Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


dimanche 30 septembre 2007

Lettre 2: été 2007


Dans
Images: trois jours dans la capitale écossaise, un album: Rousses d'Edinburgh, entre assomptions flamboyantes et difficultés d'être.
Retour d'un mois de septembre à New York, un nouveau dossier d'images et de textes: Manhattania.
Dans Liber@ Te: Je suis le maître de la clé, ou Le Monde face au chantage libyen.
Dans Les Trains de Lumière: un article sur Notre Musique, le dernier film de Jean-Luc Godard.
Dans Les Goûts Réunis: je ramène aussi d'Edinburgh la recette du succulent haggis, étonnamment jumeau du osbane, un plat de fête judéo-tunisien, que je raconterai bientôt. Quant aux pâtes, s'ouvrent ce mois-ci le chapitre à la fois simple et compliqué des pâtes aux légumes (basique pummarola, ancienne marinara, pittoresques pappardelle aux fleurs de courgette, simples rigatoni aux broccoli, chou-fleur ou romanesco, siciliennes penne alla Norma) et celui des pâtes au poisson, avec les bucatini alla Vucciria de Palerme, mêlant sardines et fenouil sauvage.

lundi 27 août 2007

"Notre musique" de Jean-Luc Godard



"Je porte la langue obéissante comme un nuage", dit la légende de ce photogramme que vous pouvez agrandir en cliquant dessus, comme toutes les images d'ailleurs.

Pourquoi ce film me submerge-t-il de toutes parts, étreint d'un bout à l'autre, ruisselle d'une émotion tapie? Il utilise tous les moyens de cinéma: la vidéo fauve, les superbes images argentiques des lourdes caméras contemplatives, les musiques les plus diverses, toujours dans leur majesté et leurs interprétations choisies par un passionné de musique, dont il fait naître les images; des images pour ainsi dire documentaires, où la ville, dont nous avons tous vu pendant des années les rues, les maisons, les gens martyrisés, est filmée là dans sa poignante quotidienneté: voitures, feux rouges, trams et bus, piétons à leurs trajets privés; où, comme Godard le veut, Judith et Olga (1), jeunes endeuillées, ne sont pas filmées comme le marmoréen profil de Rony Kramer, l'interprète de Ramos Garcia dans la voiture (de même que Seberg, Karina, Bardot, Detmers, Huppert, Roussel, et même Françoise Verny et toutes les inconnues d'avant et d'après, n'auront jamais été filmées comme Piccoli, Dutronc, Bonnafé, Putzulu, sauf la remarquable singularité sans descendance du jeune Belmondo de À bout de souffle filmé un peu comme une femme, dans toute sa chair féline et son érotique animalité), et, malgré cette acuité d'entomologiste, nous restons pourtant en permanence au bord du mystère de l'humanité, sa violence, l'abîme d'autrui.

Comment peut-il émouvoir aux larmes par les seules vertus et musiques des mots, du langage, des langues, du sens, des livres, des films, sinon par la mémoire que ce film bouscule et charrie? Ce que ces séquences de films, ces rues, ces jeunes femmes éveillent, ce que ces Indiens disent et surtout taisent nous va droit dans les yeux, dans les oreilles. Tout fouaille nos oublis, nos nostalgies, nos fautes aussi. Tout se passe comme si la réalité et sa violence demeuraient rebelles à toute représentation: la première partie agence des feux d'artifices sur un air de Ô Dieu que la guerre est jolie avec des séquences de films: guerre, westerns, que nous regardions avec une délectable innocence, et même les parties d'actualités s'édulcorent de fausses patines et rayures voulues par l'artiste; la seconde se nourrit de la même impossibilité à témoigner d'une violence actuelle: toujours là, les ruines longent des rues animées de marcheurs nonchalants, de tous véhicules civils multicolores, à la rencontre dans notre mémoire de toute l'agitation cathodique où ces mêmes rues, filmées naguère par des reporters, étaient traversées par des gens qui couraient au péril de leur vie, sillonnées par des jeeps, des camions, des tanks, ou tout à coup des exodes massifs et désespérés, et où le blanc était la couleur de la seule Finul. Quant à la troisième partie, la violence devient pure et simple mascarade de gardiens blasés, anesthésiés d'une sorte de Club Med aux rives du lac Léman, là où, avec trois francs six sous, Godard tourna naguère la guerre yougoslave dans For Ever Mozart. Nous sommes en permanence l'enjeu de quatre registres: celui des yeux, celui des oreilles, celui des mots piégés en permanence par les flûtes de champagne, les poses intellectuelles dans un monde où, parole d'Indien, les souffrances se taisent devant les jeux de mots ou les parades d'autant plus redoutables qu'elles sont splendides, celui enfin cruel de notre mémoire sans cesse traquée, taraudée, violentée.

Jamais en peine de cohérence, Godard retrouve une quantité d'autres de ses films:
— Ainsi, la multiplicité des langues dans laquelle il s'installe, et l'expérimentation de différentes manières de traduire: simultané, superposé, brefs sous-titres, ou rien du tout souvent, pour nous confronter à leurs étranges familiarités, souvent langues d'emprunt ou en tous cas très articulées (un peu la leçon de Shoah de Claude Lanzmann derrière tout ça), me renvoie à mon intuition de toujours que le personnage principal, ou du moins central, du Mépris n'était ni Camille, ni Paul Javal, ni Fritz Lang, ni Jeremy Prokosch, mais sans doute Francesca Vanini, cette traductrice en jaune au nom stendhalien jouée par une actrice inconnue, Giorgia Moll, central en ce qu'elle est ici la seule à posséder les quatre langues du film (anglais, italien, allemand et français) et oblige tous les personnages, et les grandes vedettes de cinéma avec eux, à se soumettre à sa médiation, pour que le minimum de compréhensions relationnelles et professionnelles vitales puisse faire advenir leur film. Et, sur cette responsabilité des médiateurs, Notre musique place aussi au centre du film un interprète et une pigiste, alors que le film est traversé de stars littéraires convoquées, tout comme Godard lui-même d'ailleurs, sur le devant de l'invisible scène — à la significative exception de son propre cours sur le champ/contrechamp — des Rencontres Européennes du Livre, à Sarajevo.
— Ainsi revivent les images de Vivre sa vie: Anna Karina en larmes devant Falconetti, Jeanne d'Arc de Dreyer, dans une scène où ne subsistent de Jeanne d'Arc que les cartons du muet et le même visage ému de la jeune journaliste. D'autres indications testamentaires parsèment le film.
— Par son titre même, et par l'usage pour l'instant mystérieux et prenant qui est fait de la musique tout au long du film, c'est sans doute une occasion de choix pour s'interroger sur ce que Godard attend de la musique de film, en particulier depuis Prénom Carmen, dont (au-delà de Bizet dont, en tout et pour tout passe le tube non crédité, Habanera — gag qui n'a rien à voir avec le film: "L'amour est un oiseau rebelle"), la musique était le vrai sujet, autour des plus grands quatuors (9, 10, 14, 15, 16) de Beethoven, incessant chantier des musiciens filmés dans la production même de la bande-son, un peu comme est filmé l'orchestre de Sauve qui peut (la vie). Piste à creuser à la prochaine vision.

