. Le consensus social-démocrate, basé notamment sur le plein-emploi et la cogestion avec les syndicats, est mort et ne reviendra pas… On ne peut faire abstraction de la puissante matrice droitière qui fonctionne à plein, redonnant désormais localement (d’Hayange à Béziers, de Bobigny à Montceau-les-Mines) sens à un monde en pleine mutation.

      Le succès des droites ne doit qu’à la défaillance de projet et d’imaginaire à gauche. Psalmodier les recettes de 1981 dans le monde de 2014 est un geste aussi impuissant que la soumission aux idées économiques libérales de l’air du temps. Faire plus à gauche pour faire plus à gauche serait inopérant.

      En revanche, définir un autre projet, une autre réponse, donner une autre explication du monde que celles véhiculées par les droites est urgent. L’intérêt des classes populaires n’est pas donné. Il se construit culturellement, idéologiquement, socialement. Ce travail a été abandonné. Les gauches sont en panne de projet, en panne de vision, en panne d’optimisme.

      L’idée que la mutation actuelle du monde amènerait presque mécaniquement à un retour aux recettes antérieures est un puissant frein à la rénovation idéologique de la gauche. L’idéologie de la crise — l’idéologie du déclin — combine des projets, des intérêts, des envies différents. Des gens aux conditions matérielles radicalement différentes adhèrent pourtant à une même vision du monde. C’est à chaque fois la force des droites que de s’insinuer dans l’expérience des gens et de contribuer à lui donner un sens nouveau. Des droites conservatrices aux nouvelles droites populistes, toutes les familles de droites parviennent à capter l’imaginaire collectif, à le façonner ou à en tirer profit. C’est encore ce qu’elles viennent de démontrer lors de ces élections municipales.

      Penser l’hégémonie est devenu un impératif vital pour les gauches. Aussi bien la social-démocratie que la gauche radicale sont dans la nécessité de repenser leur projet et l’imaginaire qu’elles entendent construire dans le monde qui vient. Que l’on ne se trompe pas, le problème n’est ni le Front national ni le retour de Nicolas Sarkozy, le problème c’est la capacité de la gauche à gagner, demain, la guerre culturelle qui est en cours… pour changer le monde.

      © Gaël Brustier, chercheur associé au Centre d'étude de la vie politique, Université libre de Bruxelles, Le Monde, 2 avril 2014.
      © Image: Gnothi seauton / Connais-toi toi-même, mosaïque au Couvent de San Gregorio, via Appia, Rome, 1er siècle.

vendredi 21 février 2014

Pierre-Louis Rémy: La gauche pour la famille



    La gauche ne doit pas laisser les valeurs familiales à la droite. — Les enquêtes d'opinion année après année, comme l'expérience quotidienne de chacun, en témoignent, la famille est la valeur préférée des Français. Il faut s'en réjouir, car la famille est un espace privilégié de solidarité. C'est également le premier lieu de construction de repères pour l'enfant. Que serait aujourd'hui notre société, si ces deux fonctions essentielles venaient à se tarir?

      Comment, dès lors, ne pas être atterré de la façon dont la famille est traitée, aujourd'hui, dans le débat politique? Le discours politique de la gauche comme les initiatives législatives du gouvernement sont, tout entiers, tournés vers les «nouvelles familles»… laissant la droite se poser en défenseur généraliste de la famille, alors même qu'on chercherait, en vain, dans les années récentes où elle a exercé le pouvoir, une réelle impulsion au service des familles.

    La question de la procréation médicalement assistée (PMA) pour les femmes homosexuelles occupe le devant de la scène des discours et des commentaires, que ce soit pour la mettre en avant ou pour la rejeter, comme si c'était un des sujets les plus urgents et importants d'une politique familiale.

    La famille traditionnelle, un père, une mère et leurs enfants, apparaît presque comme un vestige du passé, bien éloigné de la modernité, que chacun est invité à prendre pour idéal. Et pourtant elle représente encore la situation très majoritaire dans notre pays: plus des trois quarts des enfants vivent avec leurs deux parents.

    Bien sûr, il était juste de donner aux couples, quelle que soit leur orientation sexuelle, des droits équivalents à la mesure de leur engagement réciproque; bien sûr, il est nécessaire de donner aux familles recomposées un cadre juridique qui assure le meilleur intérêt de l'enfant; bien sûr, il faut lever l'anonymat pour permettre aux enfants nés sous X d'avoir accès à leurs origines; mais cela constitue-t-il le cœur d'une politique familiale, d'une politique familiale de gauche?

    Comme j'aimerais que la gauche nous parle de la famille, en reprenant les termes du préambule de la Convention internationale des droits de l'enfant: la famille, unité fondamentale de la société et milieu naturel pour la croissance et le bien-être de tous ses membres, et en particulier des enfants.

