samedi 21 novembre 2009

Michel Serres: Faute!




Tout le monde connaît Michel Serres et sa constante et enviable aptitude à ramener un débat à l'essentiel en quelques mots, choisis pour être à la fois précis et compris de tous. Voici une occasion de l'inviter dans notre section Parole d'homme, histoire de poser les bases de ce qui ne va pas manquer de s'enfler et se boursoufler en postures, confusions, généralisations internationales, numéros de music-hall, et pour finir insolences, mensonges, crimes au moins de la pensée.

Faute! — Serres est marqué sur ma carte d'identité. Voilà un nom de montagne, comme Sierra en espagnol ou Serra en portugais; mille personnes s'appellent ainsi, au moins dans trois pays. Quant à Michel, une population plus nombreuse porte ce prénom. Je connais pas mal de Michel Serres: j'appartiens à ce groupe, comme à celui des gens qui sont nés en Lot-et-Garonne. Bref, sur ma carte d'identité, rien ne dit mon identité, mais plusieurs appartenances. Deux autres y figurent: les gens qui mesurent 1, 80 m, et ceux de la nation française.

Confondre l'identité et l'appartenance est une faute de logique, réglée par les mathématiciens. Ou vous dites a est a, je suis je, et voilà l'identité; ou vous dites a appartient à telle collection, et voilà l'appartenance. Cette erreur expose à dire n'importe quoi. Mais elle se double d'un crime politique: le racisme. Dire, en effet de tel ou tel qu'il est noir ou juif ou femme, est une phrase raciste parce qu'elle confond l'appartenance et l'identité. Je ne suis pas français ou gascon, mais j'appartiens aux groupes de ceux qui portent dans leur poche une carte rédigée dans la même langue que la mienne et de ceux qui, parfois, rêvent en occitan.

Réduire quelqu'un à une seule de ses appartenances peut le condamner à la persécution. Or cette erreur, or cette injure, nous les commettons quand nous disons: identité religieuse, culturelle, nationale... Non, il s'agit d'appartenances. Qui suis-je, alors? Je suis je, voilà tout; je suis aussi la somme de mes appartenances que je ne connaîtrai qu'à ma mort, car tout progrès consiste à entrer dans un nouveau groupe: ceux qui parlent turc, si j'apprends cette langue, ceux qui savent réparer une mobylette ou cuire les œufs durs, etc. Identité nationale: erreur et délit. — Michel Serres, professeur à la Stanford University, membre de l'Académie française. Article paru dans Libération, 19 novembre 2009.

© Photographie: Maurice Darmon. Institutrices au kibboutz de Neve Shalom (Israël), novembre 2009, image tirée de notre diaporama collectif: Gens de là-bas.

lundi 16 novembre 2009

Frederick Wiseman: La Danse (2009)




Dans son dernier documentaire La Danse, le ballet de l'Opéra de Paris, Frederick Wiseman renoue avec ses chemins de traverse. Abandonnant le temps de ce film son grand œuvre sur son pays, ses institutions, ses groupes sociaux, ses lieux de consommation et de loisir («un seul film de quatre-vingt dix heures» sur la société américaine, avec, il est vrai, son idée discutable mais souvent affirmée, que cette société renverrait à toutes les grandes sociétés contemporaines), pour tourner en France un film sur la grâce et sur la beauté.

C'est que la France est pour Wiseman une sorte de seconde patrie: il parle parfaitement notre langue, qu'il apprit sans doute en vivant à Paris en 1956 et 1958, le temps d'adorer Beckett et Ionesco, l'un dont Watt le guérit de toute velléité d'explication, l'autre dont il dit souvent que ses essais sur ses pièces lui sont un véritable manuel de montage. En 1996, il donne La Comédie-Française ou l'amour joué, tourné au terme de trois mois de tractations avec ceux que l'administrateur d'alors, Jean-Pierre Miquel, appelait "les Cardinaux" à savoir les représentants des vingt-trois syndicats dont il dut, dans les cafés, dans les couloirs, obtenir l'accord, la bienveillance et le bénévolat. Circonstance où il rencontre Catherine Samie qu'il mettra en scène dans La dernière lettre, à partir du chapitre 17 du livre Vie et destin de Vassili Grossman — qui aboutira en 2001 à son seul film (même titre et magnifique) de fiction —, et en 2005 dans Oh les Beaux jours! de son maître Samuel Beckett.
Ces expériences et l'intelligence de Brigitte Lefèvre, alors directrice de la danse à l'Opéra de Paris, ont certainement permis une coopération beaucoup plus immédiate avec les habitants de la maison, même si Frederick Wiseman a dû y tenir trois fois la même réunion, l'une pour le corps de ballet, une autre pour les premiers danseurs, une enfin pour les étoiles.

Deux versants donc apparemment, l'un qui serait l'observation des dysfonctionnements sociaux et l'autre l'admiration de la beauté, de l'évanescence et de la grâce, le premier en rencontre des situations imprévisibles que Wiseman ne filme pas toujours par plaisir, le second aux aguets amoureux du travail d'artiste, dans ses obstinations, dans ses répétitions, dans sa recherche pour des spectacles dont il éprouve les joies sensuelles.

La distance est pourtant moins grande qu'il n'y paraît.

Le ballet d'abord, dont il est amateur fervent: il l'avait déjà abordé aux États-Unis avec son film Ballet (1995) sur l'American Ballet Theater de New York et ses tournées à Athènes et Copenhague, centré davantage sur l'organisation que sur la danse même. Il est vrai que ce qu'il n'a pu trouver qu'à Paris, c'est cette la longue transmission d'une tradition artistique et culturelle, même si elle se paye d'une obsession des hiérarchies et des petites guerres de clans.

Plus profondément: sans revenir à une description de sa méthode que, avec lui et d'autres auteurs, nous avons précisée ailleurs, Wiseman veut une immersion totale et immédiate dans le champ de son observation, il regarde, entend et se tait obstinément, ne filme que ceux qui le veulent bien sans chercher à les convaincre, leur demande seulement la permission d'être là, avec sa toute petite équipe (1), et pour toute défense et illustration ses films précédents, rapporte de trois mois de tournage trente à quarante fois la durée de son futur film qu'il n'élucidera qu'au cours d'un an de montage, conçu comme une écriture romanesque, avec sa structure dramatique et ses thèmes récurrents.
De ce point de vue essentiel, La Danse ne fait pas exception dans l'œuvre: cent quarante heures d'images tournées en douze semaines pour un film de plus de deux heures et demie; avec la monteuse Valérie Pico, une construction en longues séquences ordonnées en tableaux ponctués par des plans fixes d'arrière-scène souvent des escaliers, des retours, des réponses et des correspondances dramatiques, des conversations vitales et tendues entre les différents protagonistes: Brigitte Lefevre — pour une fois chez Wiseman une sorte de Monsieur Loyal, fil rouge tendu à travers le film — et ses immenses responsabilités affectives, politiques et financières, les danseuses, les chorégraphes, mais aussi les syndicats, les costumières, les facteurs de marionnettes, les maquilleuses, les gens des vestiaires, les peintres, le personnel de plateau et d'entretien, la cantine, les poissons des mares en sous-sol et les abeilles des ruches sur les toits — nous le disions, tous les habitants de cette maison — et où se structurent des thèmes forts comme ceux de la mort, Mort de Médée, mort de Béjart, pleureuses de La Maison de Bernarda, mort de la danse. Ou, plus tragique encore, celui du vieillissement, c'est-à-dire avoir ici quarante ans.

Ensuite, au-delà de leurs différences de champ, tous les films de Wiseman tirent leur complexité du fait que, Beckett aidant, il se refuse à toute pédagogie, toute explication, toute dénonciation, toute schématisation. Son engagement est à l'évidence enraciné aux côtés des hommes et des femmes en marge, des individus souffrants et blessés dans leur dignité, son courage de l'image est indiscutable dès son premier film Titicut Follies (1967), insoutenable et indispensable film sur le pénitencier psychiatrique de Bridgewater (Massachusetts) qui ramène le Salo de Pasolini au rang de bluette pour jeunes filles, et qui fut interdit vingt-quatre ans aux USA et donc ailleurs. Pour autant, son amour de la vérité et de la pensée, sa capacité à la grande émotion le portent à montrer en quoi chacun de nous, policier, travailleur social, infirmier, enseignant, est, là où il est, capable à la fois d'actes pervers et de la plus forte générosité. En connaisseur, Wiseman donne à apprécier partout où il la rencontre la compétence professionnelle, la bonne volonté, l'obstination à bien faire son travail, y compris dans les conditions les plus difficiles et les plus désespérées. Sans la mise en scène de cette ambiguïté, l'esprit documentaire sombre dans le prêchi-prêcha et dans l'insupportable égocentrisme. Les films de Wiseman jettent la lumière la plus crue et la plus impitoyable sur les juteuses et complices impostures d'un Michaël Moore.

Alors ici, à Garnier, à Favart ou à Bastille, c'est la pause, le moment rare et fragile de l'enchantement, puisque l'essentiel est de montrer comment tous à leurs postes, et par eux toute une administration, une institution publique dont on raille si facilement les lourdeurs, ensemble ils conjuguent l'amour de la discipline corporelle, du travail bien fait, de l'écoute attentive de l'autre face à ses angoissantes et vitales difficultés, pour donner à voir au spectateur innocent la joie d'être, la grâce, la légèreté, l'âme tranquille et le corps emmené. Là pour dérober à nos yeux cette ascèse qui commence à six ans, régimes alimentaires, forçages du corps et de la volonté — «Les enfants dans les couloirs me faisaient la révérence» — , classes le matin, répétitions toute la journée, spectacle le soir. Pour montrer à travers six ballets classiques et modernes (2), le tragique et la dérision, et peu importe qui danse: toute la danse en pied, tout le mouvement dans son temps, tout le corps et son espace malgré les pièges que tendent souvent à la caméra deux immenses murs de miroirs, quarante artistes parfois, sans la myopie ou les convulsions cathodiques que les retransmissions télévisées nous infligent. Mine de rien, Wiseman n'oublie pas les leçons de Stanley Donen ou de Vincente Minnelli. En attendant ses nouveaux films, l'un toujours parisien sur le Crazy Horse et l'autre, heureux qui comme Ulysse, sur la boxe dans le Texas, annoncés pour l'an prochain.

La Danse, le ballet de l'Opéra de Paris, on en voudrait cinq heures, tout à voir et à entendre, rien à raconter.


1. Lui-même au son, John Davey à la caméra et un assistant pour changer les bobines.
2. Saison d'automne 2007: répertoire classique avec Paquita de Pierre Lacotte, Casse-Noisette de Rudolf Noureev, Roméo et Juliette de Sasha Waltz; danse moderne avec Genus de Wayne McGregor, Le songe de Médée d'Angelin Preljocaj, et La maison de Bernarda de Mats Ek.

© Sophie Dulac Distribution. Frederick Wiseman: Marie-Agnès Gillot dans Genus, chorégraphié par Wayne McGregor.

vendredi 13 novembre 2009

Israël/Palestine, l'entrée de l'hiver



Huit jours en novembre, le soir dans les hôtels israéliens, le jour à sillonner Israël et les territoires de Cisjordanie. Nous étions cinquante-deux, membres au moins pour la circonstance de La Paix maintenant, version française de Shalom Arshav, ce mouvement créé par des soldats israéliens qui s'étaient mis à refuser la guerre (ici un bref rappel historique), dans un bus blindé conduit par Ibrahim, un Arabe israélien qui connaît ses deux terres comme sa poche et dont l'intelligence des langues et des mœurs nous sortit plus d'une fois d'embarras.

Dans tout cela, nul héroïsme: partout nous avons trouvé la meilleure volonté, le meilleur accueil, la plus grande patience et la clarté maximale.


— À Sdérot où cinq mille Qassam tombèrent en huit ans, où la plupart des enfants sont en traitements psychologiques à force d'avoir douze secondes pour se réfugier dans les tunnels-chenille et les abris-castelets en béton armé si la roquette les surprend dans l'aire de jeux; où le vent porte aujourd'hui les appels fanatiques des muezzins de Gaza livré au Hamas; et malgré tout, hommes et femmes de paix de Sdérot et de Gaza, ils sont une poignée à travailler au dialogue: une autre voix, autour d'un kibboutz urbain, et par exemple celle de Nomika Zion.

— À Givat Haviva, où Lydia Aysenberg nous raconta, préférant (au risque de notre irritation) le mime et le jeu théâtral aux traductions, comment, dans son pays de Galles, elle avait cent fois changé de nom et d'école; jusqu'à ce jour où elle s'établit ici (site en anglais), dans un kibboutz encore, aidant toutes femmes à affronter les violences conjugales, l'isolement, la pauvreté, l'ignorance, ou montant un grand centre de photographie, avant que Lydia nous confronte à notre premier checkpoint, un mot qu'elle prononce mieux que nous, mais qui n'a plus besoin de traduction en aucune langue.

