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Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


lundi 31 janvier 2011

Boulevard de la calomnie




Suite à la campagne d'intoxication menée dans la presse à propos de l'annulation de la réunion autour de Stéphane Hessel, Monique Canto-Sperber, directrice de l'École normale supérieure (rue d'Ulm) rétablit les faits. Où l'on mesure l'ampleur et la facilité des manipulations médiatiques, le cynisme de gens qui profitent du respect dû à leur profession, à leur savoir et à leurs mandats syndicaux pour mentir éhontément puisqu'ils savent d'où viennent les vents qui portent leurs voix, et malheureusement aussi la vulnérabilité de Stéphane Hessel, dont chacun pourra donc constater qu'il a préféré joindre son indignation aux gesticulations de faussaires plutôt que rétablir calmement sa part de vérité.

Pourquoi j'ai annulé un meeting propalestinien. l'ENS ne pouvait soutenir un boycottage universitaire. — Il est abondamment question dans la presse, depuis quelques jours, de l'annulation de la réunion que Stéphane Hessel devait tenir le mardi 18 janvier à l'École normale supérieure (ENS), dont je suis la directrice. Certains déplorent les pressions qu'aurait exercées le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) sur la direction de l'ENS, d'autres croient voir la liberté d'expression bafouée. Dans ce vacarme d'indignation sincère et de mauvaise foi mêlées, peut-on faire entendre les faits et les raisons ?

J'ai décidé d'annuler la réservation de la salle prévue pour ce meeting, dix jours avant la date où il devait se tenir. Je l'ai décidé seule. Si une situation analogue se présentait de nouveau, j'agirais de la même façon. Je n'ai eu aucun contact avec le CRIF. Au moment où j'ai pris cette décision, j'ignorais les démarches entreprises par plusieurs personnalités. Quiconque souhaitait savoir ce qui s'était vraiment passé n'avait qu'à me le demander. Mais les faits ou les explications se sont vite trouvés dépourvus d'intérêt. Une rumeur était lancée, et elle progressait en roue libre sur Internet, et même dans nos journaux d'information.

Voici les faits. À la mi-décembre 2010, une demande de réservation de salle émanant d'un chercheur de l'ENS m'a été soumise. Il s'agissait de réunir autour de Stéphane Hessel des normaliens et quelques personnalités pour débattre de la liberté d'expression. À cette requête, j'ai donné évidemment mon accord. Stéphane Hessel sera toujours accueilli dans notre école pour exposer ses idées et discuter avec nos élèves. J'ai eu maintes fois l'occasion de le lui dire.

Le 7 janvier, des amis m'ont transmis l'annonce de la réunion telle qu'elle circulait très largement sur de nombreux sites. Je regrette qu'aucun des articles qui ont consacré tant de colonnes à commenter ma décision n'ait jugé bon de reproduire cette affiche. Chacun aurait pu constater qu'il ne s'agissait aucunement d'une réunion interne à notre école entre Stéphane Hessel et des élèves, mais d'un meeting organisé par le collectif Paix Justice Palestine.org, qui soutient, entre autres, le boycottage des universitaires israéliens. L'appel largement diffusé laissait prévoir une assistance importante et totalement extérieure à l'école. J'ai aussitôt pris la décision d'annuler la réservation de la salle.

J'avais été trompée sur la nature exacte de cette réunion, ce qui est à soi seul un motif d'annulation. L'École normale supérieure est un établissement de recherche et d'enseignement. Elle est aussi un lieu de débat, de réflexion, et de critique. Elle abrite de nombreux cercles d'études politiques. Y sont souvent organisées des réunions sur des sujets liés à l'actualité, y compris celui du Moyen-Orient, avec le souci d'une pluralité minimale de points de vue et le souhait d'un approfondissement dans la connaissance et la réflexion.

Ceux qui étudient et enseignent à l'ENS sont souvent engagés dans la réflexion politique, en cela ils prolongent la tradition de notre école. Mais ils n'avancent pas masqués, ils annoncent clairement la nature de la réunion qu'ils souhaitent organiser (interne, ou bien ouverte au public) et discutent avec nous de la façon dont nous pouvons, et parfois ne pouvons pas, l'accueillir. En particulier, nous ne souhaitons pas la tenue à l'école de meeting sans débat, où l'on ne fait que confirmer à plusieurs l'énoncé d'un point de vue.

J'ajoute qu'un rassemblement comme celui qui s'annonçait aurait très probablement, du moins c'est ainsi que j'en ai jugé — à tort ou à raison, je suis prête à en débattre —, entraîné des affrontements; dans un tel cas, nous n'aurions absolument pas eu les moyens d'en assurer la sécurité. Entendre invoquer des motifs de sécurité fait souvent sourire, il est facile d'y voir un prétexte facile à produire. Mais tous ceux qui ont la charge d'un lieu qui accueille le public savent combien le souci de la sécurité est devenu obsédant, et aucun directeur d'établissement ne peut prendre raisonnablement le risque, même minime, d'un incident grave lorsqu'il a des raisons de le redouter.

Nous avons aussitôt fait part de cette décision au chercheur qui avait réservé la salle. Nous lui en avons expliqué les raisons. Nous lui avons proposé notre aide pour trouver rapidement un autre lieu dans Paris afin d'y tenir la réunion. Nous lui avons aussi fourni de nombreux contacts.
Voilà les faits, à première vue bien insignifiants. Cet épisode a toutefois provoqué une cascade d'articles et de prises de position, le plus souvent ignorantes de ce que je viens de rapporter. J'y ai reconnu l'expression des délices éprouvés à adopter la posture de victime et une surenchère de jugements édifiants. C'est ainsi que deux secrétaires nationaux du Syndicat de la magistrature parlent dans un article de "l'annulation, à la demande du CRIF, d'une conférence-débat qui devait se tenir à l'École normale supérieure" (la présomption d'innocence est bien mal en point dans notre pays si même des magistrats jugent sans enquêter).

C'est ainsi encore que plusieurs professeurs de philosophie, anciens élèves de l'ENS, dont certains, du moins je le pensais, sont mes amis, s'indignent que le CRIF impose ses vues. Édifiant spectacle que celui de ces professeurs, "Et sur moi le soir tombe", qui, dans un jugement d'autorité que justifie à leurs yeux leur passé d'engagement politique, rappellent à l'ordre la directrice de leur chère école. Lui reprochent-ils sérieusement de n'avoir pas compris que dans la pensée de Stéphane Hessel se tenaient, non une bien-pensance à la fois critique et fort dogmatique, mais le souffle créateur de la pensée et la vision puissante des combats pour la liberté?

J'ajoute, puisque cette tribune m'en donne l'occasion, que l'École normale supérieure entretient des liens précieux d'un point de vue scientifique avec des universitaires et des équipes de recherche israéliennes. Aucune réunion publique appelant à les rompre n'aura lieu avec mon accord à l'ENS.

Depuis une semaine, on parle de l'École normale supérieure dans la presse, et cela à propos de l'annulation de la réservation d'une salle. Que n'a-t-on plutôt traité des mutations de notre école et du rôle qu'elle veut aujourd'hui jouer dans la réflexion sur les filières d'élite, sur l'ouverture des enseignements à la recherche et à l'innovation et sur la capacité que peut avoir un établissement sélectif de reconnaître les talents ? Pourquoi n'a-t-on pas mentionné le combat que mène l'ENS pour la défense des valeurs liées au savoir, à la recherche et à la qualité de la transmission, aujourd'hui bien malmenées?

