Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


jeudi 10 décembre 2009

Lettre 11: automne 2009



Liber@ Te: 1. Michel Serres: Faute!, sur Libération du 19 novembre 2009, une précision pour servir à toute réflexion sur l'identité nationale. — 2. L'Iran bougera, ou du sophisme nucléaire. 3. L'Iran bougera (suite): Lire Weber à Téhéran, un texte de Charles Kurzman, du 1er novembre 2009. —3. Florence Cassez en prison depuis quatre ans.

Israël-Palestine: 1. Un temps pour l'Ecclésiaste. — 2. Ken Loach: la Croisette pour Terre promise, suivi de Israël, cible de Ken Loach, un texte d'Ariel Schweitzer, Le Monde, 16 septembre 2009. — 3. Israël/Palestine, l'entrée de l'hiver, chronique d'un voyage complexe vers des gens de paix, accompagné d'un diaporama collectif.

Manhattania: 1. I have a dream: le geste et la parole, ou Obama et le conflit du Moyen-Orient. 2. Des images sur New York en octobre.

Les Trains de Lumière:
Travail en cours sur John Cassavetes: 1. Nos invités (suite): Wikipédia propose un article informatif très fouillé sur notre cinéaste.

Raphaël Nadjari: 1. Avanim (2005), son quatrième film. — 2. Une histoire du cinéma israélien (2009), notre synthèse sur Wikipédia. 3. Apartment #5C, son troisième film complète notre dossier. Sur l'excellent site Akadem (cf. infra), un entretien avec Raphaël Nadjari (38').

• Autres notes sur le cinéma: 1. Pour le compte du cinéma: à propos de Singularités d'une jeune fille blonde, de Manoel de Oliveira. — 2. Jacques Rivette: la grâce pour toute espérance, à propos de 36 vues du Pic Saint-Loup. — 3. Pour retrouver le grand cinéaste disparu, relire Paul Carpita, l'artiste absolu. — 4. Le dernier film de Frederick Wiseman: La Danse, ballet de l'Opéra de Paris. Notre documentation sur le cinéaste a été réorganisée en dossier.

Un site important: Akadem / Le campus numérique juif.



La quasi-totalité de bientôt trois ans d'archives en douze dossiers:
• Notre raison d'être:
Liber@ Te.
• Nos sources:
Italiana, Judaïca, Manhattania / USA, Pour Maximilien Vox.
• Notre cinéma: un site général Les Trains de Lumière, et plusieurs dossiers d'auteurs: Paul Carpita, John Cassavetes, Jean-Luc Godard, Raphaël Nadjari, Frederick Wiseman.
• Nos recettes culinaires:
Les Goûts Réunis.
Provisoirement, certains liens mènent sur les anciennes présentations. Cela finira par s'arranger.


En librairie



La question juive de Jean-Luc Godard
Pour John Cassavetes
Si vous préférez les commander aux Éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

© Photographie: Maurice Darmon. Enfants d'Hébron, novembre 2009, image tirée de notre diaporama collectif: Gens de là-bas.

mercredi 2 décembre 2009

L'Iran bougera (suite): Max Weber en Iran




Charles Kurzman: Lire Weber à Téhéran. — Un suspect inattendu a été montré du doigt à l'occasion du récent procès-spectacle des dissidents iraniens: Max Weber, dont les idées sur l'autorité rationnelle (1) ont été accusées de fomenter une "révolution de velours" contre la République Islamique: «Les théories des sciences humaines contiennent des armes idéologiques qui peuvent se transformer en stratégies et tactiques s'unissant contre l'idéologie officielle du pays» a expliqué Saeed Hajjarian [site en anglais] stratège de premier plan dans le mouvement réformiste iranien, dans ses aveux forcés.

Politologue de formation, Hajjarian a "admis" que la notion wéberienne de "gouvernement patrimonial" ne pouvait s'appliquer à l'Iran. La théorie, a déclaré Hajjarian, n'est pertinente que dans les pays où «les peuples sont traités en sujets et privés de tous droits de citoyenneté [ce qui est] complètement incompatible et sans aucun rapport avec la situation actuelle en Iran».

Cette dénonciation de Weber extorquée à Hajjarian sous la contrainte (2) est ridicule, mais non étonnante. Depuis les élections présidentielles controversées du 12 juin, la ligne dure du gouvernement de Téhéran a lancé une vaste campagne contre les chercheurs en sciences humaines. Cette répression n'est cependant pas totalement nouvelle. Au cours de la dernière décennie, il n'y a eu d'année sans qu'un ou deux spécialistes éminents en ces domaines n'aient été arrêtés sous inculpation de complot contre l'État. Généralement détenus plusieurs mois, ces savants étaient relâchés après avoir enregistré des confessions sur vidéo. Mais cette année, après la surprenante popularité de la campagne présidentielle menée par Mir Hussein Moussavi, et les manifestations de masse contre les résultats officiels, leur nombre s'est accru dans les prisons iraniennes. Une douzaine au moins de sociologues, de politologues, d'économistes ont été poursuivis, et les noms de beaucoup d'autres ont été cités devant les tribunaux comme conspirateurs à condamner.

L'hostilité du régime à l'encontre des savants en sciences sociales remonte aux origines de la République Islamique. Peu après son arrivée au pouvoir, le gouvernement révolutionnaire iranien a fermé les universités et purgé la faculté des éléments jugés insuffisamment islamiques. «Nos étudiants sont "Westoxicated"», avait mis en garde en 1980 feu l'imam Ruhollah Khomeiny. Trop de professeurs avaient été victimes de «lavages de cerveaux» par leurs étudiants «au service de l'Occident», avait-il allégué. Un comité culturel révolutionnaire avait été formé pour élaborer un programme islamisé, qu'on tenta de mettre en place quand les universités furent réouvertes, quatre ans plus tard.

Mais les universités iraniennes continuèrent d'enseigner des matières occidentales et la part des traductions d'ouvrages venus de l'Ouest fut bientôt plus importante qu'avant la Révolution. À la fin des années 80, un nombre significatif d'enseignants formés en Occident rentrèrent en Iran. Ils furent considérés avec suspicion par les autorités, qui leur interdirent toute activité politique déclarée, mais qui leur permirent généralement de poursuivre leurs cursus. Dans le même temps, les inscriptions dans les universités iraniennes montèrent en flèche, passant de 5 % de la tranche d'âge concernée avant la révolution à 10% en 1990. Ils sont à présent de plus de 30%, avec une croissance particulièrement forte dans les sciences sociales. En 1976, ils étaient 27 00 étudiants dans ces disciplines; ils sont aujourd'hui plus d'un demi-million.

«Aujourd'hui, dans chaque ville», dit Hajjarian dans son témoignage forcé, «les universités d'État, les universités libres, l'enseignement à distance et les universités privées sont impliquées à un niveau supérieur dans la formation d'étudiants en ces domaines, sans se soucier d'incorrection dans les contenus». Dans un discours aux dirigeants d'universités, en août dernier, l'ayatollah Ali Khamenei, dirigeant de la République islamique, a qualifié la popularité des sciences sociales de poussée "inquiétante". «Beaucoup de sciences humaines sont fondées sur des philosophies du matérialisme et sur la défiance à l'égard des enseignements divins islamiques», a déclaré Khamenei. (En Iran le terme "sciences humaines" désigne à la fois les humanités et les sciences sociales.) «L'enseignement de ces sciences de l'homme dans les universités engendrera des réserves et des doutes sur les principes religieuses et les croyances.»