    Comme j'aimerais qu'elle souligne son rôle essentiel de solidarité et d'éducation. Comme j'aimerais qu'au cœur de la politique familiale de la gauche il y ait ce souci de reconnaître et d'aider les familles, toutes les familles, dans leur fonction éducative. Ce pourrait par exemple être un élément du pacte de responsabilité d'encourager les entreprises à favoriser l'articulation entre vie professionnelle et vie familiale, avec la même vigueur qu'est mise en avant l'égalité hommes-femmes.

    Comme j'aimerais que la gauche se rappelle que, chaque fois que c'est possible, et c'est heureusement la situation la plus fréquente, un enfant est heureux de vivre avec les parents qui l'ont engendré, ce qu'exprime également la Convention internationale des droits de l'enfant dans son article 7.

    Comme j'aimerais que la gauche ose dire que la famille traditionnelle reste la référence, même si, naturellement, il faut adapter le droit et la politique de la famille à la diversité des situations familiales, dans l'intérêt de l'enfant.

    C'est ce que nous avons essayé de faire à la délégation interministérielle à la famille, sous l'autorité de Martine Aubry, sous le gouvernement Jospin, avec le souci prioritaire d'aider les familles dans le concret de leur vie quotidienne. C'est, je crois, ce que souhaitent un grand nombre de nos concitoyens, en particulier de beaucoup de ceux qui se reconnaissent dans la gauche. C'est le sens profond d'une politique de gauche, qui ne discrimine personne et qui s'adresse à tous. — Pierre-Louis Rémy, ancien délégué interministériel à la famille (1998-2000). Publié dans Le Monde du mercredi 19 février 2014.

    © Photographie: Caisse d'Allocations Familiales de Paris.

lundi 17 février 2014

Nadejda Tolokonnikova (2): Le «petit peuple»



    Pendant ma détention, j'ai croisé à maintes reprises ce soi-disant «petit peuple» qui, comme on nous l'a souvent dit et répété, serait prêt à embrasser le nombril de Vladimir Poutine et détesterait les Pussy Riot et autres sodomites.

    Il s'est avéré que cet amour pour Vladimir Poutine a été inventé par l'appareil de Vladimir Poutine tout comme la haine contre les Pussy Riot. Une multitude de gens sont irrités par la gouvernance de Poutine, son irrépressible soif de pouvoir et son manque d'appétit pour de réels changements positifs pour les Russes.

    Il y a beaucoup moins d'authentiques staliniens exaltés en Russie qu'il n'est convenu de le croire. Les Russes aimeraient qu'on les respecte en tant qu'êtres humains, qu'on soit à l'écoute de leurs besoins et de leurs valeurs. Et ce «petit peuple», créé de toutes pièces par la télévision fédérale conservatrice, juge en fait avec lucidité et ironie la gouvernance de Poutine. Et ce petit peuple est prêt à soutenir et même à respecter celles qui ont réussi à se moquer de ce Poutine par la bouffonnerie, bouffonnerie si grande qu'elles en ont pris pour «deux ans» de camp. Ils ont eu beau bourrer le crâne du petit peuple à travers les médias fédéraux, celui-ci ne croit pas que tout va pour le mieux dans la nation.

    Il ressent dans sa chair que tout va mal. Le seul problème est que les gens ne disposent pas de méthode pour se plaindre que tout va mal. Le problème, c'est que dans le «monde de la vie», il n'existe pas de réelles voies de contestation. Il n'y a pas de bouton sur un tableau de bord qui permettrait de manifester son mécontentement envers le travail des fonctionnaires.

    Et comme ce bouton n'est pas disponible, alors, la contestation se cantonne chez le Russe dans le domaine de la métaphysique. Parce que celui qui ose s'exprimer contre le système administratif actuel est pris pour un kamikaze. On le considère, qui comme un fol-en-Christ, qui comme un fou, qui comme un radical et un ermite. C'est pourquoi la politique en Russie procède toujours un peu de l'art et toujours de la philosophie. Cette situation est romantique, mais mal commode. Elle est mal commode en tout premier lieu pour l'État.

    Les gens vivent dans l'attente de l'Apocalypse politique. Sachez que nous pourrons un jour nous retrouver du même côté des barricades, m'a dit un membre de la milice dans une des prisons de Mordovie. Je tente d'ironiser: par curiosité, de quelle façon, avec vos épaulettes sur votre uniforme? Mais le milicien est déjà dans le registre de la sincérité, et la causticité ne l'atteint pas, il croit en ce qu'il dit. Tout simplement. Je n'ai pas prêté serment d'allégeance à l'État. Je ne leur dois plus rien. Je vais me débarrasser de mes épaulettes et partir avec vous. Quand? Quand ce sera l'émeute. L'impitoyable rébellion russe.

