Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


mardi 13 avril 2010

Pâques à Naples et à Procida





Voici deux nouveaux petits diaporamas, Pasqua a Napoli, et Misteri a Procida, procession fort ancienne dont nous espérons que, contrairement à celles de certains endroits de l'Italie méridionale, elle n'entretient pas trop de liens avec les étalages ostentatoires de force et de pouvoir des mafia et 'ndrangheta, comme le relate Philippe Ridet dans son billet au Monde du 13 avril 2010:
Pas de procession pour la Mafia (cf. infra).

L'occasion aussi de donner à lire un texte écrit il y a un peu plus de vingt ans, lors de mon premier séjour prolongé à Naples. Je le livre ici avec son introduction qui — même si, mignonne ou canaille, la mode du texte italien a mis une plus décente sourdine à ses mythologies — contribue à mieux préciser le contexte et les intentions d'une telle publication.

Ce texte est paru en octobre 1988, dans un numéro spécial de la revue Gironde-Magazine: "Des écrivains et des villes". Mais il avait été écrit bien avant, en 1984, et pour d'autres fins. C'était un temps où des auteurs de livres déroulaient facilement une littérature élégante autour de l'Italie du Sud, de Naples et de la Sicile en particulier, qui contribuait à rêver une mythologie de la Naples indomptable et toujours splendide, de l'art baroque à son apogée pour la joie des esthètes raffinés et des photographes de jolis garçons sous-produits de Pasolini, nourrissant pour finir un étrange aveuglement à la fois sur les réalités sociales, humaines, politiques et morales, pourtant criantes et terribles, qui saignaient la moitié au moins de la Péninsule, un aveuglement qui s'étendait très normalement à une incompréhension de vrais écrivains comme Giovanni Verga, de vrais livres comme les Malavoglia (1) qui, un siècle avant eux, remettait les pendules à l'heure, et dont on ne pouvait se débarrasser en traitant ce chef-d'œuvre de la modernité de "mélodrame pleurnichard". Mais ces mensonges de pure convention avaient l'intérêt de marcher du même pas que le tourisme qui alors entendait faire monter les cours de ces nouvelles destinations. Du coup, cette pacotille trouvait son humus dans les guides de voyages un peu décalés ou les livres de photographies convenues, prêtes à devenir ces cartes postales chic qu'on commençait à voir fleurir, et qui pouvaient prétendre à se vendre deux fois plus cher que les autres. Gageons pourtant que ce ne sont pas celles que les collectionneurs conserveront, tant elles ne témoignent d'à peu près rien d'autre que du regard de privilégiés sur eux-mêmes, quelles que soient les latitudes où ils pensent se récréer.

Cher Alberto,
Malgré la longueur de mon séjour chez toi, j'aurais aimé rester encore, au lieu de me retrouver au dernier jour, après ces efforts et ces marches, après tout mon tourisme, au bord de ce qu'il y avait réellement à comprendre ou partager. L'impossible rêve du voyage et sa déception.
Comme tout le monde d'abord. La ville a été un voyage des sens, mais de tous les sens: je veux dire bien sûr que là les yeux ont beaucoup à faire, comme toujours les yeux des visiteurs, des voyageurs, qui ont parfois si peur de n'être pas à la hauteur de leur tâche et de leurs devoirs de découverte qu'ils se doublent et s'aveuglent de l'appareil photo: la mer épaisse et consistante, l'immense amoncellement, le bric-à-brac en béton, le médiéval aux portes Renaissance, mille églises dorées, compliquées, touffues et sombres comme des bois et là-bas tout au fond le Dromadaire accroupi, endormi mais l'œil un peu tordu, ouvert sur ce pays qu'il a décidé peut-être déjà — et lui seul sait quand — de mordre, de renverser d'une de ses ruades ou de noyer de son vomissement. Et quand on monte sur sa bosse, partout c'est grand, lumineux et rouge, haut et bleu et partout le vide, le vide du télésiège (je viens de lire qu'ils l'ont supprimé), du trou béant de son cratère et de là-haut toute l'Italie, la mer et le ciel, des villages et des villes. Ou encore ce somptueux gaspillage de l'incendie annuel du clocher du Carmel.
Mais déjà les oreilles, puisque l'incendie est d'abord un vacarme. Pourtant c'est une musique, ce concert quotidien de cris, de théâtre des rues, de moteurs rugissants et de klaxons en folie. Là on voit proprement avec les oreilles puisque c'est d'elles surtout qu'il faut s'aider pour traverser une rue, c'est-à-dire pour survivre. La bouche enfin voyageant dans la mozzarella que toi seul savais me choisir.
Comme tout le monde encore, ma mémoire est pleine: cette vieille dame à l'auberge, jolie et maquillée à l'ancienne, un visage très doux, elle voulait toujours parler avec la philosophe et avait entrepris de me convertir. Elle ne comprenait pas qu'une fille comme moi ait pu vivre jusque-là sans aucune religion. Elle était apparentée aux plus grandes familles d'Europe et sa fille venait d'épouser un Malatesta (ceux-là même de Ferrare avec son puissant château et ses cruelles prisons). Elle ne gardait donc l'auberge que l'après-midi.
Ou j'ai rêvé lorsque, une nuit sur la place, l'Agora devant le Maschio Angioino (le Mâle Angevin, un château comme ceux qu'on fait sur le sable ou dans des boîtes à chaussures, des tours, des créneaux, ou un chemin de ronde), aux milieu des homosexuels et surtout des étonnantes femmenielle (2), dont une m'a longtemps troublée, il y en avait deux qui ont à toute force encore voulu parler des philosophie, des Dieux et de Dieu. Nouvelles Socrate et nouveaux Grecs, nous arrivions ensemble à d'essentielles vérités comme il y en a dans Feuerbach, par exemple la vraie question n'est pas de savoir si nous sommes croyants ou pas, mais de se rendre compte que nous interrogeons la vie, nous-mêmes et l'État, et aussi les choses quotidiennes comme le dehors et le dedans, alors qu'on croit parler de Dieu. Et dire qu'il était minuit dans la ville et qu'on la prétend dangereuse, ce que je ne nie pas.
Ou enfin parce qu'il faut s'arrêter, quel dommage! les mendiants: l'un s'engloutit alors qu'il fait chaud dans un passe-montagne, une grosse écharpe enroulée sur des pull-overs de laine, une veste, de lourds pantalons, plusieurs paires de chaussettes qui transforment ses pieds en moignons, des gants, et recroquevillé il tremble sans arrêt dans un univers intérieur; cet autre sur des béquilles insulte les passantes; un vieux couple très sale accompagné d'une chienne qui vient de mettre bas une portée de sept chiots (tous les jours un de moins, trois survivront, bien portants, bien nourris au lait de la mamelle) et c'est au couple que les passants donnent du lait comme si par eux ce lait pouvait se transmettre à la chienne et aux chiots; une vieille en face du Théâtre n'a pas démêlé ses cheveux depuis vingt ans et ils forment une étoupe, un casque rigide et dressé au-dessus de sa tête; une fillette joue toute la journée à couvrir un billet de mille lires avec des pièces de cent; un aveugle et son fils; et un incroyable jeune mendiant élégant en combinaison kaki à la dernière mode avec des pantalons serrés à mi-mollet et les cuisses bouffantes, un pli ourlé et une sébilette en argent. Et tous les soirs au même endroit devant le Château, les vieilles contrebandières sauvent la face de la police en entrouvrant à peine la portière de leur camionnette pour abriter leur commerce de leurs regards. J'ai vu Pozzuoli et la Solfatara, le même jour naître un volcan et mourir une ville: Pozzuoli monte de deux millimètres par jour, se fracture et se fend et j'y étais, dans cette Pompéi moderne, lorsqu'on fermait aux barricades le centre évacué. J'ai croisé, non des femmes de feu et ivres de liberté, mais des jeunes files jamais seules, leur mère, leur frère ou leur fiancé, ou leur amie de cœur, chaperon noir en réalité.
Là, il est aussi question du cœur. Comme les yeux il s'étreint devant tant de beautés et d'histoire. Et au prix d'une ou deux abstractions, il peut même parvenir à se dire qu'il est dans le plus bel endroit du monde. Oui, le cœur s'étreint encore dans les Hauts-Quartiers du Vomero, impénétrables, pleins de petits bourgeois hissés dans leurs appartements panoramiques qui ont remplacé les injustes palais, injustes mais au moins mêlés aux maisons des autres, injustes mais l'injustice n'est-elle pas aussi grande et plus bête, et plus peureuse et menaçante, et plus renfermée? Ces quartiers riches se défendent comme une citadelle — c'est une concierge qui m'arrête à la porte d'un parc avec sa politesse humble, exquise et servile: "Non si può, cuore mio, capisco, tesoro, ma non si può", là où ton oncle nous racontait qu'il y cueillait des cerises.
Jusqu'à Pozzuoli a régné et tout détruit la sidérurgie — aujourd'hui mourante elle même mais que laisse-t-elle sur sa plaie? — de l'Italsider. Ici, ils ont vu passer les envahisseurs et les rois de toute l'Europe, des cataclysmes au-dessus de toute mesure, ici ils ont tenu tête à l'Inquisition, et ils meurent plutôt d'avoir été livrés au dragon à deux têtes capital et mafia, et aux serpents de la spéculation et de la circulation automobile, irréparables, plus destructeurs qu'ensemble le Vésuve et l'Etna, et ces volcans servent même à faire croire qu'on ne peut rien contre les monstres forts. À ce jeu du silence les rats cachés gagnent, et la mafia a compris avant Freud et à une autre échelle que parler libère.
Ville démoniaque, baiser de feu, pressés du plaisir de vivre et de parler, un jour encore danser sur les forges de Vulcain, fière de vivre sa différence car elle ne se vend pas comme se vendent Florence et Venise?
Ou tant de beautés, son site et son histoire broyés par les intérêts les plus particuliers et le développement presque bactérien de l'exploitation, avec les violences, les tensions, les résignations, les accommodements, la barbarie, un conglomérat crucifié, et qui voudrait encore se retenir à son âme, mais qui sait au fond d'elle-même — et le fond, c'est le miracle de ce peuple cordial, doux, hospitalier et honnête derrière sa réserve et sa mauvaise réputation — qu'elle est tenue par le béton et les échafaudages Innocenti, et qu'elle se paye, au mieux, une mort d'Opéra?
J'ai peur qu'ils sachent trop bien où est la vérité.
Bien à toi.
Sophie.