Khamenei considère les professeurs comme des «commandants» sur le front de la «guerre molle», — terme que les tenants de la ligne dure en Iran utilisent pour désigner les efforts de l'Ouest pour dévoyer et réorganiser la jeunesse iranienne. Les professeurs, a-il suggéré, ont cette responsabilité d'apprendre à leurs étudiants à éviter les influences occidentales, et de limiter leurs «discussions spécialisées» dans les sciences sociales à des «personnes qualifiées dans des environnements sûrs». Faute de quoi, dit Khamenei, ils risquent de "nuire à l'environnement social".

Une telle rhétorique a alimenté les appels à des purges dans les universités, avec un contrôle particulier dans les sciences sociales. «Les sciences humaines ne devraient pas être enseignées de façon occidentale dans nos universités», a déclaré en septembre, l'ayatollah Mohammad Emam Kashani, vétéran de l'iranienne Assemblée des experts, dans un débat national diffusé à la télévision.

Max Weber n'est pas le seul à être accusé d'être à l'origine de troubles en Iran. D'autres théoriciens sociaux, comme Jürgen Habemas, John Keane, Talcott Parsons, Richard Rorty, et des féministes ou post-structuralistes non désignés nommément, ont été accusés de «menacer la sécurité nationale et d'ébranler les piliers du développement économique».

Ce qui lie ce groupe de savants, à ce qu'il semble, est leur conviction qu'une société civile indépendante, sous la conduite de l'État, est nécessaire pour le développement de la démocratie et des droits de l'homme. Cette conception est particulièrement présente chez Habermas, dans son concept de sphère publique: des espaces libres à l'échange des idées entre institutions autonomes et entre individus indépendants. Là où la sphère publique est faible, la société est exposée à la domination de l'État, — une inquiétude que Habermas a empruntée à Weber.

En 2002, Habermas se rendit à Téhéran à l'invitation de quelques admirateurs appartenant aux courants de réforme. (Dans son réquisitoire, le procureur du procès-spectacle a de fait présenté cette brève visite comme la preuve d'un complot visant à laïciser l'Iran). Tout en approuvant de façon générale les idées de Habermas, beaucoup de chercheurs iraniens ont critiqué ce fait qu'il fondait le développement de la sphère publique sur la seule expérience historique occidentale. Habermas a bénéficié d'une écoute attentive durant ses voyages de la part des jeunes intellectuels iraniens qui ont présenté une interprétation islamique de la notion de sphère publique. Une société doit-elle se débarrasser de la "religiosité", comme le suggère Habermas, pour pouvoir développer un discours public "rationnel"? Les notions de tolérance religieuse spécifiques au christianisme sont-elles occidentales? Les institutions islamiques traditionnelles, comme les cercles d'études ou les fondations charitables, peuvent-elles contribuer à l'édification d'une sphère publique forte?

Malgré ces désaccords, les théories de Habermas sont très répandues chez les Iraniens instruits, qui sont beaucoup à s'insurger contre l'intrusion de l'État dans leurs vies privées. Les conférences de Habermas ont drainé des publics débordants — sans doute les plus importantes audiences qu'il ait rencontrées — et ses idées sont au cœur du débat politique iranien. L'ancien Président Mahammad Khatami et ses alliés ont promu la société civile comme l'une des pièces maîtresses du mouvement de réforme. Son administration, arrivée au pouvoir en 1997, a accordé le droit de publication à tout éditeur désireux de fonder un journal, dans l'espoir de créer une presse libre — stratégie qui a fonctionné jusqu'à ce que le pouvoir judiciaire animé par les durs parvienne à l'arrêter, par l'arrestation, l'expulsion ou l'exil de la plupart des éditeurs nationaux indépendants et des journalistes. L'administration Khatami a permis la prolifération des cyber-cafés et l'accès privé à l'internet; aujourd'hui les Iraniens sont parmi les bloggers les plus productifs du monde.

Depuis la fin du second mandat de Khatami en 2005, le gouvernement iranien a tenté de revenir sur ses réformes. Mais il n'y a pas complètement réussi. Une enquête de 2007 montre que 43 % des personnes interrogées étaient actives dans au moins une organisation civile, une proportion beaucoup plus élevée que dans les autres pays de la région. Au-delà des organisations officielles, des groupes informels animent toutes sortes d'activités, y compris des pèlerinages sur les lieux saints en Irak. Ces expressions privées de religiosité ont commencé à remplacer les événements officiels comme les prières du vendredi organisées par l'État, dont la fréquentation a diminué d'un tiers depuis la révolution de 1979.

L'expansion de la vie citoyenne donne des frissons au gouvernement iranien, et, après les élections, le déferlement de la protestation a accru encore son angoisse. Les autorités ont édifié une paranoïaque théorie du complot qui lie les chercheurs iraniens en sciences sociales à une internationale d'activistes civils, accusés de vouloir fomenter une "révolution de velours" en Iran, analogue aux mouvement de masses récents en Ukraine, en Géorgie, au Liban, et ailleurs. Dans ses journaux et sur le Web, la ligne dure liste tous les contacts, connus ou imaginaires entre savants iraniens et leurs collèges américains ou européens, si anodins soient-ils, que ce soient les bourses de recherches ou les visites entre collègues dans les universités et les fondations privées occidentales. Les actes d'accusation dans les procès-spectacles, et les déclarations extorquées sous la contrainte des accusés, apportent chaque jour leur lot de tels infantilismes. Des collègues en Iran me disent s'attendre cette année à une légère hausse des demandes pour la poursuite d'études supérieures en Occident, devant la montée des menaces pensant sur les chercheurs.

Les savants iraniens en sciences sociales sont actuellement harcelés et emprisonnés à la fois pour leur participation à la sphère publique et pour les études qu'ils mènent sur elle. Le but du gouvernement iranien semble être, non seulement de saper les institutions, mais l'idée même de société civile. — Charles Kurzman : Reading Weber in Tehran. Traduction: Maurice Darmon.

1. La "domination rationnelle" repose «sur la croyance en la légalité des règlements arrêtés et du droit de donner des directives qu'ont ceux qui sont appelés à exercer la domination par ces moyens (domination légale)».
Sur le "gouvernement "patrimonial": «Là où des fonctionnaires non libres (esclaves, ministériaux) exercent leurs fonctions dans une structure hiérarchisée avec des compétences objectives, c'est-à-dire dans une sorte de bureaucratie formelle, nous parlerons de "bureaucratie patrimoniale"». Cf. ces développements dans une édition électronique d'un texte de Max Weber (1921), “La domination légale à direction administrative bureaucratique(NdT).

2. Parler de contrainte est ici un euphémisme:
Le 16 juin 2009, quatre jours après les élections, Saeed Hajjarian a été arrêté. On l'a dit mort le 7 juillet à la prison d'Evin après avoir été torturé. Puis on sut le 8 qu'il était dans un état critique à l'hôpital militaire de Téhéran. Plus récemment, il serait de nouveau détenu à la prison d'Evin, dans un état de "détérioration sévère". Le 25 août 2009, il a été accusé de liens avec l'Intelligence Service de Grande-Bretagne. Rappelons enfin que, en mars 2000, Hajjarian fut victime d'une tentative d'assassinat où il reçut une balle dans le cou, qui le laissa longtemps dans le coma. Il a aujourd'hui de graves difficultés d'élocution et demeure définitivement paralysé. Ses agresseurs, arrêtés et condamnés à quinze ans de prison, ont été très vite remis en liberté (NdT).


© Cet article a été publié le 1er novembre 2009 dans The Chronicle of Higher Education. Il a été ici traduit en français et annoté par nos soins. Charles Kurzman est professeur de sociologie à l'université de Chapel Hill, Caroline du Nord, et l'auteur, entre autres ouvrages et essais, de The Unthinkable Revolution in Iran, Harvard University Press, 2004.