    Et c'est toujours comme ça avec les Russes. Une de mes compagnes de cellule, une ancienne juge d'instruction, a eu la révélation au moment du procès des Pussy Riot, de l'avènement de ce qu'a évoqué Jean l'Evangéliste pour nettoyer la Russie de la souillure poutinienne. Toute plaisanterie mise à part, c'est une vision très typiquement russe de la manière dont doit se passer une protestation politique.

    Nous attendons le Messie, nous attendons un prophète. Attendez les gars, c'est tout de même bien plus facile que ça. Laissez la métaphysique pour créer un bon cinéma russe. Le gouvernement, ce sont des fonctionnaires, des employés de bureau que nous payons. Ce ne sont pas nos maîtres. Pas de transcendance. Pas la moindre.Le commandant du camp n'est pas notre «maître», comme on l'appelle maintenant. C'est un fonctionnaire, dont le devoir est d'agir conformément à la loi, et on peut porter plainte à tout moment contre ses agissements. Et si cette plainte est fondée, le fonctionnaire perdra sa place. Et ce n'est que justice.

    Avec notre organisation «Zone de droit», nous sommes en train de créer une instance de protestation dans les camps. En premier lieu, dans les camps de femmes, puisqu'elle n'y existe pas. Nous apportons notre soutien à ceux qui sont prêts à se battre pour leurs droits. Nous procurons des informations, des avocats, et cette marge de sécurité que confère un contrôle public.

    Nous commençons par les camps, mais nous sommes persuadés que, si nous aidons les condamnés à trouver un moyen légal pour protester contre leur asservissement, alors, nous pourrons également faire beaucoup plus pour ces nombreux citoyens russes qui veulent exprimer leur mécontentement dans le cahier de doléances du système politique de Poutine, mais qui en sont encore privés d'accès.

    Le Monde, 13 février 2014, traduit par Isabelle Chérel.
    © Photographie: auteur inconnu, tous droits réservés.

dimanche 16 février 2014

Nadejda Tolokonnikova (1): La vie à la colonie pénitentiaire IK-2




    La société Vostok-Service occupe la cent-cinquante-septième place des deux cents entreprises privées les plus importantes dans le monde, d'après le magazine Forbes. Vostok-Service appartient à Vladimir Golovnev, ex-député de Russie unie (le parti de Vladimir Poutine) à la Douma. L'entreprise de Golovnev dépasse les 18 milliards de roubles (379 millions d'euros) de chiffre d'affaires annuel. Sa production représente un tiers du marché des vêtements de travail en Russie. Golovnev dirige le Comité russe pour le renforcement de la responsabilité sociale des entreprises et porte le titre honorifique d'«entrepreneur émérite de la Russie».

    Un rouleau adhésif estampillé Vostok-Service, la marque du commanditaire de la production, est entouré autour de cette lourde matraque de bois familière à toute condamnée en Mordovie. L'administration du camp l'utilise pour frapper les couturières qui ne parviennent pas à atteindre la norme de rendement pour une journée de travail d'une durée de seize à vingt heures.

    Grâce au soutien de la matraque Vostok-Service, les femmes produisent 250 tenues de travail par jour et génèrent des revenus faramineux à M. Golovnev. La nuit du 28 au 29 décembre 2013, dans la zone de production de la colonie pénitentiaire IK-2 de Mordovie, une femme est morte. Selon les témoins oculaires, on a retiré son corps du tapis roulant. Cette femme était gravement malade et n'aurait jamais dû travailler plus de huit heures par jour. Mais l'administration du camp a besoin de milliers de vêtements pour Vostok-Service.

    Les détenues travaillent en deux équipes, de trois heures du matin à minuit, et de six heures du matin à trois heures du matin. Sept jours sur sept. Les femmes s'endorment sur leur machine à coudre et se piquent les doigts. Et meurent. Aucune des prisonnières de l'IK-2 ne peut résister efficacement à cet asservissement, dans la mesure où l'administration du camp s'est dotée d'un mécanisme bien huilé de répression de la protestation. Le protestataire est dépouillé de tout. Le camp entier se dresse contre lui.

    Il peut sembler que l'on n'ait rien à perdre dans un camp. Ce n'est pas le cas. Dans un camp, il existe un système très élaboré de privilèges que le prisonnier peut perdre s'il décide de critiquer l'administration. Comme de pouvoir porter son fichu d'une manière non réglementaire, cinq centimètres de plus que la norme. Ou de pouvoir boire du thé à une heure non imposée, à dix-sept heures. Pouvoir se laver les cheveux non pas une fois, mais deux fois par semaine.