À Neve Shalom / Wahat al-salam (oasis de paix), un village judéo-arabe où, dans une crèche, un jardin d'enfants et une école, des puéricultrices et des institutrices que seul un voile distingue accueillent et instruisent ensemble de jeunes enfants des deux mondes dans les deux langues, et qui, ce jour-là, donnèrent leur âme à un spectacle pour commémorer l'assassinat de Yitzhak Rabin, dont, dans sa prison, le fanatique est encore fier, ce terrible 4 novembre 1995 qui bascula les deux peuples dans la guerre perpétuelle.

— À Nazareth, où le père Émile Shoufani nous relata son enfance palestinienne, marquée par la perte de sa famille durant la guerre de 1948, et sa vie d'arabe israélien et prêtre chrétien, revendiquant tout à la fois sa nationalité israélienne et, dans le même mouvement, toutes ses historiques appartenances, et son travail auprès de ses concitoyens de tous âges, juifs et arabes, pour les emmener à Auschwitz, non pas simplement une heure ou deux voir les montagnes de cheveux et de chaussures, mais, quatre jours durant, éprouver et partager la douleur de ceux qui comme eux viennent là: qui peut reprocher à un prêtre de nous parler le langage de la communion?

Certains parmi nous, qui ne sommes pourtant pas tous les jours environnés et fracturés par la guerre et les tensions intimes, ne le trouvèrent ni assez concret ni assez politique; d'autres s'offusquèrent de ce qu'il nous reprocha de vouloir nous racheter par l'échange des douleurs: nous ne sûmes pas toujours distinguer notre dialectique subtilement froissée de sa parole qui sourdait et jaillissait de la faille quotidienne.

— Et même ces trois batailleurs de la colonie de Gush Etzion qui défendent une présence dans un territoire où eurent lieu en 1948 des massacres de la vingt-cinquième heure qu'arrêtèrent à grand-peine les soldats du roi Abdallah de Jordanie, et où, notable exception, tout le monde semble acquis à l'idée que, la paix conclue, ces hommes et ces femmes y demeurent, au prix d'un échange de territoires. Rien à voir avec nos petits réactionnaires ordinaires aux simples haines racistes et aux lâchetés politiques, voilà que nous fûmes mis face à des gens déterminés et convaincus de leur bon droit, des débatteurs pugnaces au contraire, avec une intelligence différente des enjeux, et qui répondirent aux demandes de comptes d'un groupe qui pour la première et seule fois entoura debout ses interlocuteurs et les serra de fort près, sans qu'ils ne perdirent jamais leur courtoisie, leur science du lieu et leur sang-froid.

— Partout dans les territoires sous deux autorités, palestinienne et israélienne, contradictoires et superposées au gré des trois zones que personne ne sait vraiment identifier: lassablement les checkpoints qui nous furent si faciles à franchir que nous en serions devenus presque insolents ou rebelles, sans la colère triste et résignée de ceux et celles qui doivent s'y soumettre deux fois par jour, et sans ce que, impromptu, Ibrahim nous donna à entendre des parents de Palestiniens hospitalisés en Israël.

— Bethléem, en proie à l'exode, où personne n'entendit ce jeune guide qui avait en effet pour métier de nous emmener dépenser nos shekalim, euro ou dollars peu importe, dans une triste boutique de souvenirs (seule ressource de Bethléem, en chute libre), mais comme il n'était ni un élu ni un intellectuel, ni prévu, dans notre programme de rencontres choisies, pour le moindre échange politique, peu parmi nous prirent garde à ceci qu'il fut le seul de toutes nos rencontres à dénoncer, en Palestine même, la corruption palestinienne et le premier à nous parler du spectre de l'État binational, dont nous mesurions alors mal la tentation montante chez les Palestiniens, mais nous allions bientôt la rencontrer partout: malgré notre aveuglement de classe, ce guide n'était pas un bonimenteur pour pèlerins, mais il prenait chez lui, avec nous et sans doute tous les jours avec d'autres voyageurs, des risques à la hauteur de ses deuils et de ses douleurs. Nous n'avons pas su l'entendre, nous qui étions là pour avoir des yeux et des oreilles et pas seulement des idées.

— À Ramallah, ville aujourd'hui active et relativement prospère, où nous reçurent des responsables palestiniens qui nous expliquèrent dans la seule langue que, dans leur position, ils pouvaient tenir (et que certains d'entre nous qualifièrent un peu vite de "langue de bois") que leurs administrés et électeurs étaient en train de perdre confiance et patience, ce qui les amènerait à échéance prévisible à réviser profondément leur stratégie: à savoir qu'ils abandonneraient bientôt la solution à deux peuples et deux États, organisée pourtant par le menu depuis au moins six ans, y compris le partage de Jérusalem, réglé maison par maison sur le papier.

En sa langue, le père Shoufani nous l'avait bien dit: «Le cœur n'y est pas», et pas seulement le cœur mais toute une finasserie avec l'Histoire: implantations sauvages de colonies et de maisons, sous prétexte de titres de propriété du temps des Ottomans récupérés à Istanbul, ci-devant Constantinople, pour prétendre s'exercer sur des terres palestiniennes ou jordaniennes comme on voudra, devant des tribunaux de droit israélien, qui peut s'y retrouver, qui peut croire ou faire croire à une quelconque légitimité? Juste des complications chaque jour plus difficiles à surmonter, juste le gouffre d'Hébron où, au nom de deux tombeaux dits des Patriarches, six cents religieux fanatiques stérilisent des quartiers entiers pour en faire un glacis de magasins abandonnés, de tôles tordues, de portes violées et marquées d'étoiles de David, stigmates mais conquérantes cette fois, et avec les maisons démolissent la vie quotidienne de cent soixante-cinq mille Palestiniens dans leur propre ville, et les enfants mendient ou trouvent le courage du sourire; jusqu'à cette extrémité où pourraient bien finir ces politiques suicidaires et qui a désormais un agenda, un slogan, presque un programme: dissoudre l'Autorité palestinienne, provisoire après tout, inviter Israël a réoccuper militairement et politiquement l'ensemble des territoires, en vue d'organiser des élections au moins législatives sur la base d'un homme = une voix. Qui ne voit pas les conséquences de cette honnête et démocratique chronologie? La démographie aura tôt fait de trancher en lieu et place des peuples, si encore le temps est laissé aux élections de se tenir, au lieu de courir à une sorte de balkanisation à rebours, une Yougoslavie en miroir.

Durant chaque heure de chacun de ces huit jours, toute l'espérance, la mince la folle espérance nous est venue de ces rares combattants de la paix et du dialogue, qui préféraient remplir leurs tâches plutôt qu'en mesurer l'ampleur, parce que leurs consciences et leur volontés d'évidences en sont là.


PS. Ce voyage est relaté en détail, jour après jour, intervenant après intervenant, sur le site de La Paix Maintenant. Quelques images évoquent sur Dailymotion le père Shoufani.
Nos photographies ci-dessus sont tirées de notre diaporama, un travail collectif. Vous agrandirez les images de cet article en cliquant dessus.

© Photographies:
Ibrahim, Renaud Lambert. Les autres: Maurice Darmon.

dimanche 25 octobre 2009

Paul Carpita, l'artiste absolu



22 mai 2009. — Dès la naissance de Ralentir Travaux, nous indiquions en colonne latérale, dans Cinéma (ici) et ailleurs, l'existence du site filial sur Paul Carpita. Dès ce moment, nous nous promettions d'y revenir bientôt, tant l'œuvre de ce cinéaste est considérable, même si, durant des décennies, qui durent encore, aucun étudiant en cinéma n'en a jamais entendu parler par aucun de ses professeurs. Nous en avons fait souvent l'expérience ces dernières années avec les jeunes gens de la Fémis (École Nationale Supérieure des Métiers de l'Image et du Son, à Paris). Et même si, test suprême mais désormais classique, il n'ouvre aucune occurrence dans les deux gros livres réunissant l'ensemble des écrits de Jean-Luc Godard, qui couvre aussi largement les temps de l'IDHEC et de la légendaire Cinémathèque (1). Petit sondage trop rapide, j'en conviens, mais nous prolongerons l'enquête auprès des écrits de tous nos papes et sous-papes de la cinéphilie française.

Mais voilà: au-delà de ce qui pourrait être la mythologie d'un film interdit puis perdu, qui peupla l'imaginaire de notre adolescence marseillaise, un tantinet militante il est vrai, Le Rendez-vous des quais (1950-1955) relie la tradition populaire de Toni de Jean Renoir à toute la modernité formelle qui allait éclater en 1960 dans À bout de souffle, plusieurs années après donc, et qui est tout sauf un coup de tonnerre dans un ciel serein. Nous reviendrons en détail sur Le Rendez-vous des quais et sur le reste: c'est notre projet, après celle entreprise sur John Cassavetes, d'explorer systématiquement l'ensemble de cette œuvre. Mais si beaucoup ont vu plusieurs films de John Cassavetes, rares sont malheureusement ceux pour qui Paul Carpita est plus qu'un nom. Or, la brise légère des parutions semble élever un peu le destin public de cet auteur et, pour notre bonheur, le servir enfin:

• Un coffret double en 2008 chez Copsi Vidéo production, Des lapins dans la tête, regroupe l'ensemble de ses courts et moyens métrages, et complète ainsi toute sa filmographie disponible en deux autres albums chez Doriane films: Le Rendez-vous des quais donc, Les sables mouvants (1996), et Marche et rêve! ou Les homards de l'utopie, (2002). À part quelques fims de commande et les actualités militantes qu'il tourna avec le groupe Cinépax, on peut donc voir très facilement chez soi toute l'œuvre de ce cinéaste.

Paul Carpita cinéaste franc-tireur vient de sortir aux éditions L'Échappée, 2009: un long entretien du cinéaste avec Pascal Tessaud, brièvement et surtout rapidement préfacé par Ken Loach, qui sollicite beaucoup le sens des films de Paul Carpita vers ses propres convictions politiques — il m'étonnerait beaucoup que notre artiste, homme de toutes les fidélités, souscrive sans réserves au contenu de ces lignes, mais il se situe trop ailleurs pour s'alarmer de ce genre de récupérations —, au moins son importance ne lui aura pas échappé.
Dans ce genre d'entreprise, périlleux entre tous, l'important est de savoir faire parler vers le haut cet homme trop modeste, spontanément plus près des émotions que des mots, homme d'images et d'histoires plus que de discours théoriques, mais qui — les bonus des DVD le montrent — parle comme personne du génie du cinéma, pour peu qu'on l'y invite et qu'on l'y installe. L'édition est foutraque, faite sans soin, mais c'est l'unique présence en librairie aujourd'hui sur cet homme. À ma connaissance, seul un livre de Claude Martino, Le Rendez-vous des quais: Un film de Paul Carpita et ses histoires, avait paru en 1996 aux éditions de Haute-Provence dans la collection «Le cinéma d'ici», mais il est épuisé depuis longtemps.

De ces œuvres dont la sincérité, la profondeur et la révolution formelle sautent aux yeux, aux oreilles, au cœur et à l'entendement. Un artiste.

25 octobre 2009. Nous remontons ce petit texte en tête du site: Paul Carpita est mort hier. Notre projet demeure plus que jamais présent de lui consacrer un dossier complet. Il propose déjà sa filmographie complète. Rappelons que la meilleure source demeurera longtemps le beau site construit par son fils.

1. Pascal Tessaud met une note dans son entretien, où il signale (note 52) la présence d'images du Rendez-vous des Quais dans Histoire(s) du Cinéma. Dans une telle somme, on peut toujours s'égarer mais ni moi, ni les tables de Jean-Luc Godard lui-même, ni la partition éditée par Céline Scemama, ne relèvent de telles citations. En revanche, c'est tout de même l'occasion pour le conteur Paul Carpita de nous rapporter une belle anecdote: «C'était en mai 1968, j'étais à Cannes. [...] Le ton montait et ça a dégénéré en bagarre. Alors, j'ai vu Godard! Je me suis mis devant pour ne pas qu'il prenne des coups et je me suis morflé un coup moi, terrible! Voilà les rapports que j'ai eus avec la Nouvelle Vague! Je ne voulais pas qu'on leur tape dessus! (rires). Je ne suis pas bagarreur mais j'étais devant pour m'interposer et je me suis pris un coup de poing dans la gueule pour protéger Godard (rires)! Et il ne le sait pas.»

Photogramme: © Paul Carpita: Marseille sans soleil, 1963.

jeudi 22 octobre 2009

New York en octobre



Quelques nouvelles vues de New York cette fois, et plus seulement de Manhattan. L'occasion aussi de découvrir la nouvelle présentation de Manhattania, que nous espérons plus agréable.