Pourtant, l'enjeu est de taille car il s'agit de remédier à la plus redoutable forme de relégation sociale présente dans notre société et aussi de rappeler que des cultures sans savoir et sans étude deviennent vite des cultures somnambules. Puisqu'on parle depuis plusieurs jours de liberté d'expression, ne devrait-on pas d'abord en défendre la condition la plus sûre : l'accès à une éducation capable de former des esprits libres et critiques et le refus de l'oligarchie du savoir ? Là, ce sont de vraies victimes, mais des victimes sans voix, donc on les ignore. — Monique Canto-Sperber, philosophe, directrice de l'École normale supérieure (rue d'Ulm), texte paru dans Le Monde du 28 janvier 2011.

samedi 29 janvier 2011

Ceci n'est pas Godard




Dans Ralentir Travaux, sauf en matière de basse politique — mais au fond s'agit-il ici d'autre chose? —, nous ne pratiquons que la critique positive. Jamais facile de dire pourquoi on aime un livre, un film, mais mieux vaut, selon nous, consacrer tout son temps et son énergie à s'y employer. C'est pourquoi, dans le seul intérêt de nos lecteurs, nous serons très brefs: éviter de toute urgence Jean-Luc Godard, Tout est cinéma, la nouvelle biographie sur Jean-Luc Godard, due à Richard Brody, un journaliste du New Yorker et dont c'est la première parution en librairie. Le titre friserait déjà le contresens, pour un ramassis fastidieux de commérages et de ragots que nul ne devrait s'abaisser à commenter, d'invraisemblables et péremptoires procès d'intentions avec l'obsession obscène et réductrice de privatiser les raisons d'être et les contenus des films, jamais l'ombre d'une analyse de ce que le cinéaste a concrètement inventé — lisez donc là-dessus Nul mieux que Godard ou Godard au travail d'Alain Bergala par exemple, ou les écrits de Godard lui-même (1)! —, le tout sur plus de sept cents pages. Mieux vaut garder son temps et son argent pour acquérir et lire — ou lire deux fois — Jean-Luc Godard, biographie d'Antoine De Baecque (Grasset, 2010), déjà signalée, par exemple ici, autrement fouillée et réellement documentaire sur ce demi-siècle de cinéma qu'avec Godard nous traversons (2).

Ne croyons pas que cette appréciation soit le résultat d'une simple passion française, du genre: pas touche à mon cinéaste! D'autres ont démasqué sur place la supercherie, bien avant nous. Il suffit seulement de savoir lire l'anglais, ou de se contenter de la traduction automatique facilement fournie — en deux temps néanmoins — par le service Google, pour prendre la mesure de ce qu'a pu être aussi la réception américaine de cette parution. Et juste envie de suggérer à son auteur, de là où nous sommes et cinquante ans après Michel Poiccard dans À bout de souffle: «Si vous n'aimez pas ralentir, si vous n'aimez pas les travaux, allez vous faire foutre!»

1. Alain Bergala: Nul mieux que Godard, Collection Essais / Cahiers du cinéma, 1999, et si on aime, en plus de l'extraordinaire documentation, les beaux livres d'art, Godard au travail / Les années 60, Cahiers du Cinéma, 2006 — Le même auteur a aussi établi, après celle, collector, de Jean Narboni en 1968 chez Belfond, l'édition en deux tomes des textes du cinéastes Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Éditions de l’Étoile / Cahiers du Cinéma, 1985 et Cahiers du Cinéma, 1998.

2. S'agissant de ce que nous appelons notre désir de critique positive, voilà où s'abaisse quelqu'un qui se regarde écrire sur un sujet que n'habite pas l'amour: «Notre Musique est une diatribe ayant l'aspect d'une méditation, une œuvre de préjugés et d'injures déguisée en une calme réflexion, une œuvre venimeuse travestie en mascarade». C'est ainsi qu'
au prétexte fallacieux d'antisémitisme, Richard Brody assassine, page 737, l'un des plus grands films de Jean-Luc Godard (2004), alors qu'avec ses trois protagonistes juifs centraux, un interprète — dresser l'oreille à ce genre de personnages depuis Le Mépris — et deux magnifiques portraits de femmes, il est justement le plus riche et le plus nuancé sur la question.


En librairie


La question juive de Jean-Luc Godard
Si vous préférez le commander aux éditions Le temps qu'il fait,

cliquer ici
.


© Photogramme: La chinoise (1967) de Jean-Luc Godard.

jeudi 27 janvier 2011

Notre Tunisie: les mots pour le dire




Certes, les mots ne sont pas toute l'histoire, mais y penser commence par là. Ainsi de trois mots au moins récurrents sur ces événements:

• Révolution d'abord. L'événement en effet dépasse la simple émeute, révolte ou insurrection. La situation actuelle peut être sans doute qualifiée de révolutionnaire puisque, selon la formule bien connue, le pouvoir ne peut plus et les gens ne veulent plus. Néanmoins, pour qu'une situation révolutionnaire engendre une Révolution, il faut que la durée s'installe dans un rapport de forces favorable à des constructions politiques et juridiques positives. Ainsi, les mouvements de comités, les grèves ouvrières importantes, la perspective d'une Constituante pourraient transformer le mouvement en processus. C'est alors seulement que nous pourrons connaître une Révolution tunisienne, tant espérée en effet. Mais en France, et même souvent en Tunisie, nous entendons plutôt parler — déjà — d'un "après la révolution" alors que, si nous nous en tenons à notre distinction élémentaire entre situation révolutionnaire et Révolution, celle-ci tarde dangereusement à commencer.

• Du jasmin ensuite. Nous vibrons tous aux diverses harmoniques de ce mot et de cette image. L'odeur du jasmin embaume nos vacances, mais les petits bouquets confectionnés par les femmes et les enfants et vendus à la sauvette jusque dans les restaurants de France, le brin de jasmin qu'enfilent les vieux sages débonnaires et pacifiques au bord de leurs chéchias ou que portent à l'oreille les jeunes Tunisiens, suivez-moi jeunes filles, ne pourront recouvrir la puanteur des jeunes vies fauchées dans l'abnégation et l'enthousiasme de ces journées extraordinaires. Ni le mensonge d'un pouvoir qui promet de ne plus tirer alors même qu'il canonne, manœuvre et la reine s'enfuit en emportant discrètement avec elle une toute petite tonne et demie d'or (soit cinquante millions d'euros) sans compter, dans la même valise en carton, les avoirs et biens que leurs hôtes européens tardent à saisir.

Révolution du jasmin, comme il y eut une Révolution des œillets (oublions pour l'instant la rose socialiste)? C'est aller vite. La Révolution portugaise de 1974 fut de celles qui donnent durablement leçon et exemple au monde: pour la première et seule fois dans l'histoire moderne, une armée prend le pouvoir sans tuer personne, pour le rendre aussitôt aux civils. Si, contrairement aux forces de police, l'armée tunisienne a jusqu'ici observé une neutralité décisive, il n'est pas dit que ses chefs ne soient pas tenaillés par l'ambition de se saisir à leur tour du pouvoir politique. Quand il se fane, le pâle et fragile jasmin devient kaki. Ou brun.

• Contagion à présent. Comme si, toujours aux yeux des commentateurs européens, l'aspiration à la démocratie et à la liberté était une maladie, et qu'il fallait un terrain favorable pour qu'ils s'emparent des organismes, malades eux aussi. Comme si on ne savait pas où mène toujours la métaphore biologique dans l'Histoire. Comme s'il fallait conforter cette idée des tyrans que le mal insidieux vient toujours forcément d'ailleurs et qu'il conviendrait de s'en protéger. Comme si nous, nous n'avions pas d'autre mot, en vrac ou au choix: extension, montée des espérances, prise de conscience populaire et organisation locale des luttes, rapports de forces contradictoires, etc. pour dire et penser les événements en cours. Je préfère pour l'instant écarter la mythologie autour de l'internet comme vecteur de cette morbide propagation. Les internautes Tunisiens ne cessent de répéter à qui ne veut pas les entendre: "Ce n'est pas nous qui faisons l'événement, ce sont les gens, jeunes et vieux, de toutes classes, dans les rues, sur les places, dans les usines de nos villes et de nos villages. Nous ne sommes pas des virus."

• D'autant que la contagion serait circonscrite au "reste du monde arabe". Comme si le monde non arabe, c'est-à-dire le nôtre et celui de nos observateurs, était à l'abri de cette crise politique, morale et économique qui pointe aujourd'hui sur l'autre rive, mais dont tous les éléments sont d'ores et déjà réunis en Italie (quatre-vingt kilomètres de mer à traverser, rien du tout pour un virus), et ne tarderont pas à l'être ailleurs. Crise du pouvoir politique qui montre partout sa faillite et sa corruption, crise des valeurs citoyennes traditionnelles cessant d'assurer le consensus et les règles mêmes du jeu politique, et surtout crise économique profonde, non point seulement celle des banques et de la dette publique, mais celle engendrée par la transformation des matières premières, au premier rang desquelles le blé — au plus haut aujourd'hui même à la bourse de Chicago — et l'énergie, en purs produits financiers à l'échelle mondiale, dont les prix ne correspondent en aucune façon à leur offre et à leur demande et qui peuvent, d'un jour à l'autre et indépendamment de toute pénurie ou catastrophe climatique, faire basculer des millions de gens, arabes ou non, dans l'extrême pauvreté et, comme au Maroc, dans de ruineuses tentatives politiques de régulation locales. C'est ce qui est arrivé en Tunisie, malgré ses réussites économiques, industrielles, touristiques, et même éducatives et sociales, au prix du paternalisme et du clientélisme certes, mais est-ce si arabe que ça? C'est ce qui arrive en Égypte et qui ne peut qu'arriver en France si les céréales, le coton, les sources d'énergie, demain l'air et l'eau peut-être, continuent d'être ainsi financiarisés à l'échelle de la planète.