    Les détenus tiennent à toutes ces petites choses qui constituent leur ordinaire. La thèse de Marx selon laquelle les travailleurs n'ont rien à perdre, hormis leurs chaînes, c'est n'importe quoi. Paradoxalement, la propension à prendre des risques quand on vit littéralement dans les fers est très faible. Le zek enchaîné est très prudent et craintif.

    Les gens ne protesteront que lorsqu'ils seront convaincus de la réussite potentielle d'un comportement qui s'écarte de la norme. Quand ils auront le sentiment qu'en élevant des protestations, ils ne se condamneront pas à la solitude, à l'incompréhension et à la stigmatisation, mais qu'ils se raccrocheront à quelque chose de bien plus grand que leur sursaut individuel désespéré, à quelque chose qui pourra les soutenir et les protéger dans leurs actes de protestation.

    Cette chose qui peut convaincre une personne que sa révolte est possible, nous l'appelons un institut public de revendications. C'est ce que nous, les condamnées de la colonie IK-14 de Mordovie, et Julia Kristeva appelons «la culture de la rébellion». Les colonies de femmes dans leur ensemble se distinguent par l'absence totale d'instance de revendications. Chez les hommes, des modèles de comportement alternatifs se sont forgés depuis des décennies sous l'effet d'une culture hiérarchique sans failles, relayée par les membres des gangs, pour donner naissance à une «société civile» spécifique aux camps. Dans les camps de femmes, un tel système n'existe tout simplement pas.

    Et l'administration du camp, dont le mot d'ordre est «diviser pour régner», cultive l'atomisation et le cloisonnement de la collectivité. Si un camp d'hommes représentait la France, où les gens sont capables de protester, alors le camp de femmes serait une société post-totalitaire comme la Russie, où l'on préfère avaler toutes les iniquités des fonctionnaires et les rigueurs du régime.

    Le Monde, 12 février 2014, traduit par Isabelle Chérel, suivi d'une deuxième partie, ci-dessus.
    © Photographie: auteur inconnu, tous droits réservés.

dimanche 29 septembre 2013

Nadejda Tolokonnikova: lettre du camp 14 de Mordovie



    Chacun se souvient des Pussy Riot. On en a beaucoup parlé alors, comme d'une histoire somme toute légère, où ces excitées avaient au fond leur part de responsabilité dans ce qui leur arrivait. Des esprits particulièrement forts trouvaient même très élégant d'écrire dans leurs moyens habituels d'expression (ce qu'on appelle les "réseaux sociaux") qu'il y en avait marre des Pussy Riot,  qui avaient sans doute le tort de les éclipser un peu trop à leur goût. 

    Heureusement pour eux, tout ça n'a guère duré et, un clou chassant l'autre, ils sont revenus à de plus nobles causes. Deux des trois Pussy Riot sont pourtant aujourd'hui dans des camps en Mordovie, au pays de Gérard Depardieu. Nadejda Tolokonnikova — l'autre s'appelle Maria Alekhina —vient de faire parvenir cette lettre, publiée partiellement dans Le Monde et dans Libération. En voici ici la version intégrale, dans la traduction inédite de Marie N.  Pane, reprise du site Demandez le programme. Espérons simplement que certains ne trouveront pas à présent cette lettre un peu trop longue.

    Nadejda Tolokonnikova, Pussy Riot. Lettre du camp 14 de Mordovie. — Ce lundi 23 septembre, j’entame une grève de la faim. C’est une méthode extrême, mais je suis absolument certaine que, dans la situation où je me trouve, c’est la seule solution.

    La direction de la colonie pénitentiaire refuse de m’entendre. Mais je ne renoncerai pas à mes revendications, je n’ai pas l’intention de rester sans rien dire et de regarder sans protester les gens tomber d’épuisement, réduits en esclavage par les conditions de vie qui règnent dans la colonie. J’exige le respect des droits de l’homme dans la colonie, j’exige le respect des lois dans ce camp de Mordovie. J’exige que nous soyons traitées comme des êtres humains et non comme des esclaves.

    Voici un an que je suis arrivée à la colonie pénitentiaire n° 14 du village de Parts. Les détenues le disent bien —  «Qui n’a pas connu les camps de Mordovie n’a pas connu les camps tout court». Les camps de Mordovie, j’en avais entendu parler alors que j’étais encore en préventive à la prison n° 6 de Moscou. C’est là que le règlement est le plus sévère, les journées de travail les plus longues, et l’arbitraire le plus criant. Quand vous partez pour la Mordovie, on vous fait des adieux comme si vous partiez au supplice. Jusqu’au dernier moment chacune espère — «Peut-être, quand même, ce ne sera pas la Mordovie? Peut-être que j’y échapperai?»  Je n’y ai pas échappé, et à l’automne 2012 je suis arrivée dans cette région de camps sur les bords du fleuve Parts.

