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Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


vendredi 1 août 2008

Il y a toujours un côté d'humour à l'ombre



Pour Philippe Val,
Charlie Hebdo et quelques principes. — De Siné, nous voudrions rappeler quelques fulgurances passées, que ni ses menaces, ni ses rodomontades, ni son agitation médiatique ne parviendront à effacer. En 1982, quelques jours après l'attentat de la rue des Rosiers, Siné déclarait sur les ondes de la radio Carbone 14: "Je suis antisémite et je n'ai plus peur de l'avouer, je vais faire dorénavant des croix gammées sur tous les murs... je veux que chaque juif vive dans la peur, sauf s'il est propalestinien. Qu'ils meurent!"
Le 2 juillet 1997, Siné écrivait à propos de la Gay Pride: "Loin d'être un empêcheur d'enculer en rond, je dois avouer que les gousses et les fiottes qui clament à tue-tête leur fierté d'en être me hérissent un peu les poils du cul... Libé nous révèle leurs chanteuses favorites: Madonna, Sheila et Dalida... On ne peut que tirer la chasse devant un tel goût de chiottes probablement dû au fait que c'est l'un de leurs lieux de plaisir préférés."
Le 8 octobre 1997, Siné écrivait à propos de la communauté harkie: "Traîtres à leur patrie, ils ne méritent que le mépris!... Quant aux enfants de ces harkis, les pauvres, ils n'ont guère le choix! Soit 1) ils en sont fiers ou 2) ils en ont honte. Dans le premier cas, qu'ils crèvent! Dans le second, qu'ils patientent jusqu'à ce qu'ils deviennent orphelins!"
Le 2 juillet 2008, enfin, il y eut cette fameuse phrase sur la prétendue conversion de Jean Sarkozy au judaïsme afin d'épouser "sa fiancée juive", cela étant supposé lui permettre de "faire du chemin dans la vie".
Las de ces dérapages, Philippe Val et sa rédaction ont condamné ces propos, comme ils avaient condamné les précédents, et ont réclamé à leur auteur des excuses. Celui-ci s'y est refusé et le voilà, au terme d'un invraisemblable retournement de situation, métamorphosé en martyr d'une liberté d'expression qui, si les mots ont un sens, consisterait donc à pouvoir librement tenir des propos homophobes, antisémites et racistes.
Certains ont pétitionné et pris position en faveur d'un homme qui n'en est pas à son coup d'essai en matière de dérapage. Une partie de la presse, en particulier sur Internet, a préféré imaginer que ce sont de sombres complots qui ont conduit à l'éviction de Siné. Entre autres outrances, nous avons été attristés de voir Plantu dans L'Express se distinguer en croquant Philippe Val en nazi. Pourquoi ne pas admettre l'évidence — à savoir qu'une fois de trop, Siné venait de franchir la barrière qui sépare l'humour de l'insulte et la caricature de la haine?
Pour notre part, nous ne pouvons supporter de voir le démocrate, le défenseur et le garant des principes traité comme s'il était l'agresseur et le coupable. C'est pourquoi nous entendons apporter notre entier soutien à Philippe Val et à la rédaction de Charlie Hebdo pour la constance de leur engagement contre le racisme, l'antisémitisme et toutes les formes de discrimination. Lorsque la raison aura repris ses droits, quand on acceptera de lire et entendre, vraiment lire et entendre, ce qu'a écrit et dit Siné depuis trente ans, alors chacun pourra constater que le seul tort de Philippe Val aura été de ne plus supporter ce qui, en réalité, n'était plus supportable depuis longtemps.

Alexandre Adler (historien); Élisabeth Badinter (philosophe); Robert Badinter (sénateur); Pascal Bruckner (écrivain et philosophe); Hélène Cixous; Bertrand Delanoë (maire de Paris); Jean-Claude Gayssot (vice-président de la région Languedoc-Roussillon); Blandine Kriegel (philosophe); Claude Lanzmann (cinéaste); Daniel Leconte; Pierre Lescure (directeur du Théâtre Marigny); Bernard-Henri Lévy; Daniel Mesguich (directeur du Conservatoire national supérieur d'art dramatique); Ariane Mnouchkine (metteur en scène); Élisabeth Roudinesco (historienne); Joann Sfar (dessinateur); Dominique Sopo (président de SOS-racisme); Fred Vargas (écrivain); Dominique Voynet (sénatrice); Élie Wiesel (Prix Nobel de la paix).

PS. L'image du rat, ci-dessus (cliquer sur elle pour l'agrandir), renvoie à notre petit montage visuel, inaugural du site, sur un emballage, celui du raticide Kapo. Quelques lignes aussi préparatoires à ce montage dans le dossier Pour Jean-Luc Godard pour des raisons explicitées ici: Kapo et ses textes, en date des 10 mars-3 juillet 2003. Au-delà de la médiocrité du ou des personnages concernés, ce fait divers (comme d'autres évoqués sur notre site: par exemple, parmi tant d'autres, La vierge de Lille, Fitna, L'Arche de Zoé), ne vaut que parce qu'il est dépassé par sa signification profonde: il ne sera présent sur ce site que tant qu'il continuera à procurer matière à réflexion, à nous paraître, lié à d'autres, conserver valeur de symptôme ou d'exemple.

PS. Signalons la proche sortie en avril 2011 de notre essai "Filmer après Auschwitz / La question juive de Jean-Luc Godard", aux éditions Le Temps qu'il fait.


