Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


samedi 27 avril 2013

Smaïn Laacher: Nécessaire féminisme radical en pays arabes




    Textes politiques sur Ralentir travaux? Inutile d'y aller davantage des nôtres, sinon de temps en temps nous en remettre un en mémoire. Nous n'avons aucune raison de changer ni d'ajouter grand-chose à ce que nous avons ici écrit en ces matières depuis tant d'années et qu'on retrouvera rassemblés dans notre dossier Liber@ te, et singulièrement pour ces sujets la section Des pays plus libresCe qui nous paraît désormais précieux c'est de garder un certain accès public à des textes souvent parus dans la presse et que nous jugeons essentiels. Aujourd'hui, celui-ci qui nous paraît si bien souligner la nouveauté du geste radical d'Amina Tyler en Tunisie, rapidement cataloguée par nos démocrates et beaux esprits de provocatrice, quand ce n'était pas d'alliée objective des criminels islamistes aux marges du pouvoir dans son pays, quelle honte. J'aurais simplement titré (et précisé davantage dans le texte) "en pays musulmans" ou "en terres d'islam", puisque les premières batailles nous sont venues d'Iran. Et peut-être les décisives prochaines. Mais c'est une autre histoire. Merci à Smaïn Laacher, sociologue, au Centre d'étude des mouvements sociaux (EHESS-CNRS) et à Caroline Fourest qui anime et relaye en France ces combats avec une particulière constance. 

    Nécessaire féminisme radical en pays arabes. — Renverser une dictature, ce n'est pas modifier substantiellement les fondements de l'ordre social et des structures mentales. Les soulèvements qui ont eu lieu dans les sociétés arabes se sont arrêtés à mi-chemin, dans la mesure où la remise en cause radicale des régimes politiques ne s'est nullement accompagnée d'une remise en cause radicale des systèmes qui sont au principe de la domination des hommes sur les femmes. Vouloir abattre la tyrannie et juger par ailleurs comme accessoire la lutte contre les tyrannies qui, au quotidien (du travail à la rue jusqu'à la chambre à coucher), font de la vie des femmes, dans leur grande majorité, un enfer sur terre, c'est reconnaître que la pensée a failli.

    Ce point de vue est partagé par des femmes arabes ayant activement pris part aux soulèvements populaires dans leur pays. Voilà ce que disait, lors d'un entretien réalisé le 10 mars 2011 par la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH), une militante des droits de l'homme à Manama (Bahreïn) qui fut très active lors des protestations contre le régime : «Les revendications politiques et sociales des manifestants n'incluent pas les droits des femmes. La question des femmes est totalement absente. Personne ne revendique l'égalité ou les droits civiques pour les femmes, pas même les femmes.»

    Sans aucun doute est-ce la fin d'un certain monde pour ceux qui ont cru que gouverner, c'était habiter le pouvoir en famille pour l'éternité. Au Maroc, en Égypte, en Tunisie, en Libye, en Algérie (à Alger, le pouvoir n'est pas à l'Assemblée nationale, aussi le nombre important de femmes députées ne change-t-il rien à l'affaire) ou au Yémen, les Parlements nationaux actuels, océans de misogynie, ne laissent aucun espoir aux femmes quant à l'amélioration de leur sort et de leurs droits.

    Il n'y a nulle raison d'attendre une quelconque aide de l'extérieur. Les "mouvements progressistes" en Occident regardent, avec un mélange de désarroi et d'optimisme béat, les mouvements contre-révolutionnaires agir, d'abord, pour mettre au pas les femmes qui ont osé transgresser les normes religieuses et culturelles en pays musulmans.

    Pourtant, si les femmes ont été physiquement écartées des derniers soulèvements populaires, l'État et ses diverses polices ont, quant à eux, parfaitement perçu la menace politique que représentaient des corps en liberté dans l'espace public, en particulier lorsqu'il s'agit de celui des femmes. Les exemples sont nombreux. Entre autres, celui de la jeune Égyptienne Aliaa Magda Elmahdy, qui a publié l'image de son corps nu sur son blog, ou celui de cette jeune Tunisienne qui a rejoint le mouvement des Femen, et qui a adopté, en Tunisie même, leur mode d'interpellation publique contre l'oppression des femmes. Le propos n'est pas ici de savoir si elles ont tort ou raison. Il s'agit avant tout de comprendre ces gestes inouïs.

    À ma connaissance, c'est bien la première fois que des jeunes femmes arabes montrent publiquement, totalement ou en partie, leur corps nu, événement majeur puisque c'est un corps de femme nu qui échappe à l'enfermement domestique et aux injonctions d'hommes et de femmes soucieux de la légalité traditionnelle et du respect de la norme religieuse. Ce corps nu, quelle que soit sa nationalité, n'est pas n'importe quel corps, il n'est pas un corps parmi des millions d'autres corps, il n'est pas innommable, abstrait, il n'incarne pas tous les corps — une Islandaise n'est pas une Égyptienne — et n'est donc pas sans origine, sans histoire, sans culture, sans désir. Ces corps ont une identité car ils sont identifiables: Aliaa Magda Elmahdy a vingt ans, elle est née en Égypte; Amina a dix-neuf ans, elle est née en Tunisie.

    Ainsi, ce n'est pas seulement une dimension inconnue des sociétés arabes qui s'expose au monde, et en premier lieu aux regards de tous les Arabes. Ces corps sont des corps qui refusent de se soumettre et par lesquels advient aussi le politique; c'est un corps qui agit contre la violence des hommes et de toutes les institutions gouvernées par des hommes, armés ou non.

    C'est un corps qui fait de la résistance, autrement dit qui fait de la politique contre le "souverain" (terrestre et divin), mais aussi contre tous les petits tyrans ordinaires et les millions d'auto-entrepreneurs en morale religieuse. Elles signent, contre leur volonté ou non, par cet acte inouï, une déclaration qui est une exigence politique et morale: la femme et/ou l'homme ont le droit à leur liberté, une liberté non soumise aux impératifs de la communauté politico-religieuse.

    Cette liberté signifie cet impératif majeur, nullement partagé: agir par soi-même sans être soumis à l'hégémonie du collectif et de ses lois et ne pas se laisser dominer par une quelconque instance transcendante, aussi divine soit-elle.