© Photogramme: Samira Makhmalbaf, Le Tableau noir, 1999. Tous droits réservés.

samedi 21 novembre 2009

Michel Serres: Faute!




Tout le monde connaît Michel Serres et sa constante et enviable aptitude à ramener un débat à l'essentiel en quelques mots, choisis pour être à la fois précis et compris de tous. Voici une occasion de l'inviter dans notre section Parole d'homme, histoire de poser les bases de ce qui ne va pas manquer de s'enfler et se boursoufler en postures, confusions, généralisations internationales, numéros de music-hall, et pour finir insolences, mensonges, crimes au moins de la pensée.

Faute! — Serres est marqué sur ma carte d'identité. Voilà un nom de montagne, comme Sierra en espagnol ou Serra en portugais; mille personnes s'appellent ainsi, au moins dans trois pays. Quant à Michel, une population plus nombreuse porte ce prénom. Je connais pas mal de Michel Serres: j'appartiens à ce groupe, comme à celui des gens qui sont nés en Lot-et-Garonne. Bref, sur ma carte d'identité, rien ne dit mon identité, mais plusieurs appartenances. Deux autres y figurent: les gens qui mesurent 1, 80 m, et ceux de la nation française.

Confondre l'identité et l'appartenance est une faute de logique, réglée par les mathématiciens. Ou vous dites a est a, je suis je, et voilà l'identité; ou vous dites a appartient à telle collection, et voilà l'appartenance. Cette erreur expose à dire n'importe quoi. Mais elle se double d'un crime politique: le racisme. Dire, en effet de tel ou tel qu'il est noir ou juif ou femme, est une phrase raciste parce qu'elle confond l'appartenance et l'identité. Je ne suis pas français ou gascon, mais j'appartiens aux groupes de ceux qui portent dans leur poche une carte rédigée dans la même langue que la mienne et de ceux qui, parfois, rêvent en occitan.

Réduire quelqu'un à une seule de ses appartenances peut le condamner à la persécution. Or cette erreur, or cette injure, nous les commettons quand nous disons: identité religieuse, culturelle, nationale... Non, il s'agit d'appartenances. Qui suis-je, alors? Je suis je, voilà tout; je suis aussi la somme de mes appartenances que je ne connaîtrai qu'à ma mort, car tout progrès consiste à entrer dans un nouveau groupe: ceux qui parlent turc, si j'apprends cette langue, ceux qui savent réparer une mobylette ou cuire les œufs durs, etc. Identité nationale: erreur et délit. — Michel Serres, professeur à la Stanford University, membre de l'Académie française. Article paru dans Libération, 19 novembre 2009.

© Photographie: Maurice Darmon. Institutrices au kibboutz de Neve Shalom (Israël), novembre 2009, image tirée de notre diaporama collectif: Gens de là-bas. Voir aussi nos Images.

vendredi 13 novembre 2009

Israël/Palestine, l'entrée de l'hiver



Huit jours en novembre, le soir dans les hôtels israéliens, le jour à sillonner Israël et les territoires de Cisjordanie. Nous étions cinquante-deux, membres au moins pour la circonstance de La Paix maintenant, version française de Shalom Arshav, ce mouvement créé par des soldats israéliens qui s'étaient mis à refuser la guerre (ici un bref rappel historique), dans un bus blindé conduit par Ibrahim, un Arabe israélien qui connaît ses deux terres comme sa poche et dont l'intelligence des langues et des mœurs nous sortit plus d'une fois d'embarras.

Dans tout cela, nul héroïsme: partout nous avons trouvé la meilleure volonté, le meilleur accueil, la plus grande patience et la clarté maximale.


— À Sdérot où cinq mille Qassam tombèrent en huit ans, où la plupart des enfants sont en traitements psychologiques à force d'avoir douze secondes pour se réfugier dans les tunnels-chenille et les abris-castelets en béton armé si la roquette les surprend dans l'aire de jeux; où le vent porte aujourd'hui les appels fanatiques des muezzins de Gaza livré au Hamas; et malgré tout, hommes et femmes de paix de Sdérot et de Gaza, ils sont une poignée à travailler au dialogue: une autre voix, autour d'un kibboutz urbain, et par exemple celle de Nomika Zion.

— À Givat Haviva, où Lydia Aysenberg nous raconta, préférant (au risque de notre irritation) le mime et le jeu théâtral aux traductions, comment, dans son pays de Galles, elle avait cent fois changé de nom et d'école; jusqu'à ce jour où elle s'établit ici (site en anglais), dans un kibboutz encore, aidant toutes femmes à affronter les violences conjugales, l'isolement, la pauvreté, l'ignorance, ou montant un grand centre de photographie, avant que Lydia nous confronte à notre premier checkpoint, un mot qu'elle prononce mieux que nous, mais qui n'a plus besoin de traduction en aucune langue.

À Neve Shalom / Wahat al-salam (oasis de paix), un village judéo-arabe où, dans une crèche, un jardin d'enfants et une école, des puéricultrices et des institutrices que seul un voile distingue accueillent et instruisent ensemble de jeunes enfants des deux mondes dans les deux langues, et qui, ce jour-là, donnèrent leur âme à un spectacle pour commémorer l'assassinat de Yitzhak Rabin, dont, dans sa prison, le fanatique est encore fier, ce terrible 4 novembre 1995 qui bascula les deux peuples dans la guerre perpétuelle.

— À Nazareth, où le père Émile Shoufani nous relata son enfance palestinienne, marquée par la perte de sa famille durant la guerre de 1948, et sa vie d'arabe israélien et prêtre chrétien, revendiquant tout à la fois sa nationalité israélienne et, dans le même mouvement, toutes ses historiques appartenances, et son travail auprès de ses concitoyens de tous âges, juifs et arabes, pour les emmener à Auschwitz, non pas simplement une heure ou deux voir les montagnes de cheveux et de chaussures, mais, quatre jours durant, éprouver et partager la douleur de ceux qui comme eux viennent là: qui peut reprocher à un prêtre de nous parler le langage de la communion?

Certains parmi nous, qui ne sommes pourtant pas tous les jours environnés et fracturés par la guerre et les tensions intimes, ne le trouvèrent ni assez concret ni assez politique; d'autres s'offusquèrent de ce qu'il nous reprocha de vouloir nous racheter par l'échange des douleurs: nous ne sûmes pas toujours distinguer notre dialectique subtilement froissée de sa parole qui sourdait et jaillissait de la faille quotidienne.

— Et même ces trois batailleurs de la colonie de Gush Etzion qui défendent une présence dans un territoire où eurent lieu en 1948 des massacres de la vingt-cinquième heure qu'arrêtèrent à grand-peine les soldats du roi Abdallah de Jordanie, et où, notable exception, tout le monde semble acquis à l'idée que, la paix conclue, ces hommes et ces femmes y demeurent, au prix d'un échange de territoires. Rien à voir avec nos petits réactionnaires ordinaires aux simples haines racistes et aux lâchetés politiques, voilà que nous fûmes mis face à des gens déterminés et convaincus de leur bon droit, des débatteurs pugnaces au contraire, avec une intelligence différente des enjeux, et qui répondirent aux demandes de comptes d'un groupe qui pour la première et seule fois entoura debout ses interlocuteurs et les serra de fort près, sans qu'ils ne perdirent jamais leur courtoisie, leur science du lieu et leur sang-froid.

— Partout dans les territoires sous deux autorités, palestinienne et israélienne, contradictoires et superposées au gré des trois zones que personne ne sait vraiment identifier: lassablement les checkpoints qui nous furent si faciles à franchir que nous en serions devenus presque insolents ou rebelles, sans la colère triste et résignée de ceux et celles qui doivent s'y soumettre deux fois par jour, et sans ce que, impromptu, Ibrahim nous donna à entendre des parents de Palestiniens hospitalisés en Israël.

