Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


lundi 27 août 2012

Film 6. Paris Washboard Live, 41' 43"

Après Ciel et terre (6'36), Avenir déconstruction (11'01), Le mur tombera (2'25), L'entrée de l'hiver (15'02), Notes sur le cinématographe (1). Des trains (4'43), et Des trains, suite: Retour à l'innocence (6'17), voici une captation sans autre prétention que de donner à voir quatre talents magnifiques d'un concert donné en mars dernier par le Paris Washboard, groupe animé par Daniel Barda, meilleur tromboniste New Orleans et Dixieland français, plus de cent enregistrements et lauréat de nombreux prix dans la profession. Mais les plus anciens sauront-ils qu'ils retrouvent en lui le trombone des vrais et premiers Haricots Rouges, un groupe qui fit les plages dès 1963? Pour notre plaisir, on peut aussi entendre ici Daniel Barda à cette époque interpréter avec sa formation d'alors Trombone Rag (1965).

Il est sur Youtube, en haute définition. Si votre ordinateur le permet, il est donc possible et souhaitable de le visionner en plein écran. Pour cela, il convient de lancer la vidéo et cliquer seulement ensuite sur l'icône plein écran dans le coin inférieur droit.



jeudi 23 août 2012

Lettre 22: été 2012


Tout d'abord, suite de nos films, tous archivés sur Youtube dans Notre cinéma © 202 productions. Ici une seconde sélection pour Ralentir travaux visible avec possibilité de plein écran:

• 1. Ciel et terre, le premier film (6,36).
• 2. Avenir déconstruction (11'01).
• 3. Le mur tombera (2' 25).
• 4. L'entrée de l'hiver (15' 02).
 

• 5. Notes sur le cinématographe:
• 5a.  Des trains, 4' 43.
• 5b. Retour à l'innocence, 6' 17.
 
Seize dossiers thématiques classent les archives du site.
Ont été modifiés ce trimestre:

1. Notre raison d'être: Liber@ Te:

Hommes libres: 1. Maurice Nadeau a 101 ans: Entretien avec Daniel Bensaïd (2008). —

Libertés pour le présent: 1. Liberté, égalité, propriété, Bentham, sur les Anonymous.— 2. Terra neglecta, pour une gauche responsable. — 3. L'ordre nouveau de l'Europe, du populisme. —
Parole d'homme:
1. Peter Higgs: Le grand Collisionneur (4).

2-6. Notre delta fertile:

2. Judaïca: 1. Jacques Ellul: Moïse, le dur inventeur de la liberté, inédit. — 2. J Call en appelle au simple bon sens. — 2. 17 juilllet 1942, Joseph Losey était là. —
6. Pour Maximilien Vox
, dossier complet.
 
7-14. Notre cinéma:
7. Les Trains de Lumière, site général: 1. John Cassavetes: Husbands (1970) en DVD. — 2. Luchino Visconti: Vaghe stelle dell'Orsa / Sandra (1965). — 3. Armand Gatti: Le lion sa cage et ses ailes (1975-1977), en hommage aux travailleurs de Peugeot. — 4. 17 juilllet 1942, Joseph Losey était là. — 5. Axel Corti: Welcome in Vienna, trilogie. — 2. Yann Le Masson et Olga Poliakoff: Manifeste pour un cinéma parallèle (1961). —


8. Pour Paul Carpita: L'artiste absolu (suite).
9. Pour Bruno Dumont, dossier complet.
11. Pour Raphaël Nadjari, dossier complet.
12. Pour Jean-Marie Straub et Danièle Huillet
: 1. Le tome 7 de leur filmographie est paru aux éditions Montparnasse. Huit notes sur Huit films. — 
13.
Pour Frederick Wiseman: Notre ouvrage Frederick Wiseman / Chroniques américaines paraîtra en février 2013 aux Presses Universitaires de Rennes / Spectaculaire. Demeurent les nouvelles informatives, la documentation, des articles invités et divers entretiens avec le cinéaste. 
14. Nos films / 202 productions. Tous nos films sur un site dédié.


1. Philippe Méziat: Le Bourgeois Gentilhomme aux Bouffes du Nord.
Et toujours: Table complète des diaporamas. — 2. Éveline Lavenu complète régulièrement ses albums d'acryliques et gouaches.