    Au fond, peu importe que ce geste fût rare. Il a probablement choqué, même ceux et celles qui ne cessent de s'autoproclamer "démocrates", "laïques", "progressistes", etc. Ce geste n'a pas voulu se décliner sous forme de slogans, encore moins était-il sous-tendu par quelques propositions programmatiques. Cette radicalité, dans son expression protestataire, s'adresse au sens, aux émotions et à l'intelligence.

    Ces expériences sont à chaque fois un événement qui n'est pas seulement un fait, mais plus profondément une rupture. C'est de l'inédit qui engage une autre histoire sociale des femmes dont toute la difficulté va être d'en élucider la signification. Les corps nus ou en partie dévêtus d'Aliaa Magda Elmahdy et d'Amina ont cette faculté inattendue de penser ensemble des registres qui ont toujours été tenus séparés dans cette société: la politique, la religion, la liberté, l'art, la pluralité humaine, l'action en commun, etc.

    «Être libre et agir ne font qu'un», disait Hannah Arendt. L'action humaine est capable de miracle, mais seulement par la liberté qui est cette capacité à faire advenir l'imprévisible. Il s'agit maintenant de penser cet événement, car c'est par cette activité, pour paraphraser une nouvelle fois Hannah Arendt, que les normes, les règles rigides et les croyances générales (religieuses, politiques, etc.) peuvent être sapées. — 

    Smaïn Laacher vient de publier Insurrections arabes. 
Utopie révolutionnaire et impensé démocratique, 
Buchet-Chastel.

    © Photo via Femen France. [Facebook]

samedi 20 avril 2013

Lettre 25: printemps 2013





    — Parution prochaine aux Presses Universitaires de Rennes de notre dernier travail: Frederick Wiseman / Chroniques américaines, dans l'importante collection Le Spectaculaire / CinémaUne page Facebook suit l'actualité de cette parution. Elle donne tous compléments (filmographie, comment voir les films, essais d'autres auteurs, entretiens, etc.) Nous vous invitons à mentionner votre passage en aimant la page, comme dit Facebook.    — Ensuite, nous continuons nos films, tous archivés sur Youtube dans Notre cinéma © 202 productions. Ici une quatrième sélection autour de notre voyage à Nantes pour Ralentir travaux visible en plein écran:


• 16. Philippe Méziat: Sources africaines du jazz, mythe ou réalité? (88').
• 17. Rendez-vous de l'Erdre, le film (53'). 
• 18. Extrait issu du précédent: Mats Gustafsson et le Fire Orchestra (10'31).

• 19. Une histoire singulière. Un homme se souvient (45'33).
    On peut voir tous les films, passés et à venir dans Notre cinéma © 202 productions

Dossiers thématiques modifiés ce trimestre

Notre delta fertile:

1. Liber@ Te: 1. Mon royaume pour un cheval. Deux articles à propos de lasagnes. — 2. Une réédition d'un texte écrit par le père Guy-Thomas Bedouelle: Le poids d'un héritage, paru dans notre ancienne revue Le Cheval de Troie n° 6: L'Inquisition (septembre 1992). On trouvera une présentation  cette revue dans cette section de notre dossier: Une revue: Le Cheval de Troie.
3. Judaïca: 1. S. Daniel Abraham: Comment Israël sera détruit sans besoin d'un seul coup de feu.


Notre cinéma:
7. Pour Bruno Dumont: 1. Camille Claudel 1915.
9. Pour Jean-Luc Godard: 1. Julie Perron: Mai en décembre, Godard en Abitibi, documentaire, 26', 2000, ONF Québec.
12. Pour Frederick Wiseman: Notre ouvrage Frederick Wiseman / Chroniques américaines paraîtra bientôt aux Presses Universitaires de Rennes / Le Spectaculaire Cinéma. Demeurent les nouvelles informatives, la documentation, des articles invités et divers entretiens avec le cinéaste. Et notre nouvelle page Facebook sur ce livre, ouverte à vos mentions.
13. Notre cinéma © 202 productions. Tous nos films sur un site dédié.

14. 
Penser par images et par sons:

Aurélien Delage: Jean-Nicolas Geoffroy.
• Table complète des diaporamas.
• Éveline Lavenu laisse toujours visibles quelques acryliques et gouaches.

Et toujours:
15. Les goûts réunis: Nos recettes de cuisine.
16. Édits et Inédits:

• Plusieurs textes souvent assez longs, publiés ou non, qu'il convient d'imprimer selon les envies, dont on retrouvera la liste en accueil.
• Une section de notre site est consacrée à notre revue Le Cheval de Troie, comportant une présentation, les sommaires intégraux, quelques articles disponibles en lien avec nos actuels intérêts, et des notes de lectures sur quelques livres.
17. Le Théâtre et après. C'est-à-dire à quoi ça sert? Mais aussi après le théâtre, il y aura quoi?



    © Photographie: Maurice Darmon: Safari, 2005.


En librairie

 
 



Si vous préférez les commander aux Éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.



vendredi 19 avril 2013

Aurélien Delage: Jean-Nicolas Geoffroy




Gustav Leonhardt a aujourd'hui quatre-vingts ans, l'anniversaire aussi de toute une génération: Nikolaus Harnoncourt et Frans Brüggen, leurs cadets Sigiswald Kuijken ou Philippe Herreweghe, d'autres encore. À l'orgue, au clavecin, au clavicorde, au pianoforte et leurs musiques, de Froberger à Mozart, dans ses interprétations et directions, ou incarnant Bach dans  
Chronique d'Anna Magdalena Bach (1967, édité en DVD par les éditions Montparnasse), moment de grand cinéma de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (photogramme ci-contre, et ici leur site), de la dette jusqu'au défi de Scott Ross à la fougueuse filiation de Pierre Hantaï, ou au rare clavicorde de Aapo Hakkinen, l'homme a ensemencé le XXe siècle et au moins le début du suivant. Nous pouvons d'ailleurs voir et écouter, tirée de ce film, l'incroyable cadence du 5e concerto brandebourgeois.
Par une de ces coincidences du calendrier, un jeune claveciniste (organiste et flûtiste),
Aurélien Delage, que connaissaient déjà les amateurs attentifs, publie ce même jour son premier livre-disque, objet raffiné et instruit: L'Entretien des Dieux, sous le label 6/8, au programme cohérent et apparemment austère autour des musiciens du Roi-Soleil: Jacques Champion de Chambonnières, Jean Henry d'Anglebert et François Couperin. La rencontre n'est pas de circonstance: le jeune homme a déjà semblable élégance et la rigueur, l'absence de complaisance et d'effets de mèche, le précoce refus des compilations trop éprouvées, pour mieux servir la sensualité attentive à la matérialité du son et le lyrisme soucieux de clartés polyphoniques et nourri de correspondances avec la peinture et l'architecture. Et cette ample respiration dans la sérénité du tempo que, au fil des années, nous a justement révélée Gustav Leonhardt pour laisser s'épanouir l'émotion jusqu'à la foudre: et pour qui la fait encore taire en lui au prétexte de la légende d'un Leonhardt sec et cérébral, qu'il écoute ici l'Allemande de Christian Ritter.
Ces deux hommes d'étude, au cœur et aux sens ouverts, tendent un arc à travers la durée, au service de l'instrument et de la musique.