— Bethléem, en proie à l'exode, où personne n'entendit ce jeune guide qui avait en effet pour métier de nous emmener dépenser nos shekalim, euro ou dollars peu importe, dans une triste boutique de souvenirs (seule ressource de Bethléem, en chute libre), mais comme il n'était ni un élu ni un intellectuel, ni prévu, dans notre programme de rencontres choisies, pour le moindre échange politique, peu parmi nous prirent garde à ceci qu'il fut le seul de toutes nos rencontres à dénoncer, en Palestine même, la corruption palestinienne et le premier à nous parler du spectre de l'État binational, dont nous mesurions alors mal la tentation montante chez les Palestiniens, mais nous allions bientôt la rencontrer partout: malgré notre aveuglement de classe, ce guide n'était pas un bonimenteur pour pèlerins, mais il prenait chez lui, avec nous et sans doute tous les jours avec d'autres voyageurs, des risques à la hauteur de ses deuils et de ses douleurs. Nous n'avons pas su l'entendre, nous qui étions là pour avoir des yeux et des oreilles et pas seulement des idées.

— À Ramallah, ville aujourd'hui active et relativement prospère, où nous reçurent des responsables palestiniens qui nous expliquèrent dans la seule langue que, dans leur position, ils pouvaient tenir (et que certains d'entre nous qualifièrent un peu vite de "langue de bois") que leurs administrés et électeurs étaient en train de perdre confiance et patience, ce qui les amènerait à échéance prévisible à réviser profondément leur stratégie: à savoir qu'ils abandonneraient bientôt la solution à deux peuples et deux États, organisée pourtant par le menu depuis au moins six ans, y compris le partage de Jérusalem, réglé maison par maison sur le papier.

En sa langue, le père Shoufani nous l'avait bien dit: «Le cœur n'y est pas», et pas seulement le cœur mais toute une finasserie avec l'Histoire: implantations sauvages de colonies et de maisons, sous prétexte de titres de propriété du temps des Ottomans récupérés à Istanbul, ci-devant Constantinople, pour prétendre s'exercer sur des terres palestiniennes ou jordaniennes comme on voudra, devant des tribunaux de droit israélien, qui peut s'y retrouver, qui peut croire ou faire croire à une quelconque légitimité? Juste des complications chaque jour plus difficiles à surmonter, juste le gouffre d'Hébron où, au nom de deux tombeaux dits des Patriarches, six cents religieux fanatiques stérilisent des quartiers entiers pour en faire un glacis de magasins abandonnés, de tôles tordues, de portes violées et marquées d'étoiles de David, stigmates mais conquérantes cette fois, et avec les maisons démolissent la vie quotidienne de cent soixante-cinq mille Palestiniens dans leur propre ville, et les enfants mendient ou trouvent le courage du sourire; jusqu'à cette extrémité où pourraient bien finir ces politiques suicidaires et qui a désormais un agenda, un slogan, presque un programme: dissoudre l'Autorité palestinienne, provisoire après tout, inviter Israël a réoccuper militairement et politiquement l'ensemble des territoires, en vue d'organiser des élections au moins législatives sur la base d'un homme = une voix. Qui ne voit pas les conséquences de cette honnête et démocratique chronologie? La démographie aura tôt fait de trancher en lieu et place des peuples, si encore le temps est laissé aux élections de se tenir, au lieu de courir à une sorte de balkanisation à rebours, une Yougoslavie en miroir.

Durant chaque heure de chacun de ces huit jours, toute l'espérance, la mince la folle espérance nous est venue de ces rares combattants de la paix et du dialogue, qui préféraient remplir leurs tâches plutôt qu'en mesurer l'ampleur, parce que leurs consciences et leur volontés d'évidences en sont là.


PS. Ce voyage est relaté en détail, jour après jour, intervenant après intervenant, sur le site de La Paix Maintenant. Quelques images évoquent sur Dailymotion le père Shoufani.
Nos photographies ci-dessus sont tirées de notre diaporama, un travail collectif. Vous agrandirez les images de cet article en cliquant dessus.

© Photographies:
Ibrahim, Renaud Lambert. Les autres: Maurice Darmon.

jeudi 22 octobre 2009

New York en octobre




Quelques nouvelles vues de New York cette fois, et plus seulement de Manhattan. L'occasion aussi de découvrir la nouvelle présentation de Manhattania, que nous espérons plus agréable.

Tout d'abord une rêverie naturaliste avec First animals; puis refaire certaines images deux ans plus tard, aux mêmes endroits, avec les mêmes cadrages et voilà que les images ne se ressemblent guère, dans Revoir Midtown; continuer les portraits volés dans le métro ou ailleurs pour se laisser emporter par le charme de ces gens croisés; deux échappées, l'une à Brooklyn avec ses friches industrielles, ses tags et ses sortes de shtetl à l'américaine de Willliamsburgh ou de Borough Park, l'autre à Harlem 6+1, autour de six femmes et un homme le temps d'une messe gospel à Mother African Methodist Episcopal Zion Church, 137th street@Lennox Av. aux alentours immédiats de The Abyssinian Baptist Church recommandée par tous les guides, pour les amateurs de queues de touristes de plusieurs heures, à seule fin de se retrouver à la messe entre Européens ou Asiatiques, et sans doute toutes les églises de l'immédiat voisinage sont-elles touchées par cette fièvre touristique, mais enfin au moins dans la nôtre n'aurons-nous pas passé notre dimanche à tenter d'y entrer. Reste que, pour un prochain voyage, nous tenterons d'approcher différemment la religiosité de Harlem, manifestement si vivante ailleurs que dans les circuits reconnus. Et toujours cette récolte provisoire du Chantier du World Trade Center, que nous pouvons dénommer aujourd'hui Ground One, en attendant qu'une collection cohérente permette un montage pertinent.

© Maurice Darmon, Manhattania: Halloween, 2009. Voir aussi nos Images.

dimanche 4 octobre 2009

L'Iran bougera


Une fiction doit voler en éclats, un sophisme se déjouer: il n'est pas naturellement nécessaire de posséder la bombe nucléaire pour exercer une souveraineté nationale et asseoir sa force politique et économique. Deux exemples suffiront: l'Allemagne et le Japon, à qui personne ne contestera l'autorité régionale et internationale, se classent aux premiers rangs de l'économie mondiale, sans bombe. Cette situation est même pensée sous le concept de "seuil nucléaire": un état technologique, scientifique et industriel suffisant pour développer l'énergie à des fins civiles, en s'interdisant politiquement tout développement à des fins militaires. S'appuyant sur un consensus national et le renforçant probablement, cette situation politique et éthique parvient, en démocratie, à perdurer et à convaincre, pour le plus grand bien de tous.
Neuf États possèdent aujourd'hui l'arme nucléaire. Les USA et la Russie, héritière de l'URSS, longtemps amenées à jouer les gendarmes du monde; d'autres, chargées d'un semblable équilibre, plus régional, mais tout aussi périlleux, comme l'Inde — voire le Pakistan, en réalité premier État de la prolifération, le second étant la Corée du Nord, en attendant l'Iran justement; la Chine, la France et le Royaume-Uni, les trois autres membres du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, en charge de l'administration internationale; Israël enfin, État géographiquement minuscule, fondant sa puissance nucléaire de fait sur l'hostilité de son environnement immédiat.