Tout d'abord une rêverie naturaliste avec First animals; puis refaire certaines images deux ans plus tard, aux mêmes endroits, avec les mêmes cadrages et voilà que les images ne se ressemblent guère, dans Revoir Midtown; continuer les portraits volés dans le métro ou ailleurs pour se laisser emporter par le charme de ces gens croisés; deux échappées, l'une à Brooklyn avec ses friches industrielles, ses tags et ses sortes de shtetl à l'américaine de Willliamsburgh ou de Borough Park, l'autre à Harlem 6+1, autour de six femmes et un homme le temps d'une messe gospel à Mother African Methodist Episcopal Zion Church, 137th street@Lennox Av. aux alentours immédiats de The Abyssinian Baptist Church recommandée par tous les guides, pour les amateurs de queues de touristes de plusieurs heures, à seule fin de se retrouver à la messe entre Européens ou Asiatiques, et sans doute toutes les églises de l'immédiat voisinage sont-elles touchées par cette fièvre touristique, mais enfin au moins dans la nôtre n'aurons-nous pas passé notre dimanche à tenter d'y entrer. Reste que, pour un prochain voyage, nous tenterons d'approcher différemment la religiosité de Harlem, manifestement si vivante ailleurs que dans les circuits reconnus. Et toujours cette récolte provisoire du Chantier du World Trade Center, que nous pouvons dénommer aujourd'hui Ground One, en attendant qu'une collection cohérente permette un montage pertinent.

© Maurice Darmon, Manhattania: Halloween, 2009.

dimanche 4 octobre 2009

L'Iran bougera


Une fiction doit voler en éclats, un sophisme se déjouer: il n'est pas naturellement nécessaire de posséder la bombe nucléaire pour exercer une souveraineté nationale et asseoir sa force politique et économique. Deux exemples suffiront: l'Allemagne et le Japon, à qui personne ne contestera l'autorité régionale et internationale, se classent aux premiers rangs de l'économie mondiale, sans bombe. Cette situation est même pensée sous le concept de "seuil nucléaire": un état technologique, scientifique et industriel suffisant pour développer l'énergie à des fins civiles, en s'interdisant politiquement tout développement à des fins militaires. S'appuyant sur un consensus national et le renforçant probablement, cette situation politique et éthique parvient, en démocratie, à perdurer et à convaincre, pour le plus grand bien de tous.
Neuf États possèdent aujourd'hui l'arme nucléaire. Les USA et la Russie, héritière de l'URSS, longtemps amenées à jouer les gendarmes du monde; d'autres, chargées d'un semblable équilibre, plus régional, mais tout aussi périlleux, comme l'Inde — voire le Pakistan, en réalité premier État de la prolifération, le second étant la Corée du Nord, en attendant l'Iran justement; la Chine, la France et le Royaume-Uni, les trois autres membres du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, en charge de l'administration internationale; Israël enfin, État géographiquement minuscule, fondant sa puissance nucléaire de fait sur l'hostilité de son environnement immédiat.

L'Iran actuel n'est pourtant menacé par personne. Son ennemi traditionnel, l'Irak, est quasiment devenu son allié, ou est pour le moins durablement neutralisé; les éventuels périls pouvant venir de l'Afghanistan ne supposeraient évidemment pas la dissuasion atomique.
En revanche, sa rhétorique nucléaire préconise ouvertement la destruction d'Israël, jusque dans les grandes tribunes internationales, relativement coites. N'oublions cependant pas que cette volonté militaire date des années 1950, l'époque du Shah, grand ami d'Israël et qu'elle a été activée concrètement en 1985, lors du conflit qui opposa l'Iran à l'Irak. Une époque où, pour être déjà ancien, le conflit au Moyen-Orient se présentait ailleurs et tout autrement.

Il s'agit donc, sous prétexte de prendre la tête de la guerre totale antisioniste et anti-impérialiste, d'établir une hégémonie politique, régionale et internationale. Les pays arabes voisins ne peuvent être dupes de cette grossière manœuvre, ils savent que cette menace est d'abord dirigée contre eux et en pèsent les inéluctables conséquences: l'armement nucléaire iranien entraînerait à court terme une volonté semblable en Arabie Saoudite, en Égypte, en Syrie, en Turquie.
Mais comme, en matière de guerre et de paix, les apparences ne valent que si elles peuvent devenir réalité, personne ne peut demander à Israël de sous-estimer ces menaces explicites et répétées, émanant de ce sectaire religieux minoritaire dans son propre pays, qui croit dur comme fer au retour imminent du douzième imam Mahdi, occulté depuis 874, mais qui doit sortir très bientôt de sa cachette où il vit toujours, pour installer enfin la justice et la paix mondiale (1). Au-delà de son cynisme et de sa corruption, cette certitude mystique arme profondément l'actuel chef de l'État iranien.

Reste que, sur ce point comme sur d'autres, ce président et sa secte sont minoritaires dans leur propre pays. Tous les observateurs s'accordent pour dire que, au moins dans sa part active, le peuple iranien n'est pas antisémite, et que, nationaliste persan, il est même sans doute anti-arabe avant d'être antisioniste; que s'il est acquis à l'idée d'un nucléaire civil, comme beaucoup d'autres peuples, il est souvent réticent à son développement militaire; que, pour religieux qu'il est, il ne se reconnait simplement pas dans le fanatisme et la violente malhonnêteté de son illuminé président; qu'il se demande pourquoi, par tant de contre-vérités et de négationnismes, cet homme met ainsi l'Iran au ban de l'opinion occidentale, alors qu'il préférerait y trouver coopération et commerce; pourquoi ce chef des mafieux pasdarans s'obstine à s'attirer tant de sanctions douloureuses alors qu'est si criante l'urgence pour la simple vie quotidienne.

Ce n'est certes pas une révolution progressiste et altermondialiste qui s'est enclenchée en Iran, mais une de ces situations irréversibles où ceux qui sont en haut ne pourront bientôt plus y rester et où ceux qui sont en bas ne supporteront plus d'y être. Pas seulement des femmes, des jeunes, des étudiants, dans de romantiques et libertaires mouvements, mais des gens des villes et des campagnes qui, pris par le courage et l'espérance, savent qu'on peut mieux vivre dès maintenant, en répondant différemment aux propositions internationales, y compris celles, capitales et nouvelles, du président américain. Pourquoi ne s'est-on pas suffisamment étonné que les millions de manifestants, réunis au lendemain de la fraude massive présidentielle, ont crié "Mort à la Chine", "Mort à la Russie", ces amis de premier rang pressés de soutenir un parti à qui moins de quatre heures ont suffi pour compter manuellement quarante millions de votants, alors que nul, au cours de ces journées qui auront des lendemains, n'a jamais entendu crier "Mort à l'Amérique", dans un pays dont il serait pourtant naïf de croire qu'il n'a pas sa dose ordinaire d'anti-américanisme? L'Iran a définitivement bougé, plus rien ne l'empêchera de bouger bientôt encore.

1. Ainsi, le président iranien conclut son discours aux Nations-Unies du 17 septembre 2005 par une prière pour la venue du mahdi: «Ô Seigneur tout-puissant, je te prie de hâter la venue du dernier dépositaire de tes secrets, le Promis, cet être humain parfait et pur qui remplira ce monde de justice et de paix.»

©
Théodore Chasseriau: Esther se parant pour être présentée au roi de Perse, Assuérus, dit La toilette d'Esther (1841).

samedi 3 octobre 2009

I have a dream: le geste et la parole




Nous sommes tous conscients que les différents discours programmes de Barack Obama depuis son historique élection — discours de Prague, de Moscou, d'Accra, et en particulier ici celui du Caire — ont changé la donne et même déjà eu quelques concrètes conséquences sur l'état du monde. Une incertitude demeure, est-elle simplement en réserve? Nul ne sait vraiment s'il lui en coûterait, et combien, de dire vraiment, nettement, non au président des États-Unis aujourd'hui.

Ainsi, cette main tendue qui menace de se refermer comme un poing, le président iranien l'a laissée pour l'instant vaguement ballante, les siennes étant trop occupées à applaudir à sa brillante réélection dès le premier tour, à réprimer son opposition et à rédiger — ou, d'un index inflexible, à intimer l'ordre qu'on lui rédige — son dernier discours à l'ONU, énième provocation énième dénégation. Mais, définitivement et irréversiblement affaibli, il a tout de même été contraint d'autoriser l'AEIE à inspecter une usine atomique (ou une sorte de Theresienstadt dans le genre?) dont les Israéliens ont révélé l'existence au monde et aux services de renseignements américains. Si le sectaire du Mahdi s'est bien gardé de mettre son homologue américain devant l'embarras d'une pure et simple fin de non-recevoir, c'est qu'il n'en a certainement plus tout à fait la force, mais c'est aussi histoire de gagner du temps, l'allié décisif de la nucléarisation militaire de l'Iran depuis toujours.

Ainsi de la pitoyable réponse de Benyamin Netanyahou au discours du Caire, où Barack Obama mettait en avant la nécessité d'en finir avec les colonisations et les occupations — une subtile casuistique israélienne distingue les colonies répondant à une "croissance naturelle", celles de "priorité nationale comme en Cisjordanie, les "territoires tampons", les territoires retenus" les implantations "légales" et "sauvages", les bibliques renominations de "Judée-Samarie" et leurs dérives messianiques sous la férule du Bloc de la Foi, la proclamation de Jérusalem "capitale éternelle", et la "clôture de sécurité", jusqu'au "désengagement unilatéral" d'Ariel Sharon qui a eu le mérite de montrer que la chose était possible). "Cesser" les occupations, et déjà, trois mois plus tard, simplement les "modérer". Là aussi, l'administration américaine va-t-elle vraiment se fâcher pour de bon et quand? si les implantations (qui continuent sans modération devant une gauche israélienne, naguère quasi majoritaire et à peine capable aujourd'hui de les recenser), rendent impossible tout pas en direction de la paix, et, à la joie sincère du sectaire iranien, amènent Israël à se rayer tout seul de la carte?

Après avoir lu Aujourd'hui ou peut-être jamais, pour une paix américaine au Proche-Orient, le dernier livret-somme d'Élie Barnavi à lire d'urgence (fort court, il ne se résume pas, puisque, d'une certaine façon, il dit et redit tout), I have a dream.

J'écoute la radio:
«Nous interrompons nos programmes pour une nouvelle qui pourrait être de première importance. Ce matin, huit heures, heure locale, le président Mahmoud Abbas a annoncé solennellement la création de l'État palestinien souverain. Par la bouche même de leurs présidents, Israël et les USA l'ont aussitôt reconnu, suivis de la Chine et de la Russie. Un conseil extraordinaire de l'ONU a inscrit en urgence à l'ordre du jour la question de l'admission très prochaine du nouvel État à l'Assemblée des Nations Unies. Devant l'attitude unanime des membres du Conseil de Sécurité, l'ONU accueillera très bientôt son 193e membre.

«D'ores et déjà et conformément aux "paramètres Clinton" (23 décembre 2000 à Taba), une ligne de démarcation provisoire entre les deux États est sur le point d'être fixée sur la base des échanges entre terres d'implantation des colonies et terres actuellement sous souveraineté israélienne, ce qui concerne 3% de la superficie de la Cisjordanie. De même, le nouvel État exerce désormais toute souveraineté en tous domaines et s'engage à demeurer non militarisé pour l'instant.

«Cette annonce a soulevé l'espoir et même certaines manifestations spontanées de joie dans toutes les grandes villes palestiniennes et israéliennes, mais provoque un certain scepticisme du Hamas, du Hezbollah, et dans les milieux gouvernementaux iraniens, qui y voient "une nouvelle ruse de l'impérialisme et des lobbies sionistes", selon des sources généralement bien informées. Les principaux représentants de la diaspora palestinienne déclarent que, dans ces conditions, ils exerceront leur droit au retour dans leur patrie et encourageront leurs compatriotes, y compris ceux vivant dans l'État voisin d'Israël, à procéder ensemble à la construction de leur pays.

«Faut-il y voir des signes? Les porte-paroles des deux présidents, palestinien et israélien, ont conjointement indiqué que les premières décisions concrètes concerneront les modifications à apporter d'urgence aux manuels scolaires dans les deux pays.
D'autre part, une association américaine de couples mixtes en exil a même demandé que les deux États envisagent bientôt la création d'implantations spécifiques dans chaque pays, afin de les recevoir pour les aider à réussir leur retour sans mettre immédiatement leur vie en péril.

«Enfin, nous apprenons à l'instant que le Président Barack Obama se rendrait très prochainement à Jérusalem-Al Quds, où s'installeront probablement les capitales des deux États, pour deux importants discours, destinés à préciser les prochains développements.»

I have a dream. C'est si simple qu'on peut se demander pourquoi ce n'est pas encore advenu. C'est qu'il faut des gouvernements plus forts pour décider de la paix que pour indéfiniment tirer profit et légitimité de la guerre.

© Image: Fayoum sur bois en provenance d'Er Rubayat, Égypte, 350-370 AC.

vendredi 25 septembre 2009

Raphaël Nadjari 3: Apartment #5C (2002)




Avant tout générique, la première image nous instruit déjà: ce sera l'histoire d'une très jeune fille, mollement atone, dénudée, exposée. Puis vision frontale: sur la paroi du fond un triptyque de pacotille, en silhouette d'autel le montant d'un lit forcément prêt pour l'holocauste, même si, pour la circonstance, le sacrifice paraît joueur.