Sans parler des responsabilités de pays qui ne cessent de se demander comment développer des partenariats avec la Chine, alors qu'ils ne parviennent pas à réguler une coopération avec des pays, ceux de Mare nostrum précisément, la mer aux deux rives, des gens qui, pour certains, nous connaissent bien, sont des mieux instruits et formés, parlent souvent encore notre langue et se donnent cette chance de revisiter avant nous les leçons et espérances révolutionnaires.

© La Voix du Nord-ÉCO, 19 août 2010, Infographie Giem.

vendredi 14 janvier 2011

Tunisie: journée des dupes?





Après avoir usé et abusé du pouvoir durant vingt-trois ans, le président de la République tunisienne espère étouffer l'insurrection en cours dans le pays qu'il ne dirige plus en promettant de ne pas se représenter en 2014, ce qui signifie implicitement qu'il supplie lamentablement son peuple de le supporter encore deux ans. Au moins car, comme tout citoyen le sait, les promesses n'engagent que ceux qui y apportent foi. Après tout, lui et son clan se retireront fortune faite et, en réalité, il ne se représentera pas, seulement s'il est assuré de perdre. Il promet ensuite de ne plus faire tirer à balles réelles sur ses compatriotes, ce qui montre que, jusqu'ici, cette activité lui paraissait dans la nature des choses. Ou encore, il promet en sanglotant trois cent mille emplois dans les plus brefs délais et montre sa bonne volonté vis-à-vis de la liberté d'expression en débloquant l'accès à Youtube et à Dailymotion, ce qui ne sont pas les uniques sites où se forment les opinions et les consciences politiques. Et d'organiser cyniquement le soir même des manifestations de soutien et de réjouissances parcourant la capitale.

Devant cette évidente volonté de fabriquer une journée des dupes, les représentants de l'opposition ne sont pas loin de se féliciter de ces résultats. Ainsi Ahmed ben Brahim, chef du parti Ettajdid (ex-communiste, un député au Parlement): «C'est positif, le discours répond à des questions qui ont été soulevées par notre parti»; ainsi Mustapha Ben Jaafar, chef du Forum démocratique pour le travail et les libertés, membre de l'Internationale socialiste: «Ce discours ouvre des perspectives»; ainsi Bouchra Bel Haji, militante des droits de l'homme, s'estime devant «un discours historique [où Ben Ali] nous a libérés et s'est libéré lui même». L'un d'eux ou un autre dont j'ai oublié le nom et la fonction, ne faisant plus confiance à Ben Ali, réclame un gouvernement d'union nationale pour appliquer CE programme.

Un peuple adossé à une civilisation si ancienne, si diversifiée et une histoire si riche et si complexe, y compris durant son moment colonial et son temps de construction d'une société démocratique ne peut pas avoir consenti tant de sang en ce terrible mois tunisien, pour simplement retrouver Youtube. Ni même Facebook ou Wikileaks. Ni pour croire à présent en des opportunistes fascinés par l'occasion d'élections générales, a priori lointaine mais qu'ils voudraient rapprocher à peu de frais, en faisant en prime l'économie de réfléchir à tout programme, puisque celui de Ben Ali leur suffit.

Aujourd'hui, c'est la Tunisie qui nous l'enseigne et sans doute bientôt l'Italie en situation fort semblable: un jour après l'autre, rien n'est beaucoup plus grave que la veille, et pourtant les citoyens se retrouvent devant l'insupportable et préfèrent le saut dans le lendemain. Même si, devant l'imminent avenir, ils se savent en grand danger et sont assez grands pour constater que, parmi les composantes et héritages de la dictature moribonde dont ils veulent s'évader, ils sont pour le moins démunis de propositions et de perspectives.



PS. Dans la seconde qui a suivi la mise en ligne de ce billet (14h 39), nous avons été visités par l'Agence Tunisienne Internet. À mettre en liaison avec cette mise en garde sur le Site Geek Passion?

Depuis quelques jours, des rumeurs annoncent que le gouvernement tunisien de Ben Ali espionneraient les utilisateurs de Yahoo, Gmail et Facebook afin de remonter les éventuels meneurs des attaques des sites gouvernementaux ou autres sur internet. En plus de la rumeur qui enfle sur le web, The Tech Herald annonce que le gouvernement tunisien profiterait du Fournisseur d’accès internet ATI ( Agence tunisienne d’Internet) pour tenter de récupérer login et mot de passe des utilisateurs tunisiens de Facebook, Gmail et Yahoo par divers procédés dont l’injection de code javascript. Le gouvernement tunisien de Ben Ali semble en effet prêt à tout pour retrouver la trace des Anonymous qui sévissent sur le web et qui diffusent des vidéos sur Facebook, YouTube pour dénoncer la réalité de terrain en Tunisie et dénoncer les atrocités commises par le gouvernement en place.

Et à se demander aussi si redonner l'accès à Youtube et à Dailymotion aux Tunisiens est bien destiné à servir la liberté d'opinion.

PS 2. 15 janvier 2011. — Ainsi, moins de quatre heures après ce message, le roi nu a donné à nouveau l'ordre à sa police de tirer à nouveau sur les gens, à dix-sept heures trente. Ainsi, sa fille et sa femme sont parties avant lui et s'est-il sauvé vers l'Arabie Saoudite, en catimini, laissant «de façon temporaire» les choses en l'état à son ministre. Ainsi, ses milices et ses gangs ont-ils pillé et mis à sac Tunis durant la nuit, non pas seulement pour le plaisir inassouvi de continuer à se servir, mais surtout pour entretenir une tension qui leur permettra de jouer sur tous les tableaux, y compris celui de forces qui ont été absolument absentes dans cette insurrection, mais qui pourraient bien être tentées d'y nicher leur révolution. Et qui auraient donc besoin du désordre dans les rues, dans les esprits, dans les cœurs, dans les partis et factions dont nous avions noté hier à quel point leurs donneurs d'ordre étaient pris de court, depuis à peine vingt-trois ans.

© Photogramme: Ingmar Bergman, La prison, 1949.

samedi 8 janvier 2011

2011: Demain les pigeons




Une enquête internationale sur les perspectives économiques 2011 a été réalisée par BVA / Galllup International dans cinquante-trois pays en décembre 2010, auprès de 64203 personnes. On peut en télécharger ici la méthodologie d'ensemble et les principaux résultats, sous une forme extrêmement claire et lisible. On constatera que nos concitoyens sont les plus pessimistes de la planète sur ces perspectives, sur tous les tableaux, c'est le cas de le dire, loin derrière les Irakiens, les Pakistanais ou les Afghans.

— Ainsi 61 % des Français (interrogés), contre 22 % des Allemands et 38% des Européens, estiment que 2011 sera une année de difficultés économiques, et 3% à supputer une année prospère, contre 40% dans le monde (= les 53 pays). Tous revenus confondus — et la France se situe parmi le groupe aux revenus relativement élevés, la France est le pays le plus pessimiste de tous, loin derrière la République tchèque, l'Italie, l'Espagne, le Royaume-Uni, et même l'Islande.
— Ainsi, 37% des Français pensent que leur situation personnelle empirera en 2011, contre 26 % en Europe de l'Ouest. 30 % des Allemands et 53 % des Suédois estiment qu'elle s'améliorera, contre 15 % en France. Partout dans le monde, les optimistes sont majoritaires, sauf en Europe de l'Ouest.
— Ainsi 67 % des Français voient le chômage augmenter contre 27 % en Allemagne et, il est vrai 74% au Royaume Uni qui détient le record sur le sujet; et, avec 59 % de gens sûrs de garder leur emploi, les Français sont tout de même parmi les plus inquiets de le perdre: 40 % contre 27 % en Europe de l'Ouest.

