Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


samedi 23 juillet 2011

2012. Vers un printemps sans peuple?




Qui veut être Président de la République doit savoir qu'il a un an pour convaincre que la moitié de la France qu'il entend réunir est porteuse d'un projet nécessaire pour tous et pour les trente ans à venir, mais que, dès aujourd'hui, ce projet n'est pas synonyme de sacrifices et de malheurs immédiats. L'exercice est difficile, d'autant que, chacun le sait, l'élu n'aura que deux ans pour en jeter les bases sans y perdre son soutien populaire, ou son âme politique. Si — à tort ou à raison, peu importe — il est soupçonné de prétendre à cette fonction pour une autre quête: jouir du pouvoir, diriger la France «comme un conseil d'administration» selon la prétention du premier ministre italien, s'enrichir, corrompre, mentir, voler, assassiner, autant qu'il ne se prétende pas de gauche, pour ajouter à nos désespoirs. Il ou elle, bien entendu, écartons ce faux débat.

Sur le plan international, il faudra donc mettre à nu les mensonges des puissances financières et convaincre d'une véritable politique européenne démocratiquement élaborée, en refusant toute évocation de «gouvernance», là où nous tenons à des gouvernements; cesser d'oublier Fukushima alors qu'Allemagne, Italie et Japon ont déjà changé d'horizon; cesser de se débarrasser par d'autres formules magiques — «révolutions», «printemps des peuples», «indignations» — des responsabilités urgentes à assumer auprès de gens qui rappellent simplement la nécessité vitale de quelques universaux — démocratie minimale, libertés concrètes, dont l'Europe et la France sont historiquement comptables —, pour accompagner clairement l'Égypte et la Tunisie en grands dangers de militarisation ou/et d'islamisation du pouvoir, en y investissant confiance, talents et argent; s'opposer dès aujourd'hui à la dictature et la répression de Syrie — et donc cette durable complicité avec les sanguinaires imposteurs iraniens contre un peuple qui a ouvert toutes les voies — où se joue pourtant l'avenir du conflit bientôt cinquantenaire du Proche-Orient. Et, faut-il le rappeler, prendre la mesure concrète de l'urgence à s'adapter — car le temps est fini d'espérer s'en prémunir — aux changements climatiques et aux évolutions démographiques en cours.

Sur le plan intérieur, revenir sans cesse à nos priorités: réindustrialiser avec son nécessaire corollaire de poser calmement les questions liées à l'immigration; lutter contre la disqualification avec la question de l'école et la prise en compte des difficultés ouvrières et populaires, hommes, femmes et enfants particulièrement frappés par les inégalités vitales — travail, santé, logement, instruction, sécurité — au lieu de les abandonner à l'extrême-droite sous le prétexte que la moitié Ouest de la France, relativement épargnée, suffirait à la gouverner toute entière; et, urgence montante depuis bientôt deux ans, rétablir les grands équilibres budgétaires en cessant d'en faire d’abord une histoire de réduction des dépenses et de coupes sombres dans les services publics pour poser la question de l'augmentation des recettes, concrètement une réforme fiscale acceptable par la majorité des prochains électeurs.

Bien sûr, ces deux listes, extérieure et intérieure, devront être développées, nuancées, expliquées, corrigées à plaisir — le nôtre au moins. C'est le rôle d'une campagne présidentielle digne de ce nom. Une seule certitude: ici, nous voterons à gauche ou nous ne voterons pas. Personne ne peut plus se servir de nos peurs pour nous imposer durablement la droite au pouvoir, comme ce fut ouvertement le cas en 2002 et, indirectement en 2007, que ne gagna la droite que parce que la gauche la perdit, par son vide, ses artifices, ses efforts de dépolitisation des débats dans l'espoir de ratisser large au nom d'une candidate d'une avide et évidente incompétence. Nous ne pensons pas que la formidable machine à perdre qu'ont été les primaires aura aujourd’hui d'autres effets sous le prétexte que le parti principal a décidé de s'en débarrasser sur des foules à séduire, au lieu de convaincre par un rassemblement clair autour de propositions précises; nous ne pensons pas que les grandes urgences soient le lieu et l'heure où seront diffusées, probablement dans une rapide indifférence, ces joutes fratricides, ou la démilitarisation du 14 juillet pour un mouvement qui se présente comme conscient de la nécessité d'une écologie politique et qui n'a trouvé sa porte-parole qu'au prix d'une farce primaire entre vieux potaches.

Que le lecteur nous pardonne tous ces liens fastidieux. Ils sont évidemment l'invitation à retrouver ensemble quelques-uns des jalons posés ici depuis bientôt deux ans. Mais ils sont surtout l'indice que, sauf initiative nouvelle et tant espérée, nous avons le sentiment de désormais nous répéter, malheureusement, et nous prend maintenant comme une fatigue. Alors, si la gauche continue de s'absenter du débat, la droite continuera à gagner par défaut, peu importe au fond sous quelle étiquette. Mais nul ne pourra continuer à économiser son intelligence, si, dans le meilleur des cas — tant de voix respectables pourraient aussi se perdre dans des votes de protestation vers l’extrême droite —, tout un peuple se sera absenté du rendez-vous. Ce qu'il faudra bien se résoudre un jour à penser, autrement qu'en invoquant — ici et là on l'entend déjà, comme si ces gens n'étaient bons qu'à cela — les vacances scolaires, le beau temps, le joli mois de mai, ou la pêche à la ligne: tout ce que, par ailleurs nous apprécions aussi et espérons possible pour le plus grand nombre, soit dit en passant.

© Photogramme: Le Temps des cerises (Die Erntehelferin), un film de Peter Sämann, 2007.

dimanche 17 juillet 2011

Gene Sharp: De la dictature à la démocratie



Né en 1928, Gene Sharp vit à Boston. Il est l'auteur d'un livre De la Dictature à la démocratie: un cadre conceptuel pour la liberté (L'Harmattan, 1993). Tous ceux qui ont lu ce texte ne peuvent qu'être frappés par les rapports qu'il entretient avec les événements politiques en cours en Iran, dans nombre de pays arabes sur trois continents et dans divers mouvements européens. Et depuis vingt ans, c'est le plus souvent par des moyens semblables à ceux que préconise ce manuel que sont tombées nombre de dictatures. On peut télécharger librement et légalement la traduction française des cent-trente-sept pages de ce livre sur le site de l'Institution Albert Einstein. En voici sa préface.

Gene Sharp: De la dictature à la démocratie.Depuis plusieurs années, la manière dont les peuples peuvent prévenir ou détruire les dictatures a été l’une de mes principales préoccupations. Elle s’est en partie nourrie d’une confiance dans l’idée que les êtres humains ne doivent pas être dominés et détruits par de tels régimes. Cette foi a été renforcée par des lectures sur l’importance de la liberté humaine, sur la nature des dictatures (d’Aristote aux analyses du totalitarisme), et sur l’Histoire des dictatures (spécialement celle des systèmes nazis et staliniens).

Au fil des ans, j’ai eu l’occasion de connaître des gens qui ont vécu et souffert sous le joug nazi, et qui ont survécu aux camps de concentration. En Norvège, j’ai rencontré des gens qui ont résisté aux lois fascistes et qui ont survécu, et j’ai entendu l’histoire de ceux qui ont péri. J’ai parlé avec des juifs qui se sont échappés des griffes des nazis et avec des gens qui les y ont aidés.

Les connaissances relatives aux politiques de terreur des régimes communistes de plusieurs pays m’ont plus souvent été apportées par des livres que par des contacts personnels. La politique de terreur exercée par ces systèmes m’apparaît spécialement poignante, étant donné que ces politiques furent imposées au nom de la libération de l’oppression et de l’exploitation.

Au cours des dernières décennies, lors de visites de personnes venant de pays dictatoriaux, comme le Panama, la Pologne, le Chili, le Tibet, et la Birmanie, les réalités quotidiennes des dictatures devinrent pour moi plus prégnantes. Grâce à des Tibétains qui s’étaient battus contre l’agression de la Chine communiste, à des Russes qui avaient fait échouer le coup d’État de la ligne dure du parti en août 1991, et à des Thaïlandais qui avaient fait obstacle de manière non violente au retour du régime militaire, j’ai acquis de troublantes perspectives sur la
nature insidieuse des dictatures.

La conscience du caractère pathétique et outrageux des brutalités, en même temps que l’admiration pour le calme héroïsme de ces hommes et de ces femmes incroyablement courageux, furent parfois renforcées par des visites sur place, là où les dangers étaient encore
grands et où la défiance des peuples déterminés continuait: au Panama sous Noriega; à Vilnius en Lituanie alors que le pays était soumis à la répression soviétique. Mais aussi à Pékin, place Tienanmen durant l’explosion festive de la liberté, jusqu’à l’entrée des premiers blindés dans cette nuit tragique; et dans la jungle, au quartier général de l’opposition démocratique de Manerplaw en «Birmanie libérée».