    La Mordovie m’a accueillie par la voix du vice-directeur en chef du camp, le lieutenant-colonel Kouprianov, qui exerce de fait le commandement dans la colonie n° 14: «Et sachez que sur le plan politique, je suis un staliniste». L’autre chef (ils dirigent la colonie en tandem), le colonel Koulaguine, m’a convoquée le premier jour pour un entretien dont le but était de me contraindre à reconnaître ma faute. « Il vous est arrivé un malheur. C’est vrai, non? On vous a donné deux ans de camp. D’habitude, quand il leur arrive un malheur, les gens changent leur point de vue sur la vie. Vous devez vous reconnaître coupable pour avoir droit à une libération anticipée. Si vous ne le faites pas, il n’y aura pas de remise de peine.»

    J’ai tout de suite déclaré au directeur que je n’avais l’intention d’effectuer que les huit heures de travail quotidiennes prévues par le Code du Travail. «Le Code du Travail, c’est une chose, mais l’essentiel, c’est de remplir les quotas de production. Si vous ne les remplissez pas, vous faites des heures supplémentaires. Et puis, on en a maté des plus coriaces que vous, ici!», m’a répondu le colonel Koulaguine.

    Toute ma brigade à l’atelier de couture travaille entre seize et dix-sept heures par jour. De sept heures trente à minuit et demie. Dans le meilleur des cas, il reste quatre heures de sommeil. Nous avons un jour de congé toutes les six semaines. Presque tous les dimanches sont travaillés. Les détenues déposent des demandes de dérogation pour travailler les jours fériés, «de leur propre initiative», selon la formule employée. En réalité, bien entendu, c’est tout sauf leur initiative, ces demandes de dérogation sont écrites sur l’ordre de la direction du camp et sous la pression des détenues qui relaient la volonté de l’administration.

    Personne n’ose désobéir (refuser d’écrire une demande d’autorisation à travailler le dimanche, ne pas travailler jusqu’à une heure du matin). Une femme de cinquante ans avait demandé à rejoindre les bâtiments d’habitation à vingt heures au lieu de minuit, pour pouvoir se coucher à vingt-deux heures et dormir huit heures ne serait-ce qu’une fois par semaine. Elle se sentait mal, elle avait des problèmes de tension. En réponse, il y a eu une réunion de notre unité où on lui a fait la leçon, on l’a insultée et humiliée, on l’a traitée de parasite. «Tu crois que tu es la seule à avoir sommeil? Il faudrait t’atteler à une charrue, grosse jument!» Quand le médecin dispense de travail une des femmes de la brigade, là encore, les autres lui tombent dessus: «Moi je suis bien allée coudre avec quarante de fièvre! Tu y as pensé, à qui allait devoir faire le travail à ta place?»

    À mon arrivée, j’ai été accueillie dans ma brigade  par une détenue qui touchait à la fin de ses neuf ans de camp. Elle m’a dit: «Les matons ne vont pas oser te mettre la pression. C’est les taulardes qui le feront pour eux.» Et en effet, le règlement est pensé de telle façon que ce sont les détenues qui occupent les fonctions de chef d’équipe ou de responsable d’unité qui sont chargées de briser la volonté des filles, de les terroriser et de les transformer en esclaves muettes.

    Pour maintenir la discipline et l’obéissance dans le camp, il existe tout un système de punitions informelles. «Rester dans la cour jusqu’à l’extinction des feux»: interdiction d’entrer dans les baraquements, que ce soit l’automne ou même l’hiver — dans l’unité n° 2, celle des handicapées et des retraitées, il y a une femme à qui on a amputé un pied et tous les doigts des mains: on l’avait forcée à passer une journée entière dans la cour — ses pieds et ses mains avaient gelé; «Barrer l’accès à l’hygiène»: interdiction de se laver et d’aller aux toilettes; «Barrer l’accès au cellier et à la cafétéria»: interdiction de manger sa propre nourriture, de boire des boissons chaudes. C’est à rire et à pleurer quand une femme de quarante ans déclare: «Allons bon, on est punies aujourd’hui! Est-ce qu’ils vont nous punir demain aussi, je me demande?» Elle ne peut pas sortir de l’atelier pour faire pipi, elle ne peut pas prendre un bonbon dans son sac. Interdit.

    À plusieurs reprises, le camp a touché des subsides pour changer complètement les équipements. Mais la direction s’est contentée de faire repeindre les machines à coudre par les détenues elles-mêmes. Nous devons coudre sur des machines obsolètes et délabrées. D’après le Code du Travail, si l’état des équipements ne correspond pas aux normes industrielles contemporaines, les quotas de production doivent être revus à la baisse par rapport aux quotas-type du secteur. Mais les quotas de production ne font qu’augmenter. Par à-coup et sans prévenir.