Les Français se consoleront-ils en se disant qu'ils sont les plus lucides ou les plus intelligents? Nous laisserons-nous dire, impuissants, que tout se joue désormais en Chine, en matière de monnaies, d'échanges équilibrés, de politique environnementale, alors que nous sommes censés avoir moins d'un an pour préparer la relève politique nécessaire? Allons-nous continuer à voir des responsables politiques s'affronter en petites querelles et, dans le meilleur des cas agiter des hochets vides de sens: retraite à 60 ans alors qu'elle est déjà en moyenne prise à 62 ans, ou ces manœuvres récentes autour des trente-cinq heures alors que la semaine, pour ceux qui travaillent hors précarité, est de 41 heures et de 38,5 heures en l'incluant? Quand on ne camoufle pas de vrais problèmes en dénaturant des sujets importants comme la sécurité ou la laïcité?

Nous nous compterons parmi les électeurs potentiels de la gauche lorsqu'elle se confrontera, au moins en paroles, au moins en propositions sur les trois vrais sujets importants, et nous osons dire qu'il n'y en a pas d'autre, ni besoin d'autres:

— La France se désindustrialise à toute allure, bien plus vite que tous les autres pays d'Europe de l'Ouest en situation comparable. Il faut donc que la gauche mette sérieusement et dignement la question de l'emploi au centre de son dispositif stratégique.
— Plus précisément, la France se déqualifie: tandis que les emplois qualifiés sont en chute libre, résistent ou se développent des emplois sans réels apprentissages et mal rémunérés, principalement dans des domaines comme le service aux personnes âgées, la restauration, rapide ou non, et l'hôtellerie, ou les éphémères magasins de vêtements importés dans les rues piétonnières. Et comme ce n'est pas le pouvoir d'achat des Français qui leur permet de faire tourner ce genre de services, on comprend qu'il s'agit d'une économie fondée sur le tourisme et la consommation de gens à qui est vendue la France comme destination de luxe, de Disneyland au Centre Pompidou en passant par de grandes expositions, une sorte de vénitianisation de l'économie qui se prive de toutes forces vives et créatrices pour abonder en boutiques de pacotille mémorielle, en quelque sorte. Un chemin suicidaire déjà largement expérimenté par l'Italie, l'Espagne ou la Grèce. Et que nous rejoignons allègrement, alors que cela signe l'abandon de l'innovation technologique, de la recherche scientifique et de la simple diversification culturelle.
— La France est moribonde enfin d'une crise de l'école historique et incommensurable, à ce point que c'est sans doute par là que toute révolution profonde doit commencer. Cessons de flatter le dévouement des maîtres ou des enseignants — que leur reste-t-il d'autre pour avoir simplement un peu d'estime d'eux-mêmes? —, sous le prétexte que leurs voix seraient les plus faciles à réunir abstraitement et par principe autour de la gauche, ce qui est sans doute socialement et culturellement faux depuis belle lurette. Comme tous leurs concitoyens, les enseignants — ce qu'il en reste, d'autant qu'ils sont largement déqualifiés comme tout le monde — sont en perte de repères, ont la conscience troublée, partagent les mêmes pessimismes et, qu'ils en tirent argument ou non, sont menacés de se faire les agents d'une école de consommation illusoire de l'immédiat et de nivellement par le bas. Ce n'est pas seulement une question de moyens, certes cruellement nécessaire mais qu'ils identifient clairement, mais surtout d'une remise en hiérarchie de ce que veulent dire enseigner, étudier, apprendre. Et, sur ces questions, leur précarité, leur déqualification, leurs études insuffisantes et de médiocre qualité sont facteurs de confusions plus profondes et forcément mal prises en conscience. C'est l'urgence de la gauche de reconstruire l'école et de la peupler d'acteurs à la hauteur de leurs tâches. Au fond, ces gens ne demandent, n'attendent que ça. Pour être ancienne, la chanson n'a rien perdu de son urgence. Alors, dans un second temps, serons-nous tous mieux armés pour reconstruire l'ensemble du service public?

Nous savons bien que les promesses ne sont jamais tenues. Mais si ces trois questions nous sont posées durant cette année 2011, vivrons-nous au moins un vrai débat dans les mots, retrouverons-nous un langage pris au sérieux, ce qui est tout ce que nous osons encore espérer: il y a si longtemps que nous n'en avons plus fait l'expérience. En tous les cas certainement pas lors de leur dernière élection présidentielle qui battit tous les records de vide, d'artifice et, bien entendu, de duplicité et de mensonge. Ni depuis.

© Photographie: Maurice Darmon, Dans Calcutta désert, diaporama sur Venise, mai 2007.

vendredi 31 décembre 2010

Gilles Bernheim: Israël et l'Europe




À un moment où plus que jamais s'affirme l'impasse des négociations, où s'affaiblissent dangereusement l'autorité de Mahmoud Abbas et la voix de la raison chez les dirigeants israéliens, s'accumulent les indices d'une prochaine confrontation armée entre Israël et le Hamas. La trêve de fait observée a été à l'évidence mise à profit par le Hamas pour se réarmer, les tirs de roquettes contre les villes frontalières de la bande de Gaza reprennent, ce qui ne peut qu'aviver les tentations militaires du gouvernement israélien. Pour ajouter aux malheurs, les bonnes volontés d'Europe s'approchent-elles de leur traditionnelle et toujours tardive heure de compassion?

Israël et l'Europe : les raisons d'un malentendu. — L'interrogation sur l'identité nationale affleure comme un malaise en France et dans de nombreux pays de l'Union européenne. D'autres ont analysé ce malaise, ses sous-entendus, ses multiples déterminants. Je souhaite examiner ici en quoi il brouille, aux yeux de certains Européens, la lecture de l'identité juive et de l'identité de la nation israélienne. Il me faut, pour cela, remonter à la seconde guerre mondiale et décrire trois profondes évolutions.

La première concerne l'État-nation, disqualifié par les deux grands conflits du XXe siècle au profit du projet d'une paix européenne et de l'union dans un espace commun surpassant, tous deux, les nations et leurs rivalités séculaires. Elle instaure un nouvel ordre supranational, principalement juridique et économique en réaction à l'horreur de l'État criminel du nazisme et des régimes collaborateurs. Ce beau projet était porté, au départ, par des hommes issus de la Résistance, d'obédience socialiste et démocrate-chrétienne. Mais ce projet a été conçu et demeure sans identité européenne.

La deuxième évolution est une réaction à l'horreur de la Shoah et à la haine enracinée dans l'identité de l'Autre: l'extermination des juifs parce que juifs. Elle consiste à sublimer l'Autre et à en faire l'apologie, au nom du «Plus jamais ça». Celui qui est étranger, différent, voire susceptible de devenir un ennemi, est désormais pensé comme l'Autre, mais sans que sa place soit claire. Celui qui rejette l'Autre rejette le genre humain, il peut même être amalgamé aux auteurs des crimes contre l'humanité. Nous sommes tous devenus des Autres, dans une généralité indéfinie et anonyme où l'individualisme est la seule chose partagée et où tout se vaut parce que tout se vend.

Dans le même temps, sous le double effet de la construction européenne et de la mondialisation, le politique et le droit se sont affaiblis et se sont détournés de leur mission première: organiser le vivre-ensemble, maîtriser les tensions et les violences, à l'intérieur et hors des frontières. Nos sociétés européennes font désormais primer les droits sur les devoirs; elles sont devenues individualistes.

Ces évolutions aboutissent à une Europe désireuse de dépasser les antagonismes culturels pour s'ouvrir au multiculturalisme, qui évacue la question de la relation à autrui, à l'étranger, au différent, mais qui est très souvent questionnée par des particularismes propres à des pays inquiets, chacun, pour son avenir.

Par son absence d'identité claire, l'Europe s'avère incapable de répondre à ces questions posées par autre chose que du consumérisme. Et elle n'a pu empêcher le retour du «nettoyage ethnique» à sa périphérie. À défaut d'assumer ses devoirs et de prendre ses responsabilités, elle ne peut proposer que des indignations compatissantes. S'est ainsi installée la compassion pour les victimes, toutes causes confondues. La victime, c'est l'Autre en état de faiblesse, dans une identité amoindrie, en fait dans la seule identité qui soit compatible avec la place peu claire, mal définie qui lui est attribuée. En oubliant que, comme le disait déjà Hannah Arendt, «la compassion sans justice est l'un des complices les plus puissants du diable».

Israël a pris un chemin inverse, après avoir été longtemps victime, après avoir fécondé l'humanité à partir d'une identité si forte qu'elle a traversé l'histoire. Et après que les hommes partageant ses valeurs et ses idéaux ne sont pas intervenus pendant sa mise à mort. Il n'est pas inutile de rappeler que le nombre de juifs tués en Europe pendant la Shoah reste supérieur à la population juive d'Israël cette année. Israël fonde son État-nation au moment où l'État-nation est disqualifié en Europe. La guerre commence en Israël au moment où elle finit en Europe. Et Israël devient vainqueur, sans avoir d'autre issue.