Enfin et sans doute surtout, Notre Musique est aussi l'impitoyable autoportrait de Godard devant sa propre culpabilité de cinéaste qui ne sera jamais à la hauteur de ses ambitions, de ses missions, de ses devoirs (à ce propos, voir mes notes Éthique et esthétique, du 20 mars 2004). Grand virtuose de l'image, du son, tout de ce point de vue plie à sa volonté, même ce point d'interrogation en cadrage à l'aéroport au moment du départ, tout est sous contrôle. Tout (juste) sauf ce DVD que lui lègue Olga, en lui forçant carrément la main pour qu'il l'accepte, une Olga qu'il a négligée, sous-estimée, alors qu'elle dit tout de son projet de mourir dans un geste d'éclat (un peu comme Poiccard d'À bout de souffle: on apprendra qu'elle a été abattue parce qu'elle a mis la main à son sac qui, pour toute arme, ne contenait que des livres). Et lui, Godard, revenu dans son paradis suisse (où il filme en pur potache la dernière partie Le Paradis justement, gardé par des Marines et aux airs de discothèque, nouveau lieu du faux départ d'Adam et Ève), retourne à ses fleurs en pots et en caisses, et répond distraitement, du fond de son oubli, à un coup de téléphone qui lui rappelle l'existence de cette jeune étudiante, parmi ceux qui avaient attentivement écouté ses leçons de cinéma (si évidemment trop narcissiques, que je les crois sciemment filmées et données à voir pour telles), raison pour laquelle JLG en personne avait été invité à Sarajevo. Le travelling reste donc toujours une affaire de morale, mais Godard se confronte lucidement, pathétiquement, à son immoralité. Et à celle de tout le cinéma.

Tout fait de ce film une somme, un crépuscule, un testament. D'un grand artiste, d'un grand homme.

1. Sarah Adler, dans le rôle de Judith Lerner, qu'on croisera un instant dans Avanim de Raphaël Nadjari, et Nade Dieu dans celui d'Olga Brodski.

Photogramme © Notre Musique, un film de Jean-Luc Godard (2007).
Les dix premières minutes: générique et "Enfer" en vidéo.


En librairie


La question juive de Jean-Luc Godard
Si vous préférez le commander aux éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

lundi 6 août 2007

Écouter voir Ingmar Bergman




En fidélité à cet homme disparu, un mot de lui, parmi d'autres:
"Cette sinistre prison dont les geôliers sont nos mensonges, nos remords, nos terreurs, notre désarroi".
Un site exemplaire (en anglais), consacré à l'artiste (informations, citations, séquences, commentaires, photographies,
tout Bergman, sa troupe, ses proches, ses films, ses livres, sans oublier, de Liv Ulmann, Infidèle, dont nous reparlerons un jour).
D'où l'idée d'indiquer de grands sites, à gauche:
Le cinéma:
celui sur Paul Carpita, réalisé par son fils: découvrir un très grand cinéaste pour ceux, nombreux, qui le méconnaissent; un site pédagogique consacré à R. W. Fassbinder par la revue Cadrage, qui dispose d'autres dossiers intéressants (sur Maurice Pialat par exemple); un beau site en italien sur Luchino Visconti [désormais en vente! 6 juillet 2010], un autre enfin, exhaustif, animé et utile, sur Alfred Hitchcock. Mais, malgré mes recherches, à part les bonnes pages de Wikipédia, rien de satisfaisant pour l'instant sur Chantal Akerman, John Cassavetes, Bruno Dumont ici Flandres), Jean-Luc Godard (notre Pour Jean-Luc Godard), Anne-Marie Miéville, Yasujiro Ozu, Jacques Rivette. Ça viendra: alors en aurai-je peut-être fini avec le sujet.
Les écrivains: en plus du
joli site sur Jean Giono déjà signalé dans nos tables, ceux (en italien) des amis de Leonardo Sciascia et sur C. E. Gadda. L'amateur de Gustave Flaubert sera comblé par le site de l'Université de Rouen, textes et manuscrits numérisés, etc. et celui de Marcel Proust par le site en français de l'Université de l'Illinois. Ainsi sont-ils là, à peu près tous.

PS. Signalons la proche sortie en avril 2011 de nos essai "Filmer après Auschwitz / La question juive de Jean-Luc Godard", et "Pour John Cassavetes" aux éditions Le Temps qu'il fait.


Image: © Ingmar Bergman,
Persona, 1965.

Cinéma: un site exemplaire



Je découvre aujourd'hui le site du Ciné-club de Caen, créé en 2001 par l'Association du personnel de l'INSEE de Basse-Normandie: comme quoi on peut compter d'un côté et se dépenser de l'autre! Une filmographie complète de 300 réalisateurs au moins, et plus de 1000 films analysés. Derrière cette belle somme, du savoir, des lectures, du sérieux, et de nouvelles fiches analytiques l'enrichissent chaque semaine: tout savoir sur les auteurs, les films, les propositions de regard: c'est d'ores et déjà inépuisable, et même pas épuisant. Merci à Jean-Luc Lacuve et à son équipe.

vendredi 3 août 2007

Je suis le maître de la clé




En une du Monde daté du jeudi 2 août 2007, une photo d'un homme élégant et un titre, en forme de déshonorant jeu de mots: "Saïf Kadhafi donne des clés sur la libération des infirmières". Toujours en première page, le texte dit que le fils du président geôlier libyen "éclaire d'un jour nouveau les négociations (...) et que deux éléments, jusqu'ici passés sous silence par les négociateurs français et européens, ont pesé de façon déterminante, etc." Suite sur la moitié de la page 4: une autre photo en pied du maître des clés, un titre selon lequel notre homme "détaille un contrat d'armement entre Paris et Tripoli", et le texte reprend le même argument: cet homme révèle ce que nos "officiels français et européens ont préféré passer sous silence". Ce même fils, dont il est précisé qu'il "a joué un rôle décisif" dans cette affaire, dicte en anglais, au même moment, aux mêmes journalistes expressément convoqués par ses soins dans un hôtel de luxe à Nice, qu'il n'a jamais cru à la culpabilité des infirmières bulgares: "elles ont malheureusement servi de boucs émissaires". En revanche, dans un petit entrefilet en bord de page, réduit à l'état de quelqu'un qui se justifie tandis que l'autre "donne des clés", "révèle", "éclaire" et "détaille", notre ministre des Affaires Étrangères a "affirmé qu'il n'y avait pas de contrepartie financière", "a parlé devant la presse", reprenant ce qu'avait déjà dit la veille à la volée notre président Sarkozy, sur le perron de l'Élysée devant les perches, les appareils photo et les micros.