C'est l'histoire d'un petit chien. Sans colliers, sans papiers, son premier acte d'indépendance est d'échouer à singer le méfait de son boy friend, violent, irascible, possessif et indifférent même à son sexe. Sitôt perdu son premier maître, elle n'a de cesse, yeux tristes de cocker, que de retrouver à la niche une nouvelle laisse. Dans les rues, elle marche le plus souvent derrière l'autre, il va toujours trop vite, il ne l'attend pas, il s'impatiente et la presse, il la tire par le cou, par le bras, le premier mange son sandwich en la laissant sur le trottoir, devant la vitrine. Le second, nous allons le voir, a d'autres manières de restaurant.
Quant elle s'est tiré une balle dans la cuisse, on lui donne à mordre un linge pour qu'elle cesse de crier, on la confie à un vétérinaire ivre, qui a fait ça «cent fois sur les chiens» et quand, enfin au restaurant, elle ouvre son cœur à son deuxième homme qui vient de l'y inviter, il se lève brusquement et fait emballer son repas pour qu'elle l'emporte chez elle: ce qu'à New York, on nomme un dog bag. Et images et son, les irruptions et les aboiements du vrai chien, seul amour vivant du logeur hémiplégique.

Car, à part ces aboiements, la parole n'a guère de place. Les séquences muettes (ou humanisées par le seul saxophone de John Surman, celui de I am Josh Polonski Brother), s'attardent sur tous ces moments intermédiaires: on marche, on se transporte, on se déshabille et se rhabille, on se lave, on attend assis dans l'escalier, sur le palier, on s'en va, on court, on boite, on conduit, on se bat et se débat, on s'agite, on se serre par instants, on se prostre. Extérieure, exclue, convoitée pour sa seule utilité sexuelle et encore c'est elle qui attend, fille sans qualités, elle regarde et que veut ce regard qui est la vraie caméra? demander de l'aide, envie de tenir sa partie dans ce Thanksgiving où il faut juste dire merci, et où, aussitôt prise, le temps de croire à la bonace, la parole familière, presque familiale dérape dans la méchanceté et l'offense. Alors, la chienne docile se convertit en agneau pascal, elle affirme sa première révolte morale en boitant, en souffrant, longue montée au calvaire de deux étages interminables. Et, toujours sans un mot, un autre geste, un répétitif et obscène va-et-vient, va inscrire sur son visage le gros plan du dégoût, et précipiter l'homme dans le meurtre soudain et irréparable, celui des irruptions récurrentes des tireurs fous de la société américaine.

C'est une fille qui ne sait que marcher, qui, sauf pour téléphoner à sa mère, ne sait que se sauver en courant dans les rues de Manhattan, et qui s'est logé une balle. Où? Justement dans la cuisse. Transportée à hue et à dia dans une couverture, elle finit par se redresser, longtemps elle boite, et quand enfin, au bout d'un an peut-être, elle remarche, voilà que c'est sa main qui intéresse l'infirme en fauteuil, et que ce corps qu'elle continue à offrir et dont elle voudrait qu'enfin on l'accepte en son entier, personne n'en veut vraiment, elle reste à la porte. Et c'est dans Brooklyn nocturne qu'elle finit par être obligée de prendre ses jambes à son cou.

Elle vient d'arriver à Manhattan, elle est israélienne, elle voudrait même agiter un petit drapeau américain en papier — «son premier» — à la Parade, c'est à Brooklyn qu'elle fête Thanksgiving, elle ne rencontre que la solitude, la perte, la folie, la pauvreté, le meurtre, la fuite. God bless America.

C'est Apartment #5C, c'est le dernier film de Raphaël Nadjari à New York, où il est arrivé il y a quelques années. Ce film parle hébreu, Nadjari commence à vouloir vraiment filmer l'enfance, il y rencontre sa première israélienne (l'actrice s'appelle Tinkerbell, le nom anglais de notre fée Clochette dans Peter Pan). Ce film est déjà l'histoire de la partance du jeune cinéaste pour Israël. S'il fuit ici la violence, la solitude, la folie, le meurtre, croit-il à ce moment qu'en est préservée la terre de la grande promesse, s'il y part fou d'espérance?

© Photogramme: Raphaël Nadjari: Richard Edson et Tinkerbell dans Apartment #5C, 2002.

lundi 21 septembre 2009

Nouvelles commodités techniques


Les articles sur le cinéma ont pris une importance relative imprévue. Ceux qui aiment le cinéma prendront non seulement le train, mais pourront désormais cliquer sur LES TRAINS DE LUMIÈRE, en haut de la colonne latérale de gauche. Vous trouverez alors toutes indications, qui vous orienteront rapidement. PAUL CARPITA, JOHN CASSAVETES, JEAN-LUC GODARD, RAPHAËL NADJARI et FREDERICK WISEMAN ont désormais leurs dossiers séparés, avec leurs menus déroulants.
Les amateurs de cuisine ne sont pas négligés: LES GOÛTS RÉUNIS bénéficie à présent des mêmes commodités de navigation spécifiques. Il se peut qu'ici ou là quelques liens secondaires ne soient pas mis à jour. Partez de ces titres en colonne latérale. De même, MANHATTANIA regroupe tous les sujets et images autour des USA; POUR MAXIMILIEN VOX réunit nos documents et images sur l'artiste typographe. Et JUDAICA tous articles autour de l'anatisémitisme, de Durban II, d'Israël et de la Palestine, et de la mémoire, juive ou pas. On continue.

samedi 19 septembre 2009

Jacques Rivette: la grâce pour toute espérance


36 vues du Pic Saint-Loup, de Jacques Rivette.
Le cirque est pauvre, ils sont cinq ou six à vouloir le faire vivre; le cirque est orphelin, il vient de perdre son père, et la fille, ancienne manieuse de fouet aux lourds secrets devenue une Parisienne que réclame le microcosme de la mode, vient un moment aider sa sœur au chapiteau; deux clowns, l'un irascible, l'autre alcoolique, tout droit sortis de En attendant Godot, qui ne comprennent même plus qu'ils puissent faire rire, deux jeunes gens qui pourraient bien être tentés par l'idylle. Un terrible et sombre accident a mis en panne la petite troupe qui n'avait guère besoin de ça, c'est que la mode justement n'est plus aux petits cirques de campagne. et c'est une autre panne, mécanique celle-là, qui introduit l'étranger, un Italien en voiture de sport et tout de blanc vêtu. L'ange d'abord silencieux et bientôt fouineur ne reprendra son envol que lorsqu'il aura percé tous leurs mystères et rendu à tous la vie et l'espérance, sans même se faire payer en quelque façon que ce soit.
Le cirque tourne autour du Pic Saint-Loup comme autour de son axe, non loin sans doute de la demeure où, au siècle dernier, était enfermée toute nue la Belle Noiseuse; le cirque livre par bribes et peu à peu ses courtes splendeurs, toujours plus corporelles, toujours plus périlleuses: après les clowns, vient un acrobatique main-à-main au sol (hors piste la funambule), puis une marionnette aérienne se joue de ses filins et vole à cinq mètres de hauteur, ensuite les jongleurs de feu, pour en arriver au fouet qui une fois tua et qui va lacérer une double feuille du Canard enchaîné, en allusion sans doute à l'exquise gaucherie de Kate (le corps toujours en excès de la grande Jane Birkin) cadenassée d'avoir été la meurtrière involontaire de son amant. Au bord du gouffre, "tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses souffrantes", c'est partout la grâce: de toutes les gravités et de toutes les fantaisies, le vieux maître Rivette — beaux bustes et beaux visages à bonne distance, sereins déplacements dans l'espace cévenol — laisse ces gens se déployer, se rencontrer, s'éviter, se cacher, se courtiser, s'affronter parfois, jouant comme toujours à sauter d'un praticable à l'autre du grand théâtre. Ne disons rien davantage des mille et une surprises de ce dernier, certainement non ultime, bijou de l'octogénaire.
Mais le cirque est vide aussi, comme cette salle de cinéma où j'ai vu ce film, vidée entre autres par le complot des blancs-becs, si prompts à s'enthousiasmer à l'unisson des pompeuses impostures d'un Tarantino ou d'un Audiard. Mais écoutez-les comploter, ces fats, ces mondains, ces sots qui courent après les films savonnettes dans le but qu'enfin le gogo les lise, voyez comment ils se traitent, car, pour finir, ces innommables ne sortent jamais d'eux-mêmes:

S'irrite le plumitif de L'Express: «Des ratages, le cinéma français en a produit et en produira. Mais ces films-là existent pour de mauvaises raisons, ce qui est plus agaçant encore: la notoriété d'une comédienne pour l'un, la routine d'un cinéaste pour l'autre. Pas de nécessité artistique, aucune remise en question. Ceci explique cela.»
Ironise l'autoproclamé "chic et choc" de Télérama: «Encore faut-il que les personnages et les situations soient un minimum convaincants. Or, comment croire une seconde [...]? Et comment ne pas ricaner [...]? Ça tombe bien : pour une fois, Rivette a fait court...»

Mais qui sont ces seconds couteaux, pour se croire ainsi tout permis? Qu'en effet le fouet lacère leurs canards en bandelettes! Comme Kate délivrés, nous rencontrerons alors plus aisément sur notre chemin la grâce de la vie.

© Photogramme: Jacques Rivette, 36 vues du Pic Saint-Loup.

mercredi 16 septembre 2009

Ken Loach: la Croisette pour Terre promise




Après le conseil d'administration de l'Université Paris-VI qui, le 16 décembre 2002, avait appelé au boycott par l'Union européenne des universités israéliennes; après l'appel des écrivains italiens, suivis par d'autres travailleurs du sens et du langage, à refuser de côtoyer leurs semblables dans les allées du Salon du Livre de Paris en 2008, voilà maintenant que Ken Loach se met à distribuer à travers la planète ses bons et ses mauvais points, d'une fort étrange façon. N'en déplaise au jury du 59e festival de Cannes dont il n'a pas boudé la Palme d'or (Dieu assistait Loach en cette année 2006, puisqu'Israël n'était présent que dans les programmes de la section Tous les Cinémas du Monde), ses manifestes simplificateurs et démagogiques, depuis Family Life jusqu'à ce Vent se lève, parviendront-ils encore longtemps à se donner des airs de grand œuvre, et mesurera-t-on encore longtemps le génie artistique à la seule aune des proclamations d'intentions, et du chic du prêt-à-porter idéologique? Dans Le Monde du 16 septembre 2009, Ariel Schweitzer, historien et critique de cinéma, nous précise l'engagement à géométrie variable du cinéaste prolétarien. Rappelons aussi que ce même faiseur, entouré d'une cinquantaine de consciences tout aussi vigiles (la sociologue canadienne Naomi Klein, l'actrice américaine Jane Fonda ou le réalisateur israélien Udi Aloni), vient d'accuser de complicité avec «la machine de propagande israélienne» la plus importante manifestation d'Amérique du Nord, le Festival international des films de Toronto, en raison de son choix de Tel Aviv et de son cinéma pour son programme du 10 au 19 septembre. Une occasion de plus de voir le beau DVD de Raphaël Nadjari sur "Une histoire du cinéma israélien" (1), qui montre à quel point ce cinéma sur cette terre même porte haut les valeurs du véritable engagement pour la liberté et les droits élémentaires, en dépit des menaces, des anathèmes et des Tartuffe.

Israël, cible de Ken Loach. — On a appris cet été que le cinéaste Ken Loach, qui devait présenter son dernier film, Looking for Eric, au Festival de Melbourne, en Australie, a décidé de le retirer du programme. Loach a voulu ainsi protester contre la participation à cette manifestation d'un film israélien, Le Sens de la vie pour 9,99 dollars, dont les frais de voyage de l'auteur, Tatia Rosenthal, ont été payés par une institution publique israélienne. Auparavant, Loach avait demandé au directeur du festival, Richard Moore, de refuser la contribution financière israélienne. Devant le refus de ce dernier, qui a qualifié l'exigence de Loach de "chantage", le cinéaste anglais a choisi de boycotter l'événement.

Ce n'est pas la première fois que Loach applique la même méthode. Au mois de mai dernier, il a même réussi à convaincre la direction du Festival d'Édimbourg, en Écosse, de refuser la venue d'une autre cinéaste israélienne, Tali Shalom-Ezer, dont le voyage devait être payé par l'ambassade israélienne. Au terme d'un long débat, la cinéaste est arrivée au festival qui a fini par assumer lui-même ces dépenses.