Aujourd'hui, Israël est accusé de se conduire comme ses oppresseurs d'hier. Il est parfois qualifié d'État raciste, d'État nazi. Peut-être même, certains crieront un jour qu'Israël est un État antisémite. Une idéologie de la substitution est ainsi à l'œuvre en Europe, après la théologie de la substitution avancée par la chrétienté pour s'auto-reconnaître comme le «vrai» Israël.
Dans cette lecture du monde, les non-juifs auraient tiré la leçon de l'histoire et se conduiraient désormais comme le «vrai» juif par la création de l'Europe, l'élévation au supranational, l'apologie de l'Autre et de l'universel. A contrario, le juif en Israël se comporterait comme l'Européen d'avant-guerre, ancré dans son État-nation.

L'idéologie de la substitution repose sur une contrefaçon de l'identité juive. Elle dévoie l'universalisme en un relativisme indifférent, dénué d'obligations réciproques, mais à qui la confrontation avec ce qui est différent est insupportable. Elle reprend, de façon irréfléchie et automatique, les clichés et les mensonges de la propagande anti-israélienne. Comme la réalité française, américaine, palestinienne ou chinoise, la réalité israélienne est loin d'être parfaite et ne doit être ni idéalisée, ni sanctuarisée. Pour autant, comme toute réalité étrangère, elle doit être pensée à partir d'elle-même et non à travers soi. Comme l'écrivait Emmanuel Levinas, «il ne s'agit pas de penser ensemble moi et l'autre, mais d'être en face». Désormais, dans le cas particulier d'Israël, la pensée doit en premier lieu rejeter le prêt-à-injurier sorti des égouts de la haine — une haine que les juifs sont en droit d'attendre que l'Europe en proscrive à jamais les manifestations.

Pour un Européen, appréhender Israël suppose de rencontrer une réalité qui va à l'encontre de son cadre de référence. Seule une pensée libre peut à la fois délier et enrichir le présent des informations du passé et faire advenir «Ce qu'aucun œil n'a jamais vu» (Isaïe 64, 3). Penser librement, cela commence par choisir ses mots, par résister aux automatismes, aux amalgames, aux syllogismes réducteurs et destructeurs. — Gilles Bernheim, Grand rabbin de France, article publié dans Le Monde du 31 décembre 2010.

© Solange Nuizières: Chenille abri anti-roquettes dans un jardin d'enfants à Sderot. In Gens de là-bas, novembre 2009.

dimanche 26 décembre 2010

La proche présidence d'Anastasie




Une Autorité Nationale des Médias et des Communications vient d'être créée avec pouvoir de sanctionner les chaînes de radios, de télévisions publiques et privées, presse écrite, sites et blog de l'internet. À sa tête, sa présidente a été nommée pour neuf ans et les quatre autres membres sont proches du parti du Président. La Constitution vient d'être modifiée afin de pouvoir agir dans ces domaines par simple décret. Sa tâche est de veiller à ce que les informations soient «équilibrées politiquement» et ne «menacent ni les minorités ni les majorités». Cette Autorité a désormais le droit d'inspecter ordinateurs et documents de tout organe de presse, en l'absence de tout délit. Les organes de presse ont l'obligation de dévoiler leurs sources dès qu'elle juge le sujet sensible pour la sécurité nationale. Les rédactions des chaînes publiques ont été démantelées et doivent s'alimenter à un fonds d'informations centralisé et gratuit, destiné également à tous les organes de presse. Toute infraction de la part des télévisions est passible d'une amende de 700 000 euros et de suspension d'antenne d'une semaine, et de 89 000 euros pour la presse écrite ou en ligne.

Cette loi a été adoptée dans la nuit du 21 décembre 2010 au Parlement. Des manifestants se sont rassemblés place de la Liberté, des députés ont apposé sur leurs lèvres du ruban adhésif, mais la loi créant cette Autorité a obtenu une large majorité. La présidente de cette Autorité s'appelle Annamaria Szalaï. La loi promulguée doit entrer en vigueur le 1er janvier 2011 en République de Hongrie, le jour où ce pays succédera au Royaume de Belgique à la présidence tournante de l'Union Européenne.

Lithographie: J. J. Grandville (1803-1847), Descente dans les ateliers de la liberté de la presse, vers 1832.

samedi 25 décembre 2010

Jafar Panahi aux juges iraniens




Jafar Panahi et Mohamad Rassoulof ont été condamnés le 20 décembre 2010, pour «participation à des rassemblements et propagande contre le régime», à six ans de prison et à vingt ans d'interdiction de filmer, d’écrire des scénarios, de quitter le territoire et de donner des interviews à des médias locaux ou étrangers.
Cette affaire ne doit pas nous faire perdre de vue que, dans le même temps, la dictature iranienne pend et exécute en masse et que l'Iran détient désormais, devant la Chine, le triste record d'exécutions capitales. S'il est impossible de ne pas s'indigner des quelques cas que nous parvenons à connaître, et s'il faut faire tout notre possible pour exercer toutes pressions contribuant à les sauver de l'horreur, nous devons malheureusement être aussi certains que l'avenir immédiat de ces gens, de tous ceux et celles dont personne ne parle et qui sont dans les mêmes situations, de l'Iran tout entier passe par la disparition de ses bourreaux, qui sont les premiers conscients de l'avenir qui les attend. Et passe donc aussi aujourd'hui par des persécutions plus violentes encore de ceux qui mettent leur vie en balance dans leur pays et pour lui, et qui, comme ce cinéaste dont nous avons tant aimé les films: le Ballon blanc (1995), Le Miroir (1997), Le Cercle (2000), Sang et or (2003), Hors-Jeu (2006) sont réduits au mortel silence. Voici le plaidoyer que Jafar Panahi tint, le 7 novembre dernier, devant le tribunal de Téhéran.

Votre honneur, Monsieur le juge, permettez-moi de présenter mon plaidoyer en deux parties distinctes.

