Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mardi 13 avril 2010

Philippe Ridet: Pas de procession pour la Mafia




Pour information complémentaire, nous joignons à notre texte précédent l'article de Philippe Ridet, paru dans Le Monde du 13 avril 2010.

Pas de procession pour la Mafia. — Des coups de feu tirés sur la porte de l'habitation du prieur, une dénonciation aux carabiniers et, pour finir, une décision courageuse des autorités ecclésiastiques. Dimanche 4 avril, jour de Pâques, l'Affruntata de Sant'Onofrio, en Calabre, a été annulée par le curé de la paroisse, Don Franco Fragalà, soutenu par son évêque, Don Luigi Renzo.

"L'affrunta quoi?" L'Affruntata ("rencontre" en calabrais) est un rite ancestral, probablement d'origine païenne, de cette région du sud de l'Italie, illustrant les retrouvailles de la Vierge et de son fils après sa résurrection. Chaque dimanche de Pâques, les statues de Marie, recouverte du voile noir du deuil, du Christ et de saint Jean sont ainsi promenées par des porteurs dans toute la bourgade jusqu'à ce qu'ils se retrouvent sur la place centrale. À ce moment-là, la Vierge est débarrassée de son voile pour apparaître vêtue de ses habits de fête.

Cette procession est une épreuve physique pour les porteurs, qui exécutent des allers et retours très rapides — dont le nombre varie selon les villages — avec leur fardeau. C'est aussi une manière de se faire voir, d'exhiber sa force et son influence sur la communauté. Faire partie de l'équipe des porteurs (huit en moyenne pour chaque statue) est un honneur qui peut se monnayer parfois très cher. Afin de décider de l'identité des porteurs, de véritables enchères sont ouvertes, gérées par les confraternités laïques qui organisent ces fêtes. La meilleure offre — parfois jusqu'à 5 000 euros — l'emporte.

Hommes forts et riches... Depuis bien longtemps à Sant'Onofrio, comme sans doute dans d'autres villages de Calabre, la Mafia locale — la 'Ndrangheta —, a mis la main sur cette procession. Les retrouvailles du Christ et de sa mère sont, pour les principales familles de l'organisation criminelle, l'occasion de montrer leur puissance aux yeux des habitants des villages qu'ils contrôlent (le conseil municipal de Sant'Onofrio a été dissous pour "infiltration mafieuse"). Au premier rang des porteurs, bien en vue, on retrouve ses membres les plus influents ou les nouveaux entrants dans la hiérarchie des clans, dont le prestige et la force sont comme rehaussés par le fardeau symbolique qu'ils trimbalent.
Tout aurait pu continuer ainsi si Michele Virgo, le responsable de la confraternité du Saint-Rosaire, qui gère l'Affruntata de Sant'Onofrio, n'avait décidé, en accord avec le curé de la paroisse et après en avoir référé à l'évêque, de mettre un holà aux prétentions de la Mafia. Mgr Renzo avait, quelques jours auparavant, dénoncé lui aussi l'habitude d'attribuer au plus offrant, donc au plus puissant, l'honneur de parader avec les statues dans une manifestation à laquelle il trouve peu de «spiritualité».

De conserve, les trois hommes décident d'annuler les festivités et de les reporter, si les conditions de moralité sont réunies, à la semaine suivante. Ce à quoi les hommes de main des familles évincées ont répondu en arrosant le portail de Michele Virgo de balles de calibre 6,5.

Dénoncer l'infiltration de la Mafia dans les rites et processions religieuses de Pâques peut donc être dangereux. Don Pino Pugliesi, qui voulait faire le ménage dans sa paroisse de Brancario, un quartier mal famé de Palerme (Sicile), l'a payé de sa vie, le 15 septembre 1993. Quelques familles n'ont pas apprécié qu'on veuille les écarter de l'organisation des fêtes de la San Gaetano.

La sociologue Alessandra Dino a recensé, dans son livre très documenté La Mafia devota ("La Mafia dévote", éd. Laterza, mars 2010, non encore traduit en français), les infiltrations mafieuses dans les rites et traditions religieuses au sud de l'Italie. Outre le cas de l'Affruntata, elle analyse les fêtes patronales, qui sont pour les familles régnantes locales l'occasion de percevoir des dons de la part de leurs concitoyens, apeurés par les menaces de rétorsion adressées aux récalcitrants.

Mais outre la perspective financière, ce que cherche la Mafia, c'est la visibilité et l'affichage de son pouvoir. Alessandra Dino écrit:

«Ces moments d'agrégation autour des rites de la tradition sont utilisés encore aujourd'hui comme des instruments pour consolider le pouvoir de la Mafia et faire respecter les hiérarchies secrètes et les rapports de forces clandestins. Pour les mafieux, la procession est devenue le moment où il est possible d'exposer puissance individuelle et familiale. Et cette puissance s'exprime aussi à travers leur poids économique, que chaque habitant comprend immédiatement.»

La décision des autorités ecclésiastiques n'est pas si anecdotique qu'il y paraît. Soupçonnée parfois d'une forme d'indifférence — voire de complicité – avec ces pratiques, l'Église italienne a décidé de faire un exemple du cas de Sant'Onofrio. Dans un entretien au quotidien Il Giornale, Mgr Renzo dénonce «les sommes folles» versées à l'occasion de l'Affruntata et appelle ses ouailles à s'écarter de tout ce qui «n'est pas sacré, à être authentiques et à vivre tranquillement dans l'amour du prochain». Sera-t-il entendu? — Philippe Ridet, article publié dans Le Monde du 13 avril 2010.

En fait, si l'Affruntata ne s'est pas déroulée comme chaque année le dimanche de Pâques, elle s'est finalement tenue à Sant'Onofrio le dimanche suivant, 11 avril 2010, sous importante surveillance policière.

Le préfet de Vibo Valentia,
Luisa Latella, a d'ailleurs clos la manifestation par ces mots: «Oggi qui ha vinto lo Stato ma anche la popolazione di Sant'Onofrio. Si tratta certo di una piccola cosa ma significativa e importante». — Ici, c'est l'État qui a gagné, mais aussi la population de Sant'Onofrio. Certes, il s'agit d'une petite chose, mais elle est importante et significative.»

© L'image n'a aucun rapport avec le sujet. Nous venons simplement de la recevoir de notre ami Francesco Angelini qui est chez nous l'auteur d'un magnifique album sur la Lune. Ici il s'agit de
sa photographie de la galaxie spirale M101, située à trente-et-un millions d'années lumière. Gageons que la 'Ndrangheta n'est pas près d'y mettre les mains. On trouvera d'autres réalisations de cet artiste astronome dans sa galerie publique.