Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


vendredi 9 août 2013

Des jours d'épaules nues




    Histoires individuelles se tressant à la grande Histoire: hasards du calendrier, le même jour deux événements concomitants que rien d'autre ne relie.

    Ce 1er août, Silvio Berlusconi est condamné par la Cour de cassation à quatre ans de prison pour l'affaire Mediaset, dont trois couverts par une amnistie. Ses soixante-seize ans lui permettent de choisir entre une assignation à résidence et des travaux d'intérêt social,  confiance en l'homme qui ne manque pas d'une piquante naïveté. Ainsi celui qui aura durant vingt ans fait et défait toutes les lois à sa convenance, y compris d'auto-amnistie avec la bénédiction renouvelée des électeurs et la complicité ouverte ou implicite de toutes les formations politiques à chacune son tour, est enfin rattrapé par son passé. On ne savait pas? Tout était aveuglant dès le début, dès lors qu'on tient à quelques repères simples, puisqu'un touriste comme moi a vu en quelques jours passés à Rome à Noël 1993 la connivence ouverte de toutes les formations politiques, j'en témoigne dans L'hiver est pareil à l'absence, paru en France dans Les Temps modernes et un an plus tard en Italie dans le dernier numéro de Nuovi Argomenti, avant sa suppression par Berlusconi lui-même qui venait de prendre ses parts chez Mondadori. Un texte sur la seconde mort de Leonardo Sciascia par la gauche et l'extrême-gauche réunies pour tenter une sordide opération autour d'un écrivaillon promu pour la circonstance au rang de génie littéraire — Sebastiano Vassalli et son Cygne, bien oubliés aujourd'hui alors que Leonardo Sciascia domine le siècle de la tête et des épaules , avant les élections qu'elles perdirent, forcément, pour ouvrir la voie à vingt ans de berlusconisme.

    Ce même 1er août 2013, pas très loin des côtes italiennes, la lycéenne de dix-huit ans Amina Tyler est enfin mise en liberté, pour vices de forme — en fait pour abandon d'accusations si évidemment mensongères et de procédures si truquées que nul, même sur ordre, ne pouvait plus sans ridicule les soutenir. Elle demeure d'ailleurs toujours inculpée pour avoir «profané» du mot Femen le muret d'un cimetière de Kairouan, ville où devait se tenir un rassemblement salafiste interdit par les autorités. Un parapet sur lequel les jeunes gens s'assoient tous les soirs pour boire des bières et autres alcools sans que les fanatiques qui voulaient lyncher Amina lorsqu'elle grisa ses seins sur Facebook, ne trouvent à y redire. Elle échappe donc à des condamnations pouvant aller jusqu'à dix-huit ans de prison et n'en risque plus que deux pour profanation de sépulture, si quelqu'un peut comprendre ici cet extraordinaire chef d'accusation. Quand les salafistes ont brûlé plus de vingt mausolées des saints populaires et assassiné plus ou moins directement des leaders politiques, leurs crimes n'ont soulevé ni semblable zèle ni pareils émois dans les sphères juridiques et policières, manifestement aux ordres quotidiens de Ennahdha, le parti islamiste au pouvoir de façon désormais illégale en Tunisie.

    Bien sûr, Berlusconi ne fera jamais de prison alors qu'Amina y a déjà été enfermée deux mois préventivement où elle aura d'ailleurs  — en passant — trouvé la force et le courage de dénoncer aussitôt les mauvais traitements sur ses compagnes de cellule. Oui, Berlusconi a depuis vingt ans le soutien aveugle de millions de ses concitoyens et Amina est poursuivie dans l'indifférence et même l'hostilité quasi générale des siens, y compris de militants et militantes laïques et démocrates, sans parler des féministes, sur lesquels elle a eu l'illusion de penser qu'elle pouvait compter. Ainsi, dans le Huffington Post / Le Monde, dirigé, comme chacun sait, par la grande journaliste Anne Sinclair femme libre s'il en est et vaillante pourfendeuse des "Femen" — comme si partout les Femen s'équivalaient —, peut-on lire sous la plume de madame Saida Ounissi, chercheuse en politiques sociales à Paris-1 et vice présidente du Forum des jeunes musulmans européens, en date du 25 juin 2013, en un français quelque peu approximatif pour une universitaire de cette autorité:

    
Enfin, Amina vient rejoindre la longue liste des femmes-chouchous de la presse étrangère, comme Lina Ben Mhani [en fait Lina Ben Mhenni], Aliaa el Mahdy [en fait Aliaa Magda Elmahdy] ou [Ayaan] Hirsi Ali qui ont toutes été érigées, à un moment donné, comme porte-parole officiel [sic] de l'ensemble des femmes arabes et africaines. Des femmes entendues, et respectées à l'étranger, mais très souvent dédaignées par leurs propres concitoyens. Et cela non pas parce qu'elles dérangent, mais parce qu'elles contribuent à faire vivre les clichés sur les femmes du Sud en niant totalement le rôle essentiel que ces dernières jouent dans leurs sociétés respectives. Et à quel prix?