 
• Plusieurs textes souvent assez longs, publiés ou non, qu'il convient d'imprimer selon les envies, dont on retrouvera la liste en accueil.

© Maurice Darmon. Photographie, de Jambes de Sicile, 2007.

En librairie


 
La question juive de Jean-Luc Godard
Pour John Cassavetes
Si vous préférez les commander aux Éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

Axel Corti: Welcome in Vienna (1982-2011)




En même temps qu'une nouvelle sortie en salle, les éditions Montparnasse publient ces jours-ci la Trilogie d'Alex Corti, Welcome in Vienna. Saluons la renaissance de cette œuvre superbe et profonde par quelques mots d'introduction à une indispensable vision en salle et l'acquisition tout aussi nécessaire du coffret avant sa disparition des bacs dans quelques mois, destin de tous les grandes réalisations en DVD, on ne sait pourquoi.

2011. Welcome in Vienna d'Axel Corti. — Il ne faut surtout pas raconter ici cette trilogie au-delà de ce qu'en annonce son titre réel: Wohin und Zuruck / Là-bas et de retour, mais il est utile d'en préciser son thème général et son contexte. Son intérêt narratif est justement de donner à découvrir avec une stupéfaction croissante ce que tout le monde croit connaître, ou plutôt ce que tout le monde pourrait croire que tout le monde connaît: un sondage effectué en juillet dernier révèle que 67 % des jeunes de quinze à dix-sept ans, 60 % des dix-huit à vingt-quatre ans, 57 % des adultes de vingt-cinq à trente-quatre ans et, stupeur, 25 % des plus de soixante-cinq ans n'ont jamais entendu parler de la rafle du Vélodrome d'Hiver des 16 et 17 juillet 1942, quand furent arrêtées par la police française treize mille cent cinquante-deux personnes, et dont moins de cent revinrent, mais pas un enfant sur les quatre mille cent quinze qui avaient été emmenés.

Sauf une image fugitive de rescapés du camp d'extermination du Struthof, la trilogie ne montre rien de ces catastrophes, pratiquement rien de l'entreprise d'élimination des juifs d'Europe, mais elle ressuscite l'impensable errance d'innombrables gens, juifs et opposants autrichiens au nazisme à travers l'Europe puis vers les États-Unis, avant, pour quelques-uns, leur retour à Vienne. De la nuit de Cristal en 1938 jusqu'à la victoire des Alliés sur les nazis en 1945.

Wohin und Zuruck n'a pas toujours été une trilogie. Depuis 1986, on ne connaissait que sa dernière partie: Welcome in Vienna et ce titre a naturellement désigné l'ensemble ensuite lorsque Jean Labadie retrouva les deux premiers volets Dieu ne croit plus en nous et Santa Fe, tournés en 1982 et 1986 pour la télévision autrichienne. Mal conservés, la société de distribution Le Pacte les restaura magnifiquement et donna à voir l'ensemble en 2011. Jean Labadie rapporte la relative mauvaise volonté de la télévision autrichienne à vendre les droits d'une œuvre dont les auteurs Axel Corti et Georg Stefan Stroller espéraient qu'elle aidât leur pays, l'Autriche, à un travail de mémoire comparable à l'immense réflexion historique, politique et culturelle des Allemands, et les Autrichiens à se confronter à leur toujours vivant antisémitisme. Sauf ceux qui eurent la chance de voir quelques projections exceptionnelles au Théâtre des Amandiers présentées par Patrice Chéreau en 1987, personne n'avait pu voir la totalité de l'œuvre depuis vingt-cinq ans.

Auteur par la suite de La Putain du Roi (1990) et de la série télévisée La Marche de Radetzky (1994), Axel Corti (1933-1993) réalisa une vingtaine de films pour l’ORF (Österreichischen Rundfunks, télévision publique autrichienne), des mises en scènes pour le Burgtheater de Vienne et anima une émission de radio écoutée et controversée. Bien qu'il ne fût pas juif, il entama dès 1970 une enquête sur les racines de l'antisémitisme autrichien avec son scénariste Georg Stefan Troller, qui aboutirent entre autres à deux documentaires, Un jeune homme de l'Innviertel — Adolf Hitler (1973) et Le jeune Freud (1976). Puis Corti demandera à Troller de lui écrire un scénario largement autobiographique sur sa propre vie: fuite à seize ans vers la Tchécoslovaquie et la France pour un exil de sept ans en Amérique; retour en Europe, mais à Munich sous l’uniforme de l'armée américaine; tentative ratée de retour à Vienne et retour rapide aux États-Unis. Aujourd'hui nonagénaire, Troller vit à Paris, ce qui facilita sans doute la renaissance en France de leur œuvre. Dans le troisième épisode, Welcome in Vienna, c'est sous l'uniforme américain que le protagoniste effectue son nécessaire retour à Vienne, la ville se prêtant alors certainement mieux que Munich à une vertigineuse et inoubliable réflexion métaphorique sur le théâtre.