Personne d'entre nous ne peut affirmer savoir aujourd'hui ce qui s'est réellement passé, vendu, acheté, lors de ce grave marché, mais des moyens démocratiques peuvent rapidement être mis en œuvre pour construire un peu plus de vérité. Personne d'entre nous ne prend Kouchner ni Sarkozy pour des enfants de chœur qui n'auraient jamais menti, ni qu'on n'aurait jamais pris la main dans le sac, mais au moins n'ont-ils jamais poussé la forfaiture jusqu'à emprisonner, torturer, violer, condamner à mort des gens qu'ils savaient innocents, et les mettre impunément sous clés — c'est le mot, décidément — durant sept ans dans le but d'obtenir le jour venu des contreparties nécessaires. Et par le truchement de ces pages du Monde, un fréquentable assassin, grand ami du leader autrichien Jorg Haider, gentiment qualifié ici de "populiste", devient l'homme de qui vient la lumière des tapageuses et vertueuses vérités, l'indiscutable détenteur des clés.

Pourquoi notre quotidien prend-il les déclarations insupportablement cyniques de cet homme pour un document historique relatant des faits indiscutables et avérés, ou au moins pour argent comptant, alors qu'il frappe celles de nos gouvernants de suspicion, de mensonges et les réduit à l'état d'allégations, implicitement fallacieuses? Pourquoi dois-je croire l'un plutôt que les autres, pourquoi dois-je enfourcher cette mauvaise querelle, au seul bénéfice de pouvoir en toute bonne conscience m'emporter contre mes ennemis politiques? Pourquoi Le Monde, dont le seul métier est de savoir ce que les mises en mots et les mises en pages veulent dire, organise-t-il ainsi sciemment une telle désinformation? Cette partialité manifeste est-elle imposée par la force politique intrinsèque du fils du "Guide" — oui, c'est ainsi que Kadhafi père se désigne, en italien ça donne Duce et en allemand Führer —, ou sa puissance de conviction lui est-elle soudain conférée parce qu'elle sert les petits jeux de politique intérieure qui font la fortune de ces feuilles people et de notre personnel politique dans son ensemble, droite et gauche réunie (en ce qui concerne la gauche, ses leaders, au lieu de hurler démagogiquement avec ces loups dont l'intérêt immédiat est d'ameuter, auraient mieux fait de puiser dans leur expérience du pouvoir pour se souvenir qu'en matière d'armement les décisions prennent, fort heureusement, beaucoup de temps à se prendre, à moins qu'ils aient quelques comptes à régler avec leur ancien compagnon Bernard Kouchner, actuel ministre des Affaires étrangères)?

Comme dirait Stendhal, voilà maintenant des années que, pour ces clés et le plaisir d'un mot d'esprit, les journalistes du Monde et leurs relais pourraient commettre des assassinats.


Mardi 7 août 2007. — La suite est pitoyable pour Le Monde et c'est pourtant lui qui la donne dans son édition du mardi 7 août: dans un petit coin de la page 5 en bas à gauche, un articulet rapporte les nouvelles déclarations du dandy assassin, sans photo cette fois, mais un peu plus important tout de même que l'entrefilet de l'Agence Reuters consacré aux "affirmations" de Bernard Kouchner. Le titre: "Pas d'armes en contrepartie, selon Saïf Al-Islam Kadhafi". Pas besoin d'attendre les journalistes du Monde pour savoir que le décontracté tortionnaire mentait, et qu'il était évident, pour qui le premier problème n'est pas de se nourrir des querelles domestiques, que sa parole n'avait d'importance qu'aux yeux de ces hommes de plume.

Mais une nouvelle fois, le pire est dans ces lignes: "Dans un entretien au Monde, publié en date du 2 août, le fils du président Kadhafi n'a pas non plus explicitement [souligné par moi] parlé de contrepartie en matière de fourniture d'armements par la France". Pas explicitement? Alors, pourquoi cette tapageuse mise en page du 2 août et son titre "Saïf Kadhafi donne des clés sur la libération des infirmières"? Pourquoi ce titre page 4: "les coulisses de la libération des infirmières bulgares: le fils du colonel Kadhafi détaille un contrat d'armement entre Paris et Tripoli"? Pourquoi ces lignes de plomb, tout à fait explicites, elles: "Le contrat a pesé... de façon déterminante dans l'accord", ou "Le cœur du sujet entre Paris et Tripoli est donc l'affaire militaire"? Pourquoi avoir élevé les mensonges évidents de cet homme à la dignité d'un "entretien au Monde", qui a surtout entretenu toute une semaine de pseudo-polémiques, dont les démagogues de tous horizons se sont emparés fort explicitement et en toute connaissance de cause? Saïf Al-Islam Kadhafi s'est dédit, mais je n'aurai tout de même pas cette naïveté d'attendre longtemps l'examen de conscience des journalistes du Monde.

© Photographie: 24 juillet 2007: Les infirmières bulgares arrivent à Sofia. Auteur non identifé. Tous droits réservés.

mardi 31 juillet 2007

Lettre 1: printemps 2007


Dans
Images, deux albums: Jambes de Sicile et Sicile 2007.
Dans
Italiana, un court récit, Pour mémoire, préface à ma traduction du premier roman de Luigi Pirandello, Le Tour de rôle, suivi d'une lettre à Leonardo Sciascia du 3 novembre 1989...
La politique nous confronte aux
Avertissements de Londres et de Glasgow, des attentats qui n'ont rien d'attentats manqués, et aux événements d'Islamabad. Quant au Monde, il nous mène De Perec à Recep, à propos des législatives anticipées en Turquie.
Dans
Les Goûts Réunis, s'ajoutent aux
Entrées les recettes de la sicilienne caponata et du florentin cibreo, et s'ouvre l'inépuisable saga des pâtes: la recette des pâtes fraîches, une présentation générale qui donnera la pleine mesure du problème abordé, et l'essentiel du chapitre sur les pâtes à la viande: l'altière amatriciana, l'opulente bolognese, la matricielle carbonara, une fantaisie fort peu responsable autour du cibreo, et l'impossible pagliata du Testaccio. À suivre donc.

mardi 24 juillet 2007

De Perec à Recep, via "Le Monde"


Je me souviens, dirait Perec: Recep Tayyip Erdogan était maire d'Istanbul en 1994. En 1997, Il fut condamné à quatre mois de prison et à la privation de ses droits politiques sur la base d'un de ses poèmes: "Les mosquées sont nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les dômes nos casques, et les fidèles nos soldats". C'est aussi la période où son parti, l'islamiste Refah, dut, sous la pression de l'armée demeurée kémaliste, quitter le pouvoir qu'il détenait depuis 1995. De la dissolution du Refah naquit en 2001 l'actuel AKP qui remporta les législatives et 2002 et modifia la loi en 2003 de façon à rendre son dirigeant Erdogan éligible. Erdogan a pourtant prévenu dès juillet 1996: "Pour nous, la démocratie n’est pas un objectif mais un moyen. (...) Mais notre référence est l’islam. Nous ne voulons pas agir à l’encontre de notre référence. Nous n’avons pas créé la démocratie en Turquie. Ce sont ceux qui sont contre nous qui l’ont créée. Pour nous, la démocratie est un moyen comme un tramway. Nous prendrons ce tram et nous nous dirigerons vers notre objectif (1)". Afin de pouvoir élire un nouveau président au suffrage universel, probablement islamiste lui aussi malgré les actuelles dénégations purement tactiques, il faut à présent changer la Constitution. Voilà ce qui me revient en tête lorsque, une fois encore dans cette stupéfiante unisson, notre chœur des journalistes voit dans les résultats de ces législatives anticipées la preuve de "volonté de réformes et d'avancées démocratiques" populaires, opposée aux "peurs des élites laïques (...) d'un agenda islamiste caché", selon les expressions relevées dans le fort représentatif éditorial du Monde reproduit intégralement en annexe ci-dessous, tant le ton est le même ces jours-ci dans tous les média importants. À force d'être espérée, souhaitée, rêvée, la preuve est enfin palpable que "la Turquie progresse et se normalise", ce qui se voit à ce fait remarquable que les sondages avaient prévu le résultat.