1. Notre traduction: Les Malavoglia, Gallimard / L'Arpenteur, 1988. C'est incontestablement le roman fondateur de la littérature italienne moderne. Trop vite étiqueté comme vériste, alors qu'il est le creuset de toutes les révolutions formelles à venir, ce dont j'ai tenté à l'époque de rendre compte dans une note de circonstance: Actualité de Giovanni Verga. À propos de ce roman, le grand connaisseur de littérature italienne, Piero Citati évoque
cette voix «sans maître et sans écho. Relisant Les Malavoglia, j'ai toujours pensé à la voix anonyme qui se poursuit sans fin dans les romans de Beckett». Rien de moins.
2. Les femmenielli, — au nom de celle que j'ai eu ce bonheur d'approcher, je préfère dire les femmenielle — sont des hommes qui vivent au quotidien une vie de femme, dans leurs modestes habits populaires, et dans une relative intégration sociale. Elles exercent parfois encore de petits métiers, blanchisseuses, couturières ou servantes. Comme mon amie de quelques heures Vittoria Plasmon, qui avait longtemps été ouvrière dans la fourrure, les difficultés économiques et la désagrégation de l'économie populaire de leurs quartiers — étudiée ailleurs sous le nom de "economia del vicolo", économie de la ruelle, — les exposent aujourd'hui à la prostitution. Malaparte les met en scène dans La Peau, par exemple.

NB. Notre site est malheureusement revenu à Naples en mai 2008: Naples, poubelles du Monde.


Image: Portrait supposé de Sappho, fresque provenant de Pompéi, Musée archéologique de Naples.

Philippe Ridet: Pas de procession pour la Mafia




Pour information complémentaire, nous joignons à notre texte précédent l'article de Philippe Ridet, paru dans Le Monde du 13 avril 2010.

Pas de procession pour la Mafia. — Des coups de feu tirés sur la porte de l'habitation du prieur, une dénonciation aux carabiniers et, pour finir, une décision courageuse des autorités ecclésiastiques. Dimanche 4 avril, jour de Pâques, l'Affruntata de Sant'Onofrio, en Calabre, a été annulée par le curé de la paroisse, Don Franco Fragalà, soutenu par son évêque, Don Luigi Renzo.

"L'affrunta quoi?" L'Affruntata ("rencontre" en calabrais) est un rite ancestral, probablement d'origine païenne, de cette région du sud de l'Italie, illustrant les retrouvailles de la Vierge et de son fils après sa résurrection. Chaque dimanche de Pâques, les statues de Marie, recouverte du voile noir du deuil, du Christ et de saint Jean sont ainsi promenées par des porteurs dans toute la bourgade jusqu'à ce qu'ils se retrouvent sur la place centrale. À ce moment-là, la Vierge est débarrassée de son voile pour apparaître vêtue de ses habits de fête.

Cette procession est une épreuve physique pour les porteurs, qui exécutent des allers et retours très rapides — dont le nombre varie selon les villages — avec leur fardeau. C'est aussi une manière de se faire voir, d'exhiber sa force et son influence sur la communauté. Faire partie de l'équipe des porteurs (huit en moyenne pour chaque statue) est un honneur qui peut se monnayer parfois très cher. Afin de décider de l'identité des porteurs, de véritables enchères sont ouvertes, gérées par les confraternités laïques qui organisent ces fêtes. La meilleure offre — parfois jusqu'à 5 000 euros — l'emporte.

Hommes forts et riches... Depuis bien longtemps à Sant'Onofrio, comme sans doute dans d'autres villages de Calabre, la Mafia locale — la 'Ndrangheta —, a mis la main sur cette procession. Les retrouvailles du Christ et de sa mère sont, pour les principales familles de l'organisation criminelle, l'occasion de montrer leur puissance aux yeux des habitants des villages qu'ils contrôlent (le conseil municipal de Sant'Onofrio a été dissous pour "infiltration mafieuse"). Au premier rang des porteurs, bien en vue, on retrouve ses membres les plus influents ou les nouveaux entrants dans la hiérarchie des clans, dont le prestige et la force sont comme rehaussés par le fardeau symbolique qu'ils trimbalent.
Tout aurait pu continuer ainsi si Michele Virgo, le responsable de la confraternité du Saint-Rosaire, qui gère l'Affruntata de Sant'Onofrio, n'avait décidé, en accord avec le curé de la paroisse et après en avoir référé à l'évêque, de mettre un holà aux prétentions de la Mafia. Mgr Renzo avait, quelques jours auparavant, dénoncé lui aussi l'habitude d'attribuer au plus offrant, donc au plus puissant, l'honneur de parader avec les statues dans une manifestation à laquelle il trouve peu de «spiritualité».

De conserve, les trois hommes décident d'annuler les festivités et de les reporter, si les conditions de moralité sont réunies, à la semaine suivante. Ce à quoi les hommes de main des familles évincées ont répondu en arrosant le portail de Michele Virgo de balles de calibre 6,5.

Dénoncer l'infiltration de la Mafia dans les rites et processions religieuses de Pâques peut donc être dangereux. Don Pino Pugliesi, qui voulait faire le ménage dans sa paroisse de Brancario, un quartier mal famé de Palerme (Sicile), l'a payé de sa vie, le 15 septembre 1993. Quelques familles n'ont pas apprécié qu'on veuille les écarter de l'organisation des fêtes de la San Gaetano.

La sociologue Alessandra Dino a recensé, dans son livre très documenté La Mafia devota ("La Mafia dévote", éd. Laterza, mars 2010, non encore traduit en français), les infiltrations mafieuses dans les rites et traditions religieuses au sud de l'Italie. Outre le cas de l'Affruntata, elle analyse les fêtes patronales, qui sont pour les familles régnantes locales l'occasion de percevoir des dons de la part de leurs concitoyens, apeurés par les menaces de rétorsion adressées aux récalcitrants.

Mais outre la perspective financière, ce que cherche la Mafia, c'est la visibilité et l'affichage de son pouvoir. Alessandra Dino écrit:

«Ces moments d'agrégation autour des rites de la tradition sont utilisés encore aujourd'hui comme des instruments pour consolider le pouvoir de la Mafia et faire respecter les hiérarchies secrètes et les rapports de forces clandestins. Pour les mafieux, la procession est devenue le moment où il est possible d'exposer puissance individuelle et familiale. Et cette puissance s'exprime aussi à travers leur poids économique, que chaque habitant comprend immédiatement.»