«Si on leur montre qu’on peut faire cent uniformes, ils vont placer la barre à cent vingt!», disent les ouvrières expérimentées. Or, on ne peut pas ne pas les faire — sinon toute l’équipe sera punie, toute la brigade. Elle sera obligée, par exemple, de rester plusieurs heures debout sur la place d’armes. Avec interdiction d’aller aux toilettes. Avec interdiction de boire une gorgée d’eau.

    Voici deux semaines, le quota de production pour toutes les brigades de la colonie pénitentiaire a été arbitrairement augmenté de cinquante unités. Si avant la norme était de cent uniformes par jour, maintenant elle est de cent cinquante. D’après le Code du Travail, les travailleurs doivent être prévenus des changements de quotas de production au moins deux mois à l’avance. Dans la colonie n° 14, nous nous réveillons un beau jour avec un nouveau quota, parce que c’est venu à l’idée de nos «marchands de sueur», c’est comme ça que les détenues ont surnommé la colonie. L’effectif de la brigade baisse (certaines sont libérées ou changent de camp), mais les quotas de production augmentent, et celles qui restent travaillent de plus en plus dur.

     Les mécaniciens nous disent qu’ils n’ont pas les pièces détachées nécessaires aux réparations, et qu’il ne faut pas compter dessus : «Quand est-ce qu’on va les recevoir? Non mais tu te crois où pour poser des questions pareilles? C’est la Russie, ici, non?!»

En quelques mois à la fabrique de la colonie, j’ai pratiquement appris le métier de mécanicien. Par force et sur le tas. Je me jetais sur les machines le tournevis à la main, dans une tentative désespérée de les réparer. Tes mains ont beau être couvertes de piqûres d’aiguilles, d’égratignures, il y a du sang partout sur la table, mais tu essaies quand même de coudre. Parce que tu es un rouage de cette chaîne de production, et, ta part de travail, il est indispensable que tu la fasses aussi vite que les couturières expérimentées. Et cette fichue machine qui tombe tout le temps en panne!

    Comme tu es la nouvelle, et vu le manque d’équipements de qualité au camp, c’est toi, bien sûr, qui te retrouves avec le pire moteur de la chaîne. Et voilà que le moteur tombe de nouveau en panne, tu te précipites à la recherche du mécanicien (qui est introuvable), les autres te crient dessus, t’accusent de faire capoter le plan, etc. Aucun apprentissage du métier de couturière n’est prévu dans la colonie. On installe la nouvelle à son poste de travail et on lui donne une tâche.

    «Tu ne serais pas Tolokonnikova, ça fait longtemps qu’on t’aurait réglé ton compte» — disent les détenues qui sont en bons termes avec l’administration. Et en effet, les autres prennent des coups. Quand elles sont en retard dans leur travail. Les reins, le visage. Ce sont les détenues elles-mêmes qui frappent, mais pas de passage à tabac dans la colonie qui ne se produise sans l’aval de l’administration. Il y a un an, avant mon arrivée, on a battu à mort une tsigane dans l’unité n° 3 (l’unité n° 3 est l’unité punitive, c’est là que l’administration envoie celles qui doivent subir des passages à tabac quotidiens). Elle est morte à l’infirmerie de la colonie n° 14. Qu’elle soit morte sous les coups, l’administration a réussi à le cacher: ils ont inscrit comme cause du décès une attaque cérébrale.

    Dans une autre unité, les nouvelles couturières, qui n’arrivaient pas à remplir la norme, ont été forcées de se déshabiller et de travailler nues. Personne n’ose porter plainte auprès de l’administration, parce que l’administration te répondra par un sourire et te renverra dans ton unité, où, pour avoir «mouchardé», tu seras rouée de coups sur ordre de cette même administration. Ce bizutage contrôlé est un moyen pratique pour la direction de la colonie de soumettre complètement les détenues à un régime de non-droit.

Il règne dans l’atelier une atmosphère de nervosité toujours lourde de menaces. Les filles, en manque constant de sommeil et perpétuellement stressées par cette course inhumaine à la production, sont prêtes à exploser, à hurler, à se battre sous le moindre prétexte. Il n’y a pas longtemps, une jeune fille a reçu un coup de ciseaux à la tempe parce qu’elle n’avait pas fait passer un pantalon assez vite. Une autre fois, une détenue a tenté de s’ouvrir le ventre avec une scie. On a réussi à l’en empêcher.