L'Iran actuel n'est pourtant menacé par personne. Son ennemi traditionnel, l'Irak, est quasiment devenu son allié, ou est pour le moins durablement neutralisé; les éventuels périls pouvant venir de l'Afghanistan ne supposeraient évidemment pas la dissuasion atomique.
En revanche, sa rhétorique nucléaire préconise ouvertement la destruction d'Israël, jusque dans les grandes tribunes internationales, relativement coites. N'oublions cependant pas que cette volonté militaire date des années 1950, l'époque du Shah, grand ami d'Israël et qu'elle a été activée concrètement en 1985, lors du conflit qui opposa l'Iran à l'Irak. Une époque où, pour être déjà ancien, le conflit au Moyen-Orient se présentait ailleurs et tout autrement.

Il s'agit donc, sous prétexte de prendre la tête de la guerre totale antisioniste et anti-impérialiste, d'établir une hégémonie politique, régionale et internationale. Les pays arabes voisins ne peuvent être dupes de cette grossière manœuvre, ils savent que cette menace est d'abord dirigée contre eux et en pèsent les inéluctables conséquences: l'armement nucléaire iranien entraînerait à court terme une volonté semblable en Arabie Saoudite, en Égypte, en Syrie, en Turquie.
Mais comme, en matière de guerre et de paix, les apparences ne valent que si elles peuvent devenir réalité, personne ne peut demander à Israël de sous-estimer ces menaces explicites et répétées, émanant de ce sectaire religieux minoritaire dans son propre pays, qui croit dur comme fer au retour imminent du douzième imam Mahdi, occulté depuis 874, mais qui doit sortir très bientôt de sa cachette où il vit toujours, pour installer enfin la justice et la paix mondiale (1). Au-delà de son cynisme et de sa corruption, cette certitude mystique arme profondément l'actuel chef de l'État iranien.

Reste que, sur ce point comme sur d'autres, ce président et sa secte sont minoritaires dans leur propre pays. Tous les observateurs s'accordent pour dire que, au moins dans sa part active, le peuple iranien n'est pas antisémite, et que, nationaliste persan, il est même sans doute anti-arabe avant d'être antisioniste; que s'il est acquis à l'idée d'un nucléaire civil, comme beaucoup d'autres peuples, il est souvent réticent à son développement militaire; que, pour religieux qu'il est, il ne se reconnait simplement pas dans le fanatisme et la violente malhonnêteté de son illuminé président; qu'il se demande pourquoi, par tant de contre-vérités et de négationnismes, cet homme met ainsi l'Iran au ban de l'opinion occidentale, alors qu'il préférerait y trouver coopération et commerce; pourquoi ce chef des mafieux pasdarans s'obstine à s'attirer tant de sanctions douloureuses alors qu'est si criante l'urgence pour la simple vie quotidienne.

Ce n'est certes pas une révolution progressiste et altermondialiste qui s'est enclenchée en Iran, mais une de ces situations irréversibles où ceux qui sont en haut ne pourront bientôt plus y rester et où ceux qui sont en bas ne supporteront plus d'y être. Pas seulement des femmes, des jeunes, des étudiants, dans de romantiques et libertaires mouvements, mais des gens des villes et des campagnes qui, pris par le courage et l'espérance, savent qu'on peut mieux vivre dès maintenant, en répondant différemment aux propositions internationales, y compris celles, capitales et nouvelles, du président américain. Pourquoi ne s'est-on pas suffisamment étonné que les millions de manifestants, réunis au lendemain de la fraude massive présidentielle, ont crié "Mort à la Chine", "Mort à la Russie", ces amis de premier rang pressés de soutenir un parti à qui moins de quatre heures ont suffi pour compter manuellement quarante millions de votants, alors que nul, au cours de ces journées qui auront des lendemains, n'a jamais entendu crier "Mort à l'Amérique", dans un pays dont il serait pourtant naïf de croire qu'il n'a pas sa dose ordinaire d'anti-américanisme? L'Iran a définitivement bougé, plus rien ne l'empêchera de bouger bientôt encore.

1. Ainsi, le président iranien conclut son discours aux Nations-Unies du 17 septembre 2005 par une prière pour la venue du mahdi: «Ô Seigneur tout-puissant, je te prie de hâter la venue du dernier dépositaire de tes secrets, le Promis, cet être humain parfait et pur qui remplira ce monde de justice et de paix.»

©
Théodore Chasseriau: Esther se parant pour être présentée au roi de Perse, Assuérus, dit La toilette d'Esther (1841).

samedi 3 octobre 2009

I have a dream: le geste et la parole




Nous sommes tous conscients que les différents discours programmes de Barack Obama depuis son historique élection — discours de Prague, de Moscou, d'Accra, et en particulier ici celui du Caire — ont changé la donne et même déjà eu quelques concrètes conséquences sur l'état du monde. Une incertitude demeure, est-elle simplement en réserve? Nul ne sait vraiment s'il lui en coûterait, et combien, de dire vraiment, nettement, non au président des États-Unis aujourd'hui.

Ainsi, cette main tendue qui menace de se refermer comme un poing, le président iranien l'a laissée pour l'instant vaguement ballante, les siennes étant trop occupées à applaudir à sa brillante réélection dès le premier tour, à réprimer son opposition et à rédiger — ou, d'un index inflexible, à intimer l'ordre qu'on lui rédige — son dernier discours à l'ONU, énième provocation énième dénégation. Mais, définitivement et irréversiblement affaibli, il a tout de même été contraint d'autoriser l'AEIE à inspecter une usine atomique (ou une sorte de Theresienstadt dans le genre?) dont les Israéliens ont révélé l'existence au monde et aux services de renseignements américains. Si le sectaire du Mahdi s'est bien gardé de mettre son homologue américain devant l'embarras d'une pure et simple fin de non-recevoir, c'est qu'il n'en a certainement plus tout à fait la force, mais c'est aussi histoire de gagner du temps, l'allié décisif de la nucléarisation militaire de l'Iran depuis toujours.

Ainsi de la pitoyable réponse de Benyamin Netanyahou au discours du Caire, où Barack Obama mettait en avant la nécessité d'en finir avec les colonisations et les occupations — une subtile casuistique israélienne distingue les colonies répondant à une "croissance naturelle", celles de "priorité nationale comme en Cisjordanie, les "territoires tampons", les territoires retenus" les implantations "légales" et "sauvages", les bibliques renominations de "Judée-Samarie" et leurs dérives messianiques sous la férule du Bloc de la Foi, la proclamation de Jérusalem "capitale éternelle", et la "clôture de sécurité", jusqu'au "désengagement unilatéral" d'Ariel Sharon qui a eu le mérite de montrer que la chose était possible). "Cesser" les occupations, et déjà, trois mois plus tard, simplement les "modérer". Là aussi, l'administration américaine va-t-elle vraiment se fâcher pour de bon et quand? si les implantations (qui continuent sans modération devant une gauche israélienne, naguère quasi majoritaire et à peine capable aujourd'hui de les recenser), rendent impossible tout pas en direction de la paix, et, à la joie sincère du sectaire iranien, amènent Israël à se rayer tout seul de la carte?

Après avoir lu Aujourd'hui ou peut-être jamais, pour une paix américaine au Proche-Orient, le dernier livret-somme d'Élie Barnavi à lire d'urgence (fort court, il ne se résume pas, puisque, d'une certaine façon, il dit et redit tout), I have a dream.

J'écoute la radio:
«Nous interrompons nos programmes pour une nouvelle qui pourrait être de première importance. Ce matin, huit heures, heure locale, le président Mahmoud Abbas a annoncé solennellement la création de l'État palestinien souverain. Par la bouche même de leurs présidents, Israël et les USA l'ont aussitôt reconnu, suivis de la Chine et de la Russie. Un conseil extraordinaire de l'ONU a inscrit en urgence à l'ordre du jour la question de l'admission très prochaine du nouvel État à l'Assemblée des Nations Unies. Devant l'attitude unanime des membres du Conseil de Sécurité, l'ONU accueillera très bientôt son 193e membre.