Quelquefois, j’ai visité des lieux de combats, comme la tour de la télévision et le cimetière à Vilnius, le jardin public à Riga où des gens ont été fusillés, le centre de Ferrare au nord de l’Italie où les fascistes alignaient et abattaient les résistants, et à Manerplaw, un simple cimetière rempli de corps d’hommes morts beaucoup trop tôt. Il est triste de réaliser que toute dictature laisse un tel sillage sur son passage.

De ces considérations et de ces expériences monte l’espoir résolu que la prévention de la tyrannie est possible, que des combats victorieux contre des dictatures peuvent être menés sans massacres mutuels massifs, que des dictatures peuvent être détruites et qu’il est même possible d’empêcher que de nouvelles ne renaissent des cendres de celles qui sont tombées.

J’ai tenté de réfléchir soigneusement aux solutions les plus efficaces pour désintégrer les dictatures au moindre coût en termes de souffrances et de vies humaines. Pour cela, j’ai, pendant plusieurs années, étudié et tiré les enseignements des dictatures, des mouvements de résistance, des révolutions, de la pensée politique, des systèmes de gouvernement et porté une grande attention aux luttes non violentes réalistes.
[...]
Je ne prétends nulle part dans cet essai que défier des dictateurs soit une entreprise aisée et sans coûts. Toute forme de lutte a un coût et des complications, et combattre les dictateurs fait, bien sûr, des victimes. Cependant, mon souhait est que cette analyse incite les dirigeants de mouvements de résistance à considérer des stratégies qui augmenteront leur efficacité en réduisant les pertes humaines.

De même, cette analyse ne doit pas être interprétée comme l’affirmation que la fin d’une dictature fait disparaître tous les autres problèmes. La chute d’un régime ne mène pas à l’utopie. En fait, elle ouvre la voie à des travaux difficiles et à des efforts soutenus pour construire une économie, des relations politiques et une société plus juste, et éradiquer les autres formes d’injustice et d’oppression. Mon espoir est que ce bref examen de la manière de désintégrer une dictature puisse être utile partout où des peuples vivent dominés et désirent être libres.

On peut télécharger librement et légalement la traduction française des cent-trente-sept pages de ce livre sur le site de l'Institution Albert Einstein.

© Photographie: Un slogan sur les murs de Tunis (janvier 2011).

dimanche 3 juillet 2011

Israël / Palestine: parler droit



Shlomo Avineri, directeur général du ministère israélien des Affaires étrangères dans le premier cabinet de Yitz’hak Rabin, est professeur de Sciences politiques à l’université hébraïque de Jérusalem. À ces divers titres, mais aussi simplement parce qu'il sait que, selon la formule de Camus et maxime de
Ralentir travaux: «Mal nommer les choses c'est ajouter au malheur du monde», il s'attarde sur un terme qui fait florès dans les médias et les commentaires, et qui n'est pas fait pour éclairer les difficultés, changements et espoirs aussi (puisqu'ici nous en rêvions presque en octobre 2009) qui nous attendent bientôt. Le texte a été publié dans le quotidien israélien Haaretz du 29 juin 2011, et traduit ici par Yoel Amar pour La Paix maintenant. Les notes sont de Ralentir travaux.

Personne ne met en question la légitimité d'Israël. — Un ministre du gouvernement Netanyahu, homme politique chevronné, ni membre du Likoud ni d’Israël Beïtenu [1], m’a fait part il y a quelque temps de son inquiétude concernant la possibilité d’une reconnaissance par l’Assemblée Générale des Nations Unies d’un État palestinien dans les frontières de 1967. Une telle décision, selon lui, reviendrait à délégitimer Israël.

Un usage si peu approprié du terme «délégitimation» est symptomatique du discours politique israélien, de la ligne de communication gouvernementale et du travail d’organisations juives de par le monde, dont certaines ont mis sur pied des commissions exécutives spécifiquement vouées à «la guerre contre la délégitimation». Malgré les meilleures des intentions, tout ceci ne fait que nuire à Israël.

Nul doute que l’appui de l’ONU à la formation d’un État palestinien sans négociations préalables poserait un sérieux problème. Mais une telle décision ne remettrait pas en cause la légitimité d’Israël. En fait, on pourrait même soutenir le contraire: reconnaître un État palestinien dans les frontières de 1967 revient à poser que leurs lignes constituent les frontières d’Israël. Celles-ci incluent Jérusalem-Ouest, qui se trouve ainsi de facto reconnue comme partie intégrante d’Israël — ce que même les meilleurs amis du pays se sont jusqu’ici refusé à faire. [2]

La vérité est qu’aucune dynamique significative destinée à délégitimer Israël n’est à l’œuvre où que ce soit sur terre [3]. On rencontre de petits groupes marginaux, surtout dans les cercles universitaires d’extrême gauche nourris pour une part de propagande arabe, qui mettent en doute le droit d’Israël à exister. Mais aucun pays entretenant des relations diplomatiques avec Israël ne s’est jamais élevé contre la légitimité de son existence, la meilleure preuve en étant l’appartenance d’Israël aux Nations Unies.

Le gouvernement israélien a fait de la délégitimation — question qui se situe aux marges bruyantes mais éphémères du discours politique international — un problème méritant d’entrer en ligne de compte. Il a ainsi conféré à une opinion marginale et sans importance un statut hors de proportion avec ses dimensions réelles.

Jusqu’à l’amiral Eliezer Marom, commandant en chef de la marine israélienne — un soldat intrépide mais pas précisément un expert en sciences politiques ou en droit public international —, qui a donné l’alarme quant aux objectifs, visant à délégitimer Israël, de la prochaine flottille à destination de la bande de Gaza. Voilà qui rappelle de bien près les (vaines) figures de rhétorique de la propagande soviétique, pour laquelle la moindre critique de l’URSS était un coup porté contre son droit même à l’existence. De telles allégations relèvent du phantasme: critiquer le blocus naval de Gaza ne revient pas à délégitimer Israël.

Les raisons qui poussent des personnalités politiques de droite à monter en épingle toute critique d’Israël et à en faire un cas de délégitimation sont claires. Pour la plupart, les critiques portent sur la poursuite de la colonisation, pierre angulaire du gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu, mais qui est très loin de faire l’unanimité dans l’ensemble du spectre politique israélien.

Dans la mesure où cette politique est difficile à défendre à l’étranger, en partie du fait qu’elle est contestée à l’intérieur, quoi de plus commode pour forger un consensus que la lutte contre la délégitimation d’Israël? Mais cette tentative est imbécile, cynique et périlleuse pour Israël. Car nous légitimons ainsi le discours même qui met en doute le droit à exister de l’État nation du peuple juif.

La joute à venir aux Nations Unies doit user d’honnêteté, la plupart des Israéliens étant prêts à admettre que seule la voie de la négociation peut aboutir à une solution à deux États. Point n’est besoin d’entraîner les citoyens d’Israël au royaume de la démagogie et du mensonge, ni de jouer l’intimidation.

Le contrôle par Israël du territoire palestinien et sa politique de colonisation sont sujets à critique. Mais c’est là-dessus que porte le débat, non sur la légitimité de l’État d’Israël. Nul ne remet sérieusement cette dernière en question.

1. «Israël notre maison», le parti de droite dirigé par Avigdor Lieberman, ministre des Affaires trangères et vice-Premier Ministre d'Israël.
2. Les États-Unis, auxquels Shlomo Avineri fait sans doute allusion au premier rang des «amis d’Israël», ont en effet maintenu leur ambassade à Tel-Aviv, alors que, traditionnellement, les ambassades sont installées dans les capitales. La France et les États-Unis ont tous deux à Jérusalem un double consulat général situé pour moitié dans la partie occidentale et pour moitié dans la partie orientale de la ville.
3. Notre auteur pêche toutefois par optimisme, dans son titre — que nous avons retraduit car la traduction n'était pas exacte —, ici et dans sa conclusion. Nous connaissons les déclarations réitérées de l'imposteur sanguinaire iranien, y compris à de trop dociles tribunes internationales, et celles du Hamas, qui, par les temps qui courent, serait bien inspiré de réécrire sa charte, dont nous rappelons ici l'ouverture: «Israël existe et continuera à exister jusqu'à ce que l'islam l'abroge comme il a abrogé ce qui l'a précédé». Ceci n'ôte évidemment rien à l'interpellation du professeur Shlomo Avineri.


