Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


samedi 24 novembre 2012

Des repères de la filiation (Pierre-Louis Rémy)




«Mariage pour tous», donc. Ne nous arrêtons pas à l'absurdité trop évidente du slogan, un produit de plus du parler pour ne rien dire, là encore la mort des mots, l'agonie du langage. De l'oxymore comme art de vivre. Ce texte de Pierre-Louis Rémy touche soudain à la réalité de certaines des préoccupations auxquelles j'ai, comme tant d'autres pères génitaux et sociaux, été confronté, même si les contextes et les situations sont évidemment différents.

 Ne touchons pas aux repères de la filiation. — La question du mariage homosexuel, et celle de l'adoption, touchent à nos repères fondamentaux. C'est pourquoi chacun doit s'exprimer. Je le fais, nourri de mon histoire et de mes convictions personnelles, celle d'un père de famille dont deux enfants adoptés; celle aussi du délégué interministériel à la famille, sous l'autorité de Martine Aubry, sous le gouvernement Jospin, chargé d'animer et de coordonner l'action des pouvoirs publics en matière de politique de la famille.

Dans une telle fonction, on prend bien la mesure de la diversité de la société française dans ses situations et ses opinions sur la famille, et donc de la difficulté, mais aussi de la nécessité de dégager des repères communs à tous.

Certains points ne font à mes yeux pas débat: celui de la qualité de la relation dans un couple homosexuel. Bien sûr deux hommes ou deux femmes peuvent s'aimer, profondément, tendrement. Et dans ce contexte, l'égalité des droits et des devoirs avec les couples hétérosexuels mariés est un objectif totalement légitime.

Promis par le candidat François Hollande, il doit être mis en œuvre. Mais faut-il pour cela faire rentrer les couples homosexuels et les couples hétérosexuels dans le même cadre juridique?

Là est le fond du débat, sur lequel il faut prendre position. Considérons-nous qu'un couple homosexuel et un couple hétérosexuel sont identiques? Comme, je crois, la plupart de nos concitoyens, je pense que non.

Quels que soient les débats sur l'identité sexuelle, il y a une évidence: notre espèce, l'humanité se reproduit, dure, existe par l'union hétérosexuelle. L'enfant ne naît pas seulement de la rencontre d'un spermatozoïde et d'un ovule, mais de la relation, et il faut le souhaiter pour lui, de la relation d'amour, entre un homme et une femme. Bien sûr, dans des situations particulières de stérilité, la médecine est venue à l'aide des couples. Et le désir prométhéen de l'homme le pousse parfois à imaginer des meilleurs des mondes où la technologie alliée à la biologie permettrait de dominer tous les mécanismes de la vie.

Je suis certain que l'immense majorité de nos concitoyens récuserait une société où des usines à enfants fourniraient le produit désiré à des couples désireux de mettre en œuvre «un droit à l'enfant».

Gardons-nous de toucher, même subrepticement, même implicitement à des repères fondamentaux, au nom de je ne sais quelle modernité, ou parce que «d'autres pays l'ont déjà fait». Il n'y a pas de vie en société, sans repères partagés. La source de la transmission de la vie en est un. Mettre dans le même cadre juridique l'union homosexuelle et l'union hétérosexuelle conduit à gommer ce repère central: c'est la différenciation sexuelle, homme et femme, qui permet la transmission de la vie.

Progrès incontestable sur le plan de la progression des droits, le pacs était déjà porteur d'une telle confusion des repères en inscrivant, dans un même dispositif l'union hétérosexuelle et l'union homosexuelle. Le fait d'étendre le mariage à l'union homosexuelle renforce cette confusion. On pourrait atteindre le même objectif d'égalité des droits et de reconnaissance de la profondeur de l'engagement dans un couple de même sexe, en créant un cadre juridique analogue, mais distinct de celui du mariage.

Bien sûr la question de l'adoption devrait être traitée dans la même perspective. Elle est mise en avant au nom d'un prétendu «droit à l'enfant». Méfions-nous des mots: avoir un enfant est en général une joie, peut être l'objet d'un désir; sûrement pas un droit: on ne possède pas un enfant.

On peut comprendre le désir d'enfants des couples homosexuels. Et je suis convaincu qu'ils peuvent s'occuper d'enfants avec beaucoup d'attention et d'affection. Bien sûr on peut aimer un enfant qu'on n'a pas fabriqué. J'en porte témoignage dans mon histoire personnelle. Mais pour cette raison, je sais aussi la quête des enfants adoptés sur leur origine:«Qui m'a engendré»; «D'où je viens»?

Faut-il, pour répondre au désir d'enfants de couples homosexuels, leur ouvrir le droit à l'adoption plénière, en gommant la référence au père et à la mère, comme semble le faire l'avant-projet de loi et ainsi prendre le risque de bouleverser les repères de la filiation.

Et ceci pour des effets concrets en matière d'accueil d'enfants extrêmement modestes. Accepter une filiation par deux parents de même sexe pourrait bien, en outre, ouvrir, un jour ou l'autre, la porte à ce qui est refusé aujourd'hui, la procréation médicalement assistée pour les femmes, et le recours à des mères porteuses pour les hommes, puisque aura été consacrée une forme de «droit à l'enfant» et qu'aura disparu le repère de la filiation par un père et une mère.

Ce qui est en jeu dans ce projet de loi, la seule d'ailleurs qui importe à ceux qui ont fait du mariage et de l'adoption homosexuels un objectif de société majeur, c'est la question des repères. Car le droit de la famille n'est pas seulement l'outil de la résolution de problèmes pratiques; il porte une valeur symbolique, il pose des repères.

Au moment où de toute part s'élèvent légitimement des voix pour s'inquiéter de la perte de repères dans la société, faut-il toucher à cet élément essentiel de l'identité qu'est la filiation?
Certains le pensent et souhaitent voir évoluer les repères sur la filiation, l'enfant, la différenciation des sexes. Il faut alors qu'ils l'expriment clairement. En ce qui me concerne je ne le souhaite pas. Et je crois que cela n'empêche pas d'offrir aux couples de même sexe l'égalité des droits. — Pierre-Louis Rémy, haut fonctionnaire, délégué interministériel à la famille sous le gouvernement Jospin, président du Centre français de protection de l'enfance (CFPE). Le Monde, 9 novembre 2012.

© Pablo Picasso: Maternité à la pomme (1971). Musée Picasso, Paris.