Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mardi 24 juillet 2007

De Perec à Recep, via "Le Monde"


Je me souviens, dirait Perec: Recep Tayyip Erdogan était maire d'Istanbul en 1994. En 1997, Il fut condamné à quatre mois de prison et à la privation de ses droits politiques sur la base d'un de ses poèmes: "Les mosquées sont nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les dômes nos casques, et les fidèles nos soldats". C'est aussi la période où son parti, l'islamiste Refah, dut, sous la pression de l'armée demeurée kémaliste, quitter le pouvoir qu'il détenait depuis 1995. De la dissolution du Refah naquit en 2001 l'actuel AKP qui remporta les législatives et 2002 et modifia la loi en 2003 de façon à rendre son dirigeant Erdogan éligible. Erdogan a pourtant prévenu dès juillet 1996: "Pour nous, la démocratie n’est pas un objectif mais un moyen. (...) Mais notre référence est l’islam. Nous ne voulons pas agir à l’encontre de notre référence. Nous n’avons pas créé la démocratie en Turquie. Ce sont ceux qui sont contre nous qui l’ont créée. Pour nous, la démocratie est un moyen comme un tramway. Nous prendrons ce tram et nous nous dirigerons vers notre objectif (1)". Afin de pouvoir élire un nouveau président au suffrage universel, probablement islamiste lui aussi malgré les actuelles dénégations purement tactiques, il faut à présent changer la Constitution. Voilà ce qui me revient en tête lorsque, une fois encore dans cette stupéfiante unisson, notre chœur des journalistes voit dans les résultats de ces législatives anticipées la preuve de "volonté de réformes et d'avancées démocratiques" populaires, opposée aux "peurs des élites laïques (...) d'un agenda islamiste caché", selon les expressions relevées dans le fort représentatif éditorial du Monde reproduit intégralement en annexe ci-dessous, tant le ton est le même ces jours-ci dans tous les média importants. À force d'être espérée, souhaitée, rêvée, la preuve est enfin palpable que "la Turquie progresse et se normalise", ce qui se voit à ce fait remarquable que les sondages avaient prévu le résultat.

Enfin, pour l'élite médiatique, pour les autorités européennes, pour les marchés financiers, pour nos gouvernants de droite et de gauche, tous soulagés par l'aubaine, il peut exister un islamisme modéré: il y a bien depuis longtemps en Europe des partis démocrates-chrétiens, pourquoi n'y aurait-il pas aujourd'hui un parti démocrate-musulman? Cette double question mérite en effet d'être posée. Sans se dispenser du difficile dilemme que pose la question de l'entrée de ce pays dans l'Union, proposition historique qu'il convient en effet de ne pas simplifier ni de soumettre à un pur champ de passions, mais de mesurer les conséquences qui, dans un sens comme dans l'autre, ne manqueront pas d'être immenses pour l'Europe et pour la Turquie, et donc d'une certaine façon pour le monde. Mais aujourd'hui, en France, lisant Le Monde et tous nos veilleurs de démocraties, avec les élites laïques, m'efforçant d'en rester à ce que parler veut dire, je me trouve soudain sommairement rejeté dans le camp des adversaires des réformes et des avancées démocratiques et européennes, tant je demeure convaincu en effet de la réalité de ce fameux agenda.

1. Dans le journal Milliyet, 14 juillet 1996. Sur l'islam modéré en Turquie, lire cet article de Mustafa Pekoz: Le régime politique et ses stratégies de lutte pour l'islam en Turquie: "Charia et djihad".

Annexe:
Texte intégral de l'éditorial du
Monde
en date du 24 juillet 2007.


"La Turquie progresse et se normalise. Un signe ne trompe pas : pour la première fois dans ce pays, les sondages publiés avant les élections législatives du 22 juillet avaient vu juste, avec la victoire annoncée du Parti de la justice et du développement (AKP) du premier ministre Recep Tayyip Erdogan. La vie politique turque est devenue prévisible.

"Contrairement aux peurs des élites laïques du pays, la nette victoire de l'AKP "ex-islamiste" ne signifie pas qu'il aura les mains libres pour appliquer un quelconque "agenda islamiste caché". D'abord parce que l'AKP s'est encore recentré durant la campagne électorale. Ensuite parce qu'il n'atteint pas seul le seuil des deux tiers des sièges nécessaires pour élire le président de la République. M. Erdogan aura une raison pour résister à sa base, qui veut voir à ce poste un "homme pieux", le ministre des affaires étrangères, Abdullah Gül, et non un président de compromis agréé par l'armée, gardienne du kémalisme et de la laïcité.

"Bien sûr, le chef de l'AKP a mené campagne sur le thème de la revanche à prendre après "l'humiliation infligée au peuple" par l'armée. Cette armée qui a bloqué l'élection de M. Gül en raison du foulard porté par son épouse – à l'instar de plus de 60 % des femmes du pays. Mais, dès les résultats connus, M. Erdogan a tenu un discours conciliant, promettant stabilité, sécurité et respect des "différences". Il s'est bien gardé de répondre à la foule qui scandait le nom de M. Gül, gardant le silence sur la question de la présidence.

"La nette victoire de l'AKP permet aussi de tenir en lisière au Parlement les "Loups gris", ultranationalistes du Parti du mouvement national (MHP). Et si les nationalistes kurdes du Parti de la société démocratique (DTP), proches du PKK, séparatiste, font leur entrée dans l'enceinte parlementaire, ils n'ont guère prétexte à pavoiser : les 42 % de voix de l'AKP dans la"capitale" kurde, Diyarbakir, montrent que la population, lasse du conflit, veut la stabilité. Ces résultats devraient renforcer M. Erdogan dans son opposition à toute aventure militaire dans le nord de l'Irak, un scénario prôné par des généraux et la plupart des médias turcs au point d'apparaître inévitable.

"M. Erdogan a par ailleurs clairement annoncé "la poursuite du chemin européen" de la Turquie. Au sein de l'Union européenne, les opposants aux négociations avec la Turquie, à défaut d'un soutien à l'adhésion, devraient au moins mettre en sourdine leurs déclarations de rejet. Les Turcs, de plus en plus sceptiques envers l'Europe, ont voté pour le parti le plus pro-européen du pays. Que l'AKP soit un mouvement "ex-islamiste" ou "islamo-conservateur" peut déplaire au sein de l'UE, mais la volonté de réformes et d'avancées démocratiques des Turcs doit être respectée."

© Photographie: Mathilde's cuisine: le tram remonte l'avenue de l'Istiqlal à Istanbul.