Image: © tiré du montage Kapo, Maurice Darmon. Et autres Images.

jeudi 31 juillet 2008

Danny Trom: La promesse et l'obstacle



Après une pause d'un demi-siècle, où ils avaient été préservés par l'aphasie consécutive à l'extermination nazie et l'exaltation d'une Résistance parfois mythique et pseudo-consensuelle, les progressismes européens, dans leurs expressions les plus radicales, sont repris par leurs historiques démons antisémites.
Dans son travail, Une si longue présence (recension de cet ouvrage par Samuel Blumenfeld: L'Exode, version contemporaine et image ci-contre d'un Juif de Djerba, cliquer sur elle pour l'agrandir), Nathan Weinstock avait déjà attiré notre attention sur ce fait que, pendant ce temps somme toute heureux, le monde arabe s'est démuni de la totalité de ses communautés juives, niant du même coup ces piliers de son histoire. Pour aboutir (et sans doute pas y culminer) à l'appel ouvert à la destruction de l'entité sioniste, par le chef d'un État légitime, devant des instances internationales, qui l'ont laissé dire, en ont ainsi simplement pris acte.
Aujourd'hui, le problème juif reprend ouvertement pied en Europe. Non point tant sous sa forme traditionnelle de droite, encore que, chez nos humoristes par exemple, des jonctions s'opèrent qui n'étonneront que les naïfs, mais dans la critique radicale politique et sociale qui — de l'activiste José Bové au pamphlétaire Alain Badiou, penseur autoproclamé — se prend à rêver de nouveau d'un monde, d'une Europe au moins, sans juifs.
Jean-François Lyotard soulignait déjà en 1988 — un an avant la chute du Mur —, dans Heidegger et les "juifs": "Ce qu'il y a de plus réel dans les juifs réels, c'est que l'Europe, au moins [tous mots soulignés par nous, MD], ne sait qu'en faire: chrétienne elle exige leur conversion, monarchique les expulse, républicaine les intègre, nazie les extermine." Autrement dit, dans la réalité de leur vie réelle, les juifs sont frappés, parce que leur simple existence et propension à durer remet cent fois sur le métier les religions sorties du judaïsme, les enracinements obsessionnels au sol et au sang avec leurs cortèges de nationalismes violents, les valeurs posées dans leur soudaine et absolue universalité révolutionnaire et républicaine, quand ce n'est pas la force de la vie et de la pensée même. Toutes provocations que les mondes juifs affirment forcément dans le scandale, ou tiennent simplement présentes, étant donné l'histoire et le contexte dans lesquels ils les produisent et les manifestent, en Europe au moins.
C'est cette jonction renouvelée que Danny Trom questionne dans La Promesse et l'obstacle (la gauche radicale et le problème juif), aux éditions du Cerf, 2007.
Malgré le sous-titre, ce n'est que partiellement un livre sur le problème juif. Bien davantage, il s'agit aujourd'hui de constater que la pointe avancée de la philosophie politique européenne — et non de la soi-disant hauteur sociologique car il n'est pas de sociologie sans lien à l'action et à la philosophie politique, sans présupposés critiques, pris en conscience ou non peu importe — ne se relève pas de la disparition de l'horizon révolutionnaire, en tant qu'il était tracé par une lente maturation historique et porté par des forces sociales et politiques organisées.
Dans son versant social, la critique radicale ne peut que relayer l'expression de la souffrance et des victimes, toute la misère du monde en somme. Et dans son versant politique, elle n'a plus pour projet que l'attente impatiente de l'occasion, fortuite ou improvisée. Et c'est alors que l'extermination nazie leur fait obstacle: les juifs sont coupables de monopoliser toute la souffrance, au point de ne laisser place à aucune mobilisation des affects pour d'autres causes; coupables de sacraliser Auschwitz, de façon politiquement anachronique, cachant — objectivement au moins — leurs connivences avec les ennemis de toujours, le capitalisme et l'impérialisme autres pourvoyeurs de camps de la mort de masse, voire le parlementarisme et sa soi-disant démocratie, confluant en particulier dans le sionisme, jusqu'à devenir en Palestine le nazisme moderne.
L'examen de cette organisation symbolique de la pensée critique contemporaine fait l'importance de ce livre, avec une attention particulière aux mots, qu'ils soient devenus courants aujourd'hui (exclusion, colère, ressentiment) ou qu'ils se donnent des airs plus savants: disqualification, désaffiliation par exemple. D'où viennent de telles pauvretés intellectuelles, à quoi servent-elles, qu'impliquent-elles, que dispensent-elles de penser? Quels héritages ont laissé les marxo-lacaniens et leurs dérives scientistes, des auteurs comme Hannah Arendt, Gilles Deleuze, le tragique collectif Louis Althusser (Alain Badiou, Étienne Balibar, Jacques Rancière, Emmanuel Terray, aux destins nuancés), Pierre Bourdieu, Giorgio Agamben, les penseurs du social, les historiens et sociologues américains et européens, le trop absent Lévinas? Que font les intellectuels inorganiques d'aujourd'hui?
Toutes ces questions finissent toujours par rencontrer l'obstacle d'une histoire singulière et irréductible, qui témoigne de notre inéluctable confrontation aux processus historiques, aux réalités concrètes, au surgissement de la vie. Qui ne peuvent se convertir, s'exclure, s'intégrer, ni peut-être s'exterminer.

Danny Trom: La promesse et l'obstacle. La gauche radicale et le problème juif, éditions du Cerf, collection Passages, 2007. Texte ci-dessus, suivi de la quatrième de couverture.
Nathan Weinstock: Une si longue présence. Comment le monde arabe a perdu ses Juifs (1947-1967), Plon, 2008.

vendredi 18 juillet 2008

Ralentir travaux: le nom




     Nous savons tous que ralentir travaux est le titre d'un recueil collectif de poèmes, issus de "cadavres exquis" de René Char, Paul Éluard et André Breton, paru en 1930 aux Éditions surréalistes, réédité en 1991 et 1995 par les soins de la grande maison d'éditions José Corti.
Seules les trois ‘’Préfaces’’ sont signées par leur auteur. Écoutons Paul Éluard nous dire le pourquoi: «Il faut effacer le reflet de la personnalité pour que l'inspiration bondisse à tout jamais du miroir. Laissez les influences jouer librement, inventez ce qui a déjà été inventé, ce qui est hors de doute, ce qui est incroyable, donnez à la spontanéité sa valeur pure. Soyez celui à qui l'on parle et qui est entendu, Une seule vision, variée à l'infini. Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré.» 
On sait moins que, avec ou sans majuscules, ralentir travaux fut, ou est aussi:

     — En 1992, le titre d'une œuvre musicale de Johannes Schöllhorn (né en 1962) pour neuf musiciens.
     — Toujours en 1992, le titre d'un essai sur la critique génétique en littérature d'Almuth Grésillon, parue dans la revue Genesis, 1992, n°1 (CNRS).
     — Celui d'une revue poétique créée et dirigée par Bernard Desportes, de 1995 à 2000.