La décision des autorités ecclésiastiques n'est pas si anecdotique qu'il y paraît. Soupçonnée parfois d'une forme d'indifférence — voire de complicité – avec ces pratiques, l'Église italienne a décidé de faire un exemple du cas de Sant'Onofrio. Dans un entretien au quotidien Il Giornale, Mgr Renzo dénonce «les sommes folles» versées à l'occasion de l'Affruntata et appelle ses ouailles à s'écarter de tout ce qui «n'est pas sacré, à être authentiques et à vivre tranquillement dans l'amour du prochain». Sera-t-il entendu? — Philippe Ridet, article publié dans Le Monde du 13 avril 2010.

En fait, si l'Affruntata ne s'est pas déroulée comme chaque année le dimanche de Pâques, elle s'est finalement tenue à Sant'Onofrio le dimanche suivant, 11 avril 2010, sous importante surveillance policière.

Le préfet de Vibo Valentia,
Luisa Latella, a d'ailleurs clos la manifestation par ces mots: «Oggi qui ha vinto lo Stato ma anche la popolazione di Sant'Onofrio. Si tratta certo di una piccola cosa ma significativa e importante». — Ici, c'est l'État qui a gagné, mais aussi la population de Sant'Onofrio. Certes, il s'agit d'une petite chose, mais elle est importante et significative.»

© L'image n'a aucun rapport avec le sujet. Nous venons simplement de la recevoir de notre ami Francesco Angelini qui est chez nous l'auteur d'un magnifique album sur la Lune. Ici il s'agit de
sa photographie de la galaxie spirale M101, située à trente-et-un millions d'années lumière. Gageons que la 'Ndrangheta n'est pas près d'y mettre les mains. On trouvera d'autres réalisations de cet artiste astronome dans sa galerie publique.

samedi 10 avril 2010

Godard le Neveu


Cliquer sur l'image pour l'agrandir.


Si l'ouvrage d'Antoine de Baecque, Godard - biographie (Grasset, 2010), mentionne la parenté du cinéaste avec son oncle illustre, le savant naturaliste Théodore Monod, elle ne dit mot de ce même lien avec un frère de Théodore, Samuel William Monod, dit Maximilien Vox, mieux connu de nos lecteurs et visiteurs (1)
. Notre intention n'est pas de souligner ce manque, mais de saisir l'occasion dont cette si riche biographie aurait pu tellement mieux que nous s'emparer pour étayer de féconds rapprochements, ici solidement intuitifs mais bien trop sommaires.

Le cinéaste est né en 1930. Son oncle Maximilien Vox a alors trente-sept ans et déjà une longue activité de dessinateur, graveur, journaliste, caricaturiste, éditeur. Il semble donc impossible que, malgré leurs ruptures familiales passées et à venir, l'oncle n'ait pas tenu l'enfant dans ses bras, par exemple dans cette grande propriété familiale propice aux réunions rituelles des Monod; ni que le futur cinéaste, tenté d'ailleurs un temps par la peinture et doué d'un véritable talent pour le dessin, n'ait pas tenu dans ses mains et sous ses yeux des œuvres graphiques de son oncle. Avec ou sans la complicité active de sa mère Odile Monod, autre figure familiale passionnée par l'image, en l'occurrence la photographie. Il serait instructif, ne serait-ce qu'avec le matériel que nous offrons ici à nos lecteurs — dessins, aquarelles et bois gravés en 1917/1918 par Vox, sans parler de ses logos publicitaires et de son invention de la déclinaison typographique —, de revisiter, à cinquante ans ou plus de distance, cadrages et compositions à la lumière rétrospective des images du jeune neveu. Ou l'inverse.

Outre ce fait qu'ils sont les deux hommes d'images de la famille, une préhistoire unit les deux hommes: leur rejet définitif et brutal de la famille et leurs ruptures violentes, n'hésitant pas devant les provocations que leurs géniteurs et chefs de clan considéreront comme inconcevables ou déshonorantes: l'aîné Maximilien qui, sur la fréquentation de Jacques Maritain, se convertit au catholicisme en 1926, à la grande douleur de son père, le fort important pasteur Wilfred Monod; Jean-Luc aggravant sa fuite de divers vols et délits afin de trouver de l'argent pour son cinéma et pour le reste, qui obligeront la riche famille Monod à d'abord le sortir d'embarras, puis à le rejeter, au point que ni lui ni son père Godard ne pourront assister aux obsèques d'Odile, tous événements fort bien précisés dans le livre d'Antoine de Baecque.

Homme d'image, Vox s'est aussi souvent défini comme un homme de lettre. Son écriture (2) a d'incontestables parentés avec l'élégante ronde que Godard utilise dans nombre de ses films: tous deux certainement, le neveu après l'oncle, passionnés de calligraphie et de mise en page. De même, la présence de feuillets imprimées et de couvertures de livres, activités de prédilection du typographe et éditeur Vox — en particulier aux éditions Bernard Grasset qui publient aujourd'hui cette biographie — défient l'inventaire dans l'œuvre du cinéaste. Godard écrit d'ailleurs lui-même dans Introduction à une véritable histoire du cinéma (Albatros, 1980), p. 35:

«Un atelier qui permette de travailler comme un romancier [...] qui a besoin d'avoir à la fois une bibliothèque pour savoir ce qui s'est fait, pour accueillir d'autres livres, pour ne pas lire que ses propres livres; et en même temps une bibliothèque qui serait aussi une imprimerie. Pour moi, un atelier, c'est un studio de cinéma qui est en même temps une bibliothèque et une imprimerie.»

Qui a vu des images des différents ateliers de Vox, au 76 rue Bonaparte en particulier, à Saint-Germain-des-Prés, quartier godardien par excellence; qui a eu la chance de connaître de près la Monodière, maison dans le village de Lurs, où il entreprit de se retirer par étapes en 1961 — Godard vient de tourner À bout de souffle mais pas encore Le Mépris —, et où le monde de la typographie tint — et tient encore — à se réunir autour de son Chancelier aux rencontres internationales de Lure qu'il fonda dès 1952, celui-là aura précisément vu l'atelier dont rêve ici Jean-Luc Godard. Impossible d'ailleurs que ce dernier n'ait jamais de ses yeux vu ces installations, au moins les germanopratines. Et dont il aura fait l'équivalent exact dans sa maison de Rolle, bien visible dans plusieurs de ses films et dernièrement dans le documentaire d'Alain Fleischer, signalé ici en son temps, Morceaux de Conversations avec Jean-Luc Godard, et
Ensemble et Séparés, sept rendez-vous avec Jean-Luc Godard, aujourd'hui en DVD aux éditions Montparnasse.

Un autre rapprochement que, là encore, nous ne pouvons qu'esquisser, mais dont nous offrons le matériau édité par nos soins, 1954: Mort de Gutenberg (3). Malgré ses aspects fort conservateurs en politique, Vox observe avec acuité, intelligence et passion les progrès de la technologie dans son domaine: il faut lire attentivement ce long entretien avec Jean Giono et le trop méconnu typographe Jean Garcia et la correspondance attenante, où, dès 1952, Vox anticipe si lucidement les possibilités de l'édition en liaison avec ce qui s'appellera bien plus tard la révolution informatique. Sans considérer les élucubrations politiques de Godard — plutôt métaphysiques d'ailleurs et plus conservatrices qu'il n'y paraît, un tout autre débat que nous n'avons abordé que ponctuellement, même si ce point est tout à fait crucial —, on ne comprend rien à l'œuvre entière du cinéaste, poète lyrique bien plus que maître à penser, si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une centrale et formidable méditation sensuelle et sensorielle sur les moyens de production de l'image, et si on ne constate pas que, comme Vox en son domaine, il est l'un des acteurs principaux de sa révolution technique.

Le livre d'Antoine de Baecque montre clairement (pp. 753-756) à quel point le graphiste, typographe et éditeur Jean-Luc Godard a conçu et réalisé de A à Z et dans tous ses détails, depuis la sélection des images, les options de mise en page et de typographie, jusqu'au choix même de la police, son livre Histoire(s) du Cinéma, fils éponyme de son immense travail solitaire, huit films en fusion vidéo sur le cinéma. J'y vois par maints aspects la réalisation concrète du livre dont Vox rêvait quand — 1952: Godard était à la veille de son premier film — il écrivait à Jean Giono (4):

«C'est toute la question du langage, c'est toute la question de l'expression visuelle, de la fixation de la pensée... Notre livre sera un recueil d'exemples et de prototypes qui seront un stimulant et, probablement, une autorité pour deux ou trois générations.»