© Maurice Darmon: Jérusalem, novembre 2009. Extrait de l'album collectif Les gens de là-bas.

dimanche 26 juin 2011

Le Mépris: La maison de Malaparte




«Le roman de Moravia est un vulgaire et joli roman de gare, plein de sentiments classiques et désuets, en dépit de la modernité des situations. Mais c'est avec ce genre de romans que l'on tourne souvent de beaux films. J'ai gardé la matière principale et simplement transformé quelques détails. Le sujet du Mépris, ce sont des gens qui se regardent et se jugent, puis sont à leur tour regardés et jugés par le cinéma.» Telle est, en décembre 1963, la déclaration d'intentions de Jean-Luc Godard sur son film, a priori ou a posteriori, qui le dira jamais.

On connait assez bien la genèse générale du roman de Moravia: dans des confidences à Enzo Siciliano, il avait précisé que le sujet du livre lui avait été inspiré par l'écrivain sicilien Vitaliano Brancati qui avait travaillé dans le cinéma pour pouvoir offrir une maison à sa femme, qui le quitta le jour même où il put la lui acheter. D'autre part, Moravia dit avoir assisté Mario Camerini en 1953 pour le tournage d'Ulysse, avec Kirk Douglas et Silvana Mangano.

Quant à la maison elle-même, que Malaparte appelait casa come me («maison comme moi»), bec rouge en cap sur la mer de Capri, on peut penser que Jean-Luc Godard l'a choisie pour les seules qualités photogéniques du lieu. En fait, Charles Bitsch trouva la villa, léguée par l'auteur de La Peau à la République populaire de Chine pour le repos de ses intellectuels fatigués, testament contesté par les héritiers de l'écrivain, et négocia difficilement et chèrement la levée des scellés pour le tournage, qui dura six jours. On sait moins que Roberto Rossellini, l'auteur de Voyage en Italie dont Le Mépris est d'abord le formidable et explicite remake avant même d'être une adaptation littéraire, y avait fait une retraite amoureuse avec Roswitha Schmidt en août 1946. Dans son livre Les aventures de Roberto Rossellini (Léo Scheer, 2005), Tag Gallagher évoque le souvenir de Roswitha sur les conversations de son amant avec leur hôte. Le bonheur d'un repérage en quelque sorte? Mais vieille taupe, l'histoire a ses ruses et les choses sont de fait plus compliquées.

En effet, dans les années Trente, le jeune directeur du journal La Stampa, Curzio Malaparte appréciait suffisamment Alberto Moravia, le futur auteur du «roman de gare» Il Disprezzo d'où Godard a tiré son film, pour l'envoyer en Angleterre, avec mission de lui procurer des articles pour son journal. Et le livre de Maurizio Serra, Malaparte, vies et légendes (Grasset, 2011) nous rappelle que Il Disprezzo n'est que le développement devenu autonome d'une partie d'un roman oublié, dont on a retrouvé le manuscrit il y a quelques années et qui a été publié en 2007, chez Flammarion, sous le titre Les deux Amis. Deux amis, qui sont deux hommes opposés idéologiquement, l'un communiste et l'autre fasciste: autrement dit, Alberto Moravia et Curzio Malaparte lui-même.

Tant de choses que Jean-Luc Godard ne savaient pas, de ces involontaires ou inconscientes voyances pourtant qui sont le grand secret de l'art et, qu'on le veuille ou non, donnent toujours à l'art et à l'artiste le dernier mot.

© Photographie: Maurice Darmon, Capri 2010, de l'album Naples, Pâques 2010.

samedi 25 juin 2011

La Grèce et l'enfant




Nous écrivions le 2 juillet 2010, dans Vers l'implosion Ponzi:

«À travers la crise grecque — une métaphore de l'état de notre monde — ladite "coordination mondiale" a trouvé 500 milliards d'euros plus 250 du FMI (présidé par un éminent représentant de la gauche française, rappelons-le en passant) pour que les États puissent payer leurs dettes vis-à-vis des banques, qui, ainsi refinancées, peuvent, si elles le veulent — mais pourquoi diable ne le voudraient-elles pas, puisqu'elles en fixent règles et conditions? — prêter aux États qui les leur rendront avec intérêts, avec de l'argent qu'ils n'ont pas et qu'ils emprunteront donc à nouveau. Avec l'accord théorique, politique et pratique de tous les gouvernants, dirigeants, décideurs et prescripteurs d'opinion, chaque emprunt est en somme garanti par un emprunt suivant, nécessairement plus élevé. La belle invention que voilà, nous rappellerait Charles Ponzi, l'homme qui trompa même Mussolini et s'envola vers le Brésil avec la caisse de l'État fasciste.»

À peine un an plus tard, nous y voilà. Entre temps, les mots ont continué de souffrir et les peuples avec eux: des mouvements de masse importants dans divers pays aussitôt qualifiés de «révolutions», comme si les choses étaient déjà jouées et sans doute avec pour effet de contribuer à les exorciser, histoire que les affaires puissent reprendre leur cours; et aujourd'hui, dans une même inflation et dans une même perversion verbale, les journaux bruissent de «faillite», de «dépôt de bilan» de la Grèce, comme si un pays n'était au fond qu'une vulgaire entreprise, appelée à payer ou à disparaître, selon les solutions chères au Père Ubu, si grand spécialiste du croc à phynance qu'il finit par trouver plus simple de dissoudre le peuple. Alors que, pour parler vrai, il suffirait de dire que le FMI et l'OCDE, suivis en cela par la Commission Européenne ont épousé clairement la cause des puissances financières, ou n'ont pas pu empêcher de se la laisser imposer, peu importe: ces dogmatiques libéraux ultra qui, pour le dire avec l'économiste Christophe Ramaux, maître de conférences à Paris-I, ont «clairement conduit le monde au bord du précipice, ce qui a provoqué du chômage mais aussi de la dette publique» et «c’est au nom de cette dernière qu’ils entendent mener une offensive sans précédent contre l’État social, afin d’asseoir un modèle dont la faillite est pourtant avérée» (article complet en PDF).

On se souvient: en octobre 2009, le gouvernement socialiste grec révélait qu'avec la complicité des agences de notations, le gouvernement précédent avait truqué les statistiques. Une falsification qui suffirait à disqualifier définitivement tous les experts économistes de nos gouvernements puisqu'ils ont été incapables de la débusquer, et pourtant ils parlent encore, plus mal que jamais. On peut disposer ici d'un clair historique. Pour aller à l'essentiel, les prêts évoqués dans notre note précédente ne suffisant plus, voilà que l'Union Européenne et le FMI exigent un nouveau plan d'austérité et un immense plan de privatisations: à part les monuments et les sites, on ne voit d'ailleurs pas pourquoi, sont privatisables au moins les transports, l'énergie, l'eau, les banques évidemment et les télécoms, liste non exhaustive.

Que l'austérité précédente (hausse de la TVA, baisse du salaire des fonctionnaires, gel des retraites, suppression du treizième mois), n'ait pu qu'aboutir à des baisses immédiates du pouvoir d'achat, et donc aggravé la récession économique, un enfant pouvait le prévoir. Tandis qu'un magasin sur trois a fermé en un an, que le chômage s'est envolé, les agences de notation largement complices des falsifications ont joué les pères Fouettard avec leurs mentions auto-réalisatrices, les banques se sont effarouchées, c'est en ce moment leur seconde nature. Et le même enfant peut également prévoir dès aujourd'hui que les privatisations à la va-vite vont se transformer en une braderie que se partageront les puissances financières en vue d'immédiats rendements. Et dans un mois dans un an, toujours moins d'argent, moins d'emploi et, en prime, leur État privé des revenus qui auraient pu naître d'un secteur public mieux géré, «les Grecs» devront trouver à nouveau des prêteurs pour courir après une dette qui continuera à s'aggraver.

Nous voilà abreuvés de chiffres apocalyptiques et désespérants: la dette est de 350 milliards, soit 150 % du PIB, il faudra cent ans à des taux de croissance impossibles pour que la Grèce s'en sorte. Et, remarque en passant, l'ensemble des privatisations ne pouvant au mieux rapporter que 22 milliards (parions ici qu'il en rapportera beaucoup moins sans parler de la perte sèche de revenus dans l'avenir), il faudra en trouver encore au moins cent trente, et ce, dans les mois qui viennent. Crise de liquidités, crise de solvabilité, défaut de payement, tous ces mots et tous ces chiffres pour nous démontrer que la catastrophe est là, mais qui n'a pas compris, et depuis bien longtemps? Reste un peuple qui tente de se rappeler à notre souvenir, et bientôt deux ou trois autres qui pour le moment ne parviennent, au mieux, qu'à s'indigner, dans l'été européen.