Image: © Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Chronique d'Anna Magdalena Bach, 1967, Gustav Leonhardt dans le rôle du Cantor.

mercredi 17 avril 2013

Bruce Conner: Marilyn Times Five (1973)



    Mercredi 17 avril 2013. — Nous remontons en première page cet article car le lien pour le film qui avait longtemps disparu a été ici remplacé par une nouvelle diffusion sur le net, qui durera ce qu'elle durera. En attendant, on peut voir de nouveau ce bijou.

    13 mars 2012. — Marilyn Monroe est morte le 5 août 1962. Prenons, à notre façon un peu d'avance sur l'avalanche que nous promet le proche cinquantenaire, avec Marilyn Times Five, réalisé en 1973 par l'artiste américain Bruce Conner (1933-2008), maître du found footage, c'est-à-dire l'art de retravailler de vieux bouts de films existants. Évidemment classé parmi les expérimentaux — qui classera les classeurs? —, cette fois le mot va bien à ce film, expérience esthétique et quasiment scientifique sur la perception psychologique et sociale des images. Un titre nous dit que sur sa voix chantant I'm Through with Love, tirée du fameux film de Billy Wilder, Some like it hot (1959), il s'agit de Marilyn. Mais personne n'a jamais pu certifier que le corps nu, inlassablement sous nos yeux, est bien le sien ou, comme on l'a dit, celui du modèle Arline Hunter, souvent utilisé, y compris par Playboy, pour sa gémellité homozygote avec l'actrice. Lorsqu'en 1981, un critique voulut lui soutirer le fin mot de l'affaire, plus finement encore Bruce Conner répondit:

    I tell people while it may or may not have been Marilyn Monroe in the original footage, it's her now. Part of what the film is about is the roles people play, and I think it fits either way. It's her image and her persona. — Propos rapportés par Scott MacDonald dans A critical Cinema: Interviews with Independant Filmmakers, University of California Press, Berkeley, 1988, p. 253.

    Que Marilyn Monroe ait pu être ou non dans le film original, je dis aux gens qu'à présent c'est elle. Une partie de ce qu'est ce film porte sur les rôles que jouent les gens, et je pense que cela correspond de toute façon. C'est son image et sa persona.

    En effet, de ces quelques images scrutées finit par s'élever au-dessus de la policière identité l'être de Marilyn Monroe et, par ce corps en images fragile, s'impose le respect de toute la personne.

    Dans son gracieux essai, L'attrait de la lumière (Yellow Now, mai 2010) Jacques Aumont, sans se préoccuper davantage de qui est qui, dit la vérité:

    L'émouvant poème visuel et sonore de Bruce Conner sur Marilyn Monroe, Marilyn Times Five [...] choisit de granuler l'image, de la blanchir par le contretypage, de transformer l'éclairage du modèle en grains de lumière minuscules qui décomposent l'image et la font floculer. Équilibre parfait entre la matière et l'image, celle de la lumière, celle du corps de la star en herbe: nous ne savons plus si les grains sont de la pellicule, du blanc de la chair. La lumière dévore l'image.

    Que la lumière dévore les images, voilà l'essentiel de tout le cinéma. En redoutant que les images dévorent la lumière, certainement aussi tout ce qu'espèrent nos vies.


    Notre ami Jacques Aumont nous envoie ce complément: À ma connaissance, rien n'en est édité, sans doute en grande partie par refus de Conner lui-même. Son Marilyn Times Five est un des plus beaux, mais Valse Triste ou Take the 5:10 to Dreamland sont aussi de pures merveilles de poésie. Le Centre Pompidou possède A Movie dans ses collections, et la Cinémathèque française, Crossroads.

    J'ajouterai que mon expérience autour de Frederick Wiseman m'a appris que les films du Centre-Pompidou sont très souvent dupliqués pour toutes les médiathèques de province. Ce qui offre l'avantage de pouvoir être empruntées sur prêt au lieu d'être comme souvent visibles sur place.


    © Bruce Conner: Marilyn Times Five, 1973. The Conner Family Trust, San Francisco.

jeudi 11 avril 2013

Julie Perron: Mai en décembre (Godard en Abitibi), 2000, 26'



    En 1968, en compagnie d'Anne Wiazemsky, Jean-Luc Godard promène son drôle de militantisme parmi les cinéastes québécois et les mineurs en lutte à Rouyin-Noranda. Julie Perron réalise en 2000 Mai en décembre (Godard en Abitibi), documentaire de 26 minutes (Office National du Film, Québec). Dans le blogue de l'ONF, Catherine Perreault raconte.

    De Paris à Rouyn-Noranda, en passant par Montréal. — En mai 1968, un mouvement de contestation populaire éclate dans les rues de Paris. Au même moment, à Cannes, des cinéastes font pression pour avorter le célèbre festival de cinéma et se rendre à Paris pour être témoin des manifestations, qui s’annoncent déjà historiques. Jean-Luc Godard fait partie des cinéastes qui sonnent l’alarme: «Nous sommes déjà en retard», et qui demandent l’arrêt du Festival de Cannes «par solidarité avec les étudiants et les ouvriers».

    Au même moment, au Québec, la montée du nationalisme conduit à des affrontements lors des festivités du 24 juin 1968. Surnommée le "Lundi de la matraque", une émeute est déclenchée à la veille d’une élection fédérale lors du défilé de la Saint-Jean-Baptiste, à Montréal. Les affrontements violents entre les manifestants et les policiers feront cent vingt-cinq blessés.

