Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


mardi 13 avril 2010

Pâques à Naples et à Procida





Voici deux nouveaux petits diaporamas, Pasqua a Napoli, et Misteri a Procida, procession fort ancienne dont nous espérons que, contrairement à celles de certains endroits de l'Italie méridionale, elle n'entretient pas trop de liens avec les étalages ostentatoires de force et de pouvoir des mafia et 'ndrangheta, comme le relate Philippe Ridet dans son billet au Monde du 13 avril 2010:
Pas de procession pour la Mafia (cf. infra).

L'occasion aussi de donner à lire un texte écrit il y a un peu plus de vingt ans, lors de mon premier séjour prolongé à Naples. Je le livre ici avec son introduction qui — même si, mignonne ou canaille, la mode du texte italien a mis une plus décente sourdine à ses mythologies — contribue à mieux préciser le contexte et les intentions d'une telle publication.

Ce texte est paru en octobre 1988, dans un numéro spécial de la revue Gironde-Magazine: "Des écrivains et des villes". Mais il avait été écrit bien avant, en 1984, et pour d'autres fins. C'était un temps où des auteurs de livres déroulaient facilement une littérature élégante autour de l'Italie du Sud, de Naples et de la Sicile en particulier, qui contribuait à rêver une mythologie de la Naples indomptable et toujours splendide, de l'art baroque à son apogée pour la joie des esthètes raffinés et des photographes de jolis garçons sous-produits de Pasolini, nourrissant pour finir un étrange aveuglement à la fois sur les réalités sociales, humaines, politiques et morales, pourtant criantes et terribles, qui saignaient la moitié au moins de la Péninsule, un aveuglement qui s'étendait très normalement à une incompréhension de vrais écrivains comme Giovanni Verga, de vrais livres comme les Malavoglia (1) qui, un siècle avant eux, remettait les pendules à l'heure, et dont on ne pouvait se débarrasser en traitant ce chef-d'œuvre de la modernité de "mélodrame pleurnichard". Mais ces mensonges de pure convention avaient l'intérêt de marcher du même pas que le tourisme qui alors entendait faire monter les cours de ces nouvelles destinations. Du coup, cette pacotille trouvait son humus dans les guides de voyages un peu décalés ou les livres de photographies convenues, prêtes à devenir ces cartes postales chic qu'on commençait à voir fleurir, et qui pouvaient prétendre à se vendre deux fois plus cher que les autres. Gageons pourtant que ce ne sont pas celles que les collectionneurs conserveront, tant elles ne témoignent d'à peu près rien d'autre que du regard de privilégiés sur eux-mêmes, quelles que soient les latitudes où ils pensent se récréer.