     — Pêle-mêle, outre quantité d'articles qui ainsi se chapeautaient, souvent à défaut d'y ralentir ("Penser vite n'empêche pas de glisser", écrivait déjà Sophocle dans Œdipe roi) ou d'y travailler: les noms d'un éditeur discret dont je n'ai retrouvé jusqu'ici qu'un item; d'un service d'informations sur les entreprises; de l'atelier poétique de Fabula (1), association de chercheurs sérieux en littérature; du site de Yann Houry, professeur de français au collège Gaston-Bachelard de Bar-sur-Aube — de quelle cité peut-on mieux ouvrir des comptoirs sur l'avenir? — beau lieu de soutien aux travaux de ses élèves, créé en août 2007, et véritable école en effet de travail et de patience; ou encore d'un web-blog pédagogique libanais.


     — Enfin, ne rechignons donc pas si, par aventure, nous cherchant, vous trouverez deux bla-bla-blogs au moins du même nom, le premier né en juillet 2007 qui n'a pas cherché plus loin, le second en septembre qui, averti de l'homonymie par les soins de Google-Blogger puisqu'il l'héberge aussi, a simplement (?) ajouté un trait d'union, Vous auriez vite vu que leurs contenus n'ont rien à voir, ni dans l'esprit ni dans l'aspect, avec le vôtre. Sans doute l'occasion de l'inscrire une bonne fois parmi vos signets ou favoris, afin d'éviter d'inutiles détours? (2). Le Monde du 4 avril 2007 m'avait appris que les premiers marins jetaient un rondin par-dessus bord (un log, en anglais), à la poupe de leur bateau. En comptant le temps écoulé pour qu'il s'éloigne, ils estimaient ainsi la vitesse du navire. C'est l'origine du mot blog, contraction de Web-log.
À ce propos, c'est aussi l'opportunité de lire (ou, pour les fouineurs et fouineuses, de relire) ici un texte écrit le 17 avril 2007: Ralentir travaux, pourquoi, pour qui, comment, parmi les premières tentatives de mettre en mots ce qui n'était alors que le début d'un projet. Et plus généralement encore sur ce sujet, dans cette partie Pour une petite histoire de Pour une petite histoire de Ralentir travaux, lieu ouvert mais plus intérieur, où je m'explicite un peu les choses, sans forcément y avoir renvoyé jusqu'ici depuis notre page d'accueil.


     1.
2 février 2009: atelier apparemment supprimé depuis.
     2. Dernier venu, découvert ce 12 juillet 2009: un très joli groupement d'artistes qui montrent discrètement et sans fioritures inutiles quelques-unes de leurs œuvres, sous ce même fort beau titre donc, dans une galerie virtuelle, créée en 2008, à Londres, complétée d'un espace de conversation. Bonne route à ces nouveaux conducteurs sur un réseau à vitesse limitée!

mardi 8 juillet 2008

Edward W. Saïd, l'intelligence



En ces temps réducteurs où les idées ne valent que selon qui les énonce ou selon les services qu'elles rendent dans l'échiquier idéologique, blanches ou noires au gré des alliances; où, contraints à ne plus porter qu'une cause, des hommes et des femmes perdent tout être, la figure d'Edward W. Saïd (1935-2003) émerge à nouveau, avec la publication de
Réflexions sur l'exil (Actes-Sud, 2008). Dans cette cinquantaine d'essais (1967-1999), Edward W. Saïd parle, certes, de son itinéraire, de Jérusalem à New York, n'oublie jamais qu'il est, comme tant d'autres avant lui, un de ces exilés privilégiés pour qui l'éloignement forcé et l'intégration au cosmopolitisme new-yorkais permirent d'être pleinement un intellectuel; il sait que sa raison d'être principale est du côté de la Palestine, et c'est même pourquoi il réfléchit tout autant sur la littérature, l'histoire, la philosophie, la musique: on connaît son engagement auprès de Daniel Barenboïm pour la création de l'orchestre israélo-palestinien West-Eastern Diwan Orchestra. Avant de nous plaindre une fois de plus sur ses approximations à propos de l'orientalisme, ou de vouloir le dépasser — ce qui est le destin des seuls grands, les autres étant tout bonnement oubliés —, commençons donc par refaire connaissance avec cet homme grâce à cette recension de Tzvetan Todorov: Edward Saïd, le spectateur exilé, parue dans Le Monde des Livres du 16 mai 2008, pour nous plonger ensuite dans le livre lui-même.

mardi 1 juillet 2008

Caroline Fourest, femme des aurores




Dans un certain nombre de sites qui font à ce point religion de laïcité qu'ils finissent parfois par nouer de logiques alliances avec d'autres, plus ouvertement intégristes, l'invective arrogante et la morgue railleuse tiennent lieu de raison à l'encontre de Caroline Fourest, dont nous avons déjà pu relayer ici certains textes (Diversité contre l'égalité, et Le cauchemar annoncé de Durban II). Ici, nous apprécions la chercheuse, ses engagements et ses choix, ses interventions dans les médias, et toujours la priorité aux idées et à l'argumentation, son éveil à ce qui change et bouge, son réalisme face à ce qu'elle combat: cette femme écrit pour nous dire toujours son espérance. Alors, nous reproduisons ici un troisième texte d'elle: Notre nouveau maître est oriental, publié le 20 juin 2009 dans Le Monde, qui ne plaira sûrement guère à tous les arrangeurs d'étranges mariages. Tout Fourest est là: quelques vérités sur les immenses tragédies, et pourtant jamais l'apocalypse.