Tout en se demandant s'il n'est pas déjà bien tard, ce même enfant qui peut aussi expliquer à certains professeurs et ministres la réalité du changement climatique, non point à une échéance de cent ans mais de dix ou vingt de façon sûre, connaît les solutions qui s'imposent:

• Tôt ou tard, quoi qu'en disent les autorités grecques, les créanciers devront renoncer à une partie de leur dette.

• Au lieu de faire miroiter au peuple grec une misère noire, l'Union Européenne devra employer ses fonds à des investissements industriels de moyen et de long terme. La Chine l'a compris depuis au moins un an: elle achète massivement à la Grèce des bons du Trésor, c'est-à-dire de la dette, et investit là-bas pour les décennies futures. Elle a déjà acquis le port du Pirée, et s'apprête à investir massivement dans le tourisme.

• Politiquement enfin, cette crise étant d'abord une crise des recettes plus que des dépenses, au lieu de continuer à raconter des contes à dormir debout à son peuple et à nier les évidences, le gouvernement grec, celui-là ou un autre, doit engager d'urgence une réforme fiscale qui fasse payer clairement ce que les classes aisées volent à leur pays, le tiers du PIB a elle toute seule, sous la forme d'économie informelle. Quant à l'évasion fiscale, elle est estimée à 340 milliards d'euros, soit la totalité de la dette grecque. Exactement comme les sommes volées par Ben Ali représentaient la totalité du déficit commercial de la Tunisie. Exactement aussi récupérables que l'argent volé par le poète sanguinaire libyen au peuple qu'il persécute.

Alors les enfants pourront commencer à espérer.

© Georges Rouault: Exposition Au pays du père Ubu, Galerie Yoshii, Paris, mai-juin 2011.

mardi 21 juin 2011

Judaïciné, le site du cinéma israélien



Il n'est pas besoin d'être cinéphile pour être étonné de la durable vitalité du cinéma israélien. Par conviction subjective et l'intuition de suivre la maturation d'un véritable auteur, nous nous attachons à commenter le travail de Raphaël Nadjari qui, après ces cinq premiers films, a longuement œuvré à une Histoire du cinéma israélien, et qui devrait bientôt nous donner son prochain film.
Xavier Nataf, directeur du festival Regards sur le cinéma israélien, dont la douzième édition vient de se terminer à Marseille, anime Judaïciné, un site entièrement consacré à ce cinéma et à ses artistes et créateurs en direction des lecteurs, des spectateurs et des professionnels du cinéma. On y trouvera les annonces des nouveaux films, de différents événements sur ce sujet: festivals, parutions en librairie et, en liaison avec l'autre site de culture Akadem, que nous avions découvert il y a deux ans déjà, ils proposent un magazine mensuel tout en images sur le sujet: on peut accéder directement ici à son premier numéro, ou par cette page du site lui-même qui présente rapidement les contenus de la revue. Le site propose enfin un certain nombre d'émissions radio, entretiens et commentaires.
Tenus très soigneusement à jour, ces deux sites ne peuvent que nous instruire et nous charmer, de découverte en découverte.

© Photogramme: Sasson Gabai et Ronit Elkabetz dans La visite de la fanfare d'Eran Kolirin (2007).

mercredi 15 juin 2011

Iran, deux ans déjà




Le 12 juin 2009, il y a déjà deux ans, les rues iraniennes protestaient contre la frauduleuse réélection de l'imposteur et dictateur iranien. C'est là — et pas seulement selon nous — le vrai début du mouvement qui s'est développé ensuite dans les pays musulmans et qu'on a nommé à tort le «printemps arabe». Pour la première fois en pays musulman, toute une population s'est dressée contre son gouvernement, a mis en évidence sa nature sanguinaire, accaparatrice et corruptrice, et montré qu'il n'y avait pas de fatalité musulmane à être traités comme des chiens. Le dictateur iranien a simplement montré à tous les autres, le Lybien, le Syrien, que la seule voie possible pour se maintenir au pouvoir était d'entrer en guerre ouverte contre son propre peuple, fusiller dans les rues, pendre sur les places publiques, torturer dans les prisons. À ce point que la Fédération internationale des Droits de l'Homme révèle que l'Iran a désormais dépassé la Chine pour le nombre d'exécutions par habitant.

Quant à ce qui restait d'opposants politiques, pour ne citer que les noms des dirigeants du mouvement vert, les fort modérés Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, tous deux ex-candidats vaincus de la présidentielle, ne sont toujours pas libres de leurs mouvements dans leur pays. Les réseaux sociaux ont appelé à célébrer ce deuxième anniversaire dans la capitale mais ils se sont heurtés à des milliers de policiers et de miliciens islamistes.

Il reste que c'est bien ce 12 juin 2009 qu'ont été inaugurées les formes nouvelles de mobilisation et de transmission mondiale de l'information, sur l'état des forces et la violence incontestable des répressions: téléphones portables, twitters, réseaux sociaux. Tout ce qui ces derniers mois nous a étonnés par leur vigueur, leur inventivité, mais aussi hélas leurs faiblesses, a été inventé en Iran il y a deux ans, on ne s'en souvient déjà plus assez.

© Probablement Neda Agha-Soltan, née en 1982 et tuée par la milice bassidji le 20 juin 2009. Photographe non identifié, tous droits réservés. Fréquenter régulièrement le blog D'Armin Arefi: Dentelles et Tchador.

lundi 6 juin 2011

Disparition des abeilles, la fin d’un mystère




Les abeilles disparaissent depuis 20 ans et massivement depuis août 2007. L’hécatombe dans certaines ruches d’Amérique du nord, d’Europe ou d’Asie est si violente que certains arbres ne donnent plus de fruits, faute de pollinisation. Les pertes atteignent parfois 80% des colonies. Les apiculteurs découvrent des ruches vidées de leurs ouvrières, ou parfois un tapis de cadavres. Cette disparition touche aussi bien les abeilles domestiques que les butineurs sauvages.

Or, 80% des végétaux de la planète dépendent du travail des butineuses. L’industrie agro-alimentaire réalise soudain que les abeilles, en pollinisant les fleurs, sont les garantes d’une bonne récolte: l’agriculture dépendant de ces formidables pollinisatrices, représente 153 milliards d’euros dans le monde. Partant de la scène d’une disparition massive d’abeilles dans un rucher, Le film de Natacha Calestrémé Disparition des abeilles, la fin d’un mystère déroule l’enquête, comme pour une énigme criminelle, à la recherche des différentes hypothèses sur la mortalité des abeilles. La disparition des abeilles n’est pas due à une multitude de causes mais à un coupable bien précis. Et le phénomène s’accroît d’année en année. L’environnement des abeilles est aussi le nôtre. Il est grand temps de s’en préoccuper.

Qui est responsable de cette disparition? Insecticides? Monocultures? Ondes radio? Varroa destructor (acarien parasite de l'abeille)? Le Nosema (un champignon) ou un virus? Natacha Calestrémé interroge de nombreux spécialistes du sujet: Jean-Daniel Charrière, chercheur au centre Agroscope Liebefeld-Posieux; le professeur Hans-Hinrich Kaatz de l’université de Halle en Allemagne; le docteur Luc Belzunces de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA); Marc-Édouard Colin, chercheur chez SupAgro; ou encore Jean-Marc Bonmatin, chercheur au CNRS.

Diffusé sur France 5 le 21 mars 2009, ce film est disponible ce 7 juin dans la collection de grands documentaires engagés Doc Citoyens des Éditions Montparnasse, dont nous continuerons à commenter ici le travail cinématographique important dans de multiples directions.

© Photographie: Maurice Darmon,
Bestiaire urbain. En 2005, nous réalisions fréquemment ce type d'images dans notre jardin. On peut en voir d'autres dans notre diaporama. Six ans après, elles sont devenues un souvenir, malgré la multiplication et la diversification de nos plantations, sans aucun produit évidemment.

lundi 23 mai 2011

Irène Théry: La femme de chambre et le financier




Quand les choses sont bien dites, inutile d'essayer de les répéter autrement. Voici, en sorte de suite approfondissant le précédent appel d'Osez le féminisme, retitré par nous Pour une femme oubliée, un texte d'Irène Théry, directrice d'études à l'EHESS, paru dans Lemonde.fr, ce 23 mai 2011.