Pressés par l'avance soviétique en Europe, les Américains entreprirent dans l'urgence en Autriche un travail de dénazification largement incomplet. D'influents et prestigieux suppôts de l'hitlérisme restèrent en place, dans les personnels politiques, administratifs ou économiques, dans l'information, les théâtres et le monde de la culture. Qui par exemple ne connaît et n'admire — à juste titre parfois mais c'est une autre histoire — les dénazifiés Herbert von Karajan, Karl Böhm, ou même Kurt Waldheim, président de la république autrichienne de 1986 à 1992, après la réalisation de cette trilogie et son abandon, justement? La liste pourrait facilement être plus longue. En revanche, les juifs qui entreprirent le retour dans leur pays y furent plutôt mal accueillis, surtout s'il leur venait en tête de retrouver leurs biens, leurs magasins, leurs appartements. La tempête nazie avait pulvérisé en quelques années l'une des capitales de l'intelligence européenne, celle, juifs ou pas, de Rainer Maria Rilke à Robert Musil, en passant par Sigmund Freud, Karl Kraus, Gustave Malher Egon Schiele, Gustav Klimt, Arnold Schoenberg, Alban Berg ou Ludwig Wittgenstein, là encore la liste s'allongerait sans peine. On comprend pourquoi Axel Corti a littéralement hanté son film de quelques lancinantes mesures de l'adagio du quintette à cordes D 956 dit «à deux violoncelles», composé par Franz Schubert mourant, deux mois avant sa mort à la fin de 1828 (Sony Classical, Pablo Casals édition, 1952).

La trilogie filme des hommes et des femmes d'une bouleversante beauté dans leurs rencontres, leurs rendez-vous perdus, leurs amours brisées, leurs résolutions au jour le jour de l'immense problème qu'est devenue leur simple survie, en noir et blanc et en format carré, dans une pellicule légèrement granuleuse, ce qui permet l'intégration presque invisible d'images d'archives dans la continuité du récit, pour engendrer un effet de réalité proche de Allemagne année zéro de Roberto Rossellini (1948), tourné directement dans les ruines de Berlin. De même, en évidente référence à Elia Kazan, à Ernst Lubitsch et sans doute à Charlie Chaplin et aux Marx Brothers, dans l'épisode situé à New York où l'humour juif au quotidien ne perd jamais ses droits malgré le désespoir, nul ne songerait à contester ni les échappées sur des immeubles incontestablement plus modernes, ni l'impossible présence d'une cafetière aujourd'hui connue sous le nom de Mélior ou Bodum, puisque son premier brevet fut déposé en août 1959 par l'italien Faliero Bondanini, et qu'elle fut seulement alors fabriquée dans une usine française de clarinettes, Martin SA — d'où le couvercle argenté et la poignée en ébène — sous le nom de «cafetière Chambord».

© Photogramme. Axel Corti, Santa Fe, deuxième épisode de la trilogie Welcome in Vienna (1982-2011).

mercredi 15 août 2012

Le Grand Collisionneur (4)



4. Mercredi 15 août 2012. — Pas question ici pour nous de résumer l'importance de la découverte pratiquement assurée le 4 juillet 2012 d'une nouvelle particule qui pourrait bien être ce fameux boson de Higgs, dont la scientifique poésie nous enchanta en septembre 2008. Le curieux et compétent trouvera toutes explications ailleurs et par exemple ici, sur le site Slate.fr, celles réunies clairement par Michel Alberganti. Pour la continuité du petit dialogue qui s'était ouvert ici avec le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond, nous reproduisons un extrait de cet article, plus centré sur la question que notre ami souleva.