Notre nouveau maître est oriental. — On a pris l'habitude de dénoncer la mondialisation comme une forme d'occidentalisation. Les opposants à l'universalisme vont plus loin en assimilant l'occidentalisation à une forme de colonisation culturelle. Cette rhétorique permet notamment aux régimes autoritaires d'associer des valeurs telles que les droits de l'homme, la démocratie ou la laïcité à l'Occident pour mieux les refuser au nom de l'anti-impérialisme. Cette stratégie discursive pouvait faire illusion tant que la première puissance économique était américaine. Qu'en sera-t-il demain, lorsque nous aurons enfin réalisé que la principale puissance à profiter de la mondialisation ne vient pas d'Occident, mais d'Extrême-Orient?

Plusieurs conflits, notamment ceux qui déchirent l'Afrique, ne sont plus dictés par les intérêts économiques européens ou américains mais chinois. La sinistre "Françafrique" est en passe d'être largement détrônée par la "Chinafrique", du nom d'un livre de Serge Michel et Michel Beuret qui décrit bien cette nouvelle réalité (Grasset). Le commerce bilatéral entre ces deux régions a quintuplé entre 2000 et 2006. On estime à 500 000 le nombre de Chinois vivant en Afrique pour construire routes, hôtels et barrages. C'est ce qu'on appelle déjà "l'aspect positif" de la présence chinoise en Afrique. L'aspect négatif, c'est ce dévorant appétit d'énergie et de matières premières, qui la pousse à faire des affaires avec des dictateurs au détriment des peuples, de la démocratie, de l'environnement et du développement durable. Officiellement, bien sûr, il n'est pas question de domination. La Chine insiste au contraire pour apparaître comme une puissance du Sud et rappelle sa présence aux côtés des non-alignés lors de la conférence de Bandung. Lors des sommets sino-africains, elle revendique un "partenariat stratégique d'un type nouveau", caractérisé par "l'égalité et la confiance réciproque sur le plan politique" et "la coopération gagnant-gagnant sur le plan économique". Autrement dit, elle plaide sans complexe pour un affairisme différentialiste sur le mode: "Nos profits valent mieux que les droits de l'homme."

Sans cette politique, cynique, il y aurait moins de morts au Darfour, plus de démocratie en Birmanie et peut-être un nouveau gouvernement au Zimbabwe. Bizarrement, en dehors de pays cherchant à faire oublier leurs propres victimes, bien peu songent à dénoncer le manque de conscience de cette nouvelle force économique. Surtout pas certains militants se revendiquant d'une conscience anti-impérialiste ambiguë, faite d'admiration pour la "résistance" islamiste et d'une certaine complaisance vis-à-vis de la Chine.

Ceux-là ne militent pas réellement pour un axe Nord-Sud plus juste, ni même contre les effets de la mondialisation ultralibérale. Ils souhaitent surtout prendre une revanche identitaire contre l'Amérique, l'Europe, Israël (voire contre les juifs). Dès lors qu'elle est orientale et non occidentale, la Chine peut donc se permettre de piller l'Afrique ou même de discriminer sa minorité musulmane ouïgour sans risquer d'être rappelée à l'ordre.

Ce positionnement, acrobatique, risque de devenir de plus en plus difficile à tenir. Après une période de domination plutôt discrète, poussée par ses besoins grandissants en énergie et en matières premières, la nouvelle puissance venue d'Extrême-Orient pourrait bien être tentée de passer à la vitesse supérieure. La réussite de ses immigrés suscite déjà de l'hostilité en Indonésie, où le sentiment antichinois est toujours prompt à resurgir. En Afrique, certains peuples grondent contre ces Chinois que l'on voit partout et qui volent leur travail... À terme, ce ressentiment finira peut-être par faire oublier de vieilles rancœurs, comme celle existant entre l'Europe et ses anciennes colonies.

Néanmoins, tant que l'islamisme occupe le théâtre de nos enjeux immédiats, l'opposition Occident/Orient fonctionne comme un écran de fumée. En coulisse, la Chine y a intérêt. Sur un plan économique, l'amertume des pays musulmans vis-à-vis de l'Occident lui permet de décrocher des contrats à des prix qu'elle ne pourrait négocier sans ce contexte exacerbé. Sur un plan plus symbolique, la focalisation sur l'Occident lui permet d'avoir tous les avantages de la puissance économique sans les inconvénients.

Cette situation idyllique ne saurait durer. La Chine réalise que son nouveau statut suppose des devoirs envers la communauté internationale. Sa médiation au Darfour, ses tergiversations au sujet des armes réclamées par Mugabe et le début de transparence lors du séisme au Sichuan sont des signes encourageants. Dans quelques générations, comme toutes les premières puissances, elle aura sécrété ses propres contre-pouvoirs.

En attendant, le nouvel ordre mondial à l'ombre de la Chine promet des heures d'instabilité au détriment des droits de l'homme. Qui aura les moyens de lui tenir tête? Pas la France de Nicolas Sarkozy, si sensible aux intérêts des milieux d'affaires. Lors de son discours sur la politique de civilisation, il a suggéré une diplomatie préférant "la diversité à la démocratie". Une expression qui correspond mot pour mot au credo utilisé par les dirigeants chinois pour revendiquer un monde placé sous le signe du différentialisme et de l'affairisme, et non sous le signe l'universalisme et des droits de l'homme. — Caroline Fourest, Le Monde du 20 juin 2008.