Cher Alberto,
Malgré la longueur de mon séjour chez toi, j'aurais aimé rester encore, au lieu de me retrouver au dernier jour, après ces efforts et ces marches, après tout mon tourisme, au bord de ce qu'il y avait réellement à comprendre ou partager. L'impossible rêve du voyage et sa déception.
Comme tout le monde d'abord. La ville a été un voyage des sens, mais de tous les sens: je veux dire bien sûr que là les yeux ont beaucoup à faire, comme toujours les yeux des visiteurs, des voyageurs, qui ont parfois si peur de n'être pas à la hauteur de leur tâche et de leurs devoirs de découverte qu'ils se doublent et s'aveuglent de l'appareil photo: la mer épaisse et consistante, l'immense amoncellement, le bric-à-brac en béton, le médiéval aux portes Renaissance, mille églises dorées, compliquées, touffues et sombres comme des bois et là-bas tout au fond le Dromadaire accroupi, endormi mais l'œil un peu tordu, ouvert sur ce pays qu'il a décidé peut-être déjà — et lui seul sait quand — de mordre, de renverser d'une de ses ruades ou de noyer de son vomissement. Et quand on monte sur sa bosse, partout c'est grand, lumineux et rouge, haut et bleu et partout le vide, le vide du télésiège (je viens de lire qu'ils l'ont supprimé), du trou béant de son cratère et de là-haut toute l'Italie, la mer et le ciel, des villages et des villes. Ou encore ce somptueux gaspillage de l'incendie annuel du clocher du Carmel.
Mais déjà les oreilles, puisque l'incendie est d'abord un vacarme. Pourtant c'est une musique, ce concert quotidien de cris, de théâtre des rues, de moteurs rugissants et de klaxons en folie. Là on voit proprement avec les oreilles puisque c'est d'elles surtout qu'il faut s'aider pour traverser une rue, c'est-à-dire pour survivre. La bouche enfin voyageant dans la mozzarella que toi seul savais me choisir.
Comme tout le monde encore, ma mémoire est pleine: cette vieille dame à l'auberge, jolie et maquillée à l'ancienne, un visage très doux, elle voulait toujours parler avec la philosophe et avait entrepris de me convertir. Elle ne comprenait pas qu'une fille comme moi ait pu vivre jusque-là sans aucune religion. Elle était apparentée aux plus grandes familles d'Europe et sa fille venait d'épouser un Malatesta (ceux-là même de Ferrare avec son puissant château et ses cruelles prisons). Elle ne gardait donc l'auberge que l'après-midi.
Ou j'ai rêvé lorsque, une nuit sur la place, l'Agora devant le Maschio Angioino (le Mâle Angevin, un château comme ceux qu'on fait sur le sable ou dans des boîtes à chaussures, des tours, des créneaux, ou un chemin de ronde), aux milieu des homosexuels et surtout des étonnantes femmenielle (2), dont une m'a longtemps troublée, il y en avait deux qui ont à toute force encore voulu parler des philosophie, des Dieux et de Dieu. Nouvelles Socrate et nouveaux Grecs, nous arrivions ensemble à d'essentielles vérités comme il y en a dans Feuerbach, par exemple la vraie question n'est pas de savoir si nous sommes croyants ou pas, mais de se rendre compte que nous interrogeons la vie, nous-mêmes et l'État, et aussi les choses quotidiennes comme le dehors et le dedans, alors qu'on croit parler de Dieu. Et dire qu'il était minuit dans la ville et qu'on la prétend dangereuse, ce que je ne nie pas.
Ou enfin parce qu'il faut s'arrêter, quel dommage! les mendiants: l'un s'engloutit alors qu'il fait chaud dans un passe-montagne, une grosse écharpe enroulée sur des pull-overs de laine, une veste, de lourds pantalons, plusieurs paires de chaussettes qui transforment ses pieds en moignons, des gants, et recroquevillé il tremble sans arrêt dans un univers intérieur; cet autre sur des béquilles insulte les passantes; un vieux couple très sale accompagné d'une chienne qui vient de mettre bas une portée de sept chiots (tous les jours un de moins, trois survivront, bien portants, bien nourris au lait de la mamelle) et c'est au couple que les passants donnent du lait comme si par eux ce lait pouvait se transmettre à la chienne et aux chiots; une vieille en face du Théâtre n'a pas démêlé ses cheveux depuis vingt ans et ils forment une étoupe, un casque rigide et dressé au-dessus de sa tête; une fillette joue toute la journée à couvrir un billet de mille lires avec des pièces de cent; un aveugle et son fils; et un incroyable jeune mendiant élégant en combinaison kaki à la dernière mode avec des pantalons serrés à mi-mollet et les cuisses bouffantes, un pli ourlé et une sébilette en argent. Et tous les soirs au même endroit devant le Château, les vieilles contrebandières sauvent la face de la police en entrouvrant à peine la portière de leur camionnette pour abriter leur commerce de leurs regards. J'ai vu Pozzuoli et la Solfatara, le même jour naître un volcan et mourir une ville: Pozzuoli monte de deux millimètres par jour, se fracture et se fend et j'y étais, dans cette Pompéi moderne, lorsqu'on fermait aux barricades le centre évacué. J'ai croisé, non des femmes de feu et ivres de liberté, mais des jeunes files jamais seules, leur mère, leur frère ou leur fiancé, ou leur amie de cœur, chaperon noir en réalité.
Là, il est aussi question du cœur. Comme les yeux il s'étreint devant tant de beautés et d'histoire. Et au prix d'une ou deux abstractions, il peut même parvenir à se dire qu'il est dans le plus bel endroit du monde. Oui, le cœur s'étreint encore dans les Hauts-Quartiers du Vomero, impénétrables, pleins de petits bourgeois hissés dans leurs appartements panoramiques qui ont remplacé les injustes palais, injustes mais au moins mêlés aux maisons des autres, injustes mais l'injustice n'est-elle pas aussi grande et plus bête, et plus peureuse et menaçante, et plus renfermée? Ces quartiers riches se défendent comme une citadelle — c'est une concierge qui m'arrête à la porte d'un parc avec sa politesse humble, exquise et servile: "Non si può, cuore mio, capisco, tesoro, ma non si può", là où ton oncle nous racontait qu'il y cueillait des cerises.
Jusqu'à Pozzuoli a régné et tout détruit la sidérurgie — aujourd'hui mourante elle même mais que laisse-t-elle sur sa plaie? — de l'Italsider. Ici, ils ont vu passer les envahisseurs et les rois de toute l'Europe, des cataclysmes au-dessus de toute mesure, ici ils ont tenu tête à l'Inquisition, et ils meurent plutôt d'avoir été livrés au dragon à deux têtes capital et mafia, et aux serpents de la spéculation et de la circulation automobile, irréparables, plus destructeurs qu'ensemble le Vésuve et l'Etna, et ces volcans servent même à faire croire qu'on ne peut rien contre les monstres forts. À ce jeu du silence les rats cachés gagnent, et la mafia a compris avant Freud et à une autre échelle que parler libère.
Ville démoniaque, baiser de feu, pressés du plaisir de vivre et de parler, un jour encore danser sur les forges de Vulcain, fière de vivre sa différence car elle ne se vend pas comme se vendent Florence et Venise?
Ou tant de beautés, son site et son histoire broyés par les intérêts les plus particuliers et le développement presque bactérien de l'exploitation, avec les violences, les tensions, les résignations, les accommodements, la barbarie, un conglomérat crucifié, et qui voudrait encore se retenir à son âme, mais qui sait au fond d'elle-même — et le fond, c'est le miracle de ce peuple cordial, doux, hospitalier et honnête derrière sa réserve et sa mauvaise réputation — qu'elle est tenue par le béton et les échafaudages Innocenti, et qu'elle se paye, au mieux, une mort d'Opéra?
J'ai peur qu'ils sachent trop bien où est la vérité.
Bien à toi.
Sophie.