    C’est dans ce climat que l’on organise «Les 10 jours du cinéma politique» au Cinéma Verdi, à Montréal, qui accueille Jean-Luc Godard, auréolé du succès de ses films À bout de souffle (1959) et Pierrot le fou (1965). Loin de s’en tenir à des rencontres avec ses admirateurs, le cinéaste de la Nouvelle vague caresse l’idée d’un projet.

    Peu de temps après, il se rend à Rouyn-Noranda, où la télévision locale lui offre carte blanche, et prépare une série de dix reportages avec l’aide d’une équipe de cinéastes français et canadiens. À ce moment, Godard rêve d’ouvrir le médium de la télévision, «contrôlé par 2% de la population», et de le rendre plus accessible à ceux qui en sont généralement exclus, c’est-à-dire les étudiants, les ouvriers et les militants politiques.

    Enthousiaste, l’équipe de cinéastes se met à l’ouvrage sans trop savoir quoi faire. Ce manque de direction se fait sentir: la série verra le jour et sera vivement critiquée autant pour la piètre qualité de ses images que de son contenu. «Le fond de la médiocrité venait d’être atteint», écrit le journal La Frontière à l’époque. Quelques jours plus tard, Godard quitte la ville sans avertir qui ce soit.

    Malgré tout, le passage du cinéaste français aura marqué cette ville minière du Nord du Québec et influencé la création d’un nouveau poste de télévision communautaire francophone. Godard aura permis à la population de Rouyn-Noranda de se réapproprier le médium de la télévision à une époque de grands changements au Québec, celle de la Révolution tranquille.

    Un petit pas pour le cinéaste… Un grand pas pour la démocratisation des médias.

mardi 2 avril 2013

Jorge Luis Borges aux Éditions Montparnasse




    Dans leur collection Regards, les éditions Montparnasse publient ce 2 avril un luxueux et abondant coffret de trois DVD pour sept heures d'entretiens réalisés en janvier 1972 entre Suzanne Bujot et George Luis Borges. Ce sera la première émission à l'ORTF d'une longue série de cent cinquante portraits sous le titre Les Archives du XXe siècle, pour une collection largement inédite dirigée par Jean-José Marchand, conservée en négatifs 16 mm aux Archives françaises du film CNC de Bois d'Arcy et en cours de numérisation par les services de la SFP.

    François Gaudry, qui a longtemps vécu au Mexique est un spécialiste de littérature espagnole et sud-américaine. Sa longue activité de traducteur permet aujourd'hui aux lecteurs francophones d'accéder à de très nombreux écrivains majeurs de cette sphère culturelle, comme Guillermo Arriaga, Alberto Manguel, Leonardo Padura, Jorge Ibargüengoitia, Eduardo Gallarza, Andres Barba, Enrique Serna, Luis Sepulveda, Francisco Coloane, Karla Suarez, ou Paco Ignacio Taibo.

    Il présente aujourd'hui ce coffret Jorge Luis Borges / Archives du XXe siècle pour nos lecteurs.

    Le maître conteur de Buenos Aires. — Il est assis, élégant dans un beau costume sombre, la cravate impeccablement nouée, tenant dans une main sa canne; de ses yeux aveugles il fixe son interlocuteur, ou peut-être au-delà, son sourire parfois se fige étrangement, il se tait quelques secondes puis reprend le fil de la parole, de sa voix chaude, légèrement métallique, dans un français parfait aux inflexions hispaniques, prenant un plaisir manifeste à manier l’imparfait du subjonctif ou à réciter des vers d’Apollinaire gravés dans sa mémoire. 

    Jorge Francisco Isidoro Luis Borges Acevedo est né à Buenos Aires en 1899. Pendant ces six heures cinquante d’entretien, l’auteur de Fictions raconte l’Argentine, la sienne, les livres et Buenos Aires, dont il avoue ne connaître que quelques quartiers. L’enfance est marquée par les récits guerriers de la tradition familiale, entre autres la mort du colonel Francisco Borges: «En 1874, lors du combat de La Verde, voyant la bataille perdue, il monta sur son cheval, revêtu d’un poncho blanc et s’avança lentement vers les tranchées, les bras en croix et se laissa tuer». Cette nostalgie d’une vie épique, agitée, héroïque, violente apparaîtra dans ses poèmes et ses nouvelles. Seule l’imagination et l’écriture l’arrachent à sa vie sédentaire. «J’ai des deux côtés de ma famille des ancêtres guerriers; cela peut expliquer mes rêves de destinée épique que les dieux m’ont refusée, sagement sans doute.» Le père, d’ascendance anglaise, l’initiera à la littérature et à la philosophie: «Quand j’étais encore tout petit, il m’expliqua en se servant d’un échiquier, les paradoxes de Zénon —Achille et la Tortue—, le vol immobile de la flèche et l’impossibilité du mouvement».

    Étrange relation de Borges avec les langues. Et d’abord avec l’espagnol «une des langues les plus pauvres du monde». Mais il ne renie pas l’espagnol que parlent les Argentins, «une langue plus calme que l’espagnol, une respiration différente». Don Quichotte? Oui, mais «lorsque je l’ai lu dans le texte, cela m’a semblé une mauvaise traduction». L’anglais est sa langue de prédilection: «Ma connaissance de l’anglais est moins parfaite que mon ignorance du russe» se plaît-il à dire.  Et le français: «Ignorer le français signifiait être analphabète pour les Argentins». Hugo, Verlaine, dont il récite des vers, sont parmi ses poètes préférés, ainsi que Paul-Jean Toulet, dont il déplore que l’on ait oublié les Contrerimes. Borges évoque d’autres figures d’écrivains, Faulkner, Virginia Woolf, Michaux, Kafka, qu’il traduisit, et les conférences qu’il donna à travers le pays sur Melville, Hawthorne, Thoreau, Poe, Whitman, mais lui qui ne sombre jamais dans l’excès semble avoir éprouvé une aversion particulière pour Rabindranath Tagore —«pompeux»— ou pour Pablo Neruda: «pas un mot contre Perón dans le Chant général». Perón, le nom honni est prononcé: le «dictateur», la «canaille», le «cauchemar». «En 1946, un président dont je ne veux pas me rappeler le nom vint à la présidence. Un jour, peu après son accession au pouvoir, je fus honoré de la nouvelle que j’avais été renvoyé de la bibliothèque [où il travaillait] pour être “promu“ à l’inspection de la volaille et des lapins sur les marchés publics.» Sa sœur connaît «l’honneur» d’être emprisonnée, sa mère d’être assignée à résidence. En 1955, le gouvernement est renversé et Perón se réfugie en Espagne franquiste. La même année, Borges, devenu aveugle, est nommé directeur de la Bibliothèque nationale, étrange destin qu’il évoquera dans le Poème des dons:

Que personne n’abaisse au niveau du reproche
Ou des larmes cette affirmation de la maîtrise
De Dieu, qui avec sa magnifique ironie
Me fit don, à la fois, des livres et de la nuit.