© Caroline Fourest, Le Monde du 20 juin 2008.
© Photographie: Pollution au village olympique, Reuters, 2008.

lundi 30 juin 2008

Lanceurs d'alerte




Depuis Les sombres précurseurs, travail de François Châteaurenaud et Didier Torny (1999, EHESS) autour des dossiers de l'amiante, du nucléaire et de la maladie de Creutzfeld-Jacob, la notion de lanceur d'alerte s'est popularisée.


À considérer la liste de ces hommes et femmes et des sujets auxquels ils se sont attachés, nous pouvons passer en revue bien des problèmes qui se sont rapidement déclarés comme parmi les plus préoccupants, souvent des affaires d'État: le chimiste Henri Pézerat († 2009) qui, dès 1970, autour du cas de Jussieu, documente et anime le débat public sur l'amiante depuis trente ans; Jean-François Viel et ses études épidémiologiques sur les leucémies autour des sites nucléaires de la Hague; Georges Méar, empoisonné chimique par sa propre maison, à l'origine de l'Observatoire de la Qualité de l'Air; André Cicolella, licencié pour ses études sur l'éther de glycol, rétabli dans ses droits par la cour de Cassation en 2000 après six ans de procédure; Pierre Meneton, chercheur à l'INSERM, poursuivi en justice par le Comité des Salines de France, pour avoir dénoncé la désinformation menée par les lobbies du sel dans l'agroalimentaire, qui vient de se voir donner raison par la justice après deux ans de procédure; Étienne Cendrier, poursuivi actuellement pour diffamation par les compagnies de téléphones mobiles, qui perdent leurs procès l'un après l'autre; Christian Vélot, chercheur proprement persécuté pour avoir souligné les risques sanitaires des OGM dans l'alimentation; Véronique Lapides, montrant le nombre de cancers de l'école maternelle de Vincennes construite sur un ancien site de Kodak; Thierry Souccar, toujours dans l'agroalimentaire, mettant en évidence contre l'Agence française de sécurité sanitaire, les responsabilités de l'industrie des aliments transformés (sucres et céréales raffinées) dans les diabètes et l'obésité.

En mars 2008, le rapport de la mission Lepage a souligné la nécessité d'une organisation formelle de l'alerte, et d'un statut clair protégeant les lanceurs d'alerte, contre toutes rétorsions, privations de crédits de recherche, licenciements, et énoncé plusieurs propositions législatives. Elle doute pourtant de la portée réelle de ce travail, et de la simple motivation des plus hautes autorités de l'État sur la question. La loi de programmation Grenelle I présentée par Jean-Louis Borloo en mai dernier évoque la création d'une fonction de médiation des conflits sur l'expertise et l'alerte environnementale, ainsi que celle d'un garant de la transparence et de la déontologie des expertises.

Une veille documentaire autour de ces dossiers et, singulièrement autour de ces hommes et femmes, actuellement inquiétés ou menacés pour dire tout haut ce qu'ils savent, est organisée de façon fort claire par le site Fondation Sciences citoyennes, mis à jour de façon constante. Il faut donc s'y rendre régulièrement si le souci se fait chez nous sentir d'en savoir davantage.

© Photographie: Albert Einstein, auteur non identifié, tous droits réservés.

dimanche 22 juin 2008

Et j'en sais d'immortels



Oui, cette Iranienne (photographie de l'agence Reuters publiée dans Le Monde des 22/23 juin 2008) est en effet en purs sanglots après avoir été arrêtée par la police des mœurs le 16 juin à Téhéran. Elle ne respectait pas les décrets vestimentaires: cela s'appelle la "corruption sociale", fléau répandu aux temps chauds, propices aux vêtements d'été et aux foulards colorés portés un peu en arrière. Le recours aux textes et aux mots est-il malaisé ou peu familier à cette femme? entendons néanmoins sa parole.

C'est peut-être aussi l'occasion de relire
Le foulard islamique est un voile sur la vie du grand poète arabe Adonis, paru dans Al-Hayat (Londres) du 26 janvier 2003, dans ces extraits publiés par Courrier International n° 663, 17/23 juillet 2003. À notre connaissance, la meilleure présentation du poète Adonis, considéré comme le plus grand poète arabe vivant, est réalisée sur le site de La République des Lettres.

©
photographie: agence Reuters, Le Monde des 22/23 juin 2008.


mardi 17 juin 2008

Lire Robert Redeker


Robert Redeker vient de restructurer son site Traversées philosophiques. Quand l'affaire éclata, en septembre-octobre 2006, notre Ralentir Travaux n'existait pas. Mais à sa création en mars 2007, j'y ai reproduit quelques textes précédents, dans ce qui était alors Bloc-notes en particulier. Parmi eux, j'avais collationné un petit florilège médiatique sur l'affaire Redeker, qui n'a rien perdu de son actualité et qui est à présent regroupé en un dossier mieux articulé. D'autant que les nouvelles de sa situation sont rares, sauf que sa vie professionnelle et privée en ont été anéanties. Une recherche sur le Net donne beaucoup moins de résultats sur sa situation actuelle que sur des sites où la haine le dispute à l'insulte. Nous pouvons au moins lire le philosophe, proscrit en sa terre même, dans ses textes, conférences, comptes rendus, articles, essais, extraits de livres. Et apparemment même lui écrire. Et pour nous amuser un peu, cliquons, pour l'agrandir, sur cette tête de Voltaire (dont, non sans quelque naïveté, nous invoquons mythiquement la mémoire en matière de liberté d'expression) par Salvador Dali, et y voir aussi autre chose!

lundi 16 juin 2008

"La Preuve par le miel", de Salwa Al Neimi




Et comme pour servir d'écho de hasard à la note précédente sur
la Vierge de Lille, Robert Solé rend compte dans
Le Monde des Livres du 14 juin 2008 d'un roman, La Preuve par le miel (Laffont), écrit en arabe par une Syrienne établie en France, Salwa Al Neimi.
Histoire de rappeler que le goût de la vie et l'amour de l'amour sont les désirs et les besoins de tous et de toutes. Histoire aussi de se saisir du moindre signe que nous envoient toutes ces femmes, souvent dans le désespoir et l'impuissance, ici dans la force et la joie. Ce sont les mêmes qui crient, parfois même à notre place et à leur corps défendant: "Le vivre, on l'a choisi". Pour la faim et la soif aussi.
Lire le compte rendu de Robert Solé: Salwa Al Neimi: Un chant de volupté en langue arabe.