Et puisque nous en sommes à Godard le Neveu, lisons — films en mémoire — Jean-Philippe Rameau (5):

«Le premier son qui frappa mon oreille fut un trait de lumière. Je m'aperçus tout d'un coup qu'il n'était pas un, ou plutôt que l'impression qu'il laissait sur moi était composée. Voilà, me dis-je sur-le-champ, la différence du bruit et du son. Toute cause qui produit sur mon oreille une impression une et simple me fait entendre du bruit. Toute cause qui produit sur mon oreille une impression composée de plusieurs autres me fait entendre du son».

Ce même Jean-Philippe Rameau, dont l'encyclopédiste Jean le Rond d'Alembert écrivait:

«Il a osé tout ce qu'il a pu et non tout ce qu'il avait voulu oser. Il nous a donné, non pas la meilleure musique dont il était capable, mais le meilleure que nous puissions recevoir».

Des mots qui, paroles pour paroles, nous ramènent à Jean-Luc Godard.

PS. Signalons la proche sortie en avril 2011 de notre essai "Filmer après Auschwitz / La question juive de Jean-Luc Godard", aux éditions Le Temps qu'il fait.


1.
Pour plus de précisions sur tous ces liens, on se reportera à la Descendance de Jean Monod (1765-1836).

2.
L'illustration ci-dessus — cliquer dessus pour l'agrandir — est surtout choisie pour son texte qui trouve son étrange réplique dans la retraite de Godard à Rolle. Transcription:

«[Feuillet précédent: J'admets donc sans humiliation et reconnais mon échec, sinon matériel, du moins mental, à égaler] ceux que ne distrait aucun talent — auxquels, d'ailleurs, ladite absence ne suffit pas toujours à assurer le comble du succès. J'oublie les reproches muets, les lancinantes, les interminables discussions; les souriantes incompréhensions et les dévoûments borgnes. Il y avait beaucoup d'hommes en moi — et certes, pour l'intéressé comme pour les autres, il n'était pas toujours facile de s'y reconnaître.
Sur la plupart de ces hommes, je m'en vais fermer la porte à double tour; après avoir mis la clef sous le paillasson, puissé-je goûter l'illusion de descendre seul les marches qui mènent au recueillement.
Je ne travaillerai plus qu'à mes heures, et dans le respect de mon travail. Que mes amis me pardonnent, ou bien, qu'ils m'oublient: en tous cas, qu'ils donnent la paix à celui qui fut si prodigue de ses soins, de son temps — et de ses nerfs. Si ceux-ci n'ont pas toujours été traités comme il eût convenu, que la quantité, et parfois la qualité des résultats tienne lieu d'excuse.

Pour les comparaisons formelles entre les deux écritures, on pourrait trouver des échantillons plus immédiatement parlants encore. Par exemple, sans chercher assez longtemps:



3. Impossible ici en effet de choisir telle ou telle intuition de cette conversation capitale que j'ai eu la chance de pouvoir reconstituer dans son entier, d'après les tapuscrits dactylographiés, corrigés et envoyés à Jean Giono par Maximilien Vox et ses ajouts manuscrits originaux à moi confiés par un autre frère de Théodore et de Maximilien et autre oncle de Jean-Luc, le regretté Sylvère Monod. L'ensemble ainsi établi a été publié pour la première fois dans ma revue Le Cheval de Troie n° 12, septembre 1995.
Inutile aussi de choisir des fragments, puisque tous ceux qui en sont curieux peuvent le lire ici dans son intégralité, y compris les correspondances attestant de l'avancement du projet, malheureusement jamais réalisé, avec les éditions Gallimard.


4. Où l'on retrouve explicitement la même mention à l'importance des Voix du Silence d'André Malraux que, dès 1951, Godard indique comme un événement majeur dans son itinéraire et, quarante ans plus tard, comme matrice inspirante dans la genèse d'Histoire(s) du Cinéma, films et livre.

5. Tous textes issus du beau livre de Catherine Kintzler: Jean Philippe Rameau, splendeur et naufrage de l'esthétique du plaisir à l'Âge classique, Minerve, 1996.
Ces rapprochements mériteraient d'importants développements. En bref, Catherine Kintzler insiste sur la découverte fondamentale de Jean Philippe Rameau: un son n'a pas de valeur en lui-même mais dans un ensemble articulé. C'est donc un système, tonal ou modal par exemple, que l'oreille entend et non un son ou une suite de sons. À la lettre elle entend l'inouï, le sous-entendu de la musique, elle est un organe critique qui doit savoir décomposer, car le son n'est pas un, dit Rameau, mais trois. Et quand Godard dit: «Même Bresson en est resté à l'enregistrement, et jamais il n'est parti de trois sons pour une histoire. Moi, je me dis maintenant que je dois partir de ces trois sons», ou quand il nous demande de fermer les yeux pour mieux voir la troisième image qui n'est pas là, il est bien de Rameau le neveu.

En librairie


La question juive de Jean-Luc Godard
Si vous préférez le commander aux éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

© Image: cliquer dessus pour l'agrandir. Passage d'un texte autographe de Maximilien Vox: L'écuelle de bois, mars 1949. Collection privée. Tous droits réservés aux ayants-droits.

Lettre 13: printemps 2010



Notre raison d'être ou
Liber@ Te:
1. Pour Robert Redeker, suite. Y revenir encore et toujours. — 2. Le verrouillage du Conseil Constitutionnel, ou les complices de l'ouverture. — 3. Rafle sur les droits de l'homme?
, une suite à Durban II sur la scène du Conseil des droits de l'homme. — 4. Le timonier de saint Paul, sur les postures et impostures d'un maître à penser: Alain Badiou. — 5. Le printemps de Bagdad, après les élections provinciales en Irak.

Textes invités: 1. Michel Le Bellac et Jean-Marc Lévy-Leblond: Du côté des femmes. — 2. One way? L'heure du choix, un texte de Hervé Kempf, Le Monde, 21 février 2010. 3. L'imam sacrifié, un texte de Caroline Fourest sur Hassen Chalgoumi, imam à Drancy, Le Monde, 28 février 2010. — 4. Taslima Nasreen, la recluse, un texte de Frédéric Bobin, paru dans Le Monde du 8 mars 2010.

Pour une petite histoire de ralentir travaux, notes sur une chronologie et cette fois: Trois ans avec l'internet.

Notre delta fertile:
Italiana: 1. Penser par images: Ferdinando Scianna et son père
(rappel dernier article).
Judaïca:
Texte invité: 1. Laurence Sigal-Klagsbald et Paul Salmona: Les juifs en France, une présence oubliée, Le Monde des 17/18 janvier 2010 (rappel dernier article).
Manhattania/USA: 1. Chine et Iran vs USA: prendre date.
Pour Maximilien Vox, dossier complet.

Notre cinéma:

Les trains de Lumière: 1. Shirin d'Abbas Kiarostami (2010). — 2. Séverin Blanchet (1944-2010), un cinéaste assassiné.
Pour Jean-Luc Godard: 1. Les printemps de Jean-Luc Godard: un coffret DVD, un livre, un film, ou deux.
Pour Frederick Wiseman: 1. Public Housing (1997), une cité noire de Chicago.
Pour Bruno Dumont: Hadewijch, 2009 (rappel dernier article).
Pour Paul Carpita

Pour Raphaël Nadjari (dossier complet).

Nos images, table complète des diaporamas.
— Les derniers: 1. novembre 2009:
Un diaporama collectif accompagne Israël/Palestine, l'entrée de l'hiver, la chronique d'un voyage complexe vers des gens de paix. — 2. Mars 2010: Nouveau diaporama sur La Hague.
— Une sélection: 1. Éveline Lavenu renouvelle régulièrement ses albums de croquis, acryliques et gouaches. — 2. Les quatre épisodes de notre diaporama Manhattan, octobre 2009, suite aux autres albums dans Manhattania.

Nos recettes ou Les Goûts réunis:
1. Zitoni à la tomate et au basilic: les enfants parlent aux enfants.

Nos fictions, publiées ou non: Édits & Inédits, textes souvent assez longs qu'il convient d'imprimer selon les envies.