Enfin, pour l'élite médiatique, pour les autorités européennes, pour les marchés financiers, pour nos gouvernants de droite et de gauche, tous soulagés par l'aubaine, il peut exister un islamisme modéré: il y a bien depuis longtemps en Europe des partis démocrates-chrétiens, pourquoi n'y aurait-il pas aujourd'hui un parti démocrate-musulman? Cette double question mérite en effet d'être posée. Sans se dispenser du difficile dilemme que pose la question de l'entrée de ce pays dans l'Union, proposition historique qu'il convient en effet de ne pas simplifier ni de soumettre à un pur champ de passions, mais de mesurer les conséquences qui, dans un sens comme dans l'autre, ne manqueront pas d'être immenses pour l'Europe et pour la Turquie, et donc d'une certaine façon pour le monde. Mais aujourd'hui, en France, lisant Le Monde et tous nos veilleurs de démocraties, avec les élites laïques, m'efforçant d'en rester à ce que parler veut dire, je me trouve soudain sommairement rejeté dans le camp des adversaires des réformes et des avancées démocratiques et européennes, tant je demeure convaincu en effet de la réalité de ce fameux agenda.

1. Dans le journal Milliyet, 14 juillet 1996. Sur l'islam modéré en Turquie, lire cet article de Mustafa Pekoz: Le régime politique et ses stratégies de lutte pour l'islam en Turquie: "Charia et djihad".

Annexe:
Texte intégral de l'éditorial du
Monde
en date du 24 juillet 2007.


"La Turquie progresse et se normalise. Un signe ne trompe pas : pour la première fois dans ce pays, les sondages publiés avant les élections législatives du 22 juillet avaient vu juste, avec la victoire annoncée du Parti de la justice et du développement (AKP) du premier ministre Recep Tayyip Erdogan. La vie politique turque est devenue prévisible.

"Contrairement aux peurs des élites laïques du pays, la nette victoire de l'AKP "ex-islamiste" ne signifie pas qu'il aura les mains libres pour appliquer un quelconque "agenda islamiste caché". D'abord parce que l'AKP s'est encore recentré durant la campagne électorale. Ensuite parce qu'il n'atteint pas seul le seuil des deux tiers des sièges nécessaires pour élire le président de la République. M. Erdogan aura une raison pour résister à sa base, qui veut voir à ce poste un "homme pieux", le ministre des affaires étrangères, Abdullah Gül, et non un président de compromis agréé par l'armée, gardienne du kémalisme et de la laïcité.

"Bien sûr, le chef de l'AKP a mené campagne sur le thème de la revanche à prendre après "l'humiliation infligée au peuple" par l'armée. Cette armée qui a bloqué l'élection de M. Gül en raison du foulard porté par son épouse – à l'instar de plus de 60 % des femmes du pays. Mais, dès les résultats connus, M. Erdogan a tenu un discours conciliant, promettant stabilité, sécurité et respect des "différences". Il s'est bien gardé de répondre à la foule qui scandait le nom de M. Gül, gardant le silence sur la question de la présidence.

"La nette victoire de l'AKP permet aussi de tenir en lisière au Parlement les "Loups gris", ultranationalistes du Parti du mouvement national (MHP). Et si les nationalistes kurdes du Parti de la société démocratique (DTP), proches du PKK, séparatiste, font leur entrée dans l'enceinte parlementaire, ils n'ont guère prétexte à pavoiser : les 42 % de voix de l'AKP dans la"capitale" kurde, Diyarbakir, montrent que la population, lasse du conflit, veut la stabilité. Ces résultats devraient renforcer M. Erdogan dans son opposition à toute aventure militaire dans le nord de l'Irak, un scénario prôné par des généraux et la plupart des médias turcs au point d'apparaître inévitable.

"M. Erdogan a par ailleurs clairement annoncé "la poursuite du chemin européen" de la Turquie. Au sein de l'Union européenne, les opposants aux négociations avec la Turquie, à défaut d'un soutien à l'adhésion, devraient au moins mettre en sourdine leurs déclarations de rejet. Les Turcs, de plus en plus sceptiques envers l'Europe, ont voté pour le parti le plus pro-européen du pays. Que l'AKP soit un mouvement "ex-islamiste" ou "islamo-conservateur" peut déplaire au sein de l'UE, mais la volonté de réformes et d'avancées démocratiques des Turcs doit être respectée."

© Photographie: Mathilde's cuisine: le tram remonte l'avenue de l'Istiqlal à Istanbul.

lundi 16 juillet 2007

Après l'assaut, à Islamabad





Pour toute réflexion sur les graves événements de la Mosquée Rouge qui démontrent, s'il en était besoin que le Pakistan, avec le Maroc (dont le nom, Maghreb, veut dire "Occident"), est un maillon faible en voie d'irakisation devant l'islamisme, la langue de bois de journalistes politiques, autoproclamés analystes ou spécialistes (1), met en avant, avec une remarquable insistance, la responsabilité historique des États-Unis dans l'existence du mouvement islamiste mondial, au prétexte qu'ils l'ont encouragé et se sont appuyés sur lui lors de la guerre en Afghanistan contre l'Union Soviétique, une guerre dont pourtant personne n'ose déclarer ouvertement qu'elle n'était pas nécessaire, les mêmes oubliant par ailleurs de stigmatiser les doubles jeux d'hier et d'aujourd'hui des gouvernants pakistanais dans l'actuel conflit d'Afghanistan et la protection de Ben Laden. Le monstre engendré par l'impérialisme US se retournerait en quelque sorte contre lui. Et voilà qu'à BFM (toujours pour l'exemple, mais pertinent), l'un des journalistes trouve même à ce retournement un nom censé nous glacer d'effroi: "le syndrome de Frankenstein". Nommer n'est pas encore penser.

Notons d'abord que, par la voix autorisée de son numéro deux,
Al-Qaîda précise, sans métaphore, un tout autre type de rapports avec les États-Unis et le reste du monde: "Musharraf et ses chiens vous ont déshonorés au service des croisés et des juifs [...] Musulmans du Pakistan, maintenant vous devez soutenir les moudjahidin en Afghanistan. Il n'y aura pas de salut pour vous en dehors du djihad (2)", déclare Ayman Al-Zawahiri, après l'assaut à la Mosquée Rouge.