La femme de chambre et le financier. — Ce matin du dimanche 15 mai, la surprise, l'incrédulité et la consternation nous ont littéralement saisis. Face à une forme inédite d'adversité politique et morale, on a senti partout le besoin de se hausser à la dimension de l'événement comme pour conjurer, dans l'union sacrée d'un silence suspendu, l'image salie de notre pays. Passé ce moment d'étrange stupeur, le débat a repris ses droits pour explorer ce qu'on nomme désormais «l'affaire DSK». Dans le maelstrom des commentaires, comment s'y retrouver? Si l'on se souvient que l'enjeu de tout cela n'est pas de jeter aux chiens la vie privée ou la personnalité d'un homme à terre, mais une inculpation sexuelle précise dans le cadre d'une procédure criminelle définie, on aperçoit qu'un clivage nouveau est apparu dans le débat français. Évident d'une certaine façon, tant on s'accuse mutuellement aujourd'hui de n'avoir de considération que pour un maître de la finance mondiale ou de compassion que pour une pauvre femme de chambre immigrée, il n'est pourtant pas si simple à comprendre.

D'un côté, il y a ceux qui soulignent avant tout la valeur fondamentale de la présomption d'innocence à laquelle a droit l'auteur allégué des faits. Ils ont semblé, dans les premiers jours, si majoritaires parmi les ténors qui font l'opinion en France et si indifférents au sort de la victime présumée qu'on n'a pas manqué de les traiter de défenseurs patentés de l'ordre patriarcal. Il est vrai que des réflexes machistes assez cognés ont fleuri ici et là pour défendre à leur manière l'innocence virile : «il n'y a pas mort d'homme», «un troussage de domestique»... Mais on aura peine à nous faire croire que ces insanités d'un autre âge soient le révélateur providentiel d'un complot masculin caché sous la défense intransigeante des droits des justiciables. Ce n'est pas la défense des mâles dominants qui est préoccupante chez ceux qui croient trouver dans la présomption d'innocence la boussole unique guidant leurs réactions; c'est plutôt un certain aveuglement mental aux défis nouveaux surgis du lien social contemporain.

Car de l'autre côté, il y a ceux — au départ plus souvent des femmes, féministes et engagées — qui s'efforcent de porter au plus haut des valeurs démocratiques une forme nouvelle de respect de la personne, qui n'a pas encore vraiment de nom dans le vocabulaire juridique, et qu'on pourrait appeler son droit à la présomption de véracité. C'est la présomption selon laquelle la personne qui se déclare victime d'un viol ou d'une atteinte sexuelle est supposée ne pas mentir jusqu'à preuve du contraire. Le propre des agressions sexuelles, on le sait, est qu'à la différence des blessures ou des meurtres, leur réalité «objective» ne s'impose pas d'elle-même aux yeux des tiers. Ont-elles seulement existé? Avant même qu'un procès n'aborde les terribles problèmes de la preuve et de la crédibilité des parties en présence, la question spécifique que posent ces affaires judiciaires s'enracine très exactement là: ce qui est en jeu au départ n'est jamais seulement la présomption d'innocence du mis en cause, mais la possibilité même qu'une infraction sexuelle alléguée prenne assez de réalité aux yeux de tiers qualifiés pour ouvrir la procédure. Cette possibilité passe en tout premier lieu par la possibilité donnée à une victime présumée d'être vraiment écoutée. On accueille de mieux en mieux, dans nos commissariats, les victimes sexuelles qui déposent plainte. Mais sommes-nous prêts, dans la culture politique française, à considérer la présomption de véracité comme un véritable droit? Rien n'est moins sûr.

C'est pour cette raison que nombre de nos concitoyens ont eu le sentiment pénible qu'en France, on n'avait pas accordé à Madame Diallo un respect égal à celui qui fut témoigné à son agresseur présumé, Dominique Strauss-Kahn. Cette situation choquante n'est pas d'abord un problème de morale personnelle, mais de justice et d'institutions communes. On l'entrevoit bien: présomption d'innocence et présomption de véracité sont aussi cruciales l'une que l'autre pour bâtir une justice des crimes et délits sexuels marchant sur ses deux pieds. Mais pour le moment, nous ne les distinguons pas clairement et savons encore moins comment les faire tenir ensemble. Tout se passe alors comme si on ne pouvait choisir l'une que contre l'autre. En se targuant de respecter les grands principes pour DSK au moment où il était cloué au pilori, les partisans sincères de la présomption d'innocence n'ont pas vu qu'ils bafouaient au même instant la présomption de véracité à laquelle avait droit la jeune femme qui l'accuse de l'avoir violentée.

C'est pourquoi il est vain de croire que nous échapperons aux questions de plus en plus fortes que nous posera dans l'avenir la lutte sans merci du coupable allégué et de la victime présumée du Sofitel de New York, en faisant le procès de la procédure accusatoire américaine. Au moment le plus dramatique de l'affaire d'Outreau on avait, face aux mêmes dilemmes, fait le procès symétrique : celui de la procédure inquisitoire à la française. L'aurait-on déjà oublié? Pour construire un jour une façon de tenir ensemble les deux présomptions opposées, le premier pas est d'accepter de penser la spécificité des questions sexuelles, et d'élargir le champ de nos réflexions pour reconnaître les responsabilités collectives nouvelles que nous confère, à nous citoyens des démocraties occidentales, les mutations profondes qui ont lieu aujourd'hui.

La France donne souvent aux autres pays le sentiment d'être politiquement «en retard» sur les questions de sexe, de genre, de sexualité. Sans aborder ici cette vaste question, soulignons simplement que le procès de New York ne doit pas nous enfermer dans une frilosité défensive au prétexte des clichés anti-français qui pleuvent sur nous depuis quelques jours. Au contraire, il devrait être l'occasion de nous emparer collectivement des grande questions sociales, historiques et anthropologiques qui sont l'horizon de sens commun à tous les procès pour crimes ou délits sexuels, en France comme ailleurs. En général, nous n'avons d'yeux que pour les ressorts psychologiques des transgressions sexuelles comme si nous ne voulions pas voir qu'elles ont lieu dans le contexte de mutations profondes des valeurs et des normes censées faire référence pour tous. Or, sous l'égide de l'égalité croissante des sexes, nous vivons aujourd'hui des bouleversements sans précédent du permis et de l'interdit sexuels. Les procès pour viol, qui se multiplient partout aujourd'hui, sont à la fois l'expression de ces mutations démocratiques et le symptôme de leur caractère inassumé.

Considérer le viol comme un crime, prendre au sérieux les atteintes sexuelles, participe directement du refus contemporain de l'ordre sexuel matrimonial traditionnel, construit sur la condamnation de la sexualité hors mariage, la diabolisation de l'homosexualité, la double morale sexuelle et la division des femmes en deux catégories : épouses honorables et filles perdues, mères de famille légitimes et filles-mères parias, maîtresses de maison respectées et domestiques qu'on «trousse». Comme l'a montré Georges Vigarello dans son Histoire du viol, celle-ci se déploie toujours à la croisée de l'appartenance sociale des individus et des statuts respectifs des hommes, des femmes et des enfants dans une société. Notre attachement à punir ce crime est la trace en creux de la valeur centrale que nous accordons non plus au mariage mais au consentement dans le grand partage entre le permis et l'interdit sexuels.

Mais les procès pour viol d'aujourd'hui sont aussi symptomatiques des ambiguïtés du changement, tant ils donnent à voir le vide sidéral que nous avons laissé se développer en lieu et place d'une civilité sexuelle renouvelée, capable d'irriguer la vie ordinaire de nos sociétés et d'inscrire la sexualité au sein d'un monde humain certes pluraliste, mais qui demeurerait un monde commun. C'est la rançon de l'idéologie individualiste et mercantile, qui transforme ce monde en une collection insignifiante d'individus autarciques bons à consommer. Le consentement, cœur de la nouvelle normalité sexuelle, est ainsi à la fois la solution et le problème. Consentir, oui, mais à quoi? Pourquoi? Et quand le refus de tout consentement s'est exprimé loin des regards, comment passer à sa dimension publique, sociale, juridique? Concentrant toutes ces questions, nous interrogeant directement sur la solidité de nos valeurs communes, le procès de New York incarne à sa manière le changement démocratique. Mais il peut devenir aussi un de ces moments périlleux où, pour reprendre l'expression de Marcel Gauchet, la démocratie se retourne «contre elle-même».

Pour prendre la mesure du ressort proprement sociologique de ce risque, il faut revenir à la sidération initiale qui fut la nôtre, et qu'une semaine de débat a déjà recouverte. L'image première qui nous a saisis ne s'arrêtait pas au seul DSK. C'était le choc de deux figures, deux symboles, deux incarnations si extrêmes des inégalités du monde contemporain, que la réalité semblait dépasser la fiction. Elle, une femme de chambre immigrée d'origine guinéenne, pauvre, vivant dans un logement social du Bronx, veuve, mère de famille monoparentale. Lui: un des représentants les plus connus du monde très fermé de la haute finance internationale, une figure de la politique française, de l'intelligentsia de gauche, une incarnation aussi, de la réussite sociale, de l'entre-soi des riches et de la jouissance facile. La femme de chambre et le financier, ou le choc de celui qui avait tout et de celle qui n'était rien.