— Et bientôt, un quinzième dossier: Penser par images.
© Éveline Lavenu, Vaches, acrylique sur toile.

samedi 27 mars 2010

Trois ans avec l'internet




On se trouve probablement cinq ou six fois dans sa vie à la croisée des chemins: le ou les jours où on s'engage dans un métier, ceux où on se marie, où on fait un enfant, où on apprend qu'on est gravement malade, et pour beaucoup celui où on se retrouve à la retraite. Si on laisse de côté les jours du chômage qui n'ouvrent pas vraiment les voies.
Quand il ne s'est plus agi de gagner ma vie: éduquer, enseigner, publier, séduire, et que ma religion était établie sur les mondanités, les glorioles et sur ceux dont le métier est de prescrire nos goûts, nos lectures, nos films et jusqu'à nos opinions, j'ai cru ma vie et ma pensée faites. Quand, au fond, je n'avais que soixante ans.

C'est alors que, par la médiation convaincante des magies du courriel, obstinément traité comme une correspondance, j'ai rencontré ce qu'il est trop vite convenu de dénommer "Internet". Le 27 mars 2007, "ralentir travaux", le nom — sinon le sens: un aimable commérage que quelqu'un arrêta net le jour même, grâces lui soient rendues —, s'imposa aussitôt, tant il voulait affirmer quelque chose contre lui. L'internet — simple nom de chose, article défini et minuscule, et non cette commune déification — me semblait surtout alors être globalement marqué par l'instantané, et la brève de comptoir. Comme la télévision de mon enfance qui m'a fait rêver d'y devenir réalisateur, il fallait dissiper les préjugés élitistes, être accueillant à ce avec quoi j'allais désormais vivre, et donc trouver des raisons de l'aimer. Sans succomber à mon tour à ses attraits spontanés, et savoir si vraiment je saurais "ralentir" l'internet et y "travailler". Un certain internet donc auquel il faut participer, élu dans l'immensité confuse que recouvre aujourd'hui ce mot-monde.

J'ai consigné de temps en temps mes sentiments sur cette petite histoire de ralentir travaux, vécue au jour le jour. Trois ans après, qu'en dire et qu'en penser? Pour qui d'abord? "Pour toi", ai-je pris le parti de répondre à cette question, qui n'est peut-être pas la seule, mais qui mérite d'être plus objectivement posée. Trente mille visiteurs environ que diverses mésaventures, dont celle racontée dans Un autre encartage, m'ont appris à ne pas confondre avec des lecteurs, mais après tout n'y en aurait-il qu'un sur dix pour s'attarder sur un texte que, par ce biais, j'aurais déjà infiniment plus de lecteurs que ne m'en aura procuré l'édition classique, et aux grands écrivains que j'ai eu le bonheur de traduire.

Chaque année depuis vingt ans, Gallimard, Fayard, et tant d'autres maisons (1) dont il ne s'agit pas de suspecter une seconde l'honnêteté comptable, m'adressent des relevés de droits obstinément négatifs sur des traductions d'auteurs comme Giovanni Verga, Leonardo Sciascia, ou Luigi Pirandello. Ne parlons pas des autres écrivains que j'ai eu le privilège de traduire, moins connus. Quant à mes textes publiés, le fisc a eu tout à fait raison de jamais s'intéresser sérieusement à eux.

Évidemment, les éditeurs ont un rôle de validation de l'écrit auprès de la communauté des lecteurs qui, ne voulant pas risquer de lire n'importe quoi, s'en remettent à eux, lecteurs professionnels et garants premiers de l'écriture. L'argument est sérieux, mais insuffisant. Devenir son propre éditeur sans entrer dans des circuits immédiatement marchands change la question du compte d'auteur.

Quand le site n'est pas le support à des entrées publicitaires, son auteur n'est pas forcément préoccupé outre mesure par la quantité de ses visiteurs. Je sais que la partie se joue d'abord avec moi-même: écrire au fil des jours, c'est entrer en pensée, c'est faire de tout ce que je rencontre — livres, films, situations, événements et faits divers — une occasion de les rendre textes, et, peu à peu, me rendre compte (oui d'abord à moi) que la grande difficulté est de choisir ce qu'il convient de partager avec un autrui, si abstrait soit-il, quitte à voir cette part commune devenir l'âme même de mon intimité.

C'est qu'écrire au jour le jour sur l'internet, c'est déceler ici le durable justement au-delà de l'anecdote ou du succès passager, c'est choisir ou éviter de nommer ceux par qui Google dirige vers Ralentir Travaux des visiteurs; loin de s'y résigner, épouser — Roland Barthes par exemple — le fragment comme éthique et comme esthétique; développer les liens significatifs qu'au fond Denis Diderot, autre adepte de la conversation consignée, de la lettre et du fragment, avait déjà expérimentés avec son Encyclopédie: s'ordonner en mots-clés et accepter de se laisser par eux ordonner par d'autres, frères ou ennemis; prendre date avec soi-même et s'interdire les humeurs versatiles du moment en lieu et place de pensée fidèle, aujourd'hui drôles mais demain ridicules; accepter, comme Montaigne — encore un que j'enrôle d'autorité dans les virtuels internautes du passé — de ne renier jamais ses essais mais préférer dans le temps se contredire (2); sans me priver pourtant de préciser des textes demeurés vivants, le réel internet est aujourd'hui bien là: tous les jours prendre rendez-vous avec la responsabilité de la chose dite, devant les ambivalences et les ambiguïtés de nos acteurs et de notre présent.

Là, trois cent notes ou articles derrière moi, miens ou textes élus d'autrui, se confronter à leur archivage, leur classement, quinze dossiers thématiques ouverts en autant de sous-sites, conjuguer autant qu'il est possible le stock classique et le flux d'aujourd'hui. Et donc a posteriori se confronter à la seule question qui vaille: «Qu'as-tu fait, ô toi que voilà, de ta vie, de ta langue, de ton temps, de ta pensée?»

Aux alentours de ce lieu d'écriture et de travail, différentes figures de l'internet (cessons de bouder notre plaisir: sites personnels ou collectifs passionnants, courriels bien moins invasifs que le téléphone même s'il n'est pas portable, liens d'information, d'instruction, de connaissance, de dépistage de la fraude et de l'imposture au-delà de toute espérance, indispensable et si scrupuleuse Wikipedia (3) qui remet à leurs justes places mandarins et experts) redonne chaque jour du sens à ma vie. Même si je n'ai pas su trouver jusqu'ici comment me confronter à l'ouverture aux commentaires et à leur "modération" — une bataille de régulation que je juge au-dessus de mes forces — l'instrument renouvelle la permanente question de la place et du rôle de l'intellectuel dans la cité. Il contribue sans doute puissamment à libérer la parole des peuples et à favoriser la voix de la liberté dans nombre de pays. La surveillance globale que les dictatures et les pouvoirs démocratiques en tirent est réelle, mais elle montre surtout combien est illégitime, et au bout du compte cauchemardesque, de compter sur la seule clandestinité pour travailler à l'état de notre monde.

Loin d'être virtuel, le monde qu'il constitue est désormais notre réalité la plus intime. Il colporte ses périls: le poids que, par son intermédiaire, prennent le mensonge et la rumeur, quand la démocratie continue à avoir besoin de la voix des experts et de la connaissance et de ne pas confondre consensus, complot, débandade des opinions et convergence et relativité des recherches; et la facilité avec laquelle sa rapidité de diffusion peut répandre l'approximation obscurantiste, avec une ampleur du dégât dans toutes les couches sociales. Pas forcément les moins instruites, mais celles qui devraient garantir le sérieux de la recherche méthodique et la relative solidité des résultats, dont, dans les circonstances modernes, toute décision politique dépend. Et qui trouvent au contraire du dernier chic — comme dirait Gustave Flaubert dont on se prend à rêver ce qu'aurait pu y devenir son Dictionnaire des idées reçues — de tonner contre "Internet".

1. Dans son opuscule, que nous pouvons lire intégralement en ligne: De l'illégitimité de la contrefaçon des livres, Emmanuel Kant établissait en 1785 une distinction entre le livre-objet et le livre-texte. Il y écrit: «Je crois être fondé à considérer une édition non comme le trafic que l'on ferait d'une marchandise en son propre nom, mais comme une affaire gérée au nom d'un autre, c'est-à-dire de l'auteur». 2. Encore qu'un exemple célèbre nuance cette affirmation. On connait la fameuse phrase de Montaigne à propos de son ami Étienne de La Boétie: «Parce que c'était lui parce que c'était moi». On ne sait pas toujours que — couleur et nature de l'encre sur le Manuscrit de Bordeaux faisant foi — le «parce que c'était moi» fut ajouté huit ans après. Le temps sans doute nécessaire à Michel pour s'apercevoir qu'il avait réussi à intérioriser son alter ego. Comme pour dire: "C'était alors mon mentor. Enfin, huit ans après, je l'équivaux"?
3. Qui dédaigne cette entreprise véritablement collective tout en l'utilisant au quotidien, qu'il y apporte ses savoirs et ses talents, c'est si simple en apparence. Il verra bientôt d'expérience qu'il n'est pas si aisé d'y écrire durablement n'importe quoi. Sur les sujets qui vaillent, s'entend.