Pour en revenir à nos intervenants, n'est-ce pas mépriser l'ennemi, la plus grave des erreurs, que de proposer avec conviction des schémas aussi diluants, qui en rejoignent tant d'autres? Un mouvement qui anime aujourd'hui des dizaines de millions de Musulmans dans tous les pays du monde, musulmans ou non, qui a ses leaders, ses penseurs, ses mouvements de masse, partis, milices organisées et associations de solidarité, ses combattants suprêmes, largement soutenus par les foules, même si, ici ou là, leurs gouvernants prennent des distances de circonstance par rapport à certaines de leurs initiatives, un mouvement qui trouve ses appuis dans plusieurs secteurs politiques et idéologiques de l'ensemble du monde démocratique, que ce soit chez nous des associations comme le MRAP et même comme la LDH, ou les personnalités et organisations racistes et ultra ravageant la gauche en son nom, un tel mouvement ne serait donc qu'une création cynique des USA, dont chacun peut constater avec quelle facilité ils réussissent toujours à imposer à l'Histoire leurs objectifs et leurs plus ou moins sombres desseins. Cela ne vaut pas mieux que d'incriminer la pauvreté comme responsable d'un mouvement de cet ordre, ou d'invoquer des parcours individuels psychologiquement fragiles de quelques fanatiques, qui rappellent tristement la toujours courante affirmation: "Hitler était un fou, ou un monstre pervers".

L'islamisme d'aujourd'hui, — dont les actes de guerre du 11 septembre 2001 survenus en pleine négociation positive israélo-palestinienne et ces actuels événements doivent nous rappeler qu'il n'est né ni au Proche-Orient ni au Maghreb, mais bien d'abord en Asie (Afgahanistan, Pakistan, Cachemire) — l'islamisme d'aujourd'hui n'est ni une réaction ni une folie, ni une perversion, ni un monstre. C'est un mouvement révolutionnaire, ce qui ne veut pas dire qu'il soit
ipso facto progressiste, et que, à ce seul titre, il mérite, par la seule magie du mot, la solidarité d'autres mouvements révolutionnaires à travers le monde, mais c'est une autre histoire. Révolutionnaire: en ce sens qu'il est une totalité politique, idéologique, religieuse et morale; qu'il s'adresse aux valeurs cardinales de son monde et s'adosse aux piliers d'une foi; que, sur cette "base" — Al-Qaïda veut dire "La Base" — il est animé d'une visée universelle; et que, comme tous les totalitarismes (car les mouvements révolutionnaires peuvent en être), il fait miroiter la fort vieille chimère politique et mystique de "l'homme nouveau" partout dans le monde. Certes, ici ou là, des gouvernements dans les pays musulmans disent vouloir s'opposer à cet immense tourbillon, mais chaque crise, chaque événement, petit ou grand, se transforme inéluctablement en déroute pour eux, et en mobilisations plus fortes chez leur supposé adversaire. Qu'on y réfléchisse: il n'est pas un seul conflit armé, pas une seule guerre civile dans le monde, où l'islamisme n'est pas impliqué d'une façon ou d'une autre, ceci ne voulant pas dire qu'il se trouve toujours dans le mauvais camp. Et comme tous les mouvements totalitaires, l'islamisme saura bientôt nouer d'autres opportunes alliances, qui nous paraîtront d'autres monstres, d'autres folies, d'autres perversions, le moment venu: son rapprochement politique et militaire de la Chine, qui réduit aussi hommes et enfants en esclavage, est inéluctable à court terme (l'état actuel de notre monde laisse-t-il place au long terme?). Devant ces enjeux, les journalistes gagneraient en simple dignité à fonder leurs analyses.
Et, pour commencer, il est intellectuellement sain, politiquement urgent de considérer ces forces comme pleinement responsables de leurs projets, de leurs actions, de leurs forces, de leurs leviers, des masses immenses de manœuvre dont elles disposent, et cesser de les considérer comme des résultats passifs de nos propres fautes. C'est encore vouloir se comporter en maîtres, en colonisateurs, en seuls donneurs d'ordre, et interpréter les comportements du reste du monde comme de simples réflexes de grenouille décérébrée, alors qu'il n'en est vraiment rien. Et pour ce qui, en France et dans nos pays proches, nous concerne directement: ces attentats de l'intérieur contre nos institutions
, cette radicalisation de plusieurs mouvements musulmans ou non, cette conquête galopante du tchador, marqueur politique et occultation des identités, la contestation même de "notre" démocratie qui doit céder devant Dieu, ces mises en cause, gouvernements complices, contre cette exception (3) qu'est la laïcité civile et scolaire, cessons de vouloir les déduire mécaniquement de fragilités psychiques, de notre colonisation historique, de l'incapacité où nous serions à fonder l'intégration économique et politique de nos concitoyens musulmans, de la politique répressive d'un gouvernement de droite qu'on peut ne pas adorer, mais qui est, encore heureux, le résultat d'élections rusées, mais honnêtes et régulières et nous renvoyant, elles, à nous-mêmes.

Accordons enfin à l'islamisme mondial, et aux hommes et femmes qui l'animent, la volonté historique, la conscience politique, l'intelligence stratégique dans l'analyse des rapports de force, et dans le choix des initiatives, des cibles et des moyens, l'efficacité d'un discours politique structuré, adapté articulé et cohérent. Le respecter, l'écouter, le prendre aux mots et à leur sérieux: alors seulement, nous aurons constitué devant nous l'ennemi à combattre.



1. Beau monde pourtant à Good morning Week-end, ce dimanche 15 juillet 2007 sur BFM, radio de l'économie, financière et boursière: sous la direction de Fabrice Lundy et avec son collègue Samuël Ziza, parlaient Farid Aïchoune du Nouvel Observateur, Olivier Guillard, chercheur à l'IRIS, et Seidik Abba, de Panafrican News. Pour servir ici d'exemple et surtout pas de cas d'espèce, car il serait aisé de trouver ailleurs reprises les mêmes contenus, parfois avec les mêmes mots.
2.
In Le Monde, du 13 juillet 2007.
3.
Sur les 192 États que compte le monde, huit (pour l'instant) sont laïques, au sens où est constitutionnelle la séparation du religieux et de l'État, soit moins de 4%. Ce sont: la Belgique, Cuba, la France, l'Inde (mais Pratibha Patil?), le Japon, le Mexique, le Portugal, la Turquie (mais le gouvernement islamique), l'Uruguay. Neuf, avec la République et canton de Genève. Avec des formules et des bonheurs divers, cent-vingt pays se réfèrent à la démocratie.


© Photographie:
Un homme repeint en rouge les murs de la mosquée Rouge. L’inscription du haut signifie "les martyrs de l’islam". En dessous, "la mosquée martyre". Crédits : Reuters/Adrees Latif.

mercredi 4 juillet 2007

L'avertissement britannique




Un attentat n'est pas manqué parce qu'il ne fait pas le nombre de morts escompté, et sa gravité ne se mesure pas pas au nombre des victimes. On entend dire: "Par bonheur personne n'a été tué", mais pour notre malheur ces attentats existent, et ne manquent pas d'affirmer leur sens.