Enluminure: Le Jardin parfumé.

mercredi 11 juin 2008

Vierge est la verge (1)




Dans ce jugement faisant de la virginité d'une citoyenne française une "qualité essentielle" aux yeux d'un autre citoyen français, son mari devant la loi de leur pays en l'occurrence, il ne devrait y avoir aucune place pour les convictions religieuses personnelles, ni pour les consentements privés: la notion de contrat léonin fait par exemple justice de ce genre d'arguties. Le mariage est uniquement affaire publique, acte d'état civil passé, de façon libre et égale entre deux personnes de mêmes droits et de mêmes devoirs, devant témoins, édiles (et parfois notaires), au nom da la loi du peuple français. Deux questions valent seules la peine d'être posées et d'être élucidées, au moins par notre réflexion:
1. Pourquoi toutes les parties, officielles, juridiques, médiatiques, se sont-elles empressées, pour se justifier et parfois s'en satisfaire, de souligner que ce couple était musulman, comme si telle conviction religieuse, fût-elle fraîche et ardente, prenait le pas sur le droit de tous?
2. Pourquoi ce couple n'a-t-il pas recouru au divorce par consentement mutuel (assorti au besoin d'une annulation devant leurs autorités religieuses, c'était leur affaire), qui permettait justement aux consentements de s'exprimer de façon paisible puisque l'accord était parfait sur ce point, qui aurait eu l'avantage de ne rien coûter ou presque, et d'être à coup sûr prononcé bien plus rapidement. L'épouse eût été libre de refaire sa vie depuis fort longtemps, le mari n'eût plus eu de raison de blêmir devant sa glace et ses proches, la loi commune n'eût pas été écornée, et les Autorités suprêmes confuses n'eurent pas été renvoyées à leurs chères études. De droit public, s'entend.
En partant de ces questions, et si on peut s'imaginer que les métiers d'avocat-conseil, de procureur, de juge ou de ministre d'État préservent de la naïveté, qui est peut-être la qualité essentielle de ce couple, le fait divers devient plus cohérent: d'une façon ou d'une autre, une sphère religieuse et culturelle, en l'occurrence musulmane, entend faire prévaloir sa législation propre, ses prétentions sexistes, ses ostracismes et discriminations sexuelles, sur la loi de la république, dont elle attend d'elle qu'elle s'annule — le mot est ici à sa place — d'elle-même.

jeudi 5 juin 2008

Dominique Autié †



En mars 2007, je vous parlais de Dominique Autié et de son beau site, de belle facture et de contenus littéraires exemplaires. Un projet autour de
Maximilien Vox qu'il avait lui-même proposé devait nous lier davantage. Mais le temps ne l'a pas permis: Dominique Autié est mort ce 27 mai, à cinquante-neuf ans. Son blog est déclaré clos, mais tous les contenus demeurent accessibles. Nous nous trouvons ici confrontés à une réalité qui défie le Net: comment continue à être présente une œuvre qui a aussi pris ce chemin: "Q
uand le labeur de vos journées et les lectures de vos nuits vous tendent un seul et même miroir qui est l’écran de votre ordinateur, il y a urgence à créer votre blog: grâce au premier internaute qui vous rend visite, le cercle cesse d’être vicieux."
Continuer à fréquenter l'espace de Dominique Autié est une façon aussi de lui donner raison, et de nous donner de l'espérance.

vendredi 30 mai 2008

Aurélien Delage, naissance d'un artiste




Gustav Leonhardt a aujourd'hui quatre-vingts ans, l'anniversaire aussi de toute une génération: Nikolaus Harnoncourt et Frans Brüggen, leurs cadets Sigiswald Kuijken ou Philippe Herreweghe, d'autres encore. À l'orgue, au clavecin, au clavicorde, au pianoforte et leurs musiques, de Froberger à Mozart, dans ses interprétations et directions, ou incarnant Bach dans
Chronique d'Anna Magdalena Bach (1967, édité en DVD par les éditions Montparnasse), moment de grand cinéma de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (photogramme ci-contre, et ici leur site), de la dette jusqu'au défi de Scott Ross à la fougueuse filiation de Pierre Hantaï, ou au rare clavicorde de Aapo Hakkinen, l'homme a ensemencé le XXe siècle et au moins le début du suivant. Nous pouvons d'ailleurs voir et écouter, tirée de ce film, l'incroyable cadence du 5e concerto brandebourgeois.
Par une de ces coincidences du calendrier, un jeune claveciniste (organiste et flûtiste),
Aurélien Delage, que connaissaient déjà les amateurs attentifs, publie ce même jour son premier livre-disque, objet raffiné et instruit: L'Entretien des Dieux, sous le label 6/8, au programme cohérent et apparemment austère autour des musiciens du Roi-Soleil: Jacques Champion de Chambonnières, Jean Henry d'Anglebert et François Couperin. La rencontre n'est pas de circonstance: le jeune homme a déjà semblable élégance et la rigueur, l'absence de complaisance et d'effets de mèche, le précoce refus des compilations trop éprouvées, pour mieux servir la sensualité attentive à la matérialité du son et le lyrisme soucieux de clartés polyphoniques et nourri de correspondances avec la peinture et l'architecture. Et cette ample respiration dans la sérénité du tempo que, au fil des années, nous a justement révélée Gustav Leonhardt pour laisser s'épanouir l'émotion jusqu'à la foudre: et pour qui la fait encore taire en lui au prétexte de la légende d'un Leonhardt sec et cérébral, qu'il écoute ici l'Allemande de Christian Ritter.
Ces deux hommes d'étude, au cœur et aux sens ouverts, tendent un arc à travers la durée, au service de l'instrument et de la musique.


