Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


lundi 16 juillet 2007

Après l'assaut, à Islamabad





Pour toute réflexion sur les graves événements de la Mosquée Rouge qui démontrent, s'il en était besoin que le Pakistan, avec le Maroc (dont le nom, Maghreb, veut dire "Occident"), est un maillon faible en voie d'irakisation devant l'islamisme, la langue de bois de journalistes politiques, autoproclamés analystes ou spécialistes (1), met en avant, avec une remarquable insistance, la responsabilité historique des États-Unis dans l'existence du mouvement islamiste mondial, au prétexte qu'ils l'ont encouragé et se sont appuyés sur lui lors de la guerre en Afghanistan contre l'Union Soviétique, une guerre dont pourtant personne n'ose déclarer ouvertement qu'elle n'était pas nécessaire, les mêmes oubliant par ailleurs de stigmatiser les doubles jeux d'hier et d'aujourd'hui des gouvernants pakistanais dans l'actuel conflit d'Afghanistan et la protection de Ben Laden. Le monstre engendré par l'impérialisme US se retournerait en quelque sorte contre lui. Et voilà qu'à BFM (toujours pour l'exemple, mais pertinent), l'un des journalistes trouve même à ce retournement un nom censé nous glacer d'effroi: "le syndrome de Frankenstein". Nommer n'est pas encore penser.

Notons d'abord que, par la voix autorisée de son numéro deux,
Al-Qaîda précise, sans métaphore, un tout autre type de rapports avec les États-Unis et le reste du monde: "Musharraf et ses chiens vous ont déshonorés au service des croisés et des juifs [...] Musulmans du Pakistan, maintenant vous devez soutenir les moudjahidin en Afghanistan. Il n'y aura pas de salut pour vous en dehors du djihad (2)", déclare Ayman Al-Zawahiri, après l'assaut à la Mosquée Rouge.

Pour en revenir à nos intervenants, n'est-ce pas mépriser l'ennemi, la plus grave des erreurs, que de proposer avec conviction des schémas aussi diluants, qui en rejoignent tant d'autres? Un mouvement qui anime aujourd'hui des dizaines de millions de Musulmans dans tous les pays du monde, musulmans ou non, qui a ses leaders, ses penseurs, ses mouvements de masse, partis, milices organisées et associations de solidarité, ses combattants suprêmes, largement soutenus par les foules, même si, ici ou là, leurs gouvernants prennent des distances de circonstance par rapport à certaines de leurs initiatives, un mouvement qui trouve ses appuis dans plusieurs secteurs politiques et idéologiques de l'ensemble du monde démocratique, que ce soit chez nous des associations comme le MRAP et même comme la LDH, ou les personnalités et organisations racistes et ultra ravageant la gauche en son nom, un tel mouvement ne serait donc qu'une création cynique des USA, dont chacun peut constater avec quelle facilité ils réussissent toujours à imposer à l'Histoire leurs objectifs et leurs plus ou moins sombres desseins. Cela ne vaut pas mieux que d'incriminer la pauvreté comme responsable d'un mouvement de cet ordre, ou d'invoquer des parcours individuels psychologiquement fragiles de quelques fanatiques, qui rappellent tristement la toujours courante affirmation: "Hitler était un fou, ou un monstre pervers".