Ainsi, des attentats auront-ils été préparés à Londres et en Écosse par des médecins, ou du moins sont-ils arrêtés pour ce motif. Ainsi, dès le lendemain, Al-Qaîda qui partage avec Hitler, entre autres particularités, cette capacité à prévenir de ce qu'elle veut faire et à faire ce qu'elle dit, déclare dès le lendemain aux Britanniques: "Ceux qui vous soignent sont ceux qui vous tueront". Comment être plus clair? Outre le fait que cela réduit à néant tous ces sophismes des milieux islamo-ultra pour disculper la peste verte, ou lui trouver des raisons, en lui prêtant un rôle anti-impérialiste ou même de force liée aux mouvements de libération nationale, outre le fait qu'il est encore plus illusoire de lier ce terrorisme totalitaire à la pauvreté et à l'ignorance de ceux qui le pratiquent, ce que les liens financiers de la mouvance démentaient depuis longtemps, nous sommes maintenant prévenus que c'est au sein de nos services publics, et par des personnels parfaitement intégrés à son fonctionnement que vont se développer ces attaques contre la santé, l'école, la justice, le droit, la sécurité élémentaire, les infrastructures de transports, de loisirs, et d'énergie, partout où nous tentons de nous rassembler, nous rapprocher, nous confronter dans les rapports de forces inhérents à toute vie démocratique, partout nous devrons maintenant compter avec le terrorisme, et le sabotage, sans qu'il soit pourtant clairement isolé et dénoncé par nos politiques des deux bords.

Qui seront les premiers mais pas les seuls et, pour l'instant, les plus gravement menacés de cette rupture fondamentale du lien social par le minage des services publics, sinon les acteurs musulmans de la santé, du droit, de l'enseignement, des grandes entreprises, que les haines ne manqueront pas de désigner aveuglément comme des assassins potentiels? Et plus généralement, n'est-ce pas le but de ces attentats dans nos pays que de stigmatiser, pauvres parmi les pauvres, les citoyens et familles musulmans, et tenter de les désolidariser du droit démocratique et des garanties sociales et politiques élémentaires pour au passage, en radicaliser quelques-uns? Même si les femmes musulmanes de France en revendiquent parfois le choix, le traitement physique, politique, social et moral, à elles infligé depuis plusieurs années, en toute impunité voire avec l'encouragement d'institutions comme la Halde, n'est qu'un tout petit début, un marqueur pur et simple de territoires publics, administratifs, scolaires, urbains, échappant d'ores et déjà à la loi commune démocratique. Les temps sont proches où, dans certaines villes et certains quartiers, des non-musulmanes devront également (!) sortir voilées pour éviter les persécutions, au prétexte que leurs peaux seraient provocatrices ou manqueraient de respect, les "modes" déjà sans frontières des jupes portées sur les pantalons annoncent l'ampleur des renoncements. La stratégie est délibérée, construite et animée par des hommes politiques, musulmans et non-musulmans, de droite comme de gauche, riches, instruits, intégrés aux centres vitaux des démocraties européennes, pour servir, volontairement ou non, un projet de domination mondiale qui n'a rien de spontané, de réactif, de flou ni d'insaisissable. Et tous les tenants et aboutissants nous auront été pédagogiquement explicités par les criminels eux-mêmes. Nous savions. Exactement comme Mein Kampf.

© Photographie: Défilé de mode anglaise. Auteur non identifié, tous droits réservés.

samedi 9 juin 2007

Raphaël Nadjari 5: Tehilim (2007)



Un film unanimement décrété comme réussi est souvent le lieu et le temps où, avec ici ou là quelques trouvailles aux airs d'audaces formelles, fusionnent des attentes ambiantes, et des manières du moment. Un film bientôt démodé.

Dans
Tehilim comme d'ailleurs dans ses films précédents, Raphaël Nadjari ne cherche ni à fédérer, ni à provoquer l'enthousiasme, il cherche tout court: ici, comment filmer la confrontation de l'ancien et du nouveau, le thème du film.
Cela commence par le mariage contre nature d'une moderne caméra vidéo et d'optiques anciennes, avec l'utilisation d'éclairages naturels, y compris la nuit ou dans des appartements au petit matin ou au crépuscule, ce qui baigne souvent les images, d'une netteté et d'un cadrage parfois relatifs, d'un orange monochrome chaud. Cela continue par une caméra portée, qui serait spontanément mobile si elle n'était au contraire tenue constamment en bride, engagée dans des plans très proches qui se donnent le temps de suivre en pleine confiance les mouvements et les improvisations de tous ces acteurs, tous convaincus que se joue là leur vraie vie. Cela se poursuit en situant l'histoire dans Jérusalem, ville de toutes les confrontations justement (ou injustement), mais ce quartier moderne met au loin la présence pourtant de l'invisible guerre: un déploiement militaire lourdement armé pour un constat d'accident de la route, et tous les personnages que déserte la joie, même lors du shabbat, même lors de la lecture des
Psaumes, sauf peut-être les fugaces détentes de cette mère qui sait cueillir la vie dans son instant, et de qui les gardiens du rituel stigmatisent l'éducation (probablement laïque et démocratique) qu'elle a reçue.
L'anecdote orchestre déjà cette confrontation: un accident qui ressemble fort à un acte prémédité prive brusquement de toute autorité extérieure une mère et ses deux enfants, et plonge leurs âmes et leurs corps dans la confusion des rôles que, dans l'urgence, ils doivent se répartir: l'homme disparu, c'est le mari, le père, l'amant qui manquent, c'est la défunte et tranquille obéissance de tous qui ouvre sur l'urgence de faire face. Si au moins une mort les libérait pour les projeter en avant, mais c'est une disparition, un naufrage, d'abord dans les méandres d'une administration bienveillante mais convoquée selon ses propres dires par une "situation exceptionnelle" (la disparition brusque de toute loi en fait), que les tenants d'un rite paternaliste s'évertuent à réduire par les procédés prescrits par la seule tradition et une guerre des sexes larvée. Une tradition dévoyée de l'intérieur par l'acte ultra de l'adolescent en quête d'une initiative personnelle qui voudrait forcer l'issue, mais qui ne s'émancipe pas du fétichisme.
Alors la petite histoire juive se transforme en métaphore: le film n'est plus seulement un film israélien sur la faille des deux Israël, mais témoigne dans l'œil même du cyclone du désarroi des êtres quand ils ne peuvent même plus se rassurer d'être au moins des veuves et des orphelins. La guerre, l'apparente bonté de la communauté familiale obligent femmes et enfants à ruser et à se mentir pour tenter d'échapper, chacun à leur façon, à l'enlisement, à cette installation indéfinie dans le rien à attendre de personne, sauf peut-être la vague possibilité, en suspens, du retour du père,
happy end régressif aussi possible que triste, la grande leçon des fins de Charlie Chaplin.