Dans ce face à face presque mythique, les individus singuliers disparaissent, absorbés par tout ce qu'incarnent les personnages. C'est pourquoi il y a quelque chose d'épique dans ce qui s'est passé. En prenant en considération la parole d'une simple femme de chambre et en lui accordant la présomption de véracité, la police new-yorkaise n'a pas seulement démontré qu'elle pouvait en quatre heures renverser l'ordre du pouvoir et saisir au collet le puissant financier. Elle a aussi mis en scène une sorte de condensé inouï des incertitudes, des injustices et des espoirs de notre temps, et engagé un processus où vont venir s'engouffrer toutes les passions qui meuvent les sociétés démocratiques. Au risque de transformer tragiquement deux individus, inégaux à l'extrême, en boucs émissaires de nos désirs frustrés, de nos peurs ancestrales, de nos haines inassouvies. — Irène Théry, directrice d'études à l'EHESS, paru dans Lemonde.fr, ce 23 mai 2011.

© Maurice Darmon: Crépuscule, septembre 2007.

samedi 21 mai 2011

Pour une femme oubliée




Il nous paraît aujourd'hui essentiel de contribuer à la circulation de ce texte émanant des associations Osez le féminisme, La Barbe, et de nombreuses autres associations.

Sexisme: quand les élites se lâchent, ce sont les femmes qui trinquent. — Depuis une semaine, nous sommes abasourdies par le déferlement quotidien de propos misogynes tenus par des personnalités publiques, largement relayés sur nos écrans, postes de radios, lieux de travail comme sur les réseaux sociaux. Nous avons eu droit à un florilège de remarques sexistes, du «il n’y a pas mort d’homme» au «troussage de domestique» en passant par «c’est un tort d’aimer les femmes?» ou les commentaires établissant un lien entre l’apparence physique des femmes, leur tenue vestimentaire et le comportement des hommes qu’elles croisent [1].

Nous sommes en colère, révoltées et révoltés, indignées et indignés.

Nous ne savons pas ce qui s’est passé à New York samedi dernier mais nous savons ce qui se passe en France depuis une semaine. Nous assistons à une fulgurante remontée à la surface de réflexes sexistes et réactionnaires, si prompt à surgir chez une partie des élites françaises.

Ces propos illustrent l’impunité qui règne dans notre pays quant à l’expression publique d’un sexisme décomplexé. Autant de tolérance ne serait acceptée dans nul autre cas de discrimination.

Ces propos tendent à minimiser la gravité du viol, tendent à en faire une situation aux frontières floues, plus ou moins acceptable, une sorte de dérapage. Ils envoient un message simple aux victimes présentes et futures: «Ne portez pas plainte». Nous le rappelons: le viol est un crime. La tentative de viol est un délit.

Ces propos prouvent à quel point la réalité des violences faites aux femmes est méconnue. De la part d’élites qui prétendent diriger notre société, c’est particulièrement inquiétant. 75000 femmes sont violées chaque année dans notre pays, de toutes catégories sociales, de tous âges. Leur seul point commun est d’être des femmes. Le seul point commun des agresseurs, c’est d’être des hommes.

Enfin, ces propos font apparaître une confusion intolérable entre liberté sexuelle et violence faite aux femmes. Les actes violents, viol, tentative de viol, harcèlement sont la marque d’une volonté de domination des hommes sur le corps des femmes. Faire ce parallèle est dangereux et malhonnête: il ouvre la voix aux partisans d’un retour à l’ordre moral qui freine l’émancipation des femmes et des hommes.

Les personnalités publiques qui véhiculent des stéréotypes qu’on croyait d’un autre siècle insultent toutes les femmes ainsi que toutes celles et ceux qui tiennent à la dignité humaine et luttent au quotidien pour faire avancer l’égalité femmes – hommes.

On peut apporter ici sa signature
et rejoindre ici le réseau de l'association.

1. Ces mots sont respectivement de Jack Lang et de Jean-François Kahn, qui lui au moins l'a bientôt profondément regretté
, et même si la question n'est pas de savoir qui a dit quoi, mais plutôt: «Que nous est-il donné d'entendre en France en 2011?» et qui, après coup, a terrifié Jean-François Kahn lui-même. Sans parler de l'invocation de l'Affaire Dreyfus par Jean-Pierre Chevènement, tentant, avec toute la lucidité d'un autre Ministre de l'Éducation nationale, d'amalgamer une trop ordinaire affaire de mœurs avec un véritable complot d'État à ressort antisémite. Comme quoi les mauvaises causes se rejoignent souvent.

1er juin: quinze jours après son bon mot, l'ancien ministre de la Culture et de l'Éducation nationale persiste et signe, puisque, selon ses mots mêmes: «la libération provisoire sous caution est généralement accordée sauf homicide. Autrement dit, selon une vieille formule française, sauf mort d'homme». Quinze jours pour que l'ancien professeur de droit trouve cette explication, imparable en effet.

Quant a la comparaison avec l'affaire Dreyfus, l'ancien ministre de la Défense et chef des Armées n'y est pas encore revenu. Patience, l'intelligence a tout son temps (NDLR).

© Femme à barbe, by Anna Blume.

mercredi 18 mai 2011

2012. Gauche (3): une chance historique



Les malheurs d'un quidam — qui ne devrait plus intéresser personne puisque rien, ni les espoirs d'une partie des Français, ni ceux qui en Grèce ou ailleurs croyaient en sa magie personnelle, ne l'a vraiment jamais intéressé non plus —, sont pour la gauche une chance historique qu'il incombe au parti socialiste, force incontournable aujourd'hui du changement légal, de saisir au plus tôt.


Les sources réelles du dommage ne sont pas dans tel égarement ou crime individuel, mais dans le fait que ce parti s'est soumis, et avec lui une bonne partie des Français, à l'attente de la décision providentielle d'un homme censé être le meilleur pour remporter la mise et, par bonheur, éliminé avant la campagne présidentielle ou, pire, avant une immunisante «victoire».

Remporter contre qui? Contre la droite au pouvoir? Contre la droite extrême qui la talonne et nous menace? Non, et là est la vraie racine à arracher d'urgence: d'abord et avant tout contre d'autres socialistes, les meilleurs en plus, qui, malgré le tiers exclu, ne renoncent pas à être moins à se déchirer bientôt en public, en nous tenant à peu près ce commun langage: «Écoutez-nous, les amis, des trois ou quatre programmes, si différents qu'on va se chamailler par tous les moyens devant vous, chacun va vous montrer que seul le sien est le bon, et que les autres ne valent rien. Nous allons nous critiquer publiquement et nous ridiculiser mutuellement et après, pour un euro, tous, de droite ou de gauche, vous direz au parti socialiste qui vous aura fait le moins (ou le plus) rire. Ce sera forcément quelqu'un de gauche puisqu'on l'est tous. Et ce sera forcément démocratique puisque c'est vous qui aurez décidé qui et quoi. Régalez-vous à présent. Pardon: Enjoy!».

Tous ceux qui veulent que notre pays soit gouverné autrement comprendront — espèrent peut-être — que la circonstance extraordinaire puisse amener le parti socialiste à un profond changement. En lieu et place des soi-disant délais de décence, il doit au plus tôt rejeter clairement la logique suicidaire des primaires, ramener à la maison ses meilleurs dirigeants égaillés chacun pour leur compte à se déconsidérer les uns les autres, afin qu'ils participent ensemble —, avec d'autres forces et alliés si possible —, à la construction de leur projet commun. Ces options clarifiées, il lui sera beaucoup plus aisé de désigner en son sein celui ou celle chargé de les présenter et de les incarner après la victoire. Sinon, pour la troisième fois et au fond pour les mêmes raisons: «Dites-nous ce que vous voulez qu'on fasse (l’extraordinaire farce «participative» de 2007), dites-nous qui vous plaît, on s'occupe du reste: perdre», ce sera bien la gauche qui aura perdu toute seule et probablement dès le premier tour, où — dommages moraux actuels et division affichée aidant — s'affronteront les deux droites dans l'ordre d'arrivée qu'on devine.

© Big Mac, le plus célèbre des sandwiches de McDonald's.

mardi 17 mai 2011

Nurith Aviv: Une langue et les autres (2002-2011)



Notre dossier cinéma s'appelle Les Trains de Lumière. En lumineuse raison de L'Entrée d'un train en gare de la Ciotat et du premier travelling réalisé par Alexandre Promio pour le compte des frères Lumière en 1897 à bord du train de Jérusalem à Jaffa que nous allons retrouver tout de suite, mais aussi au nom des ombres de Monsieur Verdoux ou du spectre Henryk Gawkowski, le conducteur de locomotive de Shoah. Les trains, c'est tout le cinéma et c'est l'extermination, une douleur qui a eu raison de Jean-Luc Godard, ce que Nurith Aviv a entrepris justement de filmer.