    Madame la vice-présidente aurait pu ajouter d'autres noms sans difficulté: Taslima Nasreen ou Pinar Selek par exemple pour nous en tenir ici aux seules femmes, ni arabes ni africaines — incroyable réduction du problème par parenthèse —, mais  dans l'univers des "musulmans européens" dont notre chercheuse se fait la porte-parole. Malgré ces lâches jalousies de parisiennes chouchoutées confortablement dans leur enseignement supérieur et dans la grande presse internationale, Amina Tyler / Sboui — nettement moins chouchoutée dans son corps et dans son âme —, grandira et luttera. Et, malgré les aveuglements symétriques des deux bords, portera encore l'honneur de tous ses frères et sœurs de combat proches ou fourvoyés, celui de son pays et celui de son père qu'elle aura éduqué et instruit au passage et à qui elle aura même rendu un nom.

    On peut le relire, ce père qui s'indigna d'abord des inconduites de sa fille et, avec la mère et la tante, alla jusqu'à la séquestrer en la traitant publiquement de dérangée mentale. Il a suffi d'un mois pour que cet homme écrive cette lucide et courageuse lettre de soutien, après le graffiti de Kairouan:

    Ma fille a commis un acte «suicidaire» lorsqu'elle a été à Kairouan, eu égard à la présence des Ansar al-Charia; et pourtant, elle ne s'est pas montrée le corps nu comme il a été dit, mais elle y a été comme n'importe quelle citoyenne.
    [...] Ma fille Amina demeurera toujours la fille que j'aime même si elle devait montrer tout son corps nu; car elle est la victime d'une société qui a échoué. Et moi-même comme père et comme responsable j'ai échoué avec elle, car aujourd'hui notre jeunesse s'enrôle dans le Jihad en Syrie, va mourir en mer, et c'est aussi cette même jeunesse qui part faire ses études à l'étranger pour ne plus revenir. Cela cache les maux d'une société, une société qu'il faut soigner et non pas se venger d'elle, et de ses jeunes, comme le déclare Samir Dilou («Amina doit être jugée sévèrement»), alors qu'il est Ministre des Droits de l'Homme. Quant à Sihem Badi, Ministre des Affaires de la Femme, elle n'a pas bronché et n'a pris aucune position alors que ma fille a dix-huit ans.
    [...] Il n'est pas normal qu'on appelle à la traduire devant la justice alors qu'elle est le symbole d'une jeunesse livrée à elle-même depuis la révolution. Et face aux très fortes attaques que subit ma fille de la part des hommes, je me demande où sont les femmes de la Tunisie? Ce pays est celui de la Kahena, de Aziza Othmana, Radhia Nasraoui, et plus d'une femme; et aussi j'ai essayé de joindre plusieurs fois Saïda el-Akremi [avocate, épouse de Noureddine Bhiri, Ministre de la justice et membre du bureau exécutif du parti islamiste Ennahdha], sans succès [...] J'espère que ma fille aura un procès équitable.

    Ou ailleurs, sur Libération du 5 juin, Mounir Sboui encore: «Elle m’a réconcilié avec moi-même, avec mes valeurs. Je n’étais pas trop impliqué, maintenant je sens qu’il faut être plus actif.» Ce n'est pas seulement l'histoire d'une héroïne, et d'une femme combattante comme la Tunisie en a déjà engendré, ce père s'en souvient aussi précisément à présent. Les deux textes que nous avons publiés par ailleurs au fil de l'affaire — Nécessaire féminisme radical en pays arabes de Smaïn Laacher (27 avril 2013) et Solidarité avec Amina, de Abdelwahab Meddeb (20 juin 2013) — soulignent à quel point les actes de la jeune fille auront touché aux points les plus névralgiques de sa société en mouvement. Étonnante d'ailleurs et significative, cette façon de changer de visage à chaque moment de son histoire, comme si justement elle parcourait par là celle de toutes les femmes. C'est une des raisons de notre bref hommage visuel op. 76,  Anima mia Amina (1'25), en titre de ces lignes.

    Il y a des jours comme ça, des jours de relative remise en ordre, des jours couleur d'orange jours de palme jours de feuillages au front jours d'épaules nues. Merci, Amina Tyler / Sboui, vous avez dix-huit ans, vous êtes tunisienne et vous nous montrez aujourd'hui ce qu'est penser vers le haut.