Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


jeudi 29 avril 2010

Gauche gauche, nous sommes les carabiniers




Aveuglantes la délinquance financière et la marchandisation de nos êtres, jusqu'à notre santé, notre culture, notre éducation, nos corps et nos vies intimes. Des peuples, et pas seulement en Grèce, doivent aujourd'hui des milliards tandis que leurs propres élites savent exactement où placer et déplacer leur argent et les activités productives dont, jusqu'ici sans avoir vraiment de comptes à rendre à personne, ils ont la direction, et qu'ils estiment les leurs.

Nous n'élisons ni les banquiers ni les chefs de nos entreprises, même s'il leur arrive de participer à nos élections et à nos campagnes électorales. Nous ne pouvons que désigner nos représentants syndicaux, associatifs ou politiques, en espérant encore et toujours qu'ils traduiront en actes leurs analyses, décisions, promesses et projets. C'est pourquoi, depuis deux ans, nous suivons, sans excessif angélisme, l'effort du président américain Barack Obama dans sa course d'obstacles pour donner présence au politique dans une des places-fortes de l'économie mondiale. De même demeurons-nous vigilant — parfois grincheux ou tâtillon — devant les démissions des intelligences et l'absence d'une vraie proposition politique et démocratique dans nos gauches française et européenne, alors que, après la crise des subprimes qui n'a au fond ruiné et jeté à la rue que les emprunteurs, la crise européenne des endettements publics — qu'il n'était vraiment pas sorcier d'anticiper, et dont la catastrophe apparemment grecque ne constitue que les prémisses — va encore enrichir davantage des puissances financières aussi peu regardantes aux capacités de remboursement, d'États cette fois, auquel seuls les plus démunis auront à faire face. Dans une Europe dont il serait fou de vouloir sortir, puisque les dettes sont en euros, mais qui, en dehors des fameux critères de convergence — truqués par les gouvernants avec la complicité des acteurs financiers qui organisent aujourd'hui la panique — n'a pas mis en place les instruments de gestion et de régulation de sa monnaie et, partant, de toute son économie.

En mains nos bulletins de vote. Au moins théoriquement, puisque les taux d'abstention croissent régulièrement: un phénomène qui gagnerait à être davantage pensé comme une expression politique concrète, plutôt qu'élégamment dénigré et déploré. Pour nous en tenir aux résultats des récentes expressions électorales, nous voyons les partis les plus ouvertement xénophobes, racistes, antisémites, anti-européens, séparatistes, héritiers des fascistes ou des nazis, exploiter le désarroi, la misère, l'ignorance, les peurs, la solitude et l'enfermement, pour remporter des élections générales, conquérir des places-fortes, ou réunir des électorats de façon dynamique et préoccupante.


Ainsi, derrière le masque de Berlusconi, l'Italie toute entière vient, le 28 mars dernier, de remettre l'essentiel du pouvoir à la Ligue du Nord, autonomiste et ouvertement raciste; ce 25 avril, la Hongrie (hors zone euro) a chassé les socialistes et porté au pouvoir de façon écrasante la droite conservatrice, en consacrant au passage le parti Jobbik, paramilitaire, anti-juif et anti-tzigane, comme force désormais considérable; aux Pays-Bas, après sa percée municipale, le parti de Geert Wilders, qui construit depuis plusieurs années sa notoriété sur la crainte de l'islamisation du pays, aidé en cela par l'islamisme radical et le confusionnisme des travaillistes, est en passe de confirmer son importance aux législatives anticipées du 9 juin prochain; en Autriche, le trompe-l'œil de l'élection présidentielle largement honorifique du 25 avril ne peut faire oublier la force inquiétante du FPÖ, dirigé par Anton Reinthaller, ancien chef de brigade SS et ex-ministre de l'agriculture sous le régime nazi de Seyß-Inquart, et ardent propagateur aujourd'hui du soi-disant complot juif.

Toujours dans un avenir immédiat, dans la Belgique en proie à une crise politique sur des bases xénophobes et séparatistes, tout indique que vont se tenir de façon imminente (9 ou 13 juin prochain) des élections générales où le parti flamand Vlaams Belang et les listes indépendantistes ou "confédérales" seront bien davantage qu'une simple menace pour l'existence même de cet État — au nom de qui,
depuis le 1er janvier dernier, Herman Van Rompuy exerce la première présidence permanente du conseil européen; en Allemagne, où l'élection régionale en Rhénanie du Nord-Westphalie du 9 mai prochain pèse sur Angela Merkel, au point qu'elle croit opportun de renvoyer au lendemain 10 mai l'examen de la question dite grecque, ce qui n'évitera ni sa défaite, ni la montée en puissance du parti radical de droite rhénan, lié au flamand Vlaams Belang et au SPÖ autrichien, et tous les mois dans la rue contre la construction d'une mosquée à Cologne.