C'est le droit de Ken Loach d'envoyer son film où bon lui semble. C'est aussi son droit de protester contre l'État d'Israël et sa politique d'occupation. Le problème est la méthode choisie. Car si l'on suit la logique de Loach, on est en droit de questionner la décision du cinéaste de boycotter le Festival de Melbourne et non pas, par exemple, le dernier Festival de Cannes où il est venu présenter le même film, Looking for Eric, en compétition. En effet, cinq films israéliens (trois longs et deux courts métrages) furent présentés à Cannes cette année. Tous financés par des fonds publics israéliens et dont la venue au festival a été soutenue par des institutions du même pays.

Pourquoi donc Melbourne et pas Cannes? Peut-être parce que Cannes est un grand festival dont les enjeux médiatiques et économiques sont trop importants, même pour un cinéaste engagé comme Ken Loach, alors que Melbourne est un petit festival où l'on peut faire son numéro de cinéaste militant donneur de leçons.

Mais au-delà des méthodes pratiquées par Ken Loach, on peut aussi s'interroger sur le bien-fondé et l'efficacité de cette attitude. Car qui est finalement visé par ce boycottage? Des cinéastes israéliens dont une grande majorité fait partie de la gauche israélienne et qui luttent depuis des années pour les droits des Palestiniens et contre la politique d'occupation de leur gouvernement. Des cinéastes d'opposition comme Amos Gitaï, Avi Mograbi, Ari Folman ou Keren Yedaya, pour ne citer que les plus connus, qui véhiculent dans leurs films une image complexe, souvent extrêmement critique de la société israélienne.

Loin de moi l'envie d'idéaliser l'État d'Israël, sûrement pas sa politique d'occupation, mais il faut au moins reconnaître que les auteurs israéliens bénéficient d'une grande liberté d'expression et que de nombreux films politiques sont financés par l'argent public israélien. Des mauvaises langues diront que cette politique cultuelle sert d'alibi, visant à donner du pays l'image d'une démocratie éclairée, une posture qui masque sa véritable attitude répressive à l'égard des Palestiniens. Admettons.

Mais je préfère franchement cette politique culturelle à la situation existante dans bien des pays de la région où l'on ne peut point faire des films politiques et sûrement pas avec l'aide de l'État. Les cinéastes israéliens, militants de gauche, sont déjà isolés dans leur propre pays. Au lieu de les isoler davantage, au lieu de les boycotter, donnons-leur au contraire la parole pour que leur voix et leur message soient entendus en Israël comme à l'étranger. — Ariel Schweitzer.

1. « C'est un cinéma puissant parce qu'il pose en permanence la question de la fonction du cinéma en tant que récit collectif, national, tout en étant conscient de la nécessité de se défaire de sa mission idéologique didactique [...] Il faut qu'il reste en mouvement » dit Raphaël Nadjari dans le livret accompagnant le double DVD de son documentaire Une histoire du cinéma israélien, Arte Éditions, juin 2009.

© Photogramme: Ronit Elkabetz dans Mon Trésor de Keren Yedaya, 2003.

dimanche 13 septembre 2009

Pour le compte du cinéma: Manoel de Oliveira



Singularités d'une jeune fille blonde, de Manoel de Oliveira. — Ce n'est pas parce qu'il ne dure qu'une heure que le dernier film du premier centenaire du cinéma mondial devrait passer inaperçu. D'autant que, l'air de rien, ce joli conte est une sorte de variation sur le cinéma tout entier, le muet et le parlant. Qu'on le suive: le film s'ouvre dans un train — pour toujours le train au cinéma renverra d'abord aux frères Lumière, puis rouleront d'autres trains —, les voyageurs sont rangés les uns derrière les autres dans des fauteuils semblables aux nôtres, nous qui regardons le film; un employé poli contrôle les billets, comme les ouvreuses le font sans doute encore dans les salles portugaises et peut-être même là-bas souhaitent-elles toujours «Bon film» comme dans nos mémoires, à l'instar de ce «Bon voyage» du contrôleur courtois? Tandis que sur l'écran de la fenêtre défile le paysage, nous voilà embarqués en effet, qui sommes ici réunis pour le plaisir d'une histoire: un homme entreprend de raconter sa tragédie à une femme: s'il s'agit de raconter ses joies ou ses tristesses, «ce que tu ne racontes ni à ta femme ni à ton ami, raconte-le à un étranger». Une femme qui va d'autant mieux se figurer ce que l'homme lui narre, qu'elle est longtemps présentée comme une aveugle, tant son regard néglige le conteur et son visage pour demeurer obstinément fixé sur l'intérieur projeté droit devant elle («Les aveugles eux ont une issue, moi je vois», disait déjà Jean-Luc Godard). Voilà pour l'ouverture spéculaire, vers ce qui semblerait un classique flash-back, si seulement nous étions assurés de voir le souvenir de l'homme plutôt que l'imaginaire de son auditrice, c'est-à-dire un peu le nôtre. Toujours est-il que les séquences vont se construire en éloges des cadres et des écrans (qui s'ouvrent ou s'interposent): la fenêtre où apparaît la jeune starlette à l'éventail, devant ou derrière le rideau simple ou double (encore les anciennes salles de cinéma?); éloges des glaces, des portes et des vitrines, des escaliers scénographiques et des couloirs («couloirs interminables succédant aux couloirs interminables», comme dirait Alain Resnais), propices à toutes les corniches; ponctuation régulière du plan large emblématique de Lisbonne à toutes les lumières du jour et de la nuit ou gros plans sur les luxueux détails architecturaux et urbains de la capitale. C'est l'histoire que se rejoue un homme qui a voulu, sur un coup de tête, rêver sa vie comme dans un film, et c'est l'histoire du prix que peut coûter semblable production: inévitablement il s'agit de se lancer dans l'aventure, fréquenter les soirées mondaines et les cocktails chez des notaires ou la tartufferie des cercles littéraires, jouer à la roulette en fermant aussi longtemps que possible les yeux sur les larcins de la vulgaire petite voleuse — que deviendrait le rêve si je me mettais à percevoir? —, abandonner la confortable sécurité du comptable, rompre avec sa famille qui ne veut pas entendre parler d'un rejeton cinéaste, se contenter d'une chambre sordide dans un hôtel borgne pour y écrire son scénario, croire aux amis, monter des combinaisons compliquées pour réunir l'argent nécessaire à la romance, déifier la starlette, ouvertement kleptomane pourtant, et s'aveugler (ou s'hypnotiser) à son tour pour l'amour d'un accessoire éventail, devoir sortir encore et toujours son portefeuille pour régler la note du projet avorté et des caprices de la star déchue, c'est la fin du film, le retour à l'ordinaire. Alors, des rails vers l'infini plein la mémoire, nous quittons le cinéma.

© Photogramme: Manoel de Oliveira, Luisa (Catarina Wallenstein) à la fenêtre, Singularités d'une jeune fille blonde.

vendredi 11 septembre 2009

Un temps pour l'Ecclésiaste




Aujourd'hui 11 septembre 2009, revoir ici pour la troisième fois cette photographie, et laisser résonner aussi loin qu'il se peut ces quelques lignes que nous croyons anciennes, prisonniers du sentiment que nous les avons toujours entendues. Se les remettre un instant sous les yeux, dans les oreilles, donner place aux sens:

Un temps pour tout

1 Un moment pour tout, un temps pour tout désir sous les ciels.
2 Un temps pour enfanter, un temps pour mourir.
Un temps pour planter, un temps pour extirper le plant.
3 Un temps pour tuer, un temps pour guérir.
Un temps pour faire brèche, un temps pour bâtir.
4 Un temps pour pleurer, un temps pour rire.
Un temps se lamenter, un temps danser.
5 Un temps pour jeter des pierres, un temps pour ramasser des pierres.
Un temps pour étreindre, un temps pour s'éloigner d'étreindre.
6 Un temps pour chercher, un temps pour perdre.
Un temps pour garder, un temps pour jeter.
7 Un temps pour déchirer, un temps pour coudre.
Un temps pour chuchoter, un temps pour parler.
8 Un temps pour aimer, un temps pour haïr.
Un temps, la guerre, un temps, la paix.

Qohèlet / L'Ecclésiaste, 3, 1-8, traduction d'André Chouraqui.

© Photographie prise le 13 octobre 2000 devant la mosquée Al-Aqsa par le photographe israélien Amit Shabi, pour l'agence Reuters (et exposition Figmag, grilles du jardin du Luxembourg, 2008).

jeudi 3 septembre 2009

Raphaël Nadjari 4: Avanim (2005)




Tourner son quatrième film à Tel Aviv quand on s'est fait le regard à New York avec les trois premiers n'est sans doute pas une mince reconversion. On est de Marseille, issu d'une famille sépharade, venue d'Égypte et de Turquie, on a vingt-six ans, on traverse l'Atlantique sans savoir un mot d'anglais, on est habité par la nostalgie du cinéma américain, on pense qu'on a tout compris en s'en remettant à la féconde emprise de John Cassavetes:

La grande leçon cassavetienne: tourner des séries de plans sur des modes différents, presque dodécaphoniques. Travailler sur des conflits intérieurs. Assumer qu'on soit approximatif même vis-à-vis de nos propres sentiments. Raconter une histoire d'une autre façon, avec des espaces contradictoires.

En 1997, on se met à découvrir frénétiquement ce New York de cinéma — tous les touristes piétons de New York (ou de Venise) connaissent ce sentiment d'y être embarqués dans un film — mais on est déjà un vrai créateur, on a de profondes racines, on est comme spontanément happé par les particularismes ethniques: «Pour moi New-York était un lieu juif par excellence, une ville où l’on peut être entièrement soi, sans avoir à se justifier», ce que Cassavetes avait refusé lorsqu'il déclina l'offre de tourner Mean Streets (Martin Scorsese, 1973) qui l'aurait amené à se cantonner, selon lui, au folklore de Little Italy. Et on filme la fin du Lower East Side dans I am Josh Polonski's brother, et tout ce Manhattan qui se décompose sous les bulldozers de la restructuration bourgeoise, celle-là même qu'accompagne le zèle nanti et réjoui du bon Woody Allen; dans Apartment #5C, on fuit vers Brooklyn avec le jeune couple dans la New York d'après 2001, un autre bout de quelque chose; on capte la survie crasseuse et nocturne, les existences veuves (The Shade), fratricides (I am Josh Polonski's brother) ou orphelines (Apartment #5C), la mouche sous le verre.
Je vais même vous dire: c'est en tournant Apartment #5C que je rencontre «des israéliens qui m’ont fait réfléchir sur la notion de "terre promise" [...] En plus, tout a basculé après le 11 septembre, notamment ce sentiment de sécurité», j'écris huit versions du traitement (script sans les dialogues) d'Avanim ("Pierres") et, voilà, en 2003, je retraverse Atlantique et Europe dans l'autre sens, vers la terre des origines, convoqué par «quelque chose d'identitaire, un travail sur l'être que je ne comprenais pas encore». À cette heure j'y ai tourné deux films, ce Avanim dont vous parlez, Tehilim (2006), et un documentaire-fleuve, Une histoire du cinéma israélien (2009), sorte de formation professionnelle et vitale, qui se boucle en quatre ou cinq ans à peine.
Faut-il souligner le tour de force?

Par sa modernité et son activité créatrice, Tel Aviv, ville nouvelle qui vient de célébrer son centenaire, pourrait être la New York d'Israël si, retrouvailles de sa propre histoire familiale, le cinéaste n'y avait reconnu une terre familière plus que découvert l'Eldorado de la grande promesse. Ou encore retour à Marseille, ville solaire comme Tel Aviv aux maisons basses, couchée sur la mer, présente par le refrain du ressac et les cris des mouettes, mais jamais on ne la verra dans Avanim. Puisqu'ici la lumière est, il va bien falloir ici continuer, inventer, satisfaire le besoin presque documentaire de saisir le temps des hommes, des femmes et des quartiers, la vie change ici aussi à toute allure.

Pourtant, Avanim ne s'ouvre pas sur l'humble tâtonnement du nouveau venu: si Raphaël s'est installé ici, c'est avec la volonté affichée d'en découdre et, pour commencer, deux séquences irréductibles et scandaleuses, intolérables au pays des origines: une femme (Asi Levi), manifestement moderne et active, est assise à une terrasse de café. Le moins prévenu des spectateurs perçoit cette ambiance du shabbat: elle se repose et prend son temps, mais la place d'une femme un jour pareil n'est certainement pas là! Quant à sa tenue, jambes croisées qui relèvent au centre de l'écran une jupe dont on constatera ensuite qu'elle aura été la plus courte de tout le film! Et comble de cette ostentation obscène, elle transgresse l'interdit hebdomadaire du feu avec sa cigarette! Deuxième séquence, un adultère passionnel, compulsif et fébrile, cadré de beaucoup trop près, dominante rouge d'une image numérique en panne de lumière, pas de paroles, des bruits de draps, de corps, de vêtements, d'instants presque suprêmes. Ne serait-ce shabbat où, sauf mon livre de prières, je n'ai pas le droit de porter quoi que ce soit, il y aurait de quoi lui jeter la première pierre.