    Ce sont là quelques jalons de ces passionnantes six heures d’entretien avec un des plus grands et des plus singuliers écrivains du XXe siècle, que l’on écouterait plus longtemps encore, tant son gai savoir et son humour sont un enchantement. — François Gaudry.

    Photographie: Jorge Luis Borges © Eduardo Comesaña.
  

jeudi 21 mars 2013

Guy Bedouelle: Le poids d'un héritage


    Dans notre dossier Édits et Inédits, nous consacrons une section à notre revue Le Cheval de Troie (1990-1997). Elle comporte

1. Présentation générale de la revue et de l'exposé de ses motifs.  
2. Sommaires intégraux de chacune des quatorze livraisons.
3. Articles disponibles ici à la lecture et à l'impression.
4. Notes de lectures parues dans divers numéros.

    Notre dernier ajout, Le poids d'un héritage, fut expressément écrit par le père dominicain Guy-Thomas Bedouelle pour la livraison n°6 (septembre 1992) consacrée à l'Inquisition. On y trouvera également une présentation plus complète de l'auteur, décédé le 22 mai dernier.

    Image: Abbesse Herrade de Landsberg: Hortus Deliciarum. © Arte.

jeudi 7 mars 2013

Bruno Dumont: Camille Claudel 1915 (2013)




    Après sa rupture avec Rodin, Camille Claudel s'enferme dix ans dans son atelier du quai Bourbon avec ses chats. Quand disparait son père en juin 1913 et avec lui sa protection, sa famille la fait interner d'abord à Ville-Évrard près de Paris puis avec la guerre, dès le 9 septembre 1914 à Montdevergues dans le Vaucluse, dans un asile encore cossu au moment où se situe le film, trois journées en 1915. Mais durant les trente années qu'elle y passera jusqu'à sa mort, la vie à l'hôpital psychiatrique de Montfavet va devenir très difficile: en 1937, il comptera deux mille patients et la politique de Vichy entraînera de graves carences et de nombreux décès dont celui de la sculptrice en octobre 1943.

Je finis par vouloir ce que j'ai devant moi, en fait...
C'est une démarche un peu bizarre, non?
Entretien avec Bruno Dumont.

    Figurer la vérité de l'enfermement asilaire de ce temps est le premier souci du film de Bruno Dumont. Aujourd'hui, les malades mentaux sont pour l'essentiel suivis en hôpital de jour et les traitements modernes permettent une socialisation minimale. Sauf pour ceux dont la vie quotidienne dépend d'une assistance qu'ils trouvent dans des structures comme les Maisons d'Accueil Spécialisées. Par exemple celle près des bâtiments religieux de Saint-Paul-de-Mausole (Vaucluse), eux-mêmes centre psychiatrique jusqu'en 1962, et où fut interné Vincent Van Gogh. Et où, en homme du Nord, Bruno Dumont préfère la palette chromatique flamande: vastes robes noires, tombantes et lourdes, intérieurs rouges, meubles sombres et encaustiqués, rideaux, carrelages et tapis. Avec la vigilante coopération des accompagnants médico-sociaux et des familles, le cinéaste et son équipe intègrent là Juliette Binoche et Jean-Luc Vincent à une dizaine de patients démunis, leurs vraies infirmières et de vraies  religieuses rompues aux soins, sévères silhouettes de bures noires aux gestes irremplaçables, qui se chargent au long du tournage et du film de guider et protéger les résidants autant que nécessaire. Toutes ces femmes portent leurs vrais prénoms et les résidantes ne connaissent que mademoiselle Camille Claudel, sans autre écho ni mémoire autour de ce nom.

Mademoiselle, n'ayez pas peur.
Personne ne veut vous empoisonner ici.
Mademoiselle Blanc (Marion Keller), dans le film.

    Aux États-Unis et en 2003, Bruno Dumont avait déjà confié son film, Twentynine Palms, à des acteurs professionnels pour interpréter un couple à la dérive. À  la conquête des horizons américains, il tentait alors surtout de régler des dettes cinématographiques complexes: hasardons ici Martin Scorsese, Brian de Palma, Stanley Kubrick ou David Cronenberg. Ceux qui l'appréciaient jusqu'ici pour ses vraies racines straubiennes et bressoniennes et ses fermes directions passionnées et extrêmes — La Vie de Jésus (1996), L'humanité (1999) — allaient être à nouveau comblés de les retrouver avec Flandres (2006) Hadewijch (2009) et Hors Satan (2011) en de magnifiques incarnations par les gens de Bailleul et du Mont des Cats. Ce chapelet presque ininterrompu de chefs-d’œuvre  aura nommé tous ses films à ce jour.

    Juliette Binoche. Souvent laissée la bride sur le cou, y compris avec de grands réalisateurs, quelle étrange témérité l'a saisie d'aller se livrer ainsi en connaissance de cause à un directeur connu pour ne rien livrer à l'avance de ses scénarios, pour — comme les Straub — ses refus du maquillage et ses patientes intransigeances de plateau? Ne l'avait-elle pas entendu dire: «Je n'ai jamais pu me faire aux acteurs professionnels. Je vois tout de suite leur jeu, leurs tics, leur fausseté. J'ai besoin d'une matière brute pour sculpter mes personnages»?

    Qu'engendrerait ce face à face? D'autant qu'au fil des promotions, les entretiens divers auxquels tous deux participent volontiers gardent la trace de divers affrontements, lui parlant d'un «combat», elle d'au moins une «humiliation» d'actrice, dont elle reconnaît par ailleurs le bien-fondé. Tous les films sont un rapport de forces entre directeurs et acteurs qui trop souvent se résout dans le cabotinage d'une star ou les caprices frustrants d'un démiurge. Un jour pourtant se sont rencontrés Brigitte Bardot et Jean-Luc Godard, Alain Delon et Joseph Losey,  Gérard Depardieu — Bernanos — et Maurice Pialat. Aujourd'hui Juliette Binoche et Bruno Dumont, confrontés de semblable manière. Rendre ainsi grâces et intelligence au cinéma suffirait à prouver la nécessité d'un tel film.