Boson de Higgs: de l'importance de la découverte d'une 25e particule par le Cern. — [...] La recherche en physique est devenue, avec l’exploration spatiale, l’un des domaines les plus coûteux en raison de la taille et de la puissance nécessaire pour construire les fameux accélérateurs de particules qui permettent de réaliser les expériences nécessaires.

En 2011, l’équivalent américain du LHC du Cern, le Tevatron du Fermilab, a fermé ses portes faute d’argent. Achevé en 1983, il avait coûté cent vingt millions de dollars. Le LHC, mis en fonctionnement en 2008, représente un investissement de six milliards et demi d’euros, dont cinq milliards d’euros pour l’installation elle-même. Il s’agit donc bien de la plus coûteuse machine jamais construite dans le monde.

Son fonctionnement lui-même revient très cher. Le LHC consomme cent vingt MW, sur les deux cent trente MW pour l’ensemble du Cern. Cela représente les besoins en électricité des ménages de l’ensemble du canton de Genève. Du coup, le LHC ne fonctionne pas en hiver. Certains avancent que, en dehors du coût de l’électricité, les habitants du canton seraient privés de chauffage électrique sans cette interruption… Le coût annuel de fonctionnement voisinerait les vingt millions d’euros.

Le LHC est aussi la plus grande machine jamais construite sur Terre avec ses vingt-sept kilomètres de circonférence enterré à une profondeur moyenne de cent mètres. Elle abrite des détecteurs de particules tout aussi gigantesques. Ainsi, Atlas mesure trente-cinq mètres de large, cinquante-cinq mètres de long et quarante mètres de haut.

Dans une période de crise économique comme celle que traverse l’Europe, il ne fait pas de doute que le LHC se trouve dans le collimateur des financiers. D’autant que ses débuts ont été laborieux. A peine inauguré, le 10 septembre 2008, avec la circulation du premier faisceau de particules, une panne est survenue le 19 septembre avec une fuite de six tonnes d’hélium liquide et l’endommagement de cinquante-trois aimants.

Les réparations ont duré jusqu’au 20 novembre 2009. Depuis, on attend des résultats. En justifiant dès le début du projet, pour une importante partie, la construction du LHC par la traque du Boson de Higgs, le Cern s’est lui-même mis la tête sur le billot. Que les spécialistes répètent à loisir qu’un échec ne serait pas bien grave ou qu’il serait même aussi instructif qu’une réussite ne change rien à l’affaire.

Le LHC avait donc tout intérêt à faire une découverte à l’échelle de sa démesure. Dans l’immédiat, seule la mise en évidence de l’existence du Boson de Higgs pouvait être à la hauteur des attentes du public comme des scientifiques et des financiers.

Les prochaines étapes. — Comme l’ont dit tous les intervenants lors de la conférence du 4 juillet 2012, «il reste du pain sur la planche». Les deux-tiers des données déjà acquises n’ont pas été dépouillées. Il reste également à publier les résultats obtenus dans une grande revue, sans doute Nature ou Science. Puis à étudier les propriétés de la nouvelle particule pour vérifier qu’elle possède bien les caractéristiques prévues par Peter Higgs et ses collègues. Si c’est le cas, le modèle standard tel qu’il est aujourd’hui sera validé une nouvelle fois. Si ce n’est pas le cas, comme l’indique Étienne Klein, «une nouvelle physique naîtra».

De toutes façons, le 4 juillet va ajouter une célébration à celle l’indépendance des États-Unis: celle de la découverte d’une nouvelle particule. Il conduira aussi, sans grand doute, à l’obtention du prix Nobel de physique par Peter Higgs, quatre-vingt trois ans, et présent ce mercredi au Cern. Probablement avec certains de ses collègues encore vivants, comme François Englert et Tom Kibble.— Michel Alberganti, 4 juillet 2012.



3. Lundi 13 février 2012. — Notre ami et collaborateur occasionnel, le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond, est l'auteur de nombreux ouvrages et directeur de la revue Alliage. Nos lecteurs l'ont déjà rencontré deux fois sur notre site: le 7 février 2009 (note 4) pour sa postface aux Leçons sur l'Enfer de Dante, deux conférences données par le jeune Galilée sur la géométrie de l'Enfer, publiées chez Fayard et superbement illustrées; un an plus tard le 8 février 2010, dans Du côté des femmes, pour un texte de circonstance à propos du débat alors en cours sur la burqa. Le voilà revenu, toujours en février, 2012 cette fois et dans sa spécialité, à propos de nos articles et commentaires sur l'accélérateur de particules plus que sur le boson d'ailleurs:

Science et démocratie. — Un physicien soucieux de partager son savoir ne peut que se réjouir de l'enthousiasme dont vous faites preuve dans votre blog à l'égard de la physique des particules et tout particulièrement du boson de Higgs, dont la découverte éventuelle fait l'objet de récentes expériences au Cern.