Je suis le fils prodigue, je reviens de New York, je rentre chez moi et, en guise de profil bas, voilà les premières images de mon premier film ici: une jeune femme, celle que je vous enjoins d'aimer et d'approuver, consomme l'adultère dans un hôtel un matin de shabbat à Tel Aviv, après avoir attendu son homme à une terrasse de café au bord de la Promenade marine, dans sa livrée d'amour et cigarette aux lèvres. Pour le soleil et l'horizontalité de la ville, on verra plus tard.

Comme tous les cinéastes américains qui l'inspirent, l'instruisent et lui importent, Nadjari a déjà brossé de magnifiques portraits de femmes, jeunes ou moins jeunes (Anna et la mère de Simon dans The Shade, Jill de I am Josh Polonski's brother, le couple de Apartment #5C), les a suivies, victimes new-yorkaises, dans leurs pas, leurs errances, leurs chutes. Depuis l'Amérique, tous ses films obéissent au même principe: pris dans des contraintes, des rôles, des rituels qui leur préexistent, des personnages ne parviennent pas à dépasser leur médiocre condition, ou s'en contentent. Tôt ou tard arrive forcément la crise (qui fait film) et c'est le temps de la conscience: «le personnage veut se libérer ou en tout cas arriver à être». C'est le cas de Simon, le mari de la femme douce, c'est le cas de Ben, qui n'est personne, sauf le frère de Josh Polonsky. Mais avec Michale «brouillonne et comme distancée», pour la première fois dans la recherche de son Graal: «un humanisme en creux qui fonctionne non sur l'attaque de l'autre, mais sur le travail sur soi», Raphaël Nadjari accompagne et regarde une conquérante, une femme de l'avenir.

Dans cette très longue première partie où il ne se passe à peu près rien qu'un lent quotidien, une accumulation d'allées et venues, de petits problèmes professionnels, privés, domestiques, les longs rituels d'un interminable shabbat, les frictions au bureau avec son père assiégé et miné sous ses yeux de fille par la corruption, les négociations de plus en plus crispées et morcelées avec les intégristes voyous, la grande audace publique de Michale est surtout de lâcher ses cheveux que, contre son père, contre les étudiants talmudiques, elle refuse obstinément de couvrir, avec la seule indulgente complicité du vieux rabbin et ses simples paroles: «Michale est comme ça, elle ne pense pas mal agir». Cinquante minutes où les séquences se tendent, se raccourcissent et se cognent, où le temps se fragmente, où monte la trépidation de la ville et, tout à coup, au sens propre, c'est la bombe: la mort de son amant dans un attentat-suicide sur la place Atarim où, instant volé à sa vie de travail, elle venait de lui donner impromptu rendez-vous, après une matinée éprouvante à se confronter à ces religieux malfrats, ces tartuffes violents.
Alors Michale passe de l'autre côté, emportant avec elle dans la crise son enfant, son silence, son obstination à simplement être, une évidence à l'obscur contenu.

Ce lit d'hôtel roule tout au long du film son éboulis: le lit domestique, dans lequel Michale remplit consciencieusement ses devoirs conjugaux; celui que lui prête Nehama, — puéricultrice et souveraine d'un monde d'enfants (on y croise un instant la radieuse Sarah Adler, centrale dans Notre Musique de Jean-Luc Godard) qui, face aux menaces des sectaires dont Michale a dénoncé les malversations, prendra la défense de son amie, et son destin jusqu'à y trouver la mort — lit de Nehama, autre lit à deux places, que Michale va partager encore et toujours mais avec son enfant (jamais indifférent, ce moment où un cinéaste ose filmer l'enfant, aventure amplifiée dans Tehilim). Un autre lit enfin, inaccessible où, après une nuit de désespoir passée sur une chaise longue à écouter mugir la mer, elle ne pourra jamais aller se reposer seule, interdiction qui l'amènera à quitter le domicile. Mais au bout de la fuite, au bout du film même, le trouvera-t-elle enfin, ce lit pour soi?

Les précédents films américains avaient poussé l'improvisation à son extrême. Sincère et ingénu, Nadjari lui confiait la trop lourde tâche d'être seule garante de vie de résidus sociaux voués à disparaître dans la métropole mortifère, des gens jeunes pourtant, jouissant d'une sorte de fascination de la mort et se sachant condamnés d'avance à son précoce rendez-vous. Apartment #5C ayant rencontré les limites de cette première grâce narrative et filmique, Nadjari perdit son innocence aux mains pleines et se trouva contraint de bouleverser ses manières et ses préoccupations.
Avanim explore un après, un au-delà de l'improvisation: la caméra numérique (haute définition cette fois) est entourée par une équipe désormais familière où tous ont pris ensemble le "pli du danger" pour se consacrer à la captation vitale. Par exemple, Michale n'est pas seulement Michale, c'est en réalité, d'abord et peut-être surtout, qui elle est: la figurante Asi Levi, nouvelle madone des castings, doit se battre pour exister devant les monstres sacrés du cinéma israélien (et eux voudraient, dans le film même, continuer à dominer, violemment s'il le faut, le monde des génériques), avec pour toute arme son corps, ses yeux qui les fixent sans sourciller, son entêtement à être. Quand la caméra de Nadjari témoigne de cette expérience humaine réelle, serre de très près cette chorégraphie de l'affirmation d'une abstraite mais déterminante fureur, ou cueille de loin au téléobjectif la prisonnière en fuite dans les lumières crues et les interpositions de la ville, des embouteillages, du mouvement, y voir des effets d'improvisation, c'est refuser d'être au cinéma dans un lieu de pensée.

Alors ce titre: Avanim ("Pierres"), la fin seule le justifierait-elle pleinement? Ici plus qu'ailleurs nous sommes en un pays où il faut toujours, à l'obscure clarté des symboles, déchiffrer à revers les mots, les gens, les vies et les films: même si elles ne sont que des pierres, tout le monde sait ici qu'elles ont toujours été là, et la pétrification des rites ne peut être ébranlée que par la dureté minérale de l'obstination d'exister. Quittes à ce que, entre des mains de religieux criminels, une pierre tue, quitte à ce que des doigts qui ont un instant pu se brûler à l'existence même soient à nouveau persuadés d'enfoncer avec foi ces pierres rituelles dans la terre d'une tombe fraîchement comblée. Au moins, l'expérience traversée de cette intifada intime nous promet à présent le retour inéluctable de l'intérieur défi.


© Photogramme: Raphaël Nadjari, Asi Levi et Shaul Mizrahi dans Avanim (2005).
Sarah Vajda
a écrit un texte sur ce film: Lapidaire (sur Avanim), disponible à partir de son site, fort complet.

Lettre 10: été 2009



— Nos compagnons: Sarah Vajda poursuit dans son nouveau site personnel son Dictionnaire amoureux, que nous continuerons à éditer ici, avec C: De son temps, le nôtre: Louis Ferdinand Céline; K: Kacew, sur Romain Gary; et Z: un article sur Valerio Zurlini.

— Israël-Palestine: 1. Après le Discours du Caire du président Obama. 2. Guerre ou Paix, Palestine-sur-Web, des espaces nécessaires.

Les Trains de Lumière:
1. Travail en cours sur John Cassavetes: Minnie and Moskowitz (1971). — A child is waiting (1963), I et II. — Une femme sous influence (1975). — Deux invitées: Élise Domenach sur She's so lovely de Nick Cassavetes, Malaise dans la conversation, et d'Isabelle Régnier: L'errance de deux malfrats oubliés par la vie dans la nuit de Philadelphie sur Mikey and Nickie, le film d'Elaine May.
2. Travail en cours sur Raphaël Nadjari: The Shade (1999) — Tehilim (2007) et un texte de 2000 de Bertand Loutte sur sa vision (alors en avant-première) de I am Josh Polonski's brother (2001), le second film de l'auteur.
• 3. Autres brèves: Des nouvelles de Jean-Luc Godard, sur un ou deux films à venir, note en deux temps. — Paul Carpita, l'artiste absolu.

Images: Éveline Lavenu renouvelle régulièrement ses albums de croquis, acryliques et gouaches. — Les quatre épisodes de notre diaporama Manhattan, juin 2009, suite aux huit premiers albums de 2007 et du diaporama de 2008 dans Manhattania.

Parole d'homme / Repères / Recensions: 1. Sylvain Gouguenheim, treize mois après, chronique d'un procès en sorcellerie dans l'Université française. — Sylvain Gouguenheim, et après, à propos d'une livraison de La Nouvelle Fabrique de l'Histoire sur France-Culture. 2. Suite à notre recension sur le livre de Jean-Christophe Bailly, L'instant et son ombre, La passion de Claude Eatherly (1918-1978). — 4. Pour Patrick Desbois et son équipe: En défense du Père Desbois, de Serge Klarsfeld. 5. Maurice Grimaud (1913-2009), texte intégral de sa lettre aux forces de police du 29 mai 1968.

Nos politiques: 1. Notre Iran, l'appel d'une exilée. — 2. Auschwitz, où est ta défaite? ou Hitler a gagné la guerre, suivi de Jacques Ellul: Victoire d'Hitler? Réforme, 23 juin 1945. — 3. Madame Aung San Suu Kyi, le langage assigné.

Nos médias: Pour Robert Redeker, chronique d'une trahison des clercs.

Bloc-notes: Être juif? une histoire en deux temps.

— Naissances et parrainages de nos sites amis.

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© Éveline Lavenu, Vaches, acrylique sur toile.

dimanche 30 août 2009

Raphaël Nadjari 2: I am Josh Polonski's brother (2001)




Quant à nous impossible de trouver ni écrire texte plus juste que celui que, le 30 novembre 2000, Bertrand Loutte donnait en avant-première aux Inrockuptibles (n° 293) sur le second film de Raphaël Nadjari: I am Josh Polonski's brother (2001). C'est donc avec infiniment de plaisir que nous invitons cette critique dans notre dossier, qui sut si précocement être clairvoyante et exhaustive à sa façon sur un cinéaste dont ce n'était après tout que le second film, tourné dans des conditions d'une extrême modestie, en une époque où les cinémas américains et français étaient volontiers plus tapageurs.


Tourné dans ce format ancien par intuition et nécessité, I am Josh Polonski's brother est aussi fragile et émouvant que son outil est antique. À travers l'histoire d'un Juif new-yorkais qui finit par quitter son quartier et transgresser ses propres limites, Raphaël Nadjari esquisse un film captivant sous tous rapports. 

La source lumineuse est contrariée, le celluloïd réagit mal, l'image papillonne, victime de la perturbation de l'exposition. Les Anglo-Saxons ont, pour ce "défaut de fabrication", un terme, the flicker, qu'on peine par chez nous à adapter: tremblement, battement ou scintillement? En 1966, le compositeur et cinéaste Tony Conrad pouvait, par la seule juxtaposition de deux impressions de pellicule (white light/black beat), réaliser une œuvre éponyme, mise à l'épreuve de notre résistance rétinienne, phare et balise du film expérimental. Aujourd'hui que les commissaires techniques assoient chaque jour davantage leur dictature et que, toute impureté se devant d'être traquée, un Jean-Pierre Jeunet n'hésite pas à gommer numériquement les tags qui ornent les murs pour mieux désincarner (prénom Marcel) le quartier Abbesses-Lepic, les flickers qui s'exposent au cœur du premier plan de I am Josh Polonski's brother maltraitent les dogmes étouffants, rassérènent nos convictions et trouvent leur traduction affinée: on parlera donc de pulsation, tant on suppute que l'objet-film qui s'avance ici sera vibratile. 

Raphaël Nadjari a tourné son film en super-8, un format qu'affectionnent certains clippeurs tentés de s'encanailler avec de l'antique, un format dont la noblesse, aux mains de ces bidouilleurs, est le plus souvent altérée. Récemment, le super-8 avait retrouvé son rang par la grâce des travaux de Vincent Dieutre (Rome désolée) ou de Jean-Claude Rousseau. Comme chez ces cinéastes, son adoption par Nadjari est exempte de toute velléité de maîtrise sur la matière. Sans fric mais avec un impérieux désir de tourner, il aurait pu choisir la DV, son confort, des bandes de 90 minutes... Mais non, se sont imposées des bobines de deux minutes d'une pellicule frêle, et des caméras qui font un potin du diable ou cassent dès qu'on les pousse un peu... 


«La DV, c'est juste la plus mauvaise version d'une haute technologie. Il y a plein de révolutions technologiques dans le cinéma: l'arrivée du parlant, de la couleur, du numérique mais il n'y a pas de procédé intéressant tant que tu ne te le réappropries pas en des termes grammaticaux. Ne laisse jamais la technologie gagner sur ton film, utilise-la! J'ai tourné en super-8 parce que le format correspondait à ma narration, elle-même vulnérable. Je cherchais un truc un peu sale, qui soit très subjectif, qui tienne du film de famille et du film noir, qui puisse servir une histoire faite de sentiments inachevés. C'était un parti pris des plus dangereux. On ne savait pas vers quoi on allait, il fallait expérimenter alors qu'il n'y a pas un moment où tu es sûr de ta caméra. Tu tâtonnes puis tu te lâches, tu te mets à faire confiance au film et après tu peux être certain que ta vie durant tu n'auras plus peur des plans. La fragilité de captation est un devoir moral dans le cinéma.»