Ou encore en Espagne dirigée par des socialistes, surtout des pusillanimes, qui animent contre leur propre opinion une politique communautariste et régionaliste, avec toutes les conséquences populistes qui, à l'instar de la Belgique, peuvent en découler (1); ou la percée remarquée de l'extrême-droite aux élections portugaises de septembre 2009 qui ont, certes confirmé le maintien des socialistes au pouvoir, mais avec une chute de 10% des suffrages; même scénario, lors des élections européennes de juin 2009 en Roumanie (hors zone euro) où le parti de la grande Roumanie a recueilli 7% des voix et envoyé Corneliu Vadim Tudor renforcer les rangs des eurodéputés populistes, tragiques à force de jouer les bouffons.

Reste la France qui a remis la quasi-totalité de ses régions aux socialistes, ce qui ne peut faire oublier ni l'inquiétante et triomphante démagogie de Georges Frêche le Septimanien (inventeur de pays comme Umberto Bossi le Padanien), ni le relatif succès du Front National auprès des classes moyennes, artisans, commerçants et petits chefs d'entreprise — bien davantage qu'une supposée reconversion du vote ouvrier — un parti allié à toute cette armée d'homologues européens. Reste la Grèce justement, sous gouvernement de gauche depuis 2009, mais pour combien de temps, étant donné les circonstances et au profit de qui? Ou enfin le Royaume-Uni
(hors zone euro), dont le gouvernement travailliste, en sursis jusqu'aux élections du 6 mai prochain, est parvenu à neutraliser le nouveau parti d’extrême droite UKIP (parti pour l’indépendance du Royaume-Uni), un peu plus anti-européen et xénophobe que les traditionnels conservateurs, dont les eurodéputés conservateurs ont déjà tumultueusement rejoint le groupe populiste au Parlement Européen (2).

C'est à cette lumière aussi que nous voulons ici être vigilant et lucide sur les propositions, projets des acteurs politiques, sociaux, économiques et culturels de notre pays, en vue des prochaines élections majeures mais également dans les tribunes, controverses, luttes et actions les plus quotidiennes. Et, dans nos attentes démocratiques, aller un peu plus loin que ceux qui, par exemple, ont décidé de renommer "soigneurs" ces travailleurs que nous connaissions mieux sous le nom de "gardiens de zoo", afin de révoquer clairement tous ceux et toutes celles qui, s'installant dans les promesses de l'espoir et de la nécessaire affirmation concrète de l'instance politique, les ruinent d'avance par leurs évidents, leurs criminels carriérismes.

1. Sur ce sujet, on lira avec intérêt l'article d'Alvaro Vermoet Hidalgo, président de l'Union démocratique d'étudiants d'Espagne et étudiant en échange à la "K.U. Leuven" (Région flamande, Belgique), L'Espagne suivra-t-elle le chemin de la Belgique?, publié dans Le Monde.fr du 28 avril 2010, et
disponible sur le site de l'auteur.

2.
Au-delà de ces douze exemples qui réunissent les pays européens les plus riches, nous pourrions, au bénéfice de petites nuances mais sans affaiblir l'ensemble de notre propos, faire le tour quasiment exhaustif des vingt-sept pays de l'Union, en n'oubliant pas que, pour certains d'entre eux, les élections ne semblent pas se dérouler de façon tout à fait régulière.
Pour la seule zone euro donc, resteraient à mentionner à ce jour la Finlande,
l'Irlande dont chacun connaît l'état, le Luxembourg, la Slovénie, Chypre, Malte et la Slovaquie.
Outre la Hongrie, la Roumanie et le Royaume-Uni cités ici, sept autres pays font enfin partie à ce jour de l'Europe mais non de la zone euro: l'Estonie, la Lituanie, la Bulgarie, la République tchèque, la Pologne, le Danemark et la Suède.

© Photographie: Maurice Darmon, Raguse, in Jambes de Sicile, 2007.
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