L'islamisme d'aujourd'hui, — dont les actes de guerre du 11 septembre 2001 survenus en pleine négociation positive israélo-palestinienne et ces actuels événements doivent nous rappeler qu'il n'est né ni au Proche-Orient ni au Maghreb, mais bien d'abord en Asie (Afgahanistan, Pakistan, Cachemire) — l'islamisme d'aujourd'hui n'est ni une réaction ni une folie, ni une perversion, ni un monstre. C'est un mouvement révolutionnaire, ce qui ne veut pas dire qu'il soit
ipso facto progressiste, et que, à ce seul titre, il mérite, par la seule magie du mot, la solidarité d'autres mouvements révolutionnaires à travers le monde, mais c'est une autre histoire. Révolutionnaire: en ce sens qu'il est une totalité politique, idéologique, religieuse et morale; qu'il s'adresse aux valeurs cardinales de son monde et s'adosse aux piliers d'une foi; que, sur cette "base" — Al-Qaïda veut dire "La Base" — il est animé d'une visée universelle; et que, comme tous les totalitarismes (car les mouvements révolutionnaires peuvent en être), il fait miroiter la fort vieille chimère politique et mystique de "l'homme nouveau" partout dans le monde. Certes, ici ou là, des gouvernements dans les pays musulmans disent vouloir s'opposer à cet immense tourbillon, mais chaque crise, chaque événement, petit ou grand, se transforme inéluctablement en déroute pour eux, et en mobilisations plus fortes chez leur supposé adversaire. Qu'on y réfléchisse: il n'est pas un seul conflit armé, pas une seule guerre civile dans le monde, où l'islamisme n'est pas impliqué d'une façon ou d'une autre, ceci ne voulant pas dire qu'il se trouve toujours dans le mauvais camp. Et comme tous les mouvements totalitaires, l'islamisme saura bientôt nouer d'autres opportunes alliances, qui nous paraîtront d'autres monstres, d'autres folies, d'autres perversions, le moment venu: son rapprochement politique et militaire de la Chine, qui réduit aussi hommes et enfants en esclavage, est inéluctable à court terme (l'état actuel de notre monde laisse-t-il place au long terme?). Devant ces enjeux, les journalistes gagneraient en simple dignité à fonder leurs analyses.
Et, pour commencer, il est intellectuellement sain, politiquement urgent de considérer ces forces comme pleinement responsables de leurs projets, de leurs actions, de leurs forces, de leurs leviers, des masses immenses de manœuvre dont elles disposent, et cesser de les considérer comme des résultats passifs de nos propres fautes. C'est encore vouloir se comporter en maîtres, en colonisateurs, en seuls donneurs d'ordre, et interpréter les comportements du reste du monde comme de simples réflexes de grenouille décérébrée, alors qu'il n'en est vraiment rien. Et pour ce qui, en France et dans nos pays proches, nous concerne directement: ces attentats de l'intérieur contre nos institutions
, cette radicalisation de plusieurs mouvements musulmans ou non, cette conquête galopante du tchador, marqueur politique et occultation des identités, la contestation même de "notre" démocratie qui doit céder devant Dieu, ces mises en cause, gouvernements complices, contre cette exception (3) qu'est la laïcité civile et scolaire, cessons de vouloir les déduire mécaniquement de fragilités psychiques, de notre colonisation historique, de l'incapacité où nous serions à fonder l'intégration économique et politique de nos concitoyens musulmans, de la politique répressive d'un gouvernement de droite qu'on peut ne pas adorer, mais qui est, encore heureux, le résultat d'élections rusées, mais honnêtes et régulières et nous renvoyant, elles, à nous-mêmes.

Accordons enfin à l'islamisme mondial, et aux hommes et femmes qui l'animent, la volonté historique, la conscience politique, l'intelligence stratégique dans l'analyse des rapports de force, et dans le choix des initiatives, des cibles et des moyens, l'efficacité d'un discours politique structuré, adapté articulé et cohérent. Le respecter, l'écouter, le prendre aux mots et à leur sérieux: alors seulement, nous aurons constitué devant nous l'ennemi à combattre.



1. Beau monde pourtant à Good morning Week-end, ce dimanche 15 juillet 2007 sur BFM, radio de l'économie, financière et boursière: sous la direction de Fabrice Lundy et avec son collègue Samuël Ziza, parlaient Farid Aïchoune du Nouvel Observateur, Olivier Guillard, chercheur à l'IRIS, et Seidik Abba, de Panafrican News. Pour servir ici d'exemple et surtout pas de cas d'espèce, car il serait aisé de trouver ailleurs reprises les mêmes contenus, parfois avec les mêmes mots.
2.
In Le Monde, du 13 juillet 2007.
3.
Sur les 192 États que compte le monde, huit (pour l'instant) sont laïques, au sens où est constitutionnelle la séparation du religieux et de l'État, soit moins de 4%. Ce sont: la Belgique, Cuba, la France, l'Inde (mais Pratibha Patil?), le Japon, le Mexique, le Portugal, la Turquie (mais le gouvernement islamique), l'Uruguay. Neuf, avec la République et canton de Genève. Avec des formules et des bonheurs divers, cent-vingt pays se réfèrent à la démocratie.


© Photographie:
Un homme repeint en rouge les murs de la mosquée Rouge. L’inscription du haut signifie "les martyrs de l’islam". En dessous, "la mosquée martyre". Crédits : Reuters/Adrees Latif.