«D'ores et déjà et conformément aux "paramètres Clinton" (23 décembre 2000 à Taba), une ligne de démarcation provisoire entre les deux États est sur le point d'être fixée sur la base des échanges entre terres d'implantation des colonies et terres actuellement sous souveraineté israélienne, ce qui concerne 3% de la superficie de la Cisjordanie. De même, le nouvel État exerce désormais toute souveraineté en tous domaines et s'engage à demeurer non militarisé pour l'instant.

«Cette annonce a soulevé l'espoir et même certaines manifestations spontanées de joie dans toutes les grandes villes palestiniennes et israéliennes, mais provoque un certain scepticisme du Hamas, du Hezbollah, et dans les milieux gouvernementaux iraniens, qui y voient "une nouvelle ruse de l'impérialisme et des lobbies sionistes", selon des sources généralement bien informées. Les principaux représentants de la diaspora palestinienne déclarent que, dans ces conditions, ils exerceront leur droit au retour dans leur patrie et encourageront leurs compatriotes, y compris ceux vivant dans l'État voisin d'Israël, à procéder ensemble à la construction de leur pays.

«Faut-il y voir des signes? Les porte-paroles des deux présidents, palestinien et israélien, ont conjointement indiqué que les premières décisions concrètes concerneront les modifications à apporter d'urgence aux manuels scolaires dans les deux pays.
D'autre part, une association américaine de couples mixtes en exil a même demandé que les deux États envisagent bientôt la création d'implantations spécifiques dans chaque pays, afin de les recevoir pour les aider à réussir leur retour sans mettre immédiatement leur vie en péril.

«Enfin, nous apprenons à l'instant que le Président Barack Obama se rendrait très prochainement à Jérusalem-Al Quds, où s'installeront probablement les capitales des deux États, pour deux importants discours, destinés à préciser les prochains développements.»

I have a dream. C'est si simple qu'on peut se demander pourquoi ce n'est pas encore advenu. C'est qu'il faut des gouvernements plus forts pour décider de la paix que pour indéfiniment tirer profit et légitimité de la guerre.

© Image: Fayoum sur bois en provenance d'Er Rubayat, Égypte, 350-370 AC.

vendredi 25 septembre 2009

Raphaël Nadjari 3: Apartment #5C (2002)




Avant tout générique, la première image nous instruit déjà: ce sera l'histoire d'une très jeune fille, mollement atone, dénudée, exposée. Puis vision frontale: sur la paroi du fond un triptyque de pacotille, en silhouette d'autel le montant d'un lit forcément prêt pour l'holocauste, même si, pour la circonstance, le sacrifice paraît joueur.

C'est l'histoire d'un petit chien. Sans colliers, sans papiers, son premier acte d'indépendance est d'échouer à singer le méfait de son boy friend, violent, irascible, possessif et indifférent même à son sexe. Sitôt perdu son premier maître, elle n'a de cesse, yeux tristes de cocker, que de retrouver à la niche une nouvelle laisse. Dans les rues, elle marche le plus souvent derrière l'autre, il va toujours trop vite, il ne l'attend pas, il s'impatiente et la presse, il la tire par le cou, par le bras, le premier mange son sandwich en la laissant sur le trottoir, devant la vitrine. Le second, nous allons le voir, a d'autres manières de restaurant.
Quant elle s'est tiré une balle dans la cuisse, on lui donne à mordre un linge pour qu'elle cesse de crier, on la confie à un vétérinaire ivre, qui a fait ça «cent fois sur les chiens» et quand, enfin au restaurant, elle ouvre son cœur à son deuxième homme qui vient de l'y inviter, il se lève brusquement et fait emballer son repas pour qu'elle l'emporte chez elle: ce qu'à New York, on nomme un dog bag. Et images et son, les irruptions et les aboiements du vrai chien, seul amour vivant du logeur hémiplégique.

Car, à part ces aboiements, la parole n'a guère de place. Les séquences muettes (ou humanisées par le seul saxophone de John Surman, celui de I am Josh Polonski Brother), s'attardent sur tous ces moments intermédiaires: on marche, on se transporte, on se déshabille et se rhabille, on se lave, on attend assis dans l'escalier, sur le palier, on s'en va, on court, on boite, on conduit, on se bat et se débat, on s'agite, on se serre par instants, on se prostre. Extérieure, exclue, convoitée pour sa seule utilité sexuelle et encore c'est elle qui attend, fille sans qualités, elle regarde et que veut ce regard qui est la vraie caméra? demander de l'aide, envie de tenir sa partie dans ce Thanksgiving où il faut juste dire merci, et où, aussitôt prise, le temps de croire à la bonace, la parole familière, presque familiale dérape dans la méchanceté et l'offense. Alors, la chienne docile se convertit en agneau pascal, elle affirme sa première révolte morale en boitant, en souffrant, longue montée au calvaire de deux étages interminables. Et, toujours sans un mot, un autre geste, un répétitif et obscène va-et-vient, va inscrire sur son visage le gros plan du dégoût, et précipiter l'homme dans le meurtre soudain et irréparable, celui des irruptions récurrentes des tireurs fous de la société américaine.

C'est une fille qui ne sait que marcher, qui, sauf pour téléphoner à sa mère, ne sait que se sauver en courant dans les rues de Manhattan, et qui s'est logé une balle. Où? Justement dans la cuisse. Transportée à hue et à dia dans une couverture, elle finit par se redresser, longtemps elle boite, et quand enfin, au bout d'un an peut-être, elle remarche, voilà que c'est sa main qui intéresse l'infirme en fauteuil, et que ce corps qu'elle continue à offrir et dont elle voudrait qu'enfin on l'accepte en son entier, personne n'en veut vraiment, elle reste à la porte. Et c'est dans Brooklyn nocturne qu'elle finit par être obligée de prendre ses jambes à son cou.

Elle vient d'arriver à Manhattan, elle est israélienne, elle voudrait même agiter un petit drapeau américain en papier — «son premier» — à la Parade, c'est à Brooklyn qu'elle fête Thanksgiving, elle ne rencontre que la solitude, la perte, la folie, la pauvreté, le meurtre, la fuite. God bless America.

C'est Apartment #5C, c'est le dernier film de Raphaël Nadjari à New York, où il est arrivé il y a quelques années. Ce film parle hébreu, Nadjari commence à vouloir vraiment filmer l'enfance, il y rencontre sa première israélienne (l'actrice s'appelle Tinkerbell, le nom anglais de notre fée Clochette dans Peter Pan). Ce film est déjà l'histoire de la partance du jeune cinéaste pour Israël. S'il fuit ici la violence, la solitude, la folie, le meurtre, croit-il à ce moment qu'en est préservée la terre de la grande promesse, s'il y part fou d'espérance?

© Photogramme: Raphaël Nadjari: Richard Edson et Tinkerbell dans Apartment #5C, 2002.

samedi 19 septembre 2009

Jacques Rivette: la grâce pour toute espérance


    36 vues du Pic Saint-Loup, de Jacques Rivette. Le cirque est pauvre, ils sont cinq ou six à vouloir le faire vivre; le cirque est orphelin, il vient de perdre son père, et la fille, ancienne manieuse de fouet aux lourds secrets devenue une Parisienne que réclame le microcosme de la mode, vient un moment aider sa sœur au chapiteau; deux clowns, l'un irascible, l'autre alcoolique, tout droit sortis de En attendant Godot, qui ne comprennent même plus qu'ils puissent faire rire, deux jeunes gens qui pourraient bien être tentés par l'idylle. Un terrible et sombre accident a mis en panne la petite troupe qui n'avait guère besoin de ça, c'est que la mode justement n'est plus aux petits cirques de campagne. et c'est une autre panne, mécanique celle-là, qui introduit l'étranger, un Italien en voiture de sport et tout de blanc vêtu. L'ange d'abord silencieux et bientôt fouineur ne reprendra son envol que lorsqu'il aura percé tous leurs mystères et rendu à tous la vie et l'espérance, sans même se faire payer en quelque façon que ce soit.