Gravure: Théodore Galle, Mort, Jugement, Enfer et Paradis (détail). In Jan David, Veridicus christianus, Anvers, 1601.

dimanche 21 mars 2010

Les printemps de Jean-Luc Godard




L'actualité sur Jean-Luc Godard est fournie en ce moment. Donnons seulement les nouvelles, nous y reviendrons souvent, progressivement, longuement.

• D'abord l'édition en DVD Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard, le film d'Alain Fleischer dont, le 1er février 2009: Tout ce que je peux pour Jean-Luc Godard, nous déplorions l'absence globale d'exploitation en salle, est parue. Outre le film lui-même de cent vingt-cinq minutes, nous pouvons voir et entendre Ensemble et Séparés, sept rendez-vous avec Jean-Luc Godard, d'une durée de quatre cent cinquante six minutes, différentes visioconférences avec André S. Labarthe, Dominique Païni, Jean Douchet, Jean- Michel Frodon, Nicole Brenez, Jean Narboni et Jean-Claude Conesa. Si on écoute aussi les débats en ligne qui accompagnèrent les projections parisiennes du film, auxquelles nous renvoyions naguère dans notre note, nous jouissons alors d'un travail informatif important, dont il faut surtout remercier les infatigables éditions Montparnasse plus que, selon le mot du cinéaste, «les professionnels de la profession».

• Vient de paraître ensuite un ouvrage de près de mille pages dû à Antoine de Baecque: Godard, biographie, aux éditions Grasset et Fasquelle. Jamais nous n'avons encore disposé d'une telle somme d'informations rassemblées avec patience, discernement, courage aussi car la matière est plus que foisonnante.
Sa lecture ressuscite d'une certaine façon toute l'histoire du cinéma dans la seconde moitié du XXe siècle (plus une décennie) et toutes ses figures emblématiques. C'est la première fois que sont décrites d'une façon si précise les années Dziga Vertov, où le cinéaste élimina jusqu'à son nom. Années dont ce livre montre l'importance, même s'il ne me consolera jamais tout à fait d'avoir été contraint de traverser la décennie 70 sans l'aide de son cinéma. D'autres, heureusement, me furent d'un plus précieux secours: Maurice Pialat, Jean Eustache, Alain Resnais ou John Cassavetes, ne désespérèrent pas autant de leurs publics, c'est-à-dire de nous, il faudra bien en dire un jour davantage.
Cette biographie nous donne enfin mille occasions d'approcher le mystère, le symptôme Godard, la personne oui, mais plus que ça, une esthétique fondée sur l'implosion, le minage, la ruine de tout ce qu'il touche et approche, pour une œuvre qui n'en finira sans doute jamais de faire trembler le cinéma et, au-delà, tous les arts de l'image et du son, sur leurs produits finis et leurs certitudes, pour les contraindre comme lui sans cesse à la renaissance: "numéro deux" en quelque sorte. Elle nous permet enfin d'entrevoir l'ampleur des dommages humains collatéraux de cette furie créatrice. Mille pages qu'il faut lire: le plaisir ininterrompu conforte cette nécessité (1).

• La sortie de Film Socialisme, ce que, dans sa passion de l'ambiguïté, Godard appelle son "dernier" film, est imminente: le film devrait être présenté à Cannes en avril. L'ancienne bande-annonce indiquée par notre note précédente du 20 juin/9 juillet 2009 semble avoir été remplacée par une nouvelle ici, qui n'en laisse pas présumer davantage. Une fois de plus, la déconstruction et les fragments sont là pour organiser à la fois l'attente, la frustration, l'agacement, mais soyons certains que le splendide étonnement sera encore bientôt au rendez-vous. Tant qui n'étaient plus du voyage d'Éloge de l'amour, ou de Notre musique, sauront-ils cette fois reprendre le navire? Nous le leur souhaitons.

• Enfin, en juillet dernier justement, nous apprenions son projet de film sur l'extermination des Juifs d'Europe à partir du livre de Daniel Mendelsohn, Les Disparus. Antoine de Baecque nous en donne des nouvelles dans son livre: le cinéaste semble toujours y penser, ce qui ferait de Socialisme au moins «l'avant-dernier». Le projet est même en développement aux États-Unis, aux soins du producteur Edward R. Pressman, de l'ami américain du cinéaste Tom Luddy, et du déjà pressenti scénariste israélien Oren Moverman (ils ont décidément tous des noms prédestinés!). Mais Antoine de Baecque ajoute que «l'issue est tout de même peu probable».
Mon intuition est pourtant différente, et nettement plus optimiste, comme je le disais déjà à l'époque et comme le pensait Daniel Mendelsohn lui-même. Si la vie laisse le temps au cinéaste octogénaire, dont les projets mettent désormais plusieurs années à mûrir, j'ai le sentiment que tout — le sens de sa vie, sa mise en perspective de toute l'histoire du cinéma, sa passion du renouveau, sa ressource psychologique dès lors qu'il est dans le processus créatif —, tout mènera ce juif et Palestinien du cinéma à trouver le temps, la force, l'aide et la joie (oui, la joie), pour que son dernier film soit précisément sur cette extermination, qui demeure l'horizon de son art et l'obsession de sa vie; pour prendre encore une fois à contrepied les mauvaises langues, les sourds et les aveugles, encore une fois nous offrir son art proprement talmudique: infinies controverses et provisoires déchiffrements.

PS. Signalons la proche sortie en avril 2011 de nos essais "Filmer après Auschwitz / La question juive de Jean-Luc Godard", et "Pour John Cassavetes" aux éditions Le Temps qu'il fait.


1. Nous avons plus récemment consacré une note additive à la lecture de ce beau travail: Godard le Neveu, où nous posons quelques indices entre Jean-Luc Godard et Maximilien Vox, plus quelques phrases troublantes sur Jean-Philippe Rameau.


En librairie



La question juive de Jean-Luc Godard
Pour John Cassavetes
Si vous préférez les commander aux Éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

© Photogramme: Jean-Luc Godard, Éloge de l'amour, 2001.

vendredi 12 mars 2010

Taslima Nasreen, la recluse (3)




Depuis notre article du 13 janvier 2008 Taslima Nasreen 8842,62 €, introduction à son texte Je ne suis plus qu'une voix désincarnée, complété le 22 mai 2008 de quelques informations, nous n'avions plus de nouvelles de l'écrivain. Dans Le Monde du 8 mars 2010, Frédéric Bobin nous en donne. Les détails dans ce domaine ayant toute leur importance, nous préférons reproduire ce texte, plutôt que le résumer.

Taslima Nasreen, la recluse. — Les policiers veillent au bas de l'immeuble. Ils ont dressé sur le trottoir une tente de toile kaki. Ils y viennent s'affaler sur des lits de camp à chaque relève de la garde. En haut, face à l'ascenseur, un autre policier, assis sur sa chaise, fusil sur les genoux, se livre à une ultime inspection. Il frappe à la porte, annonce à voix basse les visiteurs. Taslima Nasreen sort enfin sa bouille joufflue surmontée d'une épaisse frange et invite à pénétrer dans un salon tapissé de livres en langue bengalie. Dans la bibliothèque vitrée, un autocollant militant — "L'athéisme soigne le terrorisme des religions" — cohabite sans mal avec une tête de Bouddha tibéto-cachemiri et un Ganesh (dieu-éléphant hindou) miniature. Un gros coquillage trône sur la nappe jaune tournesol de la table à manger. Là est le refuge secret de la proscrite, la tanière de l'écrivain maudite, forcée à l'errance ou à la clandestinité. Ample chemise mauve passée sur un battle-dress, elle se niche sur son canapé et dévide avec un mélange d'ironie et d'accablement la chronique de son infortune.