Première partie : Ce qu'on dit. — Ces derniers jours, j'ai revu plusieurs de mes films favoris de l'histoire du cinéma, malgré le fait qu'une grande partie de ma collection avait été confisquée durant le raid qui a été mené chez moi la nuit du 19 février 2009. En fait, Monsieur Rassoulof et moi-même étions en train de tourner un film du genre social et artistique quand les forces qui prétendaient faire partie du ministère de la sécurité, sans présenter aucun mandat officiel, nous ont arrêtés, ainsi que tous nos collaborateurs et, du même coup, confisqué tous mes films, qu'ils ne m'ont jamais restitués par la suite. La seule allusion jamais faite à ces films était celle du juge d'instruction du dossier: «Pourquoi cette collection de films obscènes?»
J'aimerais préciser que j'ai appris mon métier du cinéaste en m'inspirant de ces mêmes films que le juge appelait «obscènes». Et, croyez-moi je n'arrive pas à comprendre comment un tel adjectif peut être attribué à des films pareils, comme je n'arrive pas à comprendre comment on peut appeler «délit criminel» l'activité pour laquelle on veut me juger aujourd'hui. On me juge, en fait, pour un film dont moins d'un tiers était tourné au moment de mon arrestation. Vous connaissez certainement l'expression qui dit que ne dire que la moitié de la phrase «il n'y a point de Dieu que Dieu le grand» est synonyme de blasphème. Alors, comment peut-on juger d'un film avant qu'il ne soit même fini?
Je n'arrive pas à comprendre ni l'obscénité des films de l'Histoire du cinéma ni mon chef d'accusation. Nous juger serait juger l'ensemble du cinéma engagé, social et humanitaire iranien; le cinéma qui à la prétention de se placer au-delà du Bien et du Mal, le cinéma qui ne juge pas et qui ne se met pas au service du pouvoir et de l'argent mais qui fait de son mieux afin de rendre une image réaliste de la société.
On m'accuse d'avoir voulu promouvoir l'esprit d'émeute et de révolte. Cependant, tout au long de ma carrière de cinéaste, j'ai toujours réclamé être un cinéaste social et non politique, porteur de préoccupations sociales et non politiques. Je n'ai jamais voulu me placer en position de juge et de procureur; je ne suis pas cinéaste pour juger mais pour faire voir; je ne tiens pas à décider pour les autres ou leur prescrire quoi que ce soit. Permettez-moi de répéter ma prétention de placer mon cinéma au-delà du Bien et du Mal. Ce genre d'engagement nous a souvent coûté à mes collaborateurs et à moi-même. Nous avons été frappés par la censure mais c'est une première que de condamner et d'emprisonner un cinéaste pour l'empêcher de faire son film. Il s'agit d'une première aussi que de perquisitionner dans la maison dudit cinéaste et de menacer sa famille pendant son «séjour» en prison.
On m'accuse d'avoir participé à des manifestations. La présence des caméras était interdite durant ces rassemblements mais on ne peut pas interdire aux cinéastes d'y participer. Ma responsabilité en tant que cinéaste est d'observer afin de pouvoir un jour en rendre compte.
On nous accuse d'avoir commencé le tournage sans avoir demandé l'autorisation du gouvernement. Dois-je vraiment préciser qu'il n'existe aucune loi promulguée par le Parlement concernant ces autorisations? En fait, il n'existe que des circulaires interministérielles, qui changent au fur et a mesure que les vice-ministres changent. On nous accuse d'avoir commencé le tournage sans avoir donné le scénario aux acteurs du film. Dans notre façon de faire du cinéma, où l'on travaille plutôt avec des acteurs non professionnels c'est une pratique très courante. Un chef d'accusation pareil me semble relever plutôt du domaine de l'humour déplacé que du domaine juridique.
On m'accuse d'avoir signé de pétitions. J'ai, en fait, signé une pétition dans laquelle trente-sept de nos plus importants cinéastes déclaraient leur inquiétude quant à la situation du pays. Malheureusement, au lieu d'écouter ces artistes, on les accuse de traîtrise; et pourtant les signataires de cette pétition sont justement ceux qui ont toujours réagi en premier aux injustices dans le monde entier. Comment voulez vous qu'ils restent indifférents à ce qui se passe dans leur propre pays?
On m'accuse d'avoir fomenté des manifestations au festival de Montréal; cette accusation n'est basée sur aucune logique puisque, en tant que directeur du jury je n'étais à Montréal que depuis deux heures quand des manifestations ont commencé. Ne connaissant personne dans cette ville comment aurais-je pu organiser de telles choses? On ne tient pas à s'en souvenir peut-être, mais, durant cette période, nos compatriotes se rassemblaient afin d'exprimer leurs demandes.
On m'accuse d'avoir participé aux interviews avec les médias de langue persane basés a l'étranger. Mais il n'existe aucune loi interdisant un tel acte.
Deuxième partie : Ce que je dis. — L'artiste représente l'esprit observateur et analyste de la société a laquelle il appartient. Il observe, analyse et essaie de présenter le résultat en forme d'œuvre d'art. Comment peut-on accuser et incriminer qui que se soit en raison de son esprit et de sa façon de voir les choses? Rendre les artistes improductifs et stériles est synonyme de détruire toutes formes de pensées et de créativités. Le raid effectué chez moi et l'emprisonnement de mes collaborateurs et de moi-même représente le raid du pouvoir effectué contre tous les artistes du pays.
Le message transmis par cette série d'action me parait bien clair et bien triste: qui ne pense pas comme nous s'en repentira…
En fin de compte, j'aimerais aussi rappeler à la Cour une autre ironie du sort me concernant: l'espace consacrée à mes prix internationaux au musée du cinéma de Téhéran est plus grand que celui de ma cellule pénitentiaire.
Quoi qu'il en soit, moi Jafar Panahi déclare solennellement que malgré les mauvais traitements que j'ai dernièrement reçus dans mon propre pays, je suis iranien et que je veux vivre et travailler en Iran. J'aime mon pays et j'ai déjà payé le prix de cet amour.
Toutefois, j'ai une autre déclaration a ajouter à la première: mes films étant mes preuves irréfutables, je déclare croire profondément au respect des droits d'«autrui» à la différence, au respect mutuel et à la tolérance. La tolérance qui m'empêche de juger et de haïr. Je n'éprouve pas de haine, même pour mes interrogateurs puisque je reconnais ma responsabilité envers les générations à venir.
L'Histoire avec un grand H est bien patiente; les petites histoires passent devant elle sans se rendre compte de leur insignifiance. Pour ma part, je m'inquiète pour ces générations à venir. Notre pays est bien vulnérable et c'est seulement l'instauration de l'État de droit pour tous sans aucune considération ethnique, religieuse ou politique qui peut nous préserver du danger bien réel d'un futur proche chaotique et fatal. À mon avis, la tolérance est la seule solution réaliste et honorable à ce danger imminent. Mes respects, Monsieur le Juge. — Ce texte a été publié dans Le Monde, en date du 22 décembre 2010.

© Photogramme: Jafar Panahi, Hors-Jeu (2006).

mardi 14 décembre 2010

La chambre claire de Rospil



Un blog russe existe, Rospil.info, animé par un certain Alexeï Navalny, avocat de trente-quatre ans, et lauréat pour quelques jours encore d'une bourse de six mois à Yale University. De nombreux journaux et des speakers de radio ou de télévision reprennent un article de Marie Jego, publié dans Le Monde du 10 décembre 2010 La Russie a son Wikileaks à elle, seule source disponible en français pour l'instant sur ce site, contrairement à l'avalanche que provoque celui de Julian Assange.

Paresse ou manie de la formule accrocheuse au sacrifice de la vérité? Tous ces médias commencent par le comparer à Wikileaks alors que, sous son titre désastreux dont on sait qu'ils sont en général l'apanage des comités de rédaction plutôt que de la seule conscience morale des auteurs, l'excellent article de Marie Jego dit et surtout montre qu'il en est l'exact contraire. Rospil.info ne s'occupe pas de diplomatie, ni même de politique, mais d'exercice du pouvoir en Russie, trois niveaux et notions qu'il conviendrait de soigneusement distinguer lorsqu'on veut réfléchir sur Wikileaks. Il n'a accès à aucun secret, ou note confidentielle mais il étudie soigneusement les contrats, les budgets des grands chantiers, les rapports de l'équivalent de la Cour des Comptes pour ne publier que des faits avérés dans la sphère politique et économique, corruption, détournements de l'argent public, ce que les citoyens russes nomment rospil et qu'en bonne démocratie, ils devraient normalement connaître. Enfin, il accompagne toutes ses révélations de plaintes devant les tribunaux ou de demandes d'enquêtes. Toute comparaison est donc fallacieuse et méprisante à l'égard de ce vrai combat politique pour l'information.

D'autant que les six mois universitaires se terminent et que le jeune avocat rentre bientôt dans son pays. Il dit qu'il n'a pas peur et qu'il le fera. Quand, en octobre dernier, Alexeï Navalny, largement relayé par les journaux russes, a révélé les détournements opérés par le groupe public Transneft, ce monopole de construction des oléoducs a aussitôt reçu les félicitations du premier ministre Vladimir Poutine «pour le bon travail accompli». C'est dans ce pays, son pays qu'Alexeï Navalny revient. Au pays d'Anna Politkovskaïa.

© Photographie: Jimmy: 11 octobre 2006, à la mémoire d'Anna Politkovskaïa.

jeudi 9 décembre 2010

L'obscure clarté de Wikileaks




Tout était visible en 1942: les collègues de travail licenciés du jour au lendemain, les étoiles jaunes cousues sur les vêtements, les panonceaux sur les portes des commerces, l'exposition consacrée au
Juif et la France, la rafle du petit matin le 17 juillet, l'inhabituelle affluence au Vélodrome d'Hiver, les autobus, les capes et les képis blancs, les immeubles de Drancy, les appartements des voisins devenus silencieux et vides et leurs concierges, ou ceux du 93 rue Lauriston ou du 3bis place des États-Unis. Et pourtant, on ne savait pas. Disparue la génération taiseuse des survivants, la relative rareté des documents sur l'extermination a ouvert le chemin aux révisionnistes et négationnistes de tous bords, imaginant d'autres coulisses, montant une autre scène cachée, celle du complot sioniste mondial s'asseyant sur une légende pour mieux étendre sa domination. Qui selon les mêmes, ne seraient pas étrangère au 11 septembre 2001, tant il y auraient de secrets, c'est-à-dire de vérités, qui nous demeureraient cachés.