Pas avant le mariage. Après, je vous baiserai
autant de fois que vous le voudrez.
Molière, Don Juan.

    Raconter un film quand sa raison d'être est donner à voir l'inaction, l'ennui, l'oisiveté, le silence? Quand il faut laisser au spectateur la surprise des solutions?

    Dire que le ton de la comédie affleure quand deux résidants s'emparent de deux scènes de Don Juan de Molière avant de provoquer chez Camille une terrible catharsis de sa propre vie amoureuse et une préfiguration de son pauvre destin? Catharsis pour Juliette aussi devant la poignante mise en abîme de son propre travail, quand elle passera de deux pauvres répliques à peine articulées à quatre pages à respecter à la lettre d'un seul souffle dans d'impitoyables plans séquences, violentée par les interruptions de Dumont qui cherche la vérité de Camille dans sa propre défaillance? Oui, dire au moins que cette séquence peut bien s'ouvrir sur un cheval de trait robuste et placide attelé à sa charrette devant le portail de l'institution.

    Dire l'ascension de la montagne du Luberon par un cortège droit sortie de la Parabole des aveugles de Pieter Brueghel l'Ancien, autre flamand? Noires bottines, noirs ourlets des robes sur la blancheur calcaire des pierres du chemin, et tout à coup là-haut des yeux qui vont du ciel lumineux à la terre, signe dumontien par excellence, et l'obsédant mistral dans les cheveux négligés de Camille?

    Dire encore que le voyage du film est cette autre ascension: des cris, des rires grimaçants ou des pleurs, vers la parole qui brusquement déferle par Camille sur son docteur (Robert Leroy, dans la vie un ancien proviseur de lycée) puis face ou plutôt dans le dos de son frère Petit Paul, de quatre ans son cadet?

    Dire comment, par sa rhétorique, cadencée et châtiée c'est le cas de le dire, Paul Claudel dénie sa sensualité: «Je ne me suis pas fait chrétien pour jouir plus ou moins du sentiment religieux ou d'une espèce de volupté mystique», alors que de tout son corps nu et tourmenté il veut atteindre la sainteté? Comment un très court extrait d'une correspondance à une inconnue prouve avec évidence sa conception de la maison de santé comme lieu d'expiation féminine, pour un avortement en l'occurrence? Comment, écoutant ses propres vers blancs: «Je ne cesserai d'être injuste qu'en cessant d'être sincère» plutôt que les douleurs de sa sœur, sauf lorsqu'elle lui paraît blasphémer, il s'emporte alors pour lui imposer la dictature du sens: «Tout est parabole, Camille, tout signifie l'infinie complexité des rapports des créatures avec leur Créateur», avant de prendre congé et retrouver les tourments de ses propres silences, quand le docteur lui suggère in fine d'accéder au désir de mademoiselle Claudel d'échapper à son enfer. Le diable probablement?

    Rien à dire de cette montée impérieuse, souveraine et catastrophique de la parole. La voir et l'entendre.

    Alors que dans Il Disprezzo d'Alberto Moravia, les protagonistes s'appelaient Riccardo et Emilia Molteni, Jean-Luc Godard choisit de les nommer Paul et Camille, non Claudel mais Javal. Lui qui trouvait dès lors le cinéma plus près de la sculpture et de la musique que de la peinture, ponctue Le Mépris de pauvres répliques en plâtre de Neptunes antiques et pose une statue métallique de femme dans l'appartement où se querelle mortellement le couple. Enfin, de même que le cloître splendide de Saint-Paul-de-Mausole enchâssé dans le grandiose Luberon est la prison à vie de Camille Claudel, Camille Javal ne quittera l'inaccessible villa Malaparte, île dans l'île prise dans la sublimité du promontoire de Capri, que pour en mourir. Dans un entretien avec Jean Collet de 1963, Godard dit lui-même l'essentiel: «Le Mépris est l'histoire des hommes qui se sont coupés d'eux-mêmes, du monde, de la réalité. Ils essayent maladroitement de retrouver la lumière, alors qu'ils sont enfermés dans une pièce noire.»


    © Bruno Dumont: Camille Claudel 1915, Juliette Binoche, Alexandra Lucas, 2013.

jeudi 14 février 2013

Mon royaume pour un cheval




    Beau billet d'humeur que celui de Sandrine Blanchard dans Le Monde du jeudi 14 février 2013. Il sait remettre les véritables scandales à leur place: scandale de la désertion du langage («Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde», selon notre entête); scandale de l'inflation autour du mot "pureté" pourtant si fallacieuse depuis la limpieza de sangre et les «races pures» de sinistre mémoire, scandale du gaspillage dans un monde trop nourri mais moins bien élevé.

    100% pure embrouille. — Derrière le poids des mots — «100 % pur bœuf» —, le choc du mensonge. Il faudrait toujours se méfier de la redondance en marketing. Pourquoi ce besoin d’ajouter «pur» devant «100 %»? Pour rassurer le chaland bien sûr; pour le convaincre que ses lasagnes prêtes à réchauffer ont une composition «pure». Quelle arnaque! Et quelle folie, ce circuit dantesque à travers l’Europe pour amener la bidoche transformée jusqu’au milieu de la fausse béchamel, de la pseudo sauce tomate et de la pâte molle. Une mixture telle que le goût du cheval (pourtant très différent de celui du bœuf) était noyé. Ni vu ni connu, je t’embrouille.

    Cette histoire de lasagnes au cheval ferait presque sourire si elle ne prenait pas le consommateur pour un imbécile. Naïf consommateur qui prend encore pour argent comptant ce qui est inscrit sur l’emballage. Étonnant consommateur qui sursaute à l’idée d’une taxe sur l’huile de palme susceptible d’augmenter le prix de son Nutella, mais ne s’offusque pas que son pot de pâte à tartiner n’indique jamais «100 % huile de palme». Brave consommateur qui se persuade qu’une barre de Kinder apporte autant de calcium qu’un verre de lait à son gamin.