Depuis qu'elle a été bannie en 1994 de son pays, le Bangladesh, condamnée à mort par des fatwas de fondamentalistes musulmans pour ses écrits dénonçant l'oppression des femmes dans l'islam, Taslima Nasreen, quarante-huit ans, est une apatride trimbalant sa valise de pays en pays, de villes en villes, séjours fugaces en des havres provisoires. La voici à New Delhi depuis quelques semaines, hébergée dans l'appartement d'un ami. Pour combien de temps? Elle l'ignore. Les autorités indiennes viennent de lui accorder un permis de séjour expirant au mois d'août. Après, ce sera l'inconnu, une nouvelle fois. On lui a laissé entendre que le sauf-conduit ne sera pas renouvelé. La présence de Taslima Nasreen en Inde est une affaire trop explosive. Elle le sait, elle en souffre et elle se terre. Elle espère simplement que le «bon sens finira par prévaloir» et que la furie des controverses se dissipera.

À vrai dire, c'est assez mal parti. Début mars, de violentes émeutes ont éclaté dans deux localités du Karnataka, État méridional de la Fédération indienne, à la suite de la publication dans un journal local d'un article portant sa signature. L'agitation avait été orchestrée par des groupes musulmans. Deux personnes ont péri dans les affrontements avec la police. «La nouvelle de ces morts m'a anéantie», souffle Taslima Nasreen. Elle ne comprend pas. Elle n'a jamais envoyé d'écrit à ce quotidien. L'article controversé est en fait une traduction approximative en langue locale (kannada) d'un texte déjà paru en janvier 2007 dans l'hebdomadaire de langue anglaise Outlook India. Dans cette tribune, Taslima Nasreen se livrait à une exégèse de certains passages du Coran et des hadiths (fragments de récit de la vie de Mahomet) imposant aux femmes le port du voile. Elle l'avait écrite pour contester la thèse selon laquelle les textes sacrés de l'islam seraient silencieux sur le sujet. Et elle concluait que les femmes musulmanes devaient s'affranchir de ces préceptes et «brûler leurs burqas», «symboles de l'oppression des femmes». Vieux de trois ans, l'article a brutalement refait surface pour d'obscures raisons.

Il y a quelque chose qui horripile Taslima Nasreen. Pourquoi se focalise-t-on en permanence sur ses critiques de l'islam? «Je critique toutes les religions, pas seulement l'islam, insiste-t-elle. Je critique aussi les traditions de l'hindouisme qui portent atteinte aux droits des femmes !» Elle glisse l'index sous le col de sa chemise et en tire un collier aux segments d'or, le fameux mangalsutra, bijou offert par l'époux lors du mariage hindou. «Le mangalsutra, c'est le symbole de la femme hindoue mariée, explique-t-elle. Or, je ne suis pas mariée et je le porte, juste pour défier cette tradition qui fait de la femme la propriété de l'homme. Quand je critique l'hindouisme dans mes articles, poursuit-elle, je suis parfois partiellement censurée par mes éditeurs. Mais je n'ai jamais reçu de menaces de mort de ce côté-là. Il n'y a que les musulmans qui m'attaquent.»

Taslima Nasreen se sent bien seule. Bien sûr, il y a ces amis bengalis qui débarquent régulièrement de Calcutta pour la fêter. Bien sûr, il y a eu cet éditorial du quotidien The Hindu qui a pris sa défense au lendemain des émeutes du Karnataka. Mais le silence des intellectuels "progressistes" indiens à son sujet ne laisse pas de l'intriguer. «Les gens de gauche en Inde combattent avant tout le nationalisme hindou et veulent donc défendre les minorités, en particulier la minorité musulmane. À leurs yeux, critiquer l'islam, c'est s'attaquer à la minorité musulmane.» Le reproche adressé à Taslima Nasreen est souvent son "irresponsabilité" au regard de l'impérieuse nécessité de maintenir l'harmonie dans un pays en proie à des tensions interconfessionnelles historiques. «On me somme de ne pas offenser les sentiments religieux des musulmans. Mais quel sens a la liberté d'expression si on ne peut offenser personne?»

Depuis les émeutes du Karnataka, Taslima Nasreen ne sort plus de chez elle. Avant, elle osait quelques discrètes excursions dans les recoins de New Delhi où elle pouvait humer quelques-unes des saveurs bengalies qui lui manquent tant. «J'allais au marché acheter du poisson ou dans un restaurant bengali. Mais cela s'arrêtait là: jamais de théâtre, ni de cinéma ni d'expositions.» Recluse de facto, elle consume son temps à lire, écrire, regarder la télévision, communiquer avec l'extérieur grâce à Internet.

Ainsi son éditeur français lui a-t-il proposé de gommer un passage de son prochain livre à paraître le 31 mars chez Flammarion, quelques lignes apparemment jugées trop sulfureuses. Il s'agissait du récit d'un épisode de son enfance au Bangladesh où elle avait bravé l'autorité de sa mère en injuriant Allah. À sa grande surprise, le sacrilège ne lui avait pas alors valu d'être foudroyée du châtiment promis. «À huit ans, j'ai compris que je pouvais offenser Allah sans que ma langue ne tombe, comme on me l'avait fait croire.» Ainsi l'athéisme s'est-il glissé en elle. Elle le brandit depuis avec fierté comme en témoignent les autocollants frappés de jeux de mots qui ornent sa bibliothèque ou son frigidaire ("Beware of dogma").

Elle s'envolera d'ailleurs bientôt pour l'Australie, assister à une convention internationale de l'athéisme, à Melbourne. Cette sortie du territoire indien, elle le sait, peut être périlleuse. «Je prends le risque d'être refoulée à mon retour mais je l'assume». De toute façon, elle connaît son «impuissance» face à logique des États. «L'heure de ma défaite peut sonner à tout instant.» — Frédéric Bobin.

© Photographie: Bangladesh, Caroline Riegel.

lundi 8 mars 2010

Le printemps de Bagdad




Ce dimanche 7 mars, dès l'ouverture des bureaux de vote pour les élections provinciales, un immeuble s'effondrait à Bagdad soumise aux obus, aux tirs de mortiers et de roquettes, ensevelissant vingt-cinq personnes. La journée s'est terminée sur un bilan national de trente-huit morts et de cent dix blessés. Les mercredi et jeudi précédents, Al-Qaida avait déjà tué cinquante personnes à Bagdad et à Bakouba et, samedi, explosait à Nadjaf une voiture piégée. Sans parler des quarante-sept bombes désamorcées dans la seule capitale au cours des précédentes vingt-quatre heures. Al-Qaida avait clairement prévenu les Irakiens: «L'État islamique (...) déclare que quiconque sortira de chez lui pour participer à cette journée, défiant la loi de Dieu et ses mises en gardes claires, s'expose malheureusement à sa colère et à toute sorte d'armes des Moudjahidine».

Dimanche matin, les rues sont forcément demeurées désertes mais, au fil des heures, les Irakiens ont voté en nombre pour affirmer avant tout leur attachement au processus démocratique lui-même. Ils le savent mieux que nous: après le décourageant contre-exemple des élections palestiniennes, les leurs sont les premières dans la région depuis des temps hors de toute mémoire. Ainsi, sept ans après la disparition de la dictature et au prix de terribles convulsions, cette claire majorité d'Irakiens qui ont su aujourd'hui vaincre leurs peurs a tenu à démentir les sombres pronostics de décomposition et de fatalité de l'anarchie.

Le Premier ministre Nouri al-Maliki semble reconduit et conforté par les premiers résultats, même si ce peuple devra encore subir du temps et des violences sur le difficile chemin. Mais, pour fragiles qu'ils soient, les acquis sont d'ores et déjà nombreux et importants: les électeurs ont neutralisé les ennemis de toute expression politique, tempéré les divisions entre chiites et sunnites, et affirmé les conditions politiques nécessaires pour un retour économique de leur pays qui, jusqu'à l'invasion de l'Iran en 1980 — un an après l'accession à la présidence de Saddam Hussein — et celle du Koweït en août 1990, était le plus riche des pays arabes, et qui demeure la troisième réserve pétrolière mondiale.

Très vite donc, les relations entre l'Irak et ses voisins, en particulier avec l'Iran, vont inévitablement se tendre, dans une situation où les sanctions internationales et leurs conséquences sur l'indispensable investissement technologique ne sont pas neutres. D'autant que ces élections entérinent la perte d'influence politique des mouvements proches de l'Iran, comme l'Alliance Nationale Irakienne, après la mort en 2009 d'Abdul Aziz al-Hakim, et le discrédit politique du mollah Moqtada al-Sadr et de ses violences. Enfin, tout simplement, le contraste évident entre le scrutin irakien — «plutôt transparent» selon le mot de l'observateur de l'ONU Ad Melkert — et les élections iraniennes truquées de juin 2009 et son cortège d'incessante répression menée par le dictateur putschiste et ses complices, n'aura pas échappé aux Iraniens et Iraniennes engagés dans leur historique mouvement.