    Celles qui étaient à la colonie n° 14 en 2010, l’année des incendies (de forêt) et de la fumée, racontent qu’alors que l’incendie se rapprochait des murs d’enceinte les détenues continuaient de se rendre au travail et de remplir leur norme. On ne voyait pas à deux mètres à cause de la fumée, mais les filles avaient attaché des foulards humides autour de leur visage et continuaient de coudre. L’état d’urgence faisait qu’on ne les conduisait plus au réfectoire. Certaines femmes m’ont raconté qu’elles avaient atrocement faim, et qu’elles tenaient un journal pour noter toute l’horreur de ces journées. Une fois les incendies éteints, les services de sécurité ont fouillé les baraquements de fond en comble et confisqué tous ces journaux, afin que rien ne transparaisse à l’extérieur.

    Les conditions sanitaires à la colonie sont pensées pour que le détenu se sente comme un animal sale et impuissant. Et bien qu’il y ait des sanitaires dans chaque unité, l’administration a imaginé, dans un but punitif et pédagogique, un «local sanitaire commun»: c’est à dire une pièce prévue pour cinq personnes, où toute la colonie (huit cents personnes) doit venir se laver. Nous n’avons pas le droit de nous laver dans les sanitaires de nos baraquements, ce serait trop pratique!

    Dans le «local sanitaire commun», c’est la bousculade permanente, et les filles, armées de bassines, essaient de laver au plus vite «leur nounou» (c’est comme ça qu’on dit en Mordovie), quitte à se grimper les unes sur les autres. Nous avons le droit de nous laver les cheveux une fois par semaine. Mais même cette «journée de bain» est parfois annulée. La raison — une pompe qui a lâché, une canalisation qui est bouchée. Il est arrivé qu’une unité ne puisse pas se laver pendant deux ou trois semaines.

Quand un tuyau est bouché, l’urine reflue depuis les sanitaires vers les dortoirs et les excréments remontent par grappes. Nous avons appris à déboucher nous-mêmes les canalisations, mais la réparation ne tient pas longtemps, elles se bouchent encore et encore. Il n’y a pas de furet pour déboucher les tuyaux dans la colonie. La lessive a lieu une fois par semaine. La buanderie, c’est une petite pièce avec trois robinets d’où coule un mince filet d’eau froide.

    Toujours dans un but éducatif, il faut croire, on ne donne aux détenues que du pain dur, du lait généreusement coupé d’eau, des céréales toujours rances et des pommes de terres pourries. Cet été la colonie a reçu une grosse livraison de tubercules noirâtres et gluants. Qu’on nous a fait manger.

    On parlerait sans fin des conditions de vie et de travail dans la colonie n° 14. Mais le reproche principal que je fais à cette colonie est d’un autre ordre. C’est que l’administration emploie tout son possible pour empêcher que la moindre plainte, la moindre déclaration concernant la colonie n° 14 ne sorte de ses murs. Le plus grave, c’est que la direction nous contraint au silence. Sans reculer devant les moyens les plus bas et les plus vicieux. De ce problème découlent tous les autres — les quotas de travail excessifs, la journée de travail de seize heures etc.

    La direction se sent invulnérable et n’hésite pas à opprimer toujours plus les détenues. Je n’arrivais pas à comprendre les raisons pour lesquelles tout le monde se taisait avant d’avoir à affronter moi-même la montagne d’obstacles qui se dresse en face du détenu qui a décidé d’agir. Les plaintes ne peuvent pas sortir du territoire de la colonie. La seule chance, c’est de faire passer sa plainte par son avocat ou sa famille. L’administration, mesquine et rancunière, emploie tous les moyens de pression pour que le détenu comprenne que sa plainte n’arrangera rien pour personne. Elle ne fera que rendre les choses pires. La direction a recours aux punitions collectives: tu te plains qu’il n’y ait pas d’eau chaude? On coupe l’eau complètement.

    En mai 2013, mon avocat Dmitri Dinze a déposé devant le Parquet Général une plainte visant les conditions de vie dans la colonie n° 14. Le lieutenant-colonel Kouprianov, directeur-adjoint du camp, a aussitôt instauré des conditions intenables dans le camp: fouilles et perquisitions à répétition, rapports sur toutes les personnes en relation avec moi, confiscation des vêtements chauds et menace de confisquer aussi les chaussures chaudes. Au travail, ils se sont vengés en donnant des tâches de couture particulièrement complexes, en augmentant les quotas de production et en créant artificiellement des défauts. La chef de la brigade voisine de la mienne, qui est le bras droit du lieutenant-colonel Kouprianov, incitait ouvertement les détenues à lacérer la production dont je suis responsable à l’atelier, afin qu’on m’envoie au cachot pour «dégradation de biens publics». La même femme a ordonné à des détenues de son unité de me provoquer à une rixe.