Belle profession de foi que de reconnaître que le cinéma est une instance avec laquelle il y a lieu de composer mais que, farouchement insoumise, on ne peut la plier à sa volonté. Plutôt que de livrer un bras de fer avec la machine et de s'épuiser dans un combat perdu d'avance, Raphaël Nadjari mise sur la revendication de ses faiblesses constitutives et pénètre dans l'arène avec un plot minimal, une histoire aussi chétive que les moyens dont il dispose, s'en remettant à la précarité, n'omettant jamais de se rappeler que l'important n'est pas tant de faire du cinéma que de faire un film et de tendre à être le plus juste possible. 

Raphaël Nadjari n'a pas de scénario. Il part d'un quartier de New York dans lequel il vit (le Lower east side), d'une rue (Orchard street) et d'une boutique de tissus où travaillent les trois frères Polonski: Ben, Josh et Abe. Très vite Josh, pour avoir trempé dans diverses magouilles, se fait buter. Abe, un Averell Dalton mâtiné de Buster Keaton (Richard Edson, ahuri et ahurissant), part à la recherche du passé du défunt, se met dans ses pas et finit par devenir lui-même. Y a-t-il lieu de préciser que l'histoire du film a tôt fait de se muer en celle de sa propre fabrication, qu'à la démarche et aux errements d'Abe répondent ceux du cinéaste, que le récit de sa quête est aussi ténu que l'économie du film, son interprétation ou sa pellicule incertaines, constamment sujettes à la fêlure?

«On entre dans le film avec le personnage et son regard finit par se confondre avec le nôtre (Nadjari est un cinéaste singulier qui érige le collectif en vertu. Aussi s'impose-t-il de toujours associer son équipe à ses vues). Abe, c'est ni plus ni moins qu'un cinéaste indépendant new-yorkais.»

Mais un des rares que l'on vantera. 

Comme un bluesman capable, avec une guitare cabossée et une poignée d'accords, de toucher à l'universel avec une chanson d'une simplicité bouleversante. Avec sa petite caméra sur pied et sa tablature réduite, Nadjari ne compose pas autrement. Il se contente, en farouche ennemi des effets, de suivre les déplacements de ses personnages, de rendre compte de leurs actions et comportements, sans jamais attenter à leur dignité. Et Abe, tel un Robert Johnson en commerce avec le diable, délaisse les règles de sa religion, dérive loin de la communauté juive d'Orchard street pour pénétrer dans un univers interlope, royaume impie sous la coupe des maquereaux. Pour Raphaël Nadjari, Français expatrié à New York,

«Josh Polonski, de la même façon que c'est un film qui explore ses propres limites, est l'histoire d'une transgression, celle de quelqu'un qui quitte son environnement, va en dehors de son monde. Un film d'exil en quelque sorte qui rend compte d'un monde qui se perd (la synagogue est désertée, les clubs de strip-tease sont sur le déclin) en s'appuyant d'une part sur une base de cinéma yiddish et de l'autre sur une iconographie américaine fortement marquée mais qui a également tendance à disparaître.»

S'il ne saurait nier l'influence d'un Martin Scorsese ­ planant ne serait-ce qu'au-dessus du portrait d'Abe, sorte de Travis Bickle naïf et maladroit­, Nadjari se garde bien d'évoluer dans les traces du cinéaste ou de sursignifier à la Schrader (que pourtant il admire) la part rédemptrice à l'œuvre chez Abe (qui entreprend d'arracher au milieu la prostituée que fréquentait son frère Josh):

«Je suis complètement bouffé par Taxi driver. Mais ne pouvant atteindre ce niveau, je suis obligé de taire la référence, ou alors je fais un film condescendant.»

Un procès qu'on ne peut certes pas instruire. Pourtant, et c'est en cela qu'il est beau, fascinant et salutaire, au fur et à mesure que Josh Polonski s'engouffre dans la nuit new-yorkaise et que Nadjari lutte aux côtés (et surtout pas contre) de son cinéma peau de chagrin, on assiste à une lente et lumineuse remontée du cours du septième art, jusqu'à ses origines. Parti d'un port d'attache bien délimité (le New York new-wave des années 80, celui d'Amos Poe ou d'Eric Mitchell, pour aller vite), et après des incursions dans la série B (plutôt celle des années 70, même si le titre renvoie à Abraham Polonski, le réalisateur de Force of evil, autre parabole sur Caïn et Abel), on aborde les rives du film-journal de Jonas Mekas (plusieurs scènes, dont celle de la promenade sous la neige, évoquent, à leur corps défendant, Lost, lost, lost ou Walden). Mais ce parcours trouve son rayonnant aboutissement dans la séquence de Seudat havra'ah (le repas du deuil), sublime épiphanie où, autour du rabbin, la famille rassemblée croque l'œuf, symbole de vie éternelle. Un premier plan large sur la Cène, digne de Paradjanov, avant que des vues jumelles du Repas de bébé de Lumière nous aspirent, total épanouissement, vers les splendeurs du cinéma primitif. Après la réconciliation, Abe peut bien tenter un suicidaire coup d'éclat, puis, laissé pour mort, ressusciter dans un rire ensanglanté. Ce rire, c'est tout aussi bien, devant l'autoproclamé "dérisoire" de son entreprise, celui de Raphaël Nadjari, un garçon qui dit ne même pas savoir qui il est ("I'm just Josh Polonski's brother, le frère d'un type dont j'ignore tout!"), qui raconte qu'il ne sait pas raconter d'histoires, qui clame "soyons fragiles!", et qui surtout, pour avoir laissé "gagner ce cinéma-là, parce qu'il a raison et qu'il est libre", est parvenu, l'air de rien, à tutoyer la genèse d'un art.

© Photogramme: Raphaël Nadjari, Richard Edson dans I am Josh Polonski's brother (2001).

vendredi 21 août 2009

Raphaël Nadjari 1: The Shade (1999)



À la sortie remarquée de The Shade dans la sélection à Cannes d'Un Certain Regard (1999) certains critiques s'y sont trompés: dans ce film, la construction en flash-back ne relève pas d'une audace particulière à Raphaël Nadjari, cinéaste que nous connaissons ici depuis notre note sur Téhilim. Elle est déjà dans le texte même de Dostoievski Krotkaïa ("La Douce", 1876), qu'on pourra lire ici dans son intégralité.
C'est donc tout naturellement qu'on la trouvait déjà en 1969 dans le film de Robert Bresson, Une femme douce, avec Dominique Sanda, tiré de la même nouvelle (plusieurs extraits et photogrammes ici), et, en 2007, dans une BD, La Douce, de Mikhael Allouche et Loïc Dauvillier, éditions Carabas.

Cette abondance d'adaptations en dit suffisamment sur le caractère spontanément cinématographique et visuel du récit russe, lente mise au point des représentations intérieures qu'un homme se fait de cette année qui vient de s'écouler, comprise entre la rencontre d'une femme et son suicide. Lisons Dostoievski:

Ce n’est point un conte; ce ne sont point non plus de simples notes. Imaginez un mari en présence du cadavre de sa femme étendu sur une table. C’est quelques heures après le suicide de cette femme, qui s’est jetée par la fenêtre. Le mari est dans un trouble extrême et n’a pu encore rassembler ses pensées. Il marche à travers l’appartement et s’efforce d’élucider cet événement, «de concentrer ses pensées sur un point unique». De plus c’est un hypocondriaque incurable, de ceux qui pensent à haute voix. Aussi se parle-t-il, se raconte-t-il à lui-même l’affaire et tâche-t-il de se l’expliquer. Malgré le semblant d’esprit de suite de ses paroles, il se contredit souvent, dans la logique et dans les sentiments. Et il se justifie, et il accuse sa femme; il se perd dans des explications accessoires où l’on sent les rudesses de la pensée et du cœur, en même temps qu’un sentiment profond. Peu à peu le fait s’éclaircit effectivement pour lui et il réussit «à concentrer ses pensées sur un point unique». La série des souvenirs qu’il provoque finit par l’amener inéluctablement à la vérité: cette vérité élève son esprit et son cœur. À la fin le ton même du récit s’éloigne du désordre du commencement. La vérité apparaît au malheureux claire et précise, du moins à ses yeux.

Les deux films et la BD lui sont si fidèles que ces lignes peuvent leur servir à tous de commun synopsis. Au point même qu'on peut se demander si, en enfant du cinéma né à Marseille en 1971 et pour son premier long métrage réalisé avec trois dollars six pence, Nadjari est vraiment reparti du récit de Dostoievski ou bien du premier film en couleurs de Bresson: davantage un remake qu'une adaptation, malgré les crédits du générique? D'autant que, toujours en fils du cinéma, Nadjari s'y affiche ouvertement en héritier de John Cassavetes, disparu dix ans auparavant.

Comme John Cassavetes en effet: toujours à Manhattan, mais dans Spanish Harlem plus qu'à Greenwich Village, où Simon (Richard Edson, issu de Stranger than Paradise de Jim Jarmush et qui suivra Nadjari dans les deux autres films de sa trilogie new yorkaise) va tout de même acheter des fleurs le temps d'un pèlerinage; un portrait sensuel et amoureux d'une âme faible et vaincue d'avance par la jungle des villes: Anna, interprétée par Lorie Marino, dont le père a joué un barman dans The killing of a chinese bookie (1976-1978) de John Cassavetes, et qui a en 1992 a elle-même tourné dans un hommage à Jean-Luc Godard, Jo-Jo at the Gate of the Lions de Britta Sjogren, 1992, et depuis plus grand-chose.

Anna, l'évidence saute aux yeux, est la petite sœur de Jess Polanski dans Too late blues, de Maria Fost de Faces, ou peut-être surtout de Mabel Longhetti, la femme sous l'influence, film qui, d'une certaine façon, traite du même sujet que The Shade: situations conjugales et dialogues jumeaux; une caméra portée, mais d'une main sûre comme on tient un scalpel et non un fouet (oubliez définitivement et comme par avance les impostures emphatiques des images des frères Dardenne dans Rosetta par exemple); des cadrages au plus près jusqu'au demi-visage, mais sans se cacher ni se perdre dans de bergmaniennes sublimations; le mâle médiocre, égoïste, mesquin, et pourtant fraternellement filmé dans l'empathie de ses laideurs, l'équivalent en quelque sorte de la volonté dostoievskienne: «La série des souvenirs qu’il provoque finit par l’amener inéluctablement a la vérité: cette vérité élève son esprit et son cœur»; le saxophone enfin, envoûtant et sinueux, du musicien de jazz John Surman. Voilà pour l'ascendant Cassavetes.

Mais si Cassavetes filme le bruit, les onomatopées, les rires et les toux, les barricades mystérieuses que les sons opposent aux mots, Nadjari ouvre tout son temps aux silences, aux regards évités ou aux surveillances furtives, aux offenses discrètes, et tout d'un coup — qui s'y attend? ni elle ni nous: «Voulez-vous devenir ma femme?», avant l'estocade finale avec une tablette de vrai chocolat. Quand, à travers les rues et dans les appartements, John Cassavetes poursuit et traque la fièvre et la convulsion, ici ce sont les immobilités prostrées des après-midi d'Anna, écrasée du perpétuel étonnement de vivre douloureusement parmi les autres ou figée en postures fugitivement altières, et celles de Simon pétrifié par l'orgueil ou ses catalepsies du deuil. Et toujours la pantomime d'Anna, — The shade, l'ombre, un rebond de Shadows? — silhouette gracile et frêle à la démarche volontaire mais indécise (on pense au jeu de la regrettée Katrin Cartlidge dans Claire Dolan de Lodge Kerrigan, 1998). Et régulièrement revient son corps étendu sur le lit, obstinément mort, forcément silencieux. Soudain quelques explosions, la pluie de dollars quand il faudrait les ranger en piles par valeur et tous les billets dans le même sens, les brusques violences de Simon dans son commerce, dans la rue, dans sa maison. Et voilà le compte pour Bresson, encore que l'auteur d'Une Femme douce avait tout de même gardé de Dostoïevski la voix off, le "Je" «de ceux qui pensent à haute voix».