1. Notre traduction: Les Malavoglia, Gallimard / L'Arpenteur, 1988. C'est incontestablement le roman fondateur de la littérature italienne moderne. Trop vite étiqueté comme vériste, alors qu'il est le creuset de toutes les révolutions formelles à venir, ce dont j'ai tenté à l'époque de rendre compte dans une note de circonstance: Actualité de Giovanni Verga. À propos de ce roman, le grand connaisseur de littérature italienne, Piero Citati évoque
cette voix «sans maître et sans écho. Relisant Les Malavoglia, j'ai toujours pensé à la voix anonyme qui se poursuit sans fin dans les romans de Beckett». Rien de moins.
2. Les femmenielli, — au nom de celle que j'ai eu ce bonheur d'approcher, je préfère dire les femmenielle — sont des hommes qui vivent au quotidien une vie de femme, dans leurs modestes habits populaires, et dans une relative intégration sociale. Elles exercent parfois encore de petits métiers, blanchisseuses, couturières ou servantes. Comme mon amie de quelques heures Vittoria Plasmon, qui avait longtemps été ouvrière dans la fourrure, les difficultés économiques et la désagrégation de l'économie populaire de leurs quartiers — étudiée ailleurs sous le nom de "economia del vicolo", économie de la ruelle, — les exposent aujourd'hui à la prostitution. Malaparte les met en scène dans La Peau, par exemple.

NB. Notre site est malheureusement revenu à Naples en mai 2008: Naples, poubelles du Monde.


Image: Portrait supposé de Sappho, fresque provenant de Pompéi, Musée archéologique de Naples.