Aller voir un film, c'est d'abord aller à la rencontre d'un auteur, de quelqu'un qui est beaucoup plus attaché à construire une œuvre qu'à réussir un film. C'est trouver son plaisir dans la patience qu'il faut pour approcher l'autre, c'est se mettre à son tour dans l'espoir, ici comme ailleurs le contraire de l'attente, que ce cinéaste nous livrera bientôt un autre film et un autre espoir, qu'il nous tournera sans cesse vers son avenir et le nôtre, sans jamais se contenter de nous combler par les émotions éprouvées, les idéologies en miroirs de rassurantes bonnes consciences, les esthétiques académiques ou les érotiques séductions d'un simple jeu d'acteurs, alors que son travail est de nous faire partager son exploration obstinée de ce qu'est le cinéma: l'expérience sensorielle auxquels m'invitent, moi le spectateur, ses langages de l'image et du son.
S'il est vrai que Picasso a dit de lui-même et de son art: "Je ne cherche pas, je trouve", il aura dit là une singulière sottise. Au mieux aura-t-il voulu nous aider à mieux mettre le doigt sur l'espérance que son emportement ouvrait à tous les arts; ou simplement un peu angoissé ce jour-là de son propre mystère, ce bourreau de travail chargeait encore une fois son sosie d'épater la galerie.

Voir ici bande-annonce et trois extraits.
© Photogramme, Tehilim, Raphaël Nadjari, 2007.

vendredi 8 juin 2007

Rudy Reichstadt



Comme tout travail, la réflexion politique demande de la constance et de la concentration. Mon site tente de les exercer dans son propre champ, et les questions politiques s'y imposent de temps en temps, par exemple dans le Bloc-notes. C'est pourquoi
Blog à part, le site de Rudy Reichstadt, m'est précieux. Il travaille au long cours sur des thèmes, des éclairages, des engagements qui sont, pour ainsi dire dans le détail, au fond de mon travail. Il prend le soin de les développer, de les documenter, et de les approfondir. Voilà donc un invité de marque parmi nous, d'un fort beau parcours déjà, avec toute sa jeunesse.

lundi 28 mai 2007

Les Goûts Réunis



Les Goûts Réunis rassembleront sur le site des recettes de cuisine dont l'Histoire m'a donné la garde. Il était une fois une communauté juive à Tunis, héritière des Berbères pré-chrétiens, mise ensuite au contact de l'Islam, enrichie à partir du XVIIe siècle des apports de la Toscane, Livourne en particulier, et de l'Italie méridionale, Naples et la Sicile. Malte, la Tripolitaine, Salonique, Constantinople et Alexandrie s'en mêlèrent aussi. Touchée par l'extermination, elle subsista, urbaine, avec ses pauvres, ses riches et ses luttes intestines, entreprenante et vigoureuse jusqu'à l'indépendance de la Tunisie qui la dispersa en une dizaine d'années, après des millénaires de présence sur ce sol (1).

Tunis (Sousse et Sfax aussi, pour d'autres raisons à explorer et d'autres résultats) était le lieu d'une rencontre culinaire, une cuisine urbaine et même de capitale, unique dans toute l'Afrique du Nord, fondée sur les apports, emprunts et synthèses, et sur une qualité et une richesse des produits exceptionnelle, exaltée par l'activité d'import-export des très anciens commerçants juifs, toujours amplifiée par la légendaire propension des mères juives à nourrir leurs familles, et une concurrence de voisinage ostentatoire à qui réussirait le mieux les plats de répertoire. Tout cela a disparu en quelques années de la surface du monde, une génération à peine, même si un ou deux piètres mais méritants conservatoires existent encore à Paris. Les tenantes authentiques des traditions se sont retirées, la demande spécifique a succombé sous la simple arithmétique démographique de l'offre et de la demande, qui tend à réduire la cuisine d'Afrique du Nord à des pratiques alimentaires de subsistance, d'origine pauvre et souvent rurale, et surtout d'origine algérienne. L'épouvantable trilogie kebab merguez couscous royal a fait le reste.
Aucun de mes convives d'aujourd'hui n'appartient à cette histoire: ces plats les étonnent et excitent toujours leur curiosité, sinon leur palais. C'est aussi pour leur rendre hommage et les remercier que je rédigerai ces quelques notes.

(1) Réelle ou mythique peu importe au fond, il faut par exemple lire, sur le site très complet et souvent mis à jour de Jacques et Irène Darmon, l'histoire de leur nom.

vendredi 11 mai 2007

Frank Lalou



Frank Lalou est un merveilleux artiste, principalement dans les calligraphies: hébraïque, arabe, latine et chinoise. Sous sa main, ses instruments savent tout faire. Auteur de nombreux livres chez divers éditeurs, il crée des livres-objets, anime et produit des spectacles où se mêlent les mouvements du corps et ceux de la calligraphie avec sa compagne Tina Bosi, réunit des élèves dans le désert pour des stages. Un talent d'exception dans les champs du graphisme. Évidemment, je lui dois tout pour mes 103 calligrammes hébraïques.

Image: ©
Frank Lalou.

mercredi 9 mai 2007

"L'Exclue" de Luigi Pirandello



Commandée par les ci-devant éditions Balland, cette traduction de
L'Exclue de Luigi Pirandello fut livrée en 1993. Suite à la crise que traversa cette maison d'édition, elle ne fut jamais publiée. Dans la mesure où elle s'intègre encore aujourd'hui dans mon travail d'alors de découverte systématique des textes de Sicile (cf. Italiana), je crois utile de la rendre ici accessible, même si, depuis 1999, une traduction française de ce roman existe dans le commerce.

vendredi 27 avril 2007

Un inédit de Leonardo Sciascia (1921-1989)



Leonardo Sciascia écrivit ce texte
L'art de Giufà, pour servir de préface à un recueil de contes, précédé d'un essai précis et documenté, réunis par Francesca Maria Corrao, Storie di Giufà (Mondadori 1991). Je l'avais traduit et publié dans ma revue Le Cheval de Troie n°4 (septembre 1991), avec l'aimable autorisation des éditions Mondadori et de son directeur d'alors, Ferruccio Parazzoli.
Sauf erreur de ma part, il ne se trouve pas dans l'édition des
Œuvres complètes de Leonardo Sciascia, aux éditions Fayard. Pour l'ensemble des écrits disponibles ici sur cet auteur, voir dans Italiana, notre dossier sur cet auteur.

lundi 23 avril 2007

Maximilien Vox (1894-1974)


Le dossier Vox s'enrichit. Des images (bois, bois rehaussés, dessins, aquarelles); des textes de Vox lui-même, de son fils Sylvère Monod, de Maurice Darmon; un entretien intégral de Vox avec Jean Giono et Jean Garcia, à Manosque en 1954, sur
Mort de Gutenberg, un projet commun sur la typographie de l'avenir, et une correspondance sur le même propos, commencent à donner une idée de ce touche-à-tout de génie, dessinateur, graveur, journaliste, caricaturiste, publicitaire (prix Blumenthal en 1926), imprimeur et typographe, éditeur, écrivain, historien (éditeur de la Correspondance de Napoléon) qui a révolutionné l'imprimé et la typographie, et laissé son nom à la Classification Vox des caractères. Il fonde en 1952, les Rencontres Internationales de Lure, rendez-vous mondial des gens de l'imprimé et du papier, qui se tiennent encore aujourd'hui. Le lycée du livre et des Arts Graphiques Maximilien-Vox est aujourd'hui rue Madame à Paris à deux pas du domicile et des ateliers de l'artiste-artisan.