Et Nadjari, dira-t-on? D'abord, il n'est pas si anodin qu'un premier film éveille tous ces maîtres: Bresson, Cassavetes, Bergman, et se hisse d'un seul geste, et par avance au-dessus de tous les actuels faiseurs. Cette volonté ouverte d'appartenir d'abord à la famille du cinéma le dispense de toute tentation du film d'initiation, toute escapade / échappatoire autobiographique. S'il implante son film dans une famille juive, c'est sans doute qu'un prêteur sur gages juif à New York en 1999 rencontre au mieux un personnage d'usurier de Saint-Petersbourg en 1876. Et s'll confie le rôle de la fidèle servante Loukérïa du récit dans le personnage de la compréhensive et prégnante mère de Simon (Barbara Haas), c'est, bien sûr, pour figurer mieux qu'avec une servante aujourd'hui, une symétrique femme douce, et surtout nous rendre visible du film son occulte clé de voûte: après tout, cette mère si proche d'Anna (le prénom vient ici en hommage au film de Bresson, et non de la nouvelle de Dostoievski), est-elle si bonne, est-elle cette spectatrice si innocente, elle, le seul témoin du suicide d'Anna, indiscutable en soi, puisque le fait est donné à voir? Dostoievski soulevait ce doute à sa façon: «Car enfin: "vous étiez seule avec elle, c’est donc vous qui l’avez poussée" voilà l’accusation possible»: l'invention de Nadjari révèle en fait la compréhension fidèle de cette notation. Plus intelligente, osons le blasphème, que l'initiative de Bresson de baptiser les protagonistes de ce drame conjugal — "Elle", une femme simple livrée aux naïvetés de l'amour dans le lit pervers d'un "Je", Procuste violent — de ces noms, Anna et Luc. C'était en 1969, venait de déferler la nouvelle vague du cinéma, comprenne qui voudra, François Truffaut vous expliquera le reste. Et voilà en tous cas un deuxième quizz autour de Raphaël Nadjari, qui prolonge si bien notre premier de naguère, que nous le remontons ici en post scriptum.

Mais revenons aux fidélités profondes: la russe se défenestrait, la new-yorkaise se suicide avec le revolver qu'elle a un instant brandi contre son mari, qui feignait de dormir. Cette scène — d'une formidable sobriété: Simon se retourne vers les spectateurs et ouvre l'œil — traduit en images mieux qu'une fidèle illustration ce que Fedor écrivait:

Le silence se prolongeait. Je sentis près de mes cheveux l’attouchement froid du fer. Vous me demanderiez si j’espérais fermement y échapper, je vous répondrais, comme devant Dieu, que je n’avais plus aucune espérance. Peut-être une chance sur cent. Pourquoi alors attendais-je la mort! [...] Vous me demanderez pourquoi je ne lui ai pas épargné un assassinat! [...] Cependant mon sang bouillait, le temps s’écoulait, le silence était funèbre. Elle ne quittait pas mon chevet, puis,... à un moment donné... je tressaillis d’espérance! j’ouvris les yeux: elle avait quitté la chambre. Je me levai; j’avais vaincu... elle était vaincue pour toujours!

Ainsi, Raphaël Nadjari aura vu juste dans la façon de forcer les jeux de John Cassavetes et, du même geste, aura lu Dostoïevski au moins aussi bien que Bresson, la discrétion côté métaphysique en prime.

PS. Quizz autour de Tehilim (8 juin 2007):

Qui est Raphaël Nadjari? L'autre est Godard, bien sûr!

On peut voir ici un extrait du film The Shade, de Raphaël Nadjari.
Voir aussi l'analyse de Téhilim, bande-annonce et trois extraits.

Photogramme © Raphaël Nadjari: Richard Edson et Lorie Marino, dans The Shade, 1999.
Images du Quizz: © auteurs non identifiés. Tous droits réservés.

vendredi 14 août 2009

Madame Aung San Suu Kyi, le langage assigné




Prix Nobel de la Paix en 1991, elle a soixante-quatre ans. Depuis 1989, elle a été emprisonnée ou étroitement assignée à résidence quatorze années. Enfermée et isolée, elle vient d'être condamnée à dix-mois supplémentaires pour avoir hébergé durant deux jours John Yettaw, un mormon américain venu chez elle à la nage en mai dernier. Après que le texte proposé a été édulcoré par les menaces de véto de la Chine et de la Russie qui, à force de recourir à cette notion, pour eux vitale, d'«affaire interne», parviennent à s'y entendre et à l'imposer sur la scène internationale, cette condamnation est finalement l'objet d'«une grave préoccupation» pour les Nations-Unies. John Sawyers, président ce mois-ci du Conseil de Sécurité, l'accompagne de ce commentaire: «Nous savons tous que les différents membres du Conseil de sécurité ont des visions différentes de la situation [en Birmanie] et que l'opinion tranchée de plusieurs capitales occidentales n'est pas entièrement partagée par d'autres pays», une déclaration qui montre une fois encore à quel point ce mot "Nations-Unies" est un véritable oxymore. Quant à notre gouvernement et ses sanctions «aggravées», elles font l'impasse sur l'atout que représenterait la question de la présence de l'entreprise française Total en Birmanie.
L'américain John Yettaw est condamné à sept ans de prison et de travaux forcés pour ces deux jours passés chez madame Aung San Suu Kyi. Cette nouvelle condamnation rend légalement impossible sa participation aux prochaines élections prévues pour 2010. Ils sont deux mille cent prisonniers politiques en Birmanie aujourd'hui.

© Photo: AFP/Manuel Ceneta, Aung San Suu Kyi, en juillet 1995.

mercredi 5 août 2009

Être juif? Histoire en deux temps



26 janvier 2006.
— Être juif? Une définition qui n'a pas besoin de Dieu, mais qui pourtant me semble au plus près de la réalité et de la tradition biblique: «Un jour a émergé le sens, puis est arrivée la loi. Depuis, nous sommes dans l'espérance».
L'espérance? C'est la certitude que ce monde-là, sur la terre, puisse aller mieux, ne s'éteindra qu'avec l'explosion de la planète, ou du moins la disparition de l'espèce humaine. En attendant, nous irons d'échec en échec, évidemment. Mais ça ne change rien, il n'y aura pas de paradis terrestre, ni de fin de l'histoire, ni d'apocalypse, notion chrétienne s'il en est, juste l'espérance, qui est le contraire exact de l'attente, et le contraire aussi de l'angélisme politique. Si le Messie (ou si la Révolution?) venait, ce qu'à Dieu ne plaise, car cet événement transformerait l'espérance en attente justement, le juif devrait lui dire: «Non merci, nous préférons t'attendre encore un peu».

5 août 2009. — Au détour d'une conversation entendue il y a quelque temps sur France-Culture, Maison d'Études sûrement, les conversants ont évoqué un bien connu "trépied du judaïsme": La Thora, la Loi, le Peuple. Bien connu, sauf de moi évidemment. Je ne sais pas d'où ça sort, je vais peut-être chercher, mais je me suis souvenu que — ces quelques lignes ci-dessus — je m'étais bricolé mon trépied il y a déjà trois ans, tout seul comme un grand. C'est qu'un trépied, ça ne peut pas boiter. Dont acte, encore qu'un peu de boiterie donne grâce à nos indispensables inélégances.

Je suis tout de même surtout frappé par les différences entre leur supposé bien connu juif trépied et le mien, inventé impromptu quand, un soir de laïque réveillon — Natale con i tuoi, Capodanno con chi vuoi: "Noël avec les tiens, Jour de l'an avec qui tu veux" — , un convive qui me supposait sans doute vitalement expert en ces sujets, me demanda, une coupe de champagne à la main: «C'est quoi pour toi: "être juif"?». Alors cette phrase m'est venue: «Un jour a émergé le sens, puis est arrivée la loi. Depuis, nous sommes dans l'espérance», et l'esprit curieux ne s'en est pas laissé conter par mes cadences: «Mais tu ne me dis rien, là, c'est juste des slogans, ce n'est pas toi qui parles». J'aurais donc mieux fait de lui répondre: «D'après toi?». Il eût alors entendu en lui-même réponse plus émerveillante.

Je l'ai toujours su: quelqu'un qui n'a rencontré de rabbin que le jour de sa circoncision et de cette farce que fut ma bar-mitsva (sorte de rituel de passage sociologiquement comparable à la communion solennelle) ne saurait être un bon juif. Mais au-delà de ces contingences, cheminons plus avant dans notre tripodologie.

Ainsi, le primat du «sens»: sauf à dire que mon pauvre «sens» et toute leur Thora seraient synonymes, on peut toujours tout énoncer. Mon «sens qui émerge», c'est seulement le verbe, le langage: Dieu dit et c'est, et, presque aussitôt — l'affaire de quelques jours —, la puissance divine du mot devient pouvoir humain de la dénomination, activité symbolique en soi, lexique d'avant le discours, alphabet d'avant l'écriture. Alors que le sens que me tend le discours "thoréique" — ô le joli voyage d'une ou deux lettres dans un mot — est déjà multiple, conséquent, longtemps après Babel, au cours de son long et divers maniement. Rien à voir donc.

Nos deux trépieds s'assoient sur «la loi». Soit, je crois, par ce mot «loi», évoquer le même événement qu'eux par le leur: l'invention en somme de l'écriture, et Moïse brise les tables, devenues inutiles puisque la loi est désormais intérieure et pour toujours en nous, une sorte de ver définitivement solitaire, Jiminy Cricket si l'on veut. S'il fallait à toute force trouver une différence, alors ce serait l'une de celles qui ne s'entendent pas clairement à la radio, — qui s'écriraient plutôt, justement — mais dans leur bouche et à l'instar de leur Thora, sans autre procès d'intention, leur «peuple» et leur «loi» semblaient mots à se passer difficilement d'une majuscule.

Leur «peuple», comme j'ai été étonné que ces savants en telle sympathie avec le sens commun l'aient ainsi mis au rang des évidences premières! C'est que j'en suis si loin, de ce sentiment d'appartenir à un peuple! Tout mon judaïsme ne parvient même pas à prononcer ici ce mot, à lui donner une chance en quelque langue que ce soit, fût-elle la plus philosophique. De la mémoire, de la transmission, de l'étude, de la connaissance, du commerce et des voyages, des guerres à présent, des désignations, des étiquetages, au nom de quoi certains proclament — s'ils n'avaient fait que proclamer! — des interdits d'existence sur de simples gens qui, dans toutes les parties du monde et sous tous les faciès et toutes les couleurs de peau, ont vécu ensemble ou séparés: du sens donc et de la loi mêlés, tout le temps qui passe et tout le monde parcouru, de l'histoire et de la géographie oui, mais nul besoin de me sentir d'un peuple. Élu par-dessus le marché? Mon judaïsme aspire à être un objet parmi tous les objets du monde et ne sait que faire de ces hautes distinctions.

«Un jour (a émergé le sens), puis (est arrivée la loi). Depuis, (nous sommes dans l'espérance)», avais-je dit. Tous ces temps, toutes ces ères, quand leur trépied flotte dans une sorte d'éternité, d'absence de passé et d'avenir? Du coup, bien sûr, nulle place pour l'espérance, alors que c'est pour en arriver à elle que j'avais surtout écrit ce petit commentaire de janvier il y a trois ans. C'est tout bête ce que je dis: l'espérance a besoin que passe le temps. Nourrie de ces deux préalables que lui sont le sens et la loi, l'espérance — parfois le désespoir — est la totalité de mon présent, la seule réalité qui vaille aujourd'hui: répondre chaque jour devant moi-même, devant mes contemporains et devant mes enfants de l'état de ce monde et de celui qui vient.

Image: Il Grillo parlante, Enrico Mazzanti (1850-1910), premier illustrateur de Carlo Collodi, Le avventure di Pinocchio, 1883.

mardi 4 août 2009

Sarah Vajda / Valerio Zurlini



D'invitée à notre site, Sarah Vajda devient membre à part entière de la famille Ralentir travaux. Elle dispose désormais en effet d'un site personnel, où elle regroupe sa bibliographie, les liens pour divers textes publiés sur le Net, plusieurs autres issus de publications imprimées, diverses recensions et entretiens sur ses œuvres. Nous continuerons ensemble à éditer sur son site son Dictionnaire amoureux. Elle vient d'ailleurs d'y ajouter deux entrées:

• Un texte sur le réalisateur italien Valerio Zurlini: «Demain dans la bataille, oublie-moi, Amori et dolori sacrum», qu'elle avait écrit après avoir vu Été Violent (1959).
Valerio Zurlini (1926-1982) fut le réalisateur de nombreux films bien connus, ses deux derniers étant Le Professeur (1972) et Le Désert des Tartares (1976). Mais ici, nous garderons une nette préférence pour La fille à la valise (1961), d'une modernité sur laquelle nous aurons plaisir à revenir un jour.

• Un autre sur Kacew: chacun sait que Roman Kacew est le vrai nom de Romain Gary. Après avoir publié fin 2008 Gary & Co (Infolio éditions), une biographie en forme d'essai sur l'écrivain et le personnage, signalée ici en novembre dernier, qui mieux qu'elle pouvait nous offrir, rien que pour nous, quelques minutes d'une lecture roborative, sur le thème: «Pourquoi j'aime Gary?». Très vite d'ailleurs, cela devient sous nos yeux: «Pourquoi aimer Gary?» ou «Comment diable pourrions-nous ne pas aimer Gary»? Toujours depuis cet observatoire, si spécifique à Sarah