D'ici quelques jours ou quelques semaines, nous saurons mieux ce qu'il en sera de la fragile mais exceptionnelle perspective démocratique qui s'ouvre dans la région. Aujourd'hui, mises bout à bout, ce sont plutôt de bonnes nouvelles.

© Photographie: auteur non identifié, tous droits réservés.

samedi 6 mars 2010

Le timonier de saint Paul



Le célèbre professeur Alain Badiou aime impressionner son monde avec ses grandes compétences en mathématiques, des plus contemporaines. Elles ont évidemment pour lui l'avantage de nous laisser cois: où trouverions-nous ensuite le toupet de mettre en doute ses édifices, quand ils s'élèvent sur des tels fondements? Comment surmonter notre ignorance, tandis que, dans le même mouvement, il honore ses primesautiers élans du parrainage rimbaldien, même si notre Rimbaud est un petit peu plus complexe que le culte de l'instant, de l'événement, de tout ce surgissant qui électrise le docte paulinien? C'est que sa révolte à lui n'est pas pure errance poétique, mais celle d'un hardi penseur d'exception: l'homme est si subversif, sa voix tonnant partout si dissonante que le jour où ces discours deviendraient une véritable gêne pour cet État répressif et «capitalo-parlementariste», nous risquerions de nous retrouver trop tôt sevrés de leur nécessaire distinction.


Des pygmées de la pensée osent pourtant se dresser sur leurs ergots: et si le mathématicien ne maîtrisait pas le sens de notions élémentaires comme "hypothèse" ou "axiomes"? Et si le culte de l'irruption et de l'instant n'était qu'une façon commode de balancer par-dessus bord une encombrante trajectoire politique et historique, de fonder à son bénéfice une religion de l'amnésie? Et si la pose révolutionnariste n'était qu'assemblage de menus fétichismes impliquant la mort de Marx, une banale figure de plus de la capacité du sorbonnagre à usurper le pouvoir, quitte à assassiner l'intelligence? Si on osait enfin ne plus le croire sur parole partout sonnante pour le prendre au mot ici trébuchant? Exercice libérateur et réjouissant auquel se livre Jérôme Batout dans Le Monde du 23 février 2010, après tout lui aussi docteur en philosophie et en sciences sociales.


Alain Badiou et le sceptre du communisme. – Alain Badiou s'est récemment fait ("Le courage du présent", Le Monde daté du 13-14 février 2010) le porte-voix d'une opération à laquelle le titre de son plus récent essai, L'Hypothèse communiste, peut donner un nom. Il faut reconnaître que, ce faisant, Alain Badiou attire indirectement l'attention sur un problème d'interprétation de l'histoire du XXe siècle: tout se passe en effet comme si la crise révélée par la finance lors des deux dernières années rendait souhaitable, vingt ans après la chute du mur de Berlin, la reconsidération de l'aventure du siècle dernier sous le visage d'un match nul idéologique entre capitalisme et communisme. On avait cru au krach de l'idée communiste, et voici que vingt ans plus tard éclaterait la bulle spéculative du capitalisme. Dans ces conditions, ne serait-il pas salutaire de remobiliser l'idée communiste sous la forme aimable d'une "hypothèse"? Il y a sans doute dans la séquence historique actuelle l'espace pour un réexamen de l'idée communiste; et chacun est libre de l'entreprendre. On peut aussi, tout en se sentant étranger à l'idée communiste, juger nécessaire d'expliquer en quoi la démarche initiée par les hérauts de "l'hypothèse communiste" constitue une tentative de liquidation intellectuelle des principales prémisses de l'œuvre philosophique de Marx. Ce dernier n'étant pas en mesure d'exercer son droit de réponse, et la liquidation de sa pensée se laissant fort bien voir à l'échelle de la tribune publiée par Alain Badiou, pourquoi ne pas en dire brièvement deux mots?

Premier mot: dialectique. Le communisme fut pensé par Marx en fonction d'une représentation dialectique de l'histoire: il y a des temps d'affirmation, des temps de négativité, il y a au sein du capitalisme des contradictions qui finiront par mener au dépérissement de l'État. Thèse, antithèse, synthèse, si l'on veut dire simplement le mouvement dont procède le matérialisme dialectique. Or voici qu'Alain Badiou vient promouvoir les charmes d'une "hypothèse" communiste. Une hypothèse: moins qu'une thèse, une avant-thèse, la modestie d'une proposition dénuée de dogmatisme. Or l'humilité fait long feu, puisque demandant ce qu'est cette "hypothèse communiste", Alain Badiou répond nettement qu'elle "tient en trois axiomes". Le sommeil dogmatique n'aura pas duré longtemps: l'hypothèse se révèle série d'axiomes, énoncés évidents, non démontrables, et universels. On est loin de l'hypothèse, proposition avancée provisoirement, et devant être ultérieurement contrôlée. Premier temps de la liquidation, donc, la fusion-absorption d'une dialectique, opération intellectuelle hautement réflexive, en une axiomatique, manœuvre bassement impérative, le tout sous la couverture rhétorique d'une hypothétique.

Deuxième mot: "témoin-clé". Cherchant dans le présent la figure qui saura donner à "l'hypothèse communiste" une morale provisoire — il est n'est pas certain que Descartes apprécierait l'emprunt —, Alain Badiou place au centre de la scène de l'histoire celui qu'il nomme le "témoin-clé", entendez, "le prolétaire immigré sans papiers". À nouveau, la liquidation, quoique habile, est sans détour: pour Marx, le prolétaire n'avait pas de patrie, il était non le témoin (fût-il clé), mais bien le héros de l'histoire. Non pas victime sacrificielle d'un processus historique qui le dépasse et le détruit, mais acteur principal d'une histoire qu'il produit, et d'un monde qu'il transforme, par son travail. Avec Badiou, le jeu s'inverse: l'acteur devient figurant; il est incontournable non en fonction de sa centralité dans l'histoire, mais, au contraire, de son exclusion, de sa mise à l'écart. Autrement dit, le prolétaire de Badiou, "témoin-clé", a l'intéressante propriété d'être placé en garde à vue.

En deux mots donc, la dialectique produite par un acteur devient une axiomatique subie par un témoin. Pour Marx, les hommes font leur histoire, mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils font: avec Badiou, les hommes ne font pas leur histoire — et ils ne savent pas l'histoire qu'ils ne font pas. Sans prévenir, la catégorie intellectuelle du fétichisme — mobilisée en son temps par Marx afin de dénoncer la dissimulation du produit du travail de l'homme sous le voile des échanges de marchandises — se retourne contre les tenants de "l'hypothèse communiste". La fétichisation de l'immigré sans papiers ouvre la voie à la métamorphose du spectre du communisme en un sceptre, assurant à ses titulaires une confortable rente en ces temps de désarroi idéologique, et accessoirement un redoutable ascendant sur les "témoins-clés" de l'histoire. Peu importent les opinions politiques: pour tous, il y a certainement ces jours-ci le plus grand profit à relire Marx — et avec lui, tous les auteurs du XIXe siècle, chaudron dont sont sorties certaines catégories politiques qui continuent d'être les nôtres. Est-il permis cependant de proposer que cette relecture, forcément critique, gagnerait à prendre ses distances avec toute opération de liquidation? Cette proposition n'est évidemment qu'une hypothèse. — Jérôme Batout est docteur en philosophie et en sciences sociales.

Pour quelques prolongements sur notre maître penseur, lire: Un étrange apôtre. Réflexions sur la question Badiou, de Philippe Zard (télécharger le document).

© Photographie: Albert Einstein le jour de son soixante-douzième anniversaire, le 14 mars 1951. auteur non retrouvé. Commentaire d'Einstein: «Cette pose révèle bien mon comportement. J'ai toujours eu de la difficulté à accepter l'autorité, et ici, tirer la langue à un photographe qui s'attend sûrement à une pose plus solennelle, cela signifie que l'on refuse de se prêter au jeu de la représentation, que l'on se refuse à livrer une image de soi conforme aux règles du genre». Tirée en neuf exemplaires sur la demande du savant, on n'en connait qu'une aujourd'hui, vendue aux enchères pour 45000 £ à David Waxman, un collectionneur new-yorkais, en juin 2009.

Avec cette légende, en allemand : «Ce geste que vous aimerez, parce qu'il est destiné à toute l'humanité. Un civil peut se permettre de faire ce qu'aucun diplomate n'oserait. Votre auditeur loyal et reconnaissant, A. Einstein 53».