    La liste des surgelés «pur boeuf» suspectés de contenir du cheval est interminable: lasagnes, moussaka, hachis Parmentier de Findus, mais aussi de Picard, Auchan, Carrefour, Cora, Grand Jury, Système U, Monoprix. Imaginez les tonnes de barquettes qui vont être détruites alors qu’elles ne sont pas impropres à la consommation. Quel gâchis! C’est pourtant bon, le cheval. Quand j’étais gamine, ma mère nous préparait une fois par semaine un steak de cheval. «C’est excellent pour la santé», nous expliquait-elle. Allez savoir, peut-être que les lasagnes bœuf-cheval s’avéreront meilleures, sur le plan nutritionnel, que les «pur bœuf»?

    Faire ses courses est devenu un sport de combat: il faut éviter la tromperie sur la marchandise, éplucher la liste des ingrédients, repérer les allégations mensongères. Les bobos adeptes des Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP) étaient moqués. Désormais, même les plus libéraux des commentateurs vantent les bienfaits des circuits courts pour rapprocher consommateurs et producteurs et savoir ce que l’on mange.

    Hier, j’ai souri en découvrant la nouvelle pub de Shiseido. Sa crème pour le visage «bio-performance» promet qu’«en un mois votre peau paraîtra sept ans plus jeune». Est-ce grâce à du muscle de cheval? Findus se moque du monde, mais il est loin d’être le seul.


    Quant à l'évident scandale du profit et de l'exploitation éhontés de la pauvreté mondiale et de notre écosystème, cet autre article, plus ancien, peut en donner la mesure. Selon Agoravox, un article est paru en février 2011 dans la presse roumaine, signé Cornel Ivanciuc, dont voici de larges extraits, traduits en français:

    Y aurait-il en Roumanie une mafia de la viande, en liens avec des français et des italiens notamment ? — Lorsqu’il était Ministre de l’Agriculture roumaine, Gheorghe Flutur a été contacté par le patron du «complexe de viande de Bordeaux» [Il s'agit de M. Haridornoquy]. En date du 22 mai 2006 ce patron a même écrit au Ministre, précisant que, «suite à ses nombreux voyages en Roumanie, je vous réitère ma proposition d’acheter tous les chevaux malades (atteints par l’AIE, anémie infectieuse équine) soit environ quatorze à quinze mille chevaux».

    [...] L’offre de ce Français (qui répond à un nom basque bien connu du côté de Bayonne) présentait une cotation, soit deux cents euros la tonne, et une proposition de lieu d’abattage, à savoir dans les locaux de la Société Européenne de Sibiu, Strada Ecaterina Teodoroiu nr. 39, société créée en 1994, avec une longue expérience dans le domaine de la commercialisation de viande de bovins, ovins et chevaux.

    Il semble que cette offre ait été suivie d’effet puisqu’une grande quantité de chevaux roumains sont venus compléter la demande de l’Union Européenne de deux millions trois cent mille chevaux par an. Initialement le Ministre avait annoté le courrier en provenance de France d’un «rog analiz» [je demande une analyse], en date du 25 mai 2006. À cette époque la consommation de viande de cheval ne faisait pas l’objet d’une loi européenne. C’est seulement en 2009 que l’Union Européenne a fait ses premiers pas notamment dans le but d’interdire l’abattage des chevaux en vue de la consommation, pour des raisons sanitaires, puisque les médicaments pouvaient pénétrer l’organisme des consommateurs.

    Toutefois le modèle «Flutur» semble avoir très bien fonctionné. Par exemple en avril 2010 étaient comptabilisés sur le territoire roumain sept mille cinq cents chevaux atteints de cette anémie infectieuse, dont quatre cents dans le département de Brasov. Ces derniers ont été sacrifiés dans un abattoir spécialisé et leur viande est partie vers l’Italie pour y préparer des saucissons secs.

    En 2008, la Roumanie a exporté trois mille trois cents tonnes de viande de cheval, dont une grande quantité provenait de ces animaux atteints de l’AIE. En 2009 ce sont quatorze mille chevaux vivants qui ont été de nouveau expédiés vers l’Italie. Un rapport de la Direction pour l’alimentation et les services vétérinaires de la Commission Européenne a mentionné l’échec complet de l’identification des chevaux au moyen de «chips [puces sous-cutanées]», en ce qui concerne la Roumanie. Ces chevaux sont encore et toujours sacrifiés dans des abattoirs illégaux, et les animaux malades continuent à ne pas être marqués donc restent non identifiables.

    2 petits ajouts à ces extraits :

    • Les paysans qui reçoivent la visite des services vétérinaires roumains touchent une indemnité de trois cent cinquante lei par animal réquisitionné (soit quatre-vingt cinq euros), à peine de quoi louer un tracteur pour retourner leur terrain la saison prochaine. Car en Roumanie un terrain agricole non entretenu entraîne automatiquement une amende de l’État. La boucle est bouclée: reste à vérifier si les responsables des services vétérinaires ont reçu des aides de l’Union Européenne pour investir dans les tracteurs agricoles.

    • Sur France 24, l’émission Reporter a programmé en juillet 2011 un reportage sur le futur abattage des chevaux sauvages, en liberté dans le Delta du Danube (une réserve naturelle de plus de trois mille kilomètres carrés enregistrée dans le projet Nature 2000 de l’Union Européenne). Ces chevaux sont plusieurs milliers, ne sont pas malades et, paraît-il, abiment les cultures.

    Nul doute qu’un lien existe entre ce besoin en viande de cheval sur les étals de France et d’Italie et ce massacre programmé. Nul doute que ce sont les mêmes margoulins qui sont derrière. Nul doute que les projets de l’Union Européenne ne sont pas vus de la même manière selon qu’on se trouve à Bruxelles, Bucarest ou Bayonne!

    © Auteur non identifié: Paysage du nord de la Roumanie, tous droits réservés.

lundi 4 février 2013

Comment Israël sera détruit sans besoin d'un seul coup de feu




    Homme d'affaires américain, S. Daniel Abraham est fondateur du Center for Middle East Peace (Washington). Voici vingt ans que, diplomate volontaire et bénévole, il veut contribuer à la fin du conflit israélo-arabe. Ce texte est paru en anglais sous le titre How Israel will be destroyed without one shot being fired le 6 janvier 2013 dans le journal israélien Ha'aretz. La traduction suivante est de Tal Aronzon, pour La Paix Maintenant.