Si, parmi cent films, vous avez vu Histoire de Paul de René Féret, Moi Pierre Rivière ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère de René Allio ou, d'Agnès Varda, Daguerréotypes, L'une chante, l'autre pas et Documenteur, vous avez déjà vu des images de Nurith Aviv (comme née sous le signe d'Yasujirō Ozu, puisqu'en hébreu son nom signifie lumière de printemps, à moins que ce soit printemps de lumière). Elle a réalisé aussi une dizaine de documentaires. Les éditions Montparnasse (encore et toujours!) viennent de réunir les cinq derniers, des essais sur la langue hébraïque: des immigrants ou natifs de toutes origines parlent aujourd'hui cette langue à la fois sacrée et profane, des traducteurs la traduisent dans toutes les langues. En supplément — suivi d'une belle prise de parole par Édouard Glissant, L'alphabet de Bruly Bouabré, un film dont rien ne se raconte et qu'il faut découvrir: un artiste africain plie à sa volonté les rébus de l'alphabet, réinvente le pictogramme, âme originelle de l'hébraïque aleph-tav. Un livret-Babel de cent vingt huit pages, Une langue, et l'autre, réunit les textes — originaux et traduits — des quatre premiers.

1. Vaters land / Perte, 2002. — «Ce film, prévu pour une soirée Thema d’Arte sur le deuil, devait durer trente minutes. J’ai tout de suite pensé au nombre 30 qui, dans la tradition juive, renvoie aux trente jours de deuil. Et j’ai choisi un parcours de métro qui dure exactement trente minutes, de Ost Kreuz à West Kreuz (de la Croix de l’Est à celle de l’Ouest)».

Deuil dans les mots de Freud (Deuil et mélancolie, 1915): «Le deuil est régulièrement la réaction à la perte d’une personne aimée ou d’une abstraction mise à sa place, la patrie, la liberté, un idéal, etc.». Deuil dans la mélancolie d'Hannah Arendt, souhaitant renoncer à tout travail de l'esprit, devant l'abandon d'alors commis par les intellectuels — pense-t-elle encore ici à Martin Heidegger? Deuil: le titre allemand Vaters land (pays du père) venu de Vaterland (la patrie) l'élabore mieux que Perte, titre français.

Travelling d'une demi-heure par la fenêtre du train urbain, en surimpression des intellectuels justement: le physicien Gustav Obermair et son deuil de «la fécondation mutuelle de la rigueur prussienne de Max Planck et les chemins de traverse de la pensée juive, incarnée par Einstein»; le psychanalyste Claus Dieter Rath s'apercevant trente ans plus tard que de là viennent tous ses pères, Freud, Kafka, Benjamin et leurs fils Adorno, Marcuse; avant de disparaître, l'écrivain Jutta Prasse, à la mémoire de qui le film est dédié, en deuil père et mère de sa langue: «Je dissocie ma langue maternelle de ma patrie. Deux niveaux différents que j’essaie de maintenir séparés. Or, c'est une erreur, c’est impossible. La patrie allemande a causé un tort terrifiant à ma langue maternelle»; l'ami protestant Hanns Zischler enfin, et sa réalité intime accueillie en lui-même par ses rencontres avec les juifs Szondi, Derrida, Celan. Père et patrie, mère et langue maternelle. Arrêt focus au terminus.

2. D'une langue à l'autre, 2004. — Immigrés d'Allemagne, de France, de Hongrie, d'Irak, du Maroc, de Pologne, de Roumanie, Russie, ou de Suisse pour la grande aventure d'Israël dans l'après-guerre — ce pourrait être le monde entier —, ils se confrontent à l'hébreu qu'ils doivent apprendre rapidement au nom de la construction du sionisme et de l'union nouvelle, souvent contre leur langue d'origine, dont ils ne peuvent qu'avoir honte, surtout s'ils parlent yiddish ou s'ils écoutent leur musique orientale. Mais, malgré la honte devant les pionniers, leur langue maternelle a la vie dure et enfouie, elle dit le reste.

Aux poèmes que Meir Wieseltier n'a pu écrire en hébreu qu'après avoir assassiné le russe, Pouchkine et Lermontov continuent d'imposer leurs rythmes et leurs couleurs; par les siens, Agi Mishol est certaine d'habiter sa patrie hébraïque, mais lait, courgettes, larmes et rires goûtent mère hongroise; quand parle hébreu le musicien marocain Haïm Uliel, son accent le désigne, alors il chante mi-arabe, mi-hébreu, un couplet oui un couplet non, avec son orchestre où une blonde frappe la darbouka; le grand romancier Aharon Appelfeld sait qu'hébraïser aujourd'hui en Israël relève ipso facto de l'idéologie et revendique son duel intérieur, deux langues, deux paysages, sublimés dans la reconquête du yiddish; mais surtout, le palestinien Salman Masalha, oralité arabe, écriture hébraïque apprise à l'école des conquérants, s'en est emparé pour langue poétique: «L'hébreu n'appartient plus aux juifs. L'hébreu appartient à quiconque le parle et quiconque l'écrit. Même si des gens venus d'ailleurs l'ont renouvelé, il appartient à cette région comme l'arabe et d'autres langues sémitiques. Au moyen de l'hébreu, je ne prends pas seulement possession de la langue mais je renforce aussi ma possession sur le lieu». Eliezer Ben Yehuda, rénovateur de l'hébreu, pouvait-il mieux rêver d'aussi traverse descendance?

3. Langue sacrée, langue parlée, 2008. — 1897: pour le compte des frères Lumière, Alexandre Promio invente le travelling à bord du train de Jérusalem (la ville sacrée) à Jaffa (aujourd'hui Tel-Aviv la profane). La même année, Theodor Herzl tient à Bâle le premier congrès du sionisme qui donne le coup d’envoi au sionisme: «Qui parmi nous saurait acheter un billet de train en hébreu?». Et Freud invente la psychanalyse, avant de finir dans la toile de Valerio Adami, dans son dernier train pour Londres. Nurith Aviv refait le même voyage du Nord au Sud, de droite à gauche donc, selon l'écriture. Sur la terre sacrée pauvre, aride et caillouteuse, gagnent peu à peu les immeubles, les gares, les entrepôts, les zones industrielles et les grandes surfaces commerciales. Tout le gain moderne est-il là pour autant? Treize hommes et femmes, tous nés en Israël, d'abord silencieux près de leurs livres, se laissent prendre par la parole pour dire que le moderne et le profane ne se résument pas à la production matérielle et au commerce.

Pour les plus utilitaristes, la Bible est d'abord le manuel pratique des excursions familiales: ni shabbat ni bougies, l'âme n'a pas de fêtes fixes; ou alors pour la jeune fille sage à son piano, le Talmud sert d'assise inébranlable, avant que ses pages, mystérieuses comme des fenêtres d'ordinateur, l'ouvrent à la poésie. D'autres demeurent mystiques, soit directement: «Si j'élimine l'Esprit saint, je tue mon hébreu», soit de façon transgressive, comme cette peintre qui, quasi mallarméenne, s'autorise à ajouter une lettre au Tétragramme afin de le dégrader; ou cette autre, pascalienne ou prudente, tenant à nommer ses enfants de noms bibliques (Si Dieu existe, on ne sait jamais) et écrivant en hébreu pour témoigner qu'au XXe siècle il aura existé ici des gens parlant et écrivant cette drôle de langue. Quelques-uns y puisent truculence et puissance physique: «Une langue dans laquelle on baise, on insulte. Et pourtant quand j'écris en hébreu j'essaye de penser aussi à tout ce qui en a été jeté par-dessus bord, l'hébreu rabbinique par exemple, hébreu du profane et du quotidien»; ou, mémorable moment, cet homme imposant évoque calmement le Cantique des Cantiques pour se laisser envahir, posséder par les souffles des lettres et les râles des mots qui secouent tout son corps. Des résistants enfin continuent à trouver que le vrai trésor de la langue parlée est demeurée dans le yiddish «envoyée avec tant de ses locuteurs dans les chambres à gaz, cette langue renvoyée pour laquelle je me suis pris d'amour, si opposée à l'hébreu que je connaissais». Et non dans cet hébreu sacré, une langue «congelée depuis deux mille ans».

Trois intermèdes ponctuent le film: le magnifique alphabet chanté de Victoria Hanna, une courte psalmodie du XIe siècle dans la tradition du Cantique des cantiques, et pour clore le film une prière du soir récitée par son auteur. Et, en bonus, quarante minutes où, dans ses beaux vêtements de shabbat, Hélène Cixous nous livre un de ses gais monologues dont elle détient les secrets.

