Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


samedi 25 février 2012

Caroline Fourest: Les yeux ouverts sur la Syrie




Dans Ralentir Travaux, nous apprécions souvent les articles de Caroline Fourest. Créons donc un tag à son nom, afin de pouvoir retrouver facilement ceux que nous avons choisi ici de sauver d'un éventuel oubli. Et renvoyons aussi à la saine lecture de son blog personnel.

Il y a quelques mois, nous pressentions bien ici que la défaite du tyran syrien mettrait beaucoup de temps et serait sanguinaire, compte tenue des indéfectibles soutiens sur lesquels il peut compter de ses collègues et homologues chinois, russe et iranien. En disciple zélé, sept mois plus tard, il tue, bombarde, emprisonne et torture un peuple qu'il ne peut plus dire sien. Comme ce peuple d'Iran qui a ouvert la voie et à qui les mouvements en cours dans les pays arabes et ailleurs doivent tant.

Enfin, nous sommes depuis assez longtemps attentifs aux ambiguïtés du fonctionnement et de l'engagement de l'ONU — sans parler du rôle de ses diverses commissions en matière de défense des Droits de l'Homme — pour continuer à nous demander ici si l'assemblée ne remplit pas, en dépit de ses idéaux et de ses déclarations, les fonctions d'une sorte de machine de guerre.

Les yeux ouverts sur la Syrie. — Rien, absolument rien ne peut justifier de fermer les yeux sur les massacres en Syrie. Ni les désillusions attendues du printemps démocratique ni le précédent libyen. Les habitants d'Homs subissent un pilonnage sanglant. Les rares témoins sont pris pour cible. Les observateurs de la Ligue arabe ont été baladés. Les informations les plus alarmantes et les plus difficiles à vérifier circulent. D'après Al-Arabiya, des opposants au régime iranien affirment que leur gouvernement a fourni un four crématoire à son allié syrien. Installé dans la zone industrielle d'Alep, il tournerait à plein régime... Pour brûler les cadavres des opposants tués ? On compte au moins six mille morts et plusieurs milliers d'opposants disparus.

Comment l'ONU pourrait rester silencieuse sans trahir sa raison d'être? L'Assemblée générale, où siègent l'ensemble des nations, a parlé, mais le Conseil de sécurité, son bras armé, est retenu par les veto russe et chinois. En Libye, il a fallu un bain de sang annoncé à Benghazi et les outrances du colonel Kadhafi pour forcer la main de ces deux géants, très souvent partisans du «charbonnier est maître chez soi».

En dépassant leur mandat, les forces intervenues en Libye ont sauvé des vies, restauré la solidarité et redonné ses lettres de noblesse à la «communauté internationale», mais elles ont aussi facilité la réticence actuelle. Même si, bien sûr, la vraie raison est ailleurs... Dans la peur de voir l'ONU se mêler de toutes les atteintes à la démocratie. Ce que ni la Chine ni la Russie ne souhaitent, surtout en période si troublée. Au vu des crimes en cours, leur veto s'apparente à une complicité.

L'intervention armée en Syrie n'est pas pour autant une évidence. Pour toutes les raisons que l'on connaît. Le risque d'apparaître comme une opération occidentale, et non universaliste. D'où la nécessité d'un accord de l'ONU et de confier le gouvernail à la Ligue arabe, malgré leurs arrière-pensées concernant le Qatar. L'autre risque, lui aussi bien connu, est pour l'après. L'éclatement clanique et religieux, l'épuration qui pourrait cibler les Alaouites, la montée en puissance des intégristes sunnites et les tensions qui en résulteront avec les minorités religieuses, notamment chrétiennes. D'où l'importance de privilégier l'envoi d'une force d'interposition à la livraison d'armes aux insurgés.

Ces risques pour l'après existent et ne doivent pas être niés. Mais ce n'est tout simplement pas l'heure d'y songer. Le présent est au sang versé par Bachar Al-Assad et ses sbires. Le tyran d'aujourd'hui, c'est lui. Sous ses bombes, sous ses balles, il n'existe ni clans ni intégristes. Seulement des victimes.

La diplomatie internationale est un art délicat, qui navigue toujours entre deux excès. Celui de l'ingérence et celui de l'indifférence. Le premier excès nuit au destin des nations. Le second au destin de l'humanité. En tout cas lorsque les crimes commis dépassent le cadre d'une répression excessive pour basculer dans le massacre systématique. C'est le cas en Syrie. Il est donc urgent de faire passer le destin commun de l'humanité avant celui des nations. — Cette chronique a été publiée dans Le Monde du 25 février 2011. Essayiste et journaliste, rédactrice en chef de la revue ProChoix, Caroline Fourest a publié récemment La Tentation obscurantiste (Grasset, 2005) et La Dernière Utopie (Grasset, 2009).

© Photographie: Agence Reuters — Stephanie McGehee.