Si l'intérêt scientifique propre de ces recherches n'est pas en cause, il me semble que les éléments suivants méritent d'être connus afin de mettre ces recherches en perspective. C'est que le grand accélérateur Large Hadron Collider (LHC) du Cern est un exemple révélateur de la Big Science actuelle:

• C'est l'un des projets scientifiques les plus coûteux jamais entrepris, son seul coût de construction ayant avoisiné les 8 milliards d'euros.

• Malgré sa finalité essentiellement fondamentale, il n'échappe guère au mercantilisme, car il offre de juteux marchés à nombre d'entreprises de haute technologie et ses promoteurs justifient d'ailleurs en partie son existence par son rôle de banc d'essai de technologies nouvelles.

• Il opère selon des procédures véritablement industrielles: les publications qui en sortent sont signées de plusieurs centaines de chercheurs, posant le problème de la notion même de création en science.

• Sa consommation électrique est égale à celle de tout le canton de Genève, c'est pourquoi il s'arrête en hiver, le prix du kWh étant rédhibitoire en cette saison.

• Et ce n'est pas par hasard que des résultats spectaculaires (mais hypothétiques) sont annoncés précisément en ce moment, histoire de maintenir la pression sur les financeurs publics pour la prochaine saison…

• Le caractère hautement sophistiqué de la discipline exclut toute possibilité que le citoyen lambda puisse à l'heure actuelle se faire une idée sur le sens et l'intérêt de ces recherches.

La technoscience est-elle soluble dans la démocratie? — Jean-Marc Lévy-Leblond.



2. 5 janvier 2012. — Il y a un peu plus de trois ans (texte ci-dessous), Peter Higgs nous émerveillait avec sa démarche entre rêve et raison, tandis que le CERN mettait en place le LHC (Large Hadron Collider — nous avons aimé le surnommer ici le Grand Collisionneur — qui en dépit de quelques menus déboires, est peut-être déjà en train de déboucher sur la découverte du fameux boson, dit de Higgs justement, du nom de son inventeur. Après six mois d'exploitation et quatre cent trillions de collisions entre protons, une dizaine de ces chocs aurait fait apparaître un boson furtif. Il s'agit cette année d'en provoquer trois à quatre fois plus, avec l'espoir d'attester définitivement de l'existence du beau boson avant l'été. Déjà présente, on l'a vu ci-dessous, la poésie ne perd pas ses droits: "Nous observons une mer bouillonnante et, de temps en temps, une vague passe au-dessus de la jetée. C'est une fluctuation qui ne nous intéresse pas. Nous devons descendre tout près de la surface de cette mer agitée pour trouver quelque chose qui sorte de l'ordinaire", dit Yves Sirois, chercheur du CNRS impliqué dans la recherche.

C'est qu'il s'agit, sous la frontière franco-suisse, de maintenir en permanence une température de - 271°, plus froide que celle de l'espace intersidéral, et d'un vide plus poussé, sur vingt-sept kilomètres de la ronde de tuyaux où circulent les protons, avec une consommation électrique supérieure à celle du canton de Genève. Pour des raisons d'économie, une pause est observée chaque année entre décembre et février. Le temps sans doute d'exploiter les données qui remplissent un CD-Rom par seconde de fonctionnement.

C'est le moment de se souvenir que c'est le CERN qui a inventé le web dans les années 1990, et depuis, construit la «grille», une architecture de dizaines de milliers d'ordinateurs entre grands centres informatiques, permettant aux données de circuler à des vitesses dix fois supérieures à celles des réseaux à très haut débit que les plus chanceux d'entre nous utilisent. Loin d'être un jouet coûteux pour quelques savants perdus dans leur cosmos artificiel, notre Grand Collisionneur met en évidence son rôle socio-économique, technologique, électronique, informatique et en science et production de nouveaux matériaux.