Depuis 2007 — si nous laissons de côté les observations de nos anciens paysans depuis le début du XXe siècle et qu'on mettait peut-être trop facilement sur le compte de leurs nostalgies de jeunesse —, nous avons les éléments en main pour savoir que notre planète est en transformation climatique incontestable et qu'il y a une certitude quasi totale que l'activité humaine y prend une grande part. Le phénomène est à présent visible dans les faits et, sans confondre météorologie et climat, nous voyons les catastrophes dites naturelles changer de proportions, d'échelle, de violence, nous vivons la décennie la plus chaude jamais enregistrée, et particulièrement l'année 2010. Mais des fuites organisées par des ignorants autour de mails de savants, ont contribué à troubler durablement les esprits citoyens et le sommet de Copenhague en nous présentant des complots et conjonctions d'intérêts secrets, forcément plus vrais que ce que nous donnaient alors à voir le visible et le démontré.

Tout est visible aujourd'hui et depuis longtemps du président iranien, du nôtre ou du premier ministre italien, des mauvaises volontés, des manœuvres de gouvernants sur des questions essentielles, et surtout nous constatons par nous-mêmes les résultats.
Wikileaks et tous ses télégrammes ne nous apprennent rien que nous ne sachions déjà, ni sur le personnel diplomatique et politique, ni sur les nécessités de zones d'ombres pour le gouvernement des hommes.

Après l'ordinaire «feuilleton de l'été», qui a pour fonction de remplir le temps creux du visible en politique, et dont nous n'avons d'ailleurs pas été épargnés — l'été étant, aussi pour les mêmes raisons d'invisibilité, la saison historiquement fréquente de graves décisions de politique intérieure et internationales — voilà que
Wikileaks étend jusqu'à l'automne le temps des écrans de fumée: des journaux qui se vantent angéliquement de trier, d'organiser, de certifier, de discipliner, de démocratiser son tas de fuites en arrivent à consacrer quotidiennement plusieurs pages à ces fadaises sensationnelles dont ils espèrent qu'elles nous passionnent, alors qu'elles nous lassent et qu'elles alimentent les rumeurs plutôt que notre information. Et tout cet espace, cinq ou six pages par jour, gaspillé à révéler ce que tout le monde sait et sait qu'il faut faire semblant de ne pas savoir que ce doit être tu, est devenu indisponible pour le visible de la scène politique et éventuellement pour les «tribunes libres», la seule qui doive nous concerner et nous mobiliser en tant que citoyens, celle où nos gouvernants posent réellement leurs actes, et dont ils préféreraient que nous ne leur opposions pas réellement les nôtres, trop durablement et trop intelligemment.

Nous savons tous que la politique ne peut se confondre avec la transparence et encore moins la diplomatie. Nous savons pertinemment qu'au-delà de la scène, existent en coulisses des tractations, des compromis, des mensonges et des doubles jeux. Pris individuellement ou collectivement dans les pièges de l'Histoire, nous les souhaiterions sans doute. Le crime de
Wikileaks et des journaux qui prétendent ordonner démocratiquement l'aubaine et servir ainsi l'humanité — alors que reviendra vite l'inévitable temps des juteuses surenchères et des ignobles faux scandales réputés vendeurs sous l'alibi de la transparence — est de contribuer à nous faire croire que ses révélations sont par nature plus vraies du seul fait qu'elle nous auront été cachées, à faire de nous des voyeurs las et à jamais impuissants d'un jeu qui continuera forcément à nous échapper. Alors que nous devons garder les yeux grands ouverts ou, grâce aussi aux journaux ou malgré eux, apprendre à les ouvrir. La politique que nous avons à juger, c'est celle, bien réelle, des actes de nos gouvernants: leurs lois, leurs guerres, leurs comportements, leurs responsabilités ou leur laisser-faire devant les injustices sociales, les discriminations, les dénis de justice, les intérêts financiers, économiques et militaires qu'ils servent, appuient ou encouragent, leurs efforts concrets en matière d'Europe, de climat, de résolution des conflits armés. Apprendre à distinguer de nos yeux l'acte de son clinquant, et ne jamais oublier aussi que la diplomatie et la politique ont besoin de fausses fuites et de faux télégrammes et que celles dont Wikileaks voudrait abreuver le monde n'ont aucune raison d'être les seules innocentes.

Le crime de
Wikileaks et de ses relais est de contribuer dans les faits à la confusion entre diplomatie, politique et pouvoir, et à donner pour plus vraies des fuites, vraies pour cette seule raison qu'elles sont des fuites, que les actes politiques, diplomatiques et d'exercices de pouvoir réels posés devant nous et sur nous, de donner consistance à une vision complotiste et conspirationniste de notre histoire et de notre présent. Et forcément de favoriser un jour ou l'autre la recherche persécutrice des boucs émissaires, ceux qui dans l'ombre savaient, et cyniquement nous mentaient.

La particularité actuelle des fuites de
Wikileaks est de concerner la diplomatie américaine et seulement très indirectement l'européenne, ou la russe, la chinoise, la saoudienne ou l'iranienne dont on peut supputer aussi les triples et quadruples fonds. Elle contribue donc — c'est l'intention proclamée de Julian Assange même si pour le moment rien ne lui donne vraiment raison, mais Wikileaks compte bien davantage, avec grand risque d'y parvenir, sur la rumeur et l'effet de masse plutôt que sur les faits — à désigner trop naturellement qui est le grand méchant dans ce monde, qui manigance tout, nous cache tout, tisse au quotidien notre malheur et notre supplice. Elle renforce les courants qui voudraient nous désespérer de tout avenir en nous présentant comme d'inconscientes marionnettes manipulées par de perfides profiteurs, principalement localisés outre-Atlantique. Et aux États-Unis, elle renforce surtout les adversaires néo-conservateurs et républicains de l'actuel gouvernement fédéral et prépare la victoire de gens dont les actes ne nous ont guère habitués à la transparence et à la vérité.

Malgré toutes les postures entre canaille et mondanités, également ennemies de toute conscience politique, il n'est au pouvoir d'aucun canard déchaîné de nous apporter en même temps vérité et divertissement.


© Photogramme: Luis Bunuel, Un chien andalou (1929).

jeudi 2 décembre 2010

Passions et patience pour Jean-Luc Godard




On se souvient de tout cet imbroglio qu'avait créé une déclaration d'Alain Fleischer et comment l'affaire tourna nettement à la confusion de tous ces soi-disant témoins et enquêteurs. Le plus simple sera de se reporter à la petite chronique que nous avions rédigée l'année dernière, le 23 décembre 2009.

Jean-Luc Douin vient d'éditer un livre, en forme de dictionnaire:
Jean-Luc Godard, Dictionnaire des passions, chez Stock, qui accompagne agréablement la très importante biographie éditée récemment par Antoine de Baecque, dont nous avons déjà parlé lors de sa parution le 21 mars 2010, puis à propos de détails et d'anecdotes le 10 avril et le 13 octobre 2010. Plus d'un an après donc, l'auteur revient sur cette affaire dans l'entrée «Palestinien», de son dictionnaire où, page 291, il contribue à rétablir la vérité des faits et des dires:

[Alain Fleischer fait donc état dans un roman que] Godard aurait dit: «Les attentats-suicide des Palestiniens pour parvenir à faire exister un État palestinien ressemblent en fin de compte à ce que firent les Juifs en se laissant conduire comme des moutons et exterminer dans les chambres à gaz, se sacrifiant ainsi pour parvenir à faire exister l'État d'Israël.» Cette phrase sulfureuse, il l'a dite en 2004 lors d'un dialogue radiophonique avec Stéphane Zagdanski intitulé «Paroles des jours»: «Même Hannah Arendt critique que les Juifs se soient laissé emmener comme des moutons. Moi je me suis mis à penser que c'est eux qui ont sauvé Israël. Il y a eu six millions de kamikazes qui se sont sacrifiés».

Chacun constatera donc les nuances à apporter à la mauvais querelle cherchée à Godard et par qui exactement.

Dont acte donc, sauf que Jean-Luc Douin n'aurait pas dû malencontreusement écrire ici:
«Cette phrase sulfureuse, il l'a dite», mais plutôt par exemple: «En réalité, Godard a dit des choses tout à fait différentes, qui, par certains aspects contredisent les allégations d'Alain Fleischer, dont nous avions déjà pu constater la fausseté, etc». Aussi sulfureux qu'il voudra, mais au moins, devant la complexité des propos de Jean-Luc Godard, réfléchissons-nous désormais sur les mêmes faits, données et problèmes. On peut écouter ici, en quarante-et-une séquences, les deux heures dix d'entretiens qu'eurent Godard et Zagdanski. La phrase en question est dans la séquence 33. On verra qu'elle continue à être mal citée et surtout, à être sollicitée dans un sens qu'elle ne porte pas. Voilà exactement le propos, oral, de Godard, dans cet entretien:

Même chez Hannah Arendt, elle critique beaucoup le côté «ils ont rien fait, ils se sont laissé emmener comme des moutons ... les judenräte même [conseils juifs allemands dans les ghettos juifs, formés sur l'ordre des autorités nazies]», et comme ça je me suis mis à penser que c'est eux qui ont sauvé Israël, et que c'est eux qui ont été ... Il y a eu six millions de kamikazes. On ne peut peut-être pas le dire comme ça, mais que c'est eux qui ont permis que ça survive et qu'il fallait se sacrifier. On parle toujours d'Abraham, on parle jamais d'Isaac.