    Comment Israël sera détruit sans besoin d'un seul coup de feu. — Plus encore que les Palestiniens, Israël a besoin que l’État palestinien accède à l’existence. Il ne pourra sans lui se perpétuer en tant qu’État à la fois juif et démocratique. Si Israël ne parvient pas très vite à une solution à deux États avec les Palestiniens, un jour ou l’autre — et plus tôt que tard à ce qu’il semble — l’État juif tel que nous le connaissons cessera d’exister. Et ce sera notre faute (je dis “notre” parce qu’en tant que juif, quoique non israélien, rien ne m’importe plus que la survie d’Israël).

    Sergio Della Pergola, qui détient la chaire d’étude des populations de l’Université hébraïque et fait mondialement autorité en matière de démographie juive et israélienne, a conclu qu’il n’y avait d’ores et déjà plus de majorité juive dans les régions incluant Israël, la rive occidentale du Jourdain et Gaza (aussi longtemps qu’Israël maîtrise l’espace aérien et maritime de Gaza, il en domine toujours le territoire aux yeux du monde).

    Selon ses projections, le taux de natalité des Palestiniens surpasse de loin celui des Juifs, ce qui signifie que la majorité arabe entre la Méditerranée et le Jourdain se fera graduellement plus significative. Israël peut-il survivre en tant qu’État juif alors que les Juifs deviennent minoritaires dans leur propre patrie?

    J’ai soulevé cette question avec quelques-uns des responsables de plus haut niveau au sein du gouvernement israélien en place, et ils ont sans relâche tenté de me convaincre que la rapide croissance de la population palestinienne ne menace Israël en aucune façon. Comme l’un d’entre eux l’a formulé devant moi: «Aucune personne sensée, en Israël, n’annexerait ou n’incorporerait quelque fraction que ce soit de la population palestinienne de la Rive occidentale; ces nombres et projections ne sont donc pas justes.»

    Cette façon de penser est erronée. Comment peut-on imaginer que les Palestiniens vivant sous la férule israélienne continueront, une fois que leur nombre surpassera celui des Juifs israéliens, à tolérer d’être privés de leurs droits civiques? Je dis aux Israéliens qui, entendant cet argument, se mettent sur la défensive et soutiennent que la façon dont Israël traite les Arabes est douce en comparaison de ce qui se fait ailleurs, et que le monde a injustement pris Israël pour cible de ses critiques: «Cet argument est hors de propos.»

    La vraie question n’est pas la discrimination que le monde fait subir à Israël, si odieuse soit-elle. La question est que, quand bien même la communauté internationale cesserait de condamner Israël pour sa mainmise sur la Rive occidentale, cela ne changerait rien au simple fait qu’Israël ne peut indéfiniment continuer à régir une société dont la majorité des habitants ne sont pas citoyens et entretiennent un ressentiment quant à leur inégalité de statut. Plus le nombre des Palestiniens vivant sous la férule d’Israël dépassera celui des Juifs, moins il sera possible de leur dénier des droits civiques pleins et entiers.

    Si Israël ne trouve pas maintenant moyen de conclure un accord, l’avenir se dessine clairement. Un jour viendra où les Palestiniens seront tellement plus nombreux que les Juifs qu’Israël sera forcé de leur donner le droit de vote. Quand il y aura en Israël une majorité de représentants palestiniens au parlement, je subodore que la première loi passée sera le changement du nom de l’État d’Israël en celui de Palestine. Et la seconde constituera l’exact pendant de la loi israélienne du Retour, à ceci près que cette fois ce sont les descendants des premiers réfugiés palestiniens qui auront le droit de venir s’installer en Israël / Palestine. Et Israël tel que le connaissons cessera d’exister.

    Tout ceci peut encore être évité. Abu Mazen et l’Autorité palestinienne veulent négocier avec Israël. Même si de nombreux Israéliens refusent de le reconnaître, après plus de cinquante rencontres avec Abu Mazen je sais que son plaidoyer en faveur d’une solution pacifique est profondément sincère. Ce que veulent les Palestiniens, c’est un État qui leur soit propre aux côtés d’Israël. Et les sondages d’opinion réalisés en Israël pas plus tard que le mois dernier ont répété que 70 à 80 % des Israéliens soutiendraient un accord de paix incluant l’établissement d’un État palestinien démilitarisé aux frontières basées sur les lignes de 1967 [5 juin], avec des échanges de territoires équivalents, ainsi que la réinstallation des réfugiés palestiniens dans le nouvel État palestinien plutôt qu’en Israël. Les échanges de territoires permettront l’annexion de vastes blocs d’implantations, foyer de la grande majorité des Israéliens vivant sur la Rive occidentale et à Jérusalem-Est, lesquels seront intégrés à l’intérieur des nouvelles frontières internationalement reconnues d’Israël — remettant ainsi en question tout besoin de les évacuer.

    Mais si fort que l’Autorité palestinienne désire un État, elle fait aujourd’hui partie du nombre décroissant des Palestiniens qui croient en une solution à deux États. Si Israël ne négocie pas avec l’Autorité palestinienne et ne les aide pas à fonder un État maintenant, les Palestiniens vont bientôt cesser de s’agiter pour en obtenir un. Ils choisiront de s’en passer et d’attendre simplement que leur population croisse. Leur nombre grossira et c’est précisément ce qui fera que l’État juif ne survivra pas. Il sera détruit sans qu’un coup de feu ait été tiré.

    Depuis la Shoah, nous Juifs avons voulu croire que notre survie ne dépendait que de nous, et il n’est pas de Juifs qui veuillent plus le croire que les Israéliens. David Ben-Gourion, le Premier ministre fondateur de l’État, aimait à dire: «Ce qui compte, ce n’est pas ce que les nations disent, mais ce que les Juifs font.» Il est certain qu’Israël doit rester la plus forte puissance militaire au Moyen-Orient, plus forte que tous ses voisins assemblés.

    Mais cela ne suffit pas. Israël a besoin d’autre chose encore. Pour sa propre survie, il lui faut un État de Palestine à ses côtés. Et si nous, Juifs, ne le comprenons pas, et n’agissons pas aujourd’hui en conséquence, peut-être que le peuple juif survivra, mais pas l’État juif.

    © Photographie: Solange Nuizière Abramowicz. Hébron, novembre 2009, tirée de l'album Israël-Palestine.