    On peut tout supporter. Tout ce qui ne concerne que soi-même. Mais la méthode de responsabilité collective en vigueur dans la colonie a des conséquences plus graves. Ce que tu fais, c’est toute ton unité, tout le camp qui en souffre. Et le plus pervers —  souffrent toutes celles qui te sont devenues chères. Une de mes amies a été privée de sa libération anticipée, libération qu’elle essayait depuis sept ans de mériter par son travail, remplissant et dépassant même son quota de production: elle a reçu un blâme parce que, elle et moi, nous avons pris ensemble un verre de thé. Le jour même, le lieutenant-colonel Kouprianov l’a transférée dans une autre unité.

    Une autre de mes connaissances, une femme très cultivée, a été envoyée dans l’unité punitive, où elle est battue tous les jours, parce qu’elle a lu et commenté avec moi le document intitulé «Règlement intérieur des centres pénitentiaires». Des rapports ont été constitués sur toutes les personnes qui sont en contact avec moi. Ce qui me faisait mal, c’était de voir persécuter des femmes qui me sont proches. Le lieutenant-colonel Kouprianov m’a dit alors en ricanant — «Il ne doit plus te rester beaucoup d’amies!». Et il a expliqué que, tout cela, c’était à cause de la plainte de mon avocat.

    À présent je comprends que j’aurais déjà dû déclarer ma grève de la faim dès le mois de mai, dans la situation d’alors. Mais devant la pression terrible que l’administration mettait sur les autres détenues, j’avais suspendu mes plaintes contre la colonie.

    Il y a trois semaines, le 30 août, j’ai adressé au lieutenant-colonel Kouprianov une requête pour qu’il accorde à toutes les détenues de ma brigade huit heures de sommeil. Il s’agissait de réduire la journée de travail de seize à douze heures. «Très bien, à partir de lundi la brigade ne va travailler que huit heures», a-t-il répondu. Je sais que c’est un piège parce qu’en huit heures, il est physiquement impossible de remplir notre quota de couture. Et du coup la brigade n’y arrivera pas et sera punie.

    «Et si elles apprennent que tout ça, c’est de ta faute, — a continué le lieutenant-colonel — plus jamais tu ne te sentiras mal, parce que, dans l’autre monde, on se sent toujours bien.» Le lieutenant-colonel a fait une pause et a ajouté: «Dernière chose: ne demande jamais pour les autres. Demande seulement pour toi. Ca fait des années que je travaille dans les camps, et tous ceux qui viennent me demander quelque chose pour quelqu’un d’autre — ils vont directement au cachot en sortant de mon bureau. Toi, tu seras la première à qui ça n’arrivera pas.»

    Les semaines qui ont suivi, dans l’unité et à l’atelier, les conditions ont été insupportables pour moi. Les détenues proches de l’administration ont commencé à inciter les autres à la vengeance: «Voilà, vous êtes punies pour une semaine: interdiction de prendre le thé et de manger en dehors du réfectoire, suppression des pauses toilettes et cigarettes. À partir de maintenant, vous serez punies tout le temps si vous ne changez pas de comportement envers les nouvelles et Tolokonnikova en particulier — faites leur ce qu’on vous a fait, à vous. On vous a bien cognées, non? On vous a bien cassé la gueule? Eh bien, défoncez-les, elles aussi. Pour ça, personne ne vous dira rien.»

    Plus d’une fois on a essayé de provoquer des conflits et des rixes avec moi, mais quel sens ça aurait d’entrer en conflit avec des femmes qui ne sont pas libres de leurs actes et agissent sur ordre de l’administration?

    Les détenues de Mordovie ont peur de leur ombre. Elles sont terrorisées. Et si hier encore elles étaient bien disposées à mon égard et imploraient «Fais quelque chose pour les seize heures de travail!», après la pression que la direction a fait peser sur moi, elles ont peur même de m’adresser la parole.

    J’ai proposé à l’administration d’apaiser ce conflit, de mettre fin à la tension artificiellement entretenue contre moi par les détenues soumises à l’administration, ainsi qu’à l’esclavage de la colonie toute entière en réduisant la journée de travail, et en ramenant le quota de production à la norme prévue par la loi. Mais en réponse la pression est encore montée d’un cran. C’est pourquoi, à partir de ce lundi 23 septembre, j’entame une grève de la faim et je refuse de participer au travail d’esclave dans le camp, tant que la direction ne respectera pas les lois et ne traitera pas les détenues non plus comme du bétail offert à tous les arbitraires pour les besoins de la production textile, mais comme des personnes humaines. — Nadejda Tolokonnikova, Pussy Riot. Traduction du russe inédite, par Marie N. Pane.

    Photographie: Nadedja Tolokonnikova dans le camp de Mordovie, il y a quelques mois.