En librairie


La question juive de Jean-Luc Godard
Si vous préférez le commander aux éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

© Photogrammes: Jean-Luc Godard dans King Lear, 1987.

mardi 23 novembre 2010

New York: images de novembre




Notre album tente d'en témoigner, novembre est la plus belle saison à Manhattan. Il n'y fait pas encore vraiment froid et, même s'il se couche vers quatre heures et demie dans de brefs et rutilants crépuscules, le soleil abondant devient l'ami apprécié des marcheurs: on the sunny side of the street, on connaît bien et on comprend mieux la chanson.

Raison de plus pour se perdre dès le matin dans la palette éclatante de Central Park, érables de tous les rouges et lumineux ginkgos, chaque jour plus vibrants entre Jackson Pollock et Simon Hantaï, jusqu'à la brusque tempête qui couvre alors toute la terre d'ors pour transformer le granit indien en sombres archipels, et plus familiers que jamais les écureuils en quête de leurs glands, le geai bleu et le pourpre cardinal pressés de jouir encore de leurs royaumes avant l'hiver.

Les vitrines sont emportées dans le carrousel des fêtes: Halloween, Marathon, Jour des Vétérans, Thanksgiving et bientôt Noël, d'admirables insolentes arpentent les allées de Bergdorf Goodman, mais — Edward Hopper — des ombres plus pauvres peuplent les rues, les bus et les métros, où chaque train vit sa foucade: ira-t-il là à destination, s'arrêtera-t-il à la bonne station, car dès qu'un local est en retard, voilà qu'il se transforme soudain en express et d'autres après lui jusqu'à retrouver l'horaire?

Et cette fanfare dirigée aujourd'hui par le pasteur Elder Edward Babb, le McColloughs Sons of Thunder: sept trombones, deux batteries — l'un des deux percussionnistes a quatre-vingt onze ans —, une trompette et un soubassophone: le pasteur joue de la coulisse comme il prêche, rugissant, enfonçant à pieds joints le plancher de la chapelle d'étage, insistant, mais théâtral et imperturbablement pédagogue, il offre à tout son monde le tour du monde — d'Essaouira à la Suède — et la musique qu'il sait sans la connaître, avec toute la verdeur de ses soixante-dix ans sans doute. Et tous ces jeunes gens, parfois des gamins, l'entourent et le serrent de près, comme sans doute en aura rêvé Herbert Von Karajan: il aura beau avoir fermé les yeux, jamais il n'aura obtenu cette fervente intimité, cette bouillonnante fusion, cette chair musclée et sanguine, cette entente d'amour entre les airs, les récitatifs, les appels et les réponses, la montante hypnose du shout band.

Quant au chantier du World Trade Center, la carcasse métallique de l'an dernier est devenue une tour, et déjà commence à monter la seconde. Nuit et jour le grand cercle se peuple et les horizons se resserrent. De cette construction qui n'a pu commencer qu'en 2007, nos cinq albums veulent continuer à en raconter la vie.



Septembre 2007.


Juin 2009.


Octobre 2009.


© Photographies: Maurice Darmon: toutes les images.

lundi 22 novembre 2010

Regards et débats sur la biodiversité




Sous l'efficace et compétente coordination d'Anne Teyssèdre, dont nous avons reproduit ici Environnement: frugalité non ordonnée n'a pas d'effet, son texte sur Blake Alcott et les soi-disant «gestes simples» paru dans Le Monde / Économie du 1er avril 2008, la Société Française d'Écologie ouvre sur son site depuis septembre Regards et débats sur la biodiversité. Cette plate-forme multimédia propose à la discussion de courts textes très bien informés de chercheurs, médiateurs scientifiques, experts et acteurs sociaux, avec l'ambition d'utiliser la puissance de l'internet pour stimuler le dialogue citoyen.

Les questions soulevées par les transformations climatiques ou par le nécessaire aménagement des ressources naturelles et humaines par exemple nous montrent clairement que cette mise en relation entre les sciences de la nature et les sciences humaines — et l'élucidation pour le grand public de leurs concepts, méthodes et résultats — sont des enjeux civiques de première et urgente nécessité.

Si, en effet, de normales et régulières controverses animent ce monde divers et contradictoire que nous désignons sous une expression commode: «la communauté scientifique», rien ne la met spontanément à l'abri — ni nous tous d'ailleurs — des conflits d'intérêts matériels et symboliques, des enjeux politiques, économiques et sociaux, ou des ravages obscurantistes de la rumeur mondiale que permettent aussi nos vitaux moyens d'échanges et d'informations modernes, qui ne nous dispenseront jamais de l'effort et de la patience nécessaire de travailler à apprendre et à nous comprendre.

On trouvera aussi le lien permanent de cette plate-forme au pied de la colonne latérale, dans la section "sites politiques".

© Photographie: Une abeille sur un cotoneaster, Maurice Darmon, 30 juillet 2005. Alors innombrables et faciles à photographier, ces abeilles ont à peu près totalement disparu de mon jardin depuis trois ou quatre ans.

jeudi 4 novembre 2010

Lettre 15: automne 2010



Notre raison d'être ou
Liber@ Te: 1. Lire Ayaan Hirsi Ali: Illusion d'un monde unique. Les nouveaux symptômes du choc des civilisations, dans Le Monde du 25 août 2010. — 2. 2012: Entre Grenoble et La Rochelle, l'insécurité au sérieux. — 3. Maurice Nadeau et Daniel Bensaïd (2008), quelques informations et un entretien d'une heure en vidéo avec le titan. — 4. Désespérer Istanbul? Après la victoire de Recep Tayyip Erdogan au référendum constitutionnel. — 5. La droite en Europe: berlusconisme, extrême-droite, la gauche au pied du mur. — 6. Émouvez-vous, nous nous chargeons du reste, ou la science au pas cadencé.

Notre delta fertile:
— Manhattania: 1. Toutes nos photos du chantier depuis le 11 septembre 2007: Vers la vie: World Trade Center.

Notre cinéma:

— Pour Frederick Wiseman: 1. 1. À l'occasion de la sortie en DVD de La Danse, ballet de l'Opéra de Paris, de Frederick Wiseman, relisons la note que nous avions consacrée à ce film et un toujours trop bref aperçu du travail, souvent salué ici, des Éditions Montparnasse.
— Pour Bruno Dumont: 1. La vie de Jésus (1996), son premier long métrage et deux vidéos. — 2. Flandres (2006).
— Pour Straub et Huillet: 1. Nous ouvrons ce nouveau dossier à l'occasion de la parution du volume 5 aux éditions Montparnasse: Huit films avec Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. On y trouvera les premiers éléments: filmographie, bibliographie, textes invités et entretiens en attendant nos prochaines notes.
— Pour Jean-Luc Godard: dans notre section La question juive, lire la mise au point de Bernard-Henri Lévy: Godard et l'antisémitisme: pièces additionnelles et inédites.
—Dossier complet: Pour Raphaël Nadjari.

Nos images, table complète des diaporamas. 1. Toutes nos photos du chantier depuis le 11 septembre 2007: Vers la vie: World Trade Center. — 2. Toutes nos photos de Paris par arrondissement et accès pratique à l'ensemble de nos photographies.
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Éveline Lavenu renouvelle régulièrement ses albums de croquis, acryliques et gouaches.

Nos fictions ou Édits & Inédits, plusieurs textes souvent assez longs, publiés ou non, qu'il convient d'imprimer selon les envies, dont on retrouvera la liste en accueil. En invitée
, un hommage à Colette Renard, qui s'en est allée le 6 octobre 2010. Je ne sais si Marseille se taira pour autant. Qui rend utile un accès plus facile à notre section Anthologie légère: autres textes de Louise Labé, Victor Hugo, Apollinaire, George Sand et Alfred de Musset.

© Éveline Lavenu: croquis, 27 octobre 2009.