    Le cirque tourne autour du Pic Saint-Loup comme autour de son axe, non loin sans doute de la demeure où, au siècle dernier, était enfermée toute nue la Belle Noiseuse; le cirque livre par bribes et peu à peu ses courtes splendeurs, toujours plus corporelles, toujours plus périlleuses: après les clowns, vient un acrobatique main-à-main au sol (hors piste la funambule), puis une marionnette aérienne se joue de ses filins et vole à cinq mètres de hauteur, ensuite les jongleurs de feu, pour en arriver au fouet qui une fois tua et qui va lacérer une double feuille du Canard enchaîné, en allusion sans doute à l'exquise gaucherie de Kate (le corps toujours en excès de la grande Jane Birkin) cadenassée d'avoir été la meurtrière involontaire de son amant. Au bord du gouffre, "tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses souffrantes", c'est partout la grâce: de toutes les gravités et de toutes les fantaisies, le vieux maître Rivette — beaux bustes et beaux visages à bonne distance, sereins déplacements dans l'espace cévenol — laisse ces gens se déployer, se rencontrer, s'éviter, se cacher, se courtiser, s'affronter parfois, jouant comme toujours à sauter d'un praticable à l'autre du grand théâtre. Ne disons rien davantage des mille et une surprises de ce dernier, certainement non ultime, bijou de l'octogénaire.

    Mais le cirque est vide aussi, comme cette salle de cinéma où j'ai vu ce film, vidée entre autres par le complot des blancs-becs, si prompts à s'enthousiasmer à l'unisson des pompeuses impostures d'un Tarantino ou d'un Audiard. Mais écoutez-les comploter, ces fats, ces mondains, ces sots qui courent après les films savonnettes dans le but qu'enfin le gogo les lise, voyez comment ils se traitent, car, pour finir, ces innommables ne sortent jamais d'eux-mêmes:

    S'irrite le plumitif de L'Express: «Des ratages, le cinéma français en a produit et en produira. Mais ces films-là existent pour de mauvaises raisons, ce qui est plus agaçant encore: la notoriété d'une comédienne pour l'un, la routine d'un cinéaste pour l'autre. Pas de nécessité artistique, aucune remise en question. Ceci explique cela.»

    Ironise l'autoproclamé "chic et choc" de Télérama: «Encore faut-il que les personnages et les situations soient un minimum convaincants. Or, comment croire une seconde [...]? Et comment ne pas ricaner [...]? Ça tombe bien : pour une fois, Rivette a fait court...»

    Mais qui sont ces seconds couteaux, pour se croire ainsi tout permis? Qu'en effet le fouet lacère leurs canards en bandelettes! Comme Kate délivrés, nous rencontrerons alors plus aisément sur notre chemin la grâce de la vie.
    © Photogramme: Jacques Rivette, 36 vues du Pic Saint-Loup.

mercredi 16 septembre 2009

Ken Loach ou La Croisette pour Terre promise




Après le conseil d'administration de l'Université Paris-VI qui, le 16 décembre 2002, avait appelé au boycott par l'Union européenne des universités israéliennes; après l'appel des écrivains italiens, suivis par d'autres travailleurs du sens et du langage, à refuser de côtoyer leurs semblables dans les allées du Salon du Livre de Paris en 2008, voilà maintenant que Ken Loach se met à distribuer à travers la planète ses bons et ses mauvais points, d'une fort étrange façon. N'en déplaise au jury du 59e festival de Cannes dont il n'a pas boudé la Palme d'or (Dieu assistait Loach en cette année 2006, puisqu'Israël n'était présent que dans les programmes de la section Tous les Cinémas du Monde), ses manifestes simplificateurs et démagogiques, depuis Family Life jusqu'à ce Vent se lève, parviendront-ils encore longtemps à se donner des airs de grand œuvre, et mesurera-t-on encore longtemps le génie artistique à la seule aune des proclamations d'intentions, et du chic du prêt-à-porter idéologique? Dans Le Monde du 16 septembre 2009, Ariel Schweitzer, historien et critique de cinéma, nous précise l'engagement à géométrie variable du cinéaste prolétarien. Rappelons aussi que ce même faiseur, entouré d'une cinquantaine de consciences tout aussi vigiles (la sociologue canadienne Naomi Klein, l'actrice américaine Jane Fonda (1) ou le réalisateur israélien Udi Aloni), vient d'accuser de complicité avec «la machine de propagande israélienne» la plus importante manifestation d'Amérique du Nord, le Festival international des films de Toronto, en raison de son choix de Tel Aviv et de son cinéma pour son programme du 10 au 19 septembre. Une occasion de plus de voir le beau DVD de Raphaël Nadjari sur "Une histoire du cinéma israélien" (2), qui montre à quel point ce cinéma sur cette terre même porte haut les valeurs du véritable engagement pour la liberté et les droits élémentaires, en dépit des menaces, des anathèmes et des Tartuffe.

Israël, cible de Ken Loach. — On a appris cet été que le cinéaste Ken Loach, qui devait présenter son dernier film, Looking for Eric, au Festival de Melbourne, en Australie, a décidé de le retirer du programme. Loach a voulu ainsi protester contre la participation à cette manifestation d'un film israélien, Le Sens de la vie pour 9,99 dollars, dont les frais de voyage de l'auteur, Tatia Rosenthal, ont été payés par une institution publique israélienne. Auparavant, Loach avait demandé au directeur du festival, Richard Moore, de refuser la contribution financière israélienne. Devant le refus de ce dernier, qui a qualifié l'exigence de Loach de "chantage", le cinéaste anglais a choisi de boycotter l'événement.

Ce n'est pas la première fois que Loach applique la même méthode. Au mois de mai dernier, il a même réussi à convaincre la direction du Festival d'Édimbourg, en Écosse, de refuser la venue d'une autre cinéaste israélienne, Tali Shalom-Ezer, dont le voyage devait être payé par l'ambassade israélienne. Au terme d'un long débat, la cinéaste est arrivée au festival qui a fini par assumer lui-même ces dépenses.

C'est le droit de Ken Loach d'envoyer son film où bon lui semble. C'est aussi son droit de protester contre l'État d'Israël et sa politique d'occupation. Le problème est la méthode choisie. Car si l'on suit la logique de Loach, on est en droit de questionner la décision du cinéaste de boycotter le Festival de Melbourne et non pas, par exemple, le dernier Festival de Cannes où il est venu présenter le même film, Looking for Eric, en compétition. En effet, cinq films israéliens (trois longs et deux courts métrages) furent présentés à Cannes cette année. Tous financés par des fonds publics israéliens et dont la venue au festival a été soutenue par des institutions du même pays.

Pourquoi donc Melbourne et pas Cannes? Peut-être parce que Cannes est un grand festival dont les enjeux médiatiques et économiques sont trop importants, même pour un cinéaste engagé comme Ken Loach, alors que Melbourne est un petit festival où l'on peut faire son numéro de cinéaste militant donneur de leçons.

Mais au-delà des méthodes pratiquées par Ken Loach, on peut aussi s'interroger sur le bien-fondé et l'efficacité de cette attitude. Car qui est finalement visé par ce boycottage? Des cinéastes israéliens dont une grande majorité fait partie de la gauche israélienne et qui luttent depuis des années pour les droits des Palestiniens et contre la politique d'occupation de leur gouvernement. Des cinéastes d'opposition comme Amos Gitaï, Avi Mograbi, Ari Folman ou Keren Yedaya, pour ne citer que les plus connus, qui véhiculent dans leurs films une image complexe, souvent extrêmement critique de la société israélienne.