Image: © Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Chronique d'Anna Magdalena Bach, 1967, Gustav Leonhardt dans le rôle du Cantor.

lundi 26 mai 2008

Naples: poubelles du Monde




Dans
Le Monde du 21 mai dernier, Jean-Jacques Bozonnet écrit, sous le titre: Le désespoir et la honte d'être napolitain: «La crise des déchets symbolise l'échec de la gauche, qui gouverne la capitale de la Campanie depuis 1993. Le 21 mai, le conseil des ministres s'y est réuni, entre manifestations et feux de poubelles. "Berlusconi, santo subito". Sur les murs de Naples, des affiches promettent en grosses lettres au Cavaliere une béatification immédiate "s'il élimine les immondices et les criminels". Cette initiative d'une association de consommateurs n'est pas une blague. Désormais, une bonne partie de la ville s'accroche à cette croyance que seul Silvio Berlusconi peut sauver Naples.»
Une amie napolitaine, à qui j'ai envoyé cet article, m'écrit ceci: Mi vergogno di essere napoletana in questa situazione assurda che dura da anni, vedo napoletani in genere molto cambiati: depressi, arrabbiati, intolleranti, più portati alla violenza anche verbale, degradati insomma ma non ancora completamente privati del loro senso dell'umorismo, grossolano, ma sempre efficace. Certamente non si può negare che la speranza, ultima a morire, si aggrappa anche, persino a Berlusconi. Ma " Berlusconi santo subito" era solo uno "sfottò", almeno io così lo leggo. Anche considerando altri manifesti affissi su tutti i muri che ritraevano il nostro pitre (1) con il corpo di un gallo trionfante su un bidone di spazzatura. "Il gallo sulla monnezza" è una espressione in dialetto per indicare una persona capace veramente di poco.
Traduisons: «J'ai honte d'être napolitaine dans cette situation absurde qui dure depuis des années, je vois les Napolitains en général très changés: déprimés, en colère, intolérants, plus portés à la violence verbale aussi, dégradés en somme, mais non encore complètement privés de leur sens de l'humour, mal dégrossi mais toujours efficace. On ne peut certes pas nier que, au besoin, l'espérance, ce qui meurt en dernier, s'agrippe aussi à Berlusconi. Mais "Berlusconi santo subito" était seulement un "foutage de gueule", au moins est-ce ainsi que je le lis. Ne serait-ce qu'au regard d'autres affiches collées sur tous les murs qui représentent notre "pitre" (1) dans le corps d'un coq triomphant sur un bac à ordures. "Le coq sur les immondices" est une expression de notre dialecte pour désigner une personne vraiment capable de peu.»
Ce n'est pas pas seulement de pauvreté ou d'archaïsmes qu'il s'agit. Et la jonction entre les mafias et le pouvoir politique local et central n'est pas une exception culturelle. Loin d'être prisonniers de leur passé et de leurs superstitions méridionales, nos frères italiens sont d'ores et déjà plongés dans les tragédies de notre commun avenir. Faut-il encore qu'ils supportent que, histoire de faire un papier couleur locale, d'ignorants éditorialistes s'autorisent à les présenter comme des naïfs et des imbéciles?

1. Ce terme, repris par notre lectrice de mon premier courrier, est malencontreux. En effet, Berlusconi n'est plus un pitre: sa réélection nous paraît une nouveauté, en ce sens qu'il est devenu l'instrument de la jonction entre l'empire des médias, le courant populiste, et, cette fois, les ligues politiques d'extrême-droite dont les puissances, déjà considérables dans le Nord comme dans le Sud selon leur nature, sont manifestement renforcées. "Pitre" ne va donc plus du tout, malheureusement, à ce nouvel acteur de la vie politique italienne.

Autres images de Manhattan




Retour de quinze jours à Manhattan, l'album d'
images de l'année. Un diaporama qui tente de sortir laborieusement de la fascination des rythmes et des lignes pour côtoyer d'autres imaginaires. Et le rendez-vous, désormais classique, avec le chantier du World Trade Center. L'occasion aussi de retrouver l'ensemble des images dans
Manhattania/images.

© Maurice Darmon,
Manhattania, National Museum of the American Indian, 2008.
Et autres Images.

jeudi 22 mai 2008

Taslima Nasreen, suite

En janvier 2008, nous avions laissé Taslima Nasreen à New Delhi d'où, fin novembre 2007, les services secrets indiens l'avaient exfiltrée pour l'amener dans un lieu tenu secret. Puis, à l'occasion du Prix Simone de Beauvoir, elle avait fait parvenir un texte important: Je ne suis plus qu'une voix désincarnée, Nous apprenons par un article de Frédéric Bobin dans Le Monde du 21 mai 3008 qu'elle était en fait «littéralement assignée à résidence dans un lieu secret, une pauvre chambre où seuls "deux lézards souffreteux" lui tiennent compagnie». Face aux pressions de ses protecteurs d'éviter de blesser les sentiments religieux, elle refuse: «Si la liberté d'expression a un sens, j'ai le droit de blesser les sentiments religieux de certains». Son régime devient alors carcéral, de façon à la décourager au point de l'amener à s'exiler elle-même. Malade, elle finit par s'envoler vers la Suède: «En Occident, je me considère comme debout à un arrêt de bus, attendant le bus qui me ramènera chez moi, dans le sous-continent [indien] où ma vie a un sens», en clair le «combat en faveur des femmes opprimées [...] Je critique toutes les religions, pas spécialement l'islam. Je critique aussi l'hindouisme en raison des discriminations contre les femmes qu'il justifie. Mais il n'y a que les musulmans qui se sentent offensés par mes critiques et me menacent de leurs fatwas. Les autres ne m'attaquent pas. [...] Est-ce que cela signifie qu'il n'y a pas de place pour la critique dans l'islam? Mais comment une société peut-elle évoluer, s'arracher à la stagnation, si elle refuse toute critique?» Comme l'écrit Frédéric Bobin: «Taslima sait que le camp des intellectuels "progressistes", sa famille naturelle, ne la défend que très timidement, voire même la fustige comme irresponsable. On lui reproche d'en faire trop, de verser dans la provocation: "Ces intellectuels me trouvent trop radicale. À leurs yeux, on peut critiquer les fondamentalistes, mais pas l'islam en tant que tel. Or en critiquant le Coran, je franchis la ligne rouge. C'est pourtant ma conviction: le Coran n'est pas bon pour l'humanité et les droits des femmes.»