PS. Depuis cet article, nous avons rédigé la notice Maximilien Vox, dans Wikipedia.

samedi 21 avril 2007

"Ne touchez pas la hache" de Jacques Rivette



"Aucune de nous ne comprend le rôle de sa vie" (V, 176).

    L'absurde censure qui frappa La Religieuse en 1967 déprava alors notre perception de ce film, dans l'air du temps nous en fîmes un acte militant, nous reconnûmes donc par hasard son excellence. Mais nous étions détournés de l'essentiel: la capacité de Rivette à maîtriser les adaptations littéraires (Hurlevent, La Belle Noiseuse...) Un travail au fond simple et infaillible: la fidélité scrupuleuse au texte, et la mise en abyme, puisque la représentation du cinéaste double celle de la fiction romanesque. Si on ajoute que, de toute façons, cet auteur de cinéma a la passion du théâtre chevillée au corps, et de la cinéphilie comme personne en ce siècle, on aura au cœur et à l'esprit le trousseau nécessaire pour jouir de Ne touchez pas la hache, tiré de La Duchesse de Langeais de Balzac.
    Seul le titre s'autorise une infidélité: Armand du livre comme du film disent "Ne touchez pas à la hache". Souci d'euphonie, ou de cinéphile: pour Renoir, un titre de film ne devait jamais être présent dans ses dialogues? Rivette nous avait déjà laissé tout du long attendre en vain son "Va savoir".
    J'ai lu le roman il y a trois jours. Sachant ses choix de Jeanne Balibar, "créature sauvage", et de Guillaume Depardieu, "à rappeler parfaitement le général Kléber", a posteriori donc, leur adéquation avec les notations physiques, les gestuelles, les mots du roman, sidère. Sauf l'anecdotique blondeur d'Antoinette, plus d'autre casting possible pour l'imaginaire. Jusqu'aux timbres des voix, aux intonations, aux soupirs échappés, jusqu'à cette claudication pour ce traverseur de désert, rescapé de toutes les aventures, tout. Désormais, à tort ou à raison, le film devait me surprendre ailleurs. Après tout, les adaptations littéraires, comme les opéras, s'adressent aussi à ceux qui connaissent par cœur les livrets.
    L'histoire, sa convention désarçonne: la mondaine que la découverte de l'absolu précipite dans le plus rigoureux des couvents, la police des coquettes, leurs commérages et leur volupté des convenances et des apparences, les défis spectaculaires de la belle aux manières de sa classe, et même le marquage au fer rouge qui louche du côté d'Eugène Sue et d'Alexandre Dumas, quand ce n'est pas Pauline Réage, rien ne manque pour désamorcer toute suspension. Concession de Rivette au roman-feuilleton? Armand tronçonne en trois épisodes le récit de sa traversée du désert, Antoinette retardant la narration sur plusieurs jours.
   Balzac commence par tuer l'attente: un flash-back donne la fin de leur histoire d'amour dans les cinq premières pages. Le temps mort est d'ailleurs le héros de l'affaire, puisque la dernière pendule, arrêtée, plonge Armand dans le fatal retard. Scène dont le film, ponctué tout au long de tic-tac, de carillons, de sonneries, de pendules, de cloches et d'indications temporelles précises, comme toujours le sont les chronologies de Rivette, fera une séquence quasi-hitchcockienne. Indifférent aux rebondissements, Balzac est en fait dans une autre quête, et nous oblige à nous passionner de ces minutieuses horlogeries du cœur, tant que parfois 
"Comment expliquer une créature véritablement multiple"? (V, 154)
je lisais là Swann et Odette de Crécy. Curieusement d'ailleurs, même faubourg Saint-Germain, mêmes obsessions des toilettes et des tissus, mêmes salons, mêmes considérations sur les mots et les modes, mêmes servantes, mêmes cochers.
   
Alors, débarrassé de la surprise du casting, de toute envie d'histoire, Espagne d'Italie, couvent entièrement étayé, ciels, mer (dernière image en citation du
Mépris, ce film issu d'un "roman de gare"), intérieurs l'obsession des maisons chez Rivette, costumes soigneusement assortis et signifiants, lumières qui montent et descendent au gré des ordres de la maîtresse de scène et de ses projections d'âme, prennent toute leur place dans le régnant plaisir du spectacle.
    Car spectacle il y a. L'hommage au théâtre, pont-aux-ânes de tout Rivette, est affirmée d'emblée par les jeux de rideaux, les trois coups de canne que Depardieu donne sur le pavement, au risque d'endommager les mosaïques, me disai-je naïvement. La vision frontale, le travail d'énonciation, les gestus, les textes soigneusement appris, les postures et intonations longuement répétées avant la vraie scène, les accessoires, le ballet des domestiques, les portes, les servants de scène, et même un flirt populaire en contrepoint dans la cuisine entre Julien et Lisette (Suzette dans le livre), tout nous renvoie plus à Molière, entre une Célimène virant Elvire et un Alceste devenant impitoyable don Juan,
"Le discours est la partie morale de la toilette, il se prend et se quitte avec la toque à plumes" (V, 179)
se menant une guerre civile, religieuse, puis militaire, "acier contre acier", plus donc au sanguinaire Molière qu'au feutré Marivaux et ses jeux de travestis ou pervers échanges de rôles entre classes sociales. Aussi loin que possible de Rohmer. Même si un travesti traverse la fin du livre et du film, pour le seul plaisir du ridicule, tant il est inutile au milieu de ce commando d'intervention de onze personnes à l'assaut du couvent.
    Bien sûr, l'audace effrontée de Balibar, la noire mélancolie de Depardieu font merveille, complétés par une Ogier gracieusement raide, et un Piccoli rarement si discret, guère un mot plus haut que l'autre. J'y allais pour en retrouver certains et en jouir simplement, ils sont au rendez-vous. Mais surtout, après Histoire de Marie et Julien, Rivette continue à lentement apprivoiser le gros plan. Quelques-uns sur les deux personnages témoignent de sa lente approche, prudente mais inéluctable, des visages, plus impudiques encore à ses yeux que les corps nus de La belle Noiseuse ou ceux de Marie, filmés déjà de fort près. Ce que Rivette longtemps, n'a pas su, n'a pas voulu, ne s'est pas autorisé à faire: outrepasser le mi-corps, au-delà même des bustes,
"Je puis, certes, vous montrer le fond de mon cœur, vous n'y verrez qu'une image" (V, 187/188)
comme si le visage était le tabou suprême. Et cette transgression de Rivette ne sera certainement pas sans conséquence.

Photogramme © Jeanne Balibar, dans
Ne touchez pas la hache, Jacques Rivette, 2007.