Dans ce qu'il montre clairement des rapports entre recherche fondamentale et quotidien de nos vies politiques, économiques et sociales, produire européen, le Grand Collisionneur est peut-être un de ces invités urgents et nécessaires au banquet des présidentielles.



10 septembre 2008. Le Grand Collisionneur (1). — Un entretien avec Peter Higgs, physicien britannique à Édimbourg entrouvre en peu de mots les frontières du rêve. Tout le beau côté de l'aventure humaine s'y révèle quasiment à chaque phrase. La mise en service du plus grand instrument de recherches jamais construit par l'homme, le Grand Collisionneur — c'est le nom donné à l'accélérateur de particules déroulant son anneau de vingt-sept kilomètres sous la frontière franco-suisse — a donné l'occasion à Olivier Dessibourg (Le Temps) de s'entretenir avec le parrain du boson de Higgs. C'est telle volupté mentale de lire cet entretien publié dans Le Monde du 10 septembre 2008, que nous lui faisons rejoindre aussitôt notre chapitre Parole d'homme:

O. D. — Vous êtes professeur émérite de physique à l'université d'Édimbourg. Qu'est-ce que ce boson, que vous avez imaginé au début des années 1960 et qui porte maintenant votre nom?
P. H. — C'est une particule élémentaire qui expliquerait pourquoi presque toutes les autres particules ont une masse. À ce jour, elle n'existe que sur le papier, car aucun accélérateur n'est parvenu à prouver son existence. C'est en partie pour cela qu'a été construit le
Large Hadron Collider (LHC) au CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire), qui devrait permettre de la voir. C'est alors une pièce cruciale du "Modèle standard", le plan élaboré depuis des décennies pour expliquer le "fonctionnement" de l'Univers, qui serait découverte.
O. D. — Est-ce si important de comprendre pourquoi les particules ont une masse?
P. H. — Cela revient à se demander pourquoi il faut accorder de l'importance à la physique des particules... Or les composants du Modèle standard ont été jusque-là si bien vérifiés, notamment au LEP (
Large Electron Positron Collider, l'ancien accélérateur du CERN), qu'il serait difficile d'apprécier tous ces succès si ce crucial ingrédient manquant qu'est le boson de Higgs n'existait pas. Si tel était le cas, je ne comprendrais plus rien à rien...
O. D. — Quelles seraient alors les autres explications possibles?
P. H. — On pourrait trouver non pas une seule particule, mais une particule composite. Cette idée est même plus attrayante mathématiquement. De toute façon, toute découverte serait pour moi au mieux la fin d'un chapitre, une opération qui devrait permettre à mes collègues de porter leur attention au-delà de cette question.
O. D. — Quel est le prochain chapitre?
P. H. — Pour le LHC, la chose la plus intéressante serait de trouver des éléments étayant la théorie de la supersymétrie (qui postule qu'à chaque particule est associée une particule plus lourde; elle a pour objectif d'unifier toutes les forces fondamentales présentes dans l'Univers).
Par ailleurs, les cosmologistes tendent déjà à supposer que le boson de Higgs existe et l'utilisent dans leurs travaux. Désormais, ils butent sur les concepts de matière et d'énergie sombres qui rempliraient 96 % de l'Univers et dont on ne connaît quasiment rien. Or découvrir des particules supersymétriques permettrait d'avancer drastiquement dans ce domaine. Enfin, peut-être découvrira-t-on des traces de choses inconnues...
En sciences, et en physique surtout, on a l'impression que plus on ouvre de portes, plus les chemins se séparent. Certains parlent même de "crise" et demandent de tout reprendre depuis le début... Si les nouvelles questions qui se posent sont impossibles à résoudre dans le cadre des structures théoriques établies, oui, c'est une crise. Mais sinon, tout repose peut-être simplement sur l'écart qui sépare souvent les théories de la possibilité de les vérifier expérimentalement. Il ne faut donc pas tout jeter aux orties, tant certaines constructions théoriques ont été jusque-là magnifiquement démontrées. Au contraire, il faut être encore un peu plus intelligent et chercher ce qu'on a manqué dans tout cela.

Image: La signature tant attendue du boson de Higgs. Simulation informatique de la collision de particules (protons) qui prouverait l’existence du boson de Higgs. C’est ce type d’images qui sera activement recherché dans le futur accélérateur du Cern. © CERN / SPL / COSMOS.