Saluons donc la parution en France de
De ma prison, chez Philippe Rey (2008), chronique de ce nouveau bannissement.

À notre connaissance, le seul site tenu régulièrement à jour sur Taslima Nasreen est en anglais: Taslima Nasreen/Nasrin's website.

dimanche 4 mai 2008

Mai-juin 1968 valent mieux qu'une messe




Mai 2008 n'est pas commencé que nous avons étouffé sous les commémorations: expositions de photographies et d'affiches, livres, colloques, conférences, émissions de télévision, auto-célébrations de la presse reproduisant ses propres Unes, avis présidentiel même et tout le chœur politique, qui pour qui contre. Mais que célèbre-t-on, ou, ce qui revient au même, que condamne-t-on? Un mai déjà mythologique alors, présenté comme le mai de la jeunesse, nouvelle classe sociale, étudiants sans qui rien ne serait donc arrivé, institués aujourd'hui encore héros du siècle. Des mouvements étudiants, il y en avait alors partout dans le monde, et parfois autrement puissants, ceux des universités américaines par exemple; des émeutes autrement violentes il y en eut tant au Japon, rouges et noirs automnes rampants italiens, printemps allemands sanglants qui ne furent pas l'étincelle, qui ne remorquèrent pas la classe ouvrière, comme le crurent et le croient les pieux analystes, commémorateurs et contempteurs. Exhumés les Geismar, les Sauvageot et même leurs enfants, le moindre mal étant de retrouver le sérieux goguenard de Cohn-Bendit. Voilà que, sous les auspices de France-Culture, l'École Normale supérieure s'apprête à colloquer, elle qui n'abritait alors que des théoriciens en mal de maoïsme parfaitement étrangers à tout ce qui se passait à la surface des universités, et l'Odéon à idéaliser ces foires d'empoigne qui conspuèrent Jean Vilar. Cherchons le syndicaliste, porte-parole institué ou occasionnel, l'ouvrier d'usine, la demoiselle de grands magasins, le paysan des coopératives, le cheminot, le gazier dont on solliciterait la mémoire de mai-juin 1968: personne de ces quinze millions, de Paris et de toutes les provinces de France, qui nourrirent le plus grand conflit social de l'histoire du monde, la plus grande grève ouvrière de tous les temps: quinze fois les occupations du Front populaire. Cherchons dans ce fracassant silence l'aide pour penser les conséquences politiques, sociales et historiques, capitales pour le mouvement ouvrier et populaire (
sauf la voix et les travaux de Michelle Zancarini-Fournel, en particulier: Le Moment 68. Une histoire contestée, éditions du Seuil, 2008, courte présentation ici). Plus simplement, même, dans cette messe du souvenir-écran, qui rappellera les vérités premières sur la manœuvre de Charléty (lieu du dernier meeting parisien de Ségolène Royal)? Qui montrera l'agitation du PSU Michel Rocard agrippé à la colonne de la Bastille, criant, à l'instar de Marceau Pivert: "Tout est possible"? Qui fera oublier encore longtemps que, en juin, De Gaulle n'était certainement pas allé à Baden-Baden s'assurer du soutien de l'armée pour assiéger les étudiants, qui ne durent leur salut (et le nôtre) qu'à la lucidité politique du préfet Grimaud, alors seul à Paris? Que la mort fut ouvrière, et que la plus grande manifestation étudiante fut celle du 30 mai sur le Champs-Élysées, en soutien au pouvoir? Non, mai-juin 1968 n'est pas Sartre sur son tonneau à la porte de Billancourt.

Puis, en août, Prague tomba, assassinant la Tchécoslovaquie et ce qui restait d'émotions et de frissons de l'immense confrontation, après le retour définitif de la droite au pouvoir et, peut-être, dans nos corps et nos esprits.


© Photographie: Auteur et lieux non identifiés. Tous droits réservés.

jeudi 1 mai 2008

Le mur tombera



«Si tu ne te confrontes pas à lui, tu l'affronteras», pourrait dire cette photographie prise le 13 octobre 2000 devant la mosquée Al-Aqsa par le photographe israélien Amit Shabi, pour l'agence Reuters (et exposition Figmag, grilles du jardin du Luxembourg, 2008).
Ou alors:
«Lorsque Dieu a créé le premier homme, Il l'a fait double face et l'a scié pour en faire deux corps. On objectera: "Il est pourtant écrit: Il prit une de ses côtes!". Il faut lire "un de ses côtés" ainsi qu'il est écrit "et le côté du Tabernacle"».
Ou encore:
«Il n'est pas bon que l'homme soit seul, Je vais lui faire une aide en face. S'il le mérite c'est une aide, sinon c'est une aide contre lui».
Tous mélanges issus de la
Genèse ou de commentaires rabbiniques ou talmudiques sur elle.