Loin de moi l'envie d'idéaliser l'État d'Israël, sûrement pas sa politique d'occupation, mais il faut au moins reconnaître que les auteurs israéliens bénéficient d'une grande liberté d'expression et que de nombreux films politiques sont financés par l'argent public israélien. Des mauvaises langues diront que cette politique cultuelle sert d'alibi, visant à donner du pays l'image d'une démocratie éclairée, une posture qui masque sa véritable attitude répressive à l'égard des Palestiniens. Admettons.

Mais je préfère franchement cette politique culturelle à la situation existante dans bien des pays de la région où l'on ne peut point faire des films politiques et sûrement pas avec l'aide de l'État. Les cinéastes israéliens, militants de gauche, sont déjà isolés dans leur propre pays. Au lieu de les isoler davantage, au lieu de les boycotter, donnons-leur au contraire la parole pour que leur voix et leur message soient entendus en Israël comme à l'étranger. — Ariel Schweitzer.

1. Dès le 14 septembre 2009, et ce avant l'ouverture du Festival de Toronto, Jane Fonda a expliqué pourquoi elle regrettait d'avoir signé cet appel. Texte original de sa lettre en anglais ici. Il se trouve que le 17 juin 2010, Le Monde, dans des conditions que nous commentons a cru bon de présenter ce texte qui avait près d'un an comme une tardive nuance que Jane Fonda apportait à sa décision. On peut donc en lire ici la traduction.
2. «C'est un cinéma puissant parce qu'il pose en permanence la question de la fonction du cinéma en tant que récit collectif, national, tout en étant conscient de la nécessité de se défaire de sa mission idéologique didactique [...] Il faut qu'il reste en mouvement» dit Raphaël Nadjari dans le livret accompagnant le double DVD de son documentaire Une histoire du cinéma israélien, Arte Éditions, juin 2009.

© Photogramme: Ronit Elkabetz dans Mon Trésor de Keren Yedaya, 2003.

dimanche 13 septembre 2009

Pour le compte du cinéma: Manoel de Oliveira



Singularités d'une jeune fille blonde, de Manoel de Oliveira. — Ce n'est pas parce qu'il ne dure qu'une heure que le dernier film du premier centenaire du cinéma mondial devrait passer inaperçu. D'autant que, l'air de rien, ce joli conte est une sorte de variation sur le cinéma tout entier, le muet et le parlant. Qu'on le suive: le film s'ouvre dans un train — pour toujours le train au cinéma renverra d'abord aux frères Lumière, puis rouleront d'autres trains —, les voyageurs sont rangés les uns derrière les autres dans des fauteuils semblables aux nôtres, nous qui regardons le film; un employé poli contrôle les billets, comme les ouvreuses le font sans doute encore dans les salles portugaises et peut-être même là-bas souhaitent-elles toujours «Bon film» comme dans nos mémoires, à l'instar de ce «Bon voyage» du contrôleur courtois? Tandis que sur l'écran de la fenêtre défile le paysage, nous voilà embarqués en effet, qui sommes ici réunis pour le plaisir d'une histoire: un homme entreprend de raconter sa tragédie à une femme: s'il s'agit de raconter ses joies ou ses tristesses, «ce que tu ne racontes ni à ta femme ni à ton ami, raconte-le à un étranger». Une femme qui va d'autant mieux se figurer ce que l'homme lui narre, qu'elle est longtemps présentée comme une aveugle, tant son regard néglige le conteur et son visage pour demeurer obstinément fixé sur l'intérieur projeté droit devant elle («Les aveugles eux ont une issue, moi je vois», disait déjà Jean-Luc Godard). Voilà pour l'ouverture spéculaire, vers ce qui semblerait un classique flash-back, si seulement nous étions assurés de voir le souvenir de l'homme plutôt que l'imaginaire de son auditrice, c'est-à-dire un peu le nôtre. Toujours est-il que les séquences vont se construire en éloges des cadres et des écrans (qui s'ouvrent ou s'interposent): la fenêtre où apparaît la jeune starlette à l'éventail, devant ou derrière le rideau simple ou double (encore les anciennes salles de cinéma?); éloges des glaces, des portes et des vitrines, des escaliers scénographiques et des couloirs («couloirs interminables succédant aux couloirs interminables», comme dirait Alain Resnais), propices à toutes les corniches; ponctuation régulière du plan large emblématique de Lisbonne à toutes les lumières du jour et de la nuit ou gros plans sur les luxueux détails architecturaux et urbains de la capitale. C'est l'histoire que se rejoue un homme qui a voulu, sur un coup de tête, rêver sa vie comme dans un film, et c'est l'histoire du prix que peut coûter semblable production: inévitablement il s'agit de se lancer dans l'aventure, fréquenter les soirées mondaines et les cocktails chez des notaires ou la tartufferie des cercles littéraires, jouer à la roulette en fermant aussi longtemps que possible les yeux sur les larcins de la vulgaire petite voleuse — que deviendrait le rêve si je me mettais à percevoir? —, abandonner la confortable sécurité du comptable, rompre avec sa famille qui ne veut pas entendre parler d'un rejeton cinéaste, se contenter d'une chambre sordide dans un hôtel borgne pour y écrire son scénario, croire aux amis, monter des combinaisons compliquées pour réunir l'argent nécessaire à la romance, déifier la starlette, ouvertement kleptomane pourtant, et s'aveugler (ou s'hypnotiser) à son tour pour l'amour d'un accessoire éventail, devoir sortir encore et toujours son portefeuille pour régler la note du projet avorté et des caprices de la star déchue, c'est la fin du film, le retour à l'ordinaire. Alors, des rails vers l'infini plein la mémoire, nous quittons le cinéma.

© Photogramme: Manoel de Oliveira, Luisa (Catarina Wallenstein) à la fenêtre, Singularités d'une jeune fille blonde.

vendredi 11 septembre 2009

Un temps pour l'Ecclésiaste




Aujourd'hui 11 septembre 2009, revoir ici pour la troisième fois cette photographie, et laisser résonner aussi loin qu'il se peut ces quelques lignes que nous croyons anciennes, prisonniers du sentiment que nous les avons toujours entendues. Se les remettre un instant sous les yeux, dans les oreilles, donner place aux sens:

Un temps pour tout

1 Un moment pour tout, un temps pour tout désir sous les ciels.
2 Un temps pour enfanter, un temps pour mourir.
Un temps pour planter, un temps pour extirper le plant.
3 Un temps pour tuer, un temps pour guérir.
Un temps pour faire brèche, un temps pour bâtir.
4 Un temps pour pleurer, un temps pour rire.
Un temps se lamenter, un temps danser.
5 Un temps pour jeter des pierres, un temps pour ramasser des pierres.
Un temps pour étreindre, un temps pour s'éloigner d'étreindre.
6 Un temps pour chercher, un temps pour perdre.
Un temps pour garder, un temps pour jeter.
7 Un temps pour déchirer, un temps pour coudre.
Un temps pour chuchoter, un temps pour parler.
8 Un temps pour aimer, un temps pour haïr.
Un temps, la guerre, un temps, la paix.

Qohèlet / L'Ecclésiaste, 3, 1-8, traduction d'André Chouraqui.

© Photographie prise le 13 octobre 2000 devant la mosquée Al-Aqsa par le photographe israélien Amit Shabi, pour l'agence Reuters (et exposition Figmag, grilles du jardin du Luxembourg, 2008).