4. Traduire, 2011. —
L'ascétisme du dispositif vise à concentrer nos yeux et nos oreilles sur l'essentiel: travelling sur le quartier — nous jouons à deviner où nous sommes —; une image d'intérieur s'éclaire progressivement un homme ou une femme (on sait son nom et sa ville), debout près de la fenêtre et de ses livres. Puis, assis à son bureau, le traducteur parle. Deux ou trois plans de coupe à nouveau sur son extérieur: rade de Brest, maisons de bois de Boston, toits de Paris ou de Malakoff, immeubles de Tel-Aviv ou pierres d'Acre. Entre les mots, des poèmes et des textes suivent les caractères de l'écriture.

Il s'agit d'amener ces passeurs de textes (d'où les fenêtres) à vivre en mots devant nous leur voyage de l'hébreu — Midrash, poésie ancienne et moderne, romans d'hier et d'aujourd'hui — vers neuf langues (le français, le castillan et le catalan, le yiddish, l'italien, le russe, l'anglais, l'allemand, l'arabe). Comme dans les images d'accueil, l'obscurité se dissipe toujours mais souvent pour faire place au contre-jour. Certains témoignent surtout des problèmes que rencontre tout traducteur «de toute langue en toute langue», comme dirait Édouard Glissant: éprouver les limites de sa propre langue, la tordre et la transgresser, résister à la tentation de la rendre jolie, et pour finir toujours se heurter à elle et donc à soi, à sa propre ville là, dehors, à ses meubles, à ses livres. Identifient-ils toujours les pièges et les illusions? Puis-je vraiment, traduisant, «me transformer en l'auteur que je traduis»? Croire longtemps possible de «comprendre ce que signifiait pour lui, utiliser ses mots, pénétrer en profondeur l'intimité du poète médiéval»? Quand d'autres vont plus loin en ces quelques minutes, en commençant par admettre l'étrangèreté radicale de toute langue hors les murs, et singulièrement celle de l'hébreu, ses origines religieuses et sacrées, son rapport moderne au parler yiddish, ses strates enfouies ou affleurantes.

Deux profondes prises de parole concluent ce dernier volet de la trilogie, à écouter avec notre cœur et notre intelligence: Rosie Pinhas-Delpuech expliquant que c'est surtout la «peur d'oublier l'hébreu» (avait-elle peur de n'oublier que la langue?) qui l'a amenée à traduire «beaucoup de livres», jusqu'à rencontrer — histoire de tous les traducteurs — la traduction fondamentale et fondatrice qui a transformé cette peur en destin; et le Palestinien d'Acre, Ala Hlehel, pour qui la traduction de l'hébreu, «la langue de l'occupant, mais aussi de la culture», vers la langue sacrée du Coran — mais aussi celle, parlée des blogs et des SMS —, est entre suicide, assassinat et renaissance: «Je devais renoncer aux lois de ma langue, abandonner mon grand amour pour la langue arabe et lui dire: "Pardon, mais il faut en un sens que je te tue, que je te soumette afin de traduire Hanoch Levin"». Langues jumelles, et fratricides si n'existaient un, deux, trois, mille Ala Hlehel.

PS. — J'ai parfaitement oublié ma «langue maternelle» (l'arabe). Ma «langue domestique» grand-paternelle, l'italien grâce auquel, comme traducteur, j'ai vécu de magnifiques lectures, voyages et rencontres quinze ans durant, mon père ne la parlait guère. Puisque je l'ai appris en ville et à l'école, le français est ma «langue maîtresse» ou «directrice». Quel linguiste aux aiguisés concepts désignera ma «langue première»? D'autant qu'à l'école, justement, l'anglais que je ne maîtriserai jamais fut ce qu'en 1953 — après avoir longtemps hésité avec l'allemand («on ne sait jamais» lui aussi) —, mon père me choisit pour «première langue».
Qui veut vraiment en imaginer davantage sur cette histoire et celle de milliers d'enfants séfarades nés dans ces pays durant la guerre parcourra Préhistoire (1980).

© Valerio Adami:
Sigmund Freud in Viaggio verso Londra, 1973. Toile propriété de la Fondation Maeght, Saint-Paul-de-Vence.

dimanche 15 mai 2011

2012. Gauche (2): chambre sans vue




Dans mon souvenir de quasi-septuagénaire, jamais le président de la République n'a connu un tel discrédit, jamais la droite supposée libérale n'a été autant divisée et disqualifiée. Ni en 1958, à la fin de la Quatrième République où René Coty occupait des fonctions décoratives, ni en 1981, à la veille de l'élection du seul président de gauche de notre histoire et dont chacun s'affaire à célébrer magiquement la gloire.

Et dans cette situation inespérée, voilà deux ans que le parti socialiste, sans qui rien de légal ni pour l'instant de légitime ne peut advenir, préfère compter sur ce seul discrédit pour engranger mécaniquement les voix des mécontents. Il semble donc aveugle sur deux points pour lesquels il suffit d'une perspicacité minime:

Au petit jeu du glanage — ce qui s'appelle en ce moment le «populisme» — d'autres sont historiquement présents avant lui, et bien plus efficaces: le tiers des jeunes de moins de trente ans et une petite moitié des ouvriers ont l'intention de voter pour l'extrême-droite. Si on ajoute tous ceux qui, pour des raisons différentes, auront beaucoup de mal à rejoindre les socialistes dans leur mise en scène actuelle, à savoir ceux qui se reconnaissent dans l'extrême-gauche, au mieux une provisoire force d'appoint chère à l'achat, et les abstentionnistes, considérés de façon tout à fait illusoire comme une réserve où puiser alors qu'ils sont l'expression d'un profond choix politique non analysé, l'écrasante majorité du corps électoral — les mécontents justement — échappe donc durablement aux socialistes. Notons que nous n'avons même pas comptabilisé là les indéfectibles du président actuel.

• Conjoncture économique européenne et politique internationale aidant, pays après pays, l'extrême-droite conquiert notre continent (bilans largement aggravés depuis nos billets du 29 avril et du 24 septembre 2010) pour démontrer sa prétention à être partout un parti de gouvernement et, hors d'Europe et sous une forme spécifique, elle ne sera pas davantage absente de la recomposition politique des pays arabes par exemple. Dans la mesure où personne, ni à gauche ni à droite, ne démontre — ou simplement ne prétend — que le futur appartient à ceux qui donnent leurs chances au langage et à l'intelligence lucide, l'extrême-droite a toute latitude pour se présenter comme une force d'avenir, radicale si ce n'est révolutionnaire, et rassurante en même temps par ses fantasmes d'autarcie et d'autorité. L'une des erreurs des contempteurs modernes du fascisme est d'avoir pris Mussolini pour un pitre.

Mais le personnel socialiste préfère reconduire le jeu suicidaire des primaires à un euro — combiné à l'absurde «Tout sauf» qui conduisit au désastre de 2002 —, une formidable entre-tuerie de tous ses dirigeants devant une droite qui n'en espérait pas tant, qui a provoqué en 2007 une défaite historique, là où ils avaient toutes leurs chances. Et au lieu de tenter de redéfinir ce qu'être Français veut dire, ce quarteron préfère à coups d'études et de sondages, calculer qui séduire et par quel être providentiel, au prix de ses valeurs et son histoire — travailleurs, ouvriers et paysans, laïcité, résistance bientôt — que personne ne peut reprocher à l'extrême-droite de capter et de pervertir habilement, puisque la place est vide et qu'il lui faut des habits neufs. Quant à l'écologie politique, une des pistes fondamentales de l'avenir, un autre duo promet de s'en occuper, par d'aussi pitoyables primaires, à dix euros celles-là.

Mais voilà: en cette soirée du 14 mai 2011, l'attente impuissante de l'homme providentiel a fait définitivement long feu à l'hôtel Sofitel de Times Square, chambre 2086, une suite à trois mille dollars la nuit qui s'est à jamais refermée sur son insolent occupant. Si d'aventure les vaincus de cette tactique suicidaire crient au complot américain afin de s'éviter du travail, c'est que, dans l'attente du prochain Messie, ils sont alors si désemparés qu'ils s'imaginent nous convaincre que l'élection présidentielle française intéresse en ce moment davantage Barack Obama, le FBI ou les juges et les commissaires de Manhattan qu'eux-mêmes. Ultime aveuglement donc, car en matière de théories du complot, ils ont aussi quelques tours de retard sur ceux que, pour notre malheur, ils contribuent puissamment au moins depuis 2002 à installer au pouvoir en France.

© Maurice Darmon: Times Square, nuit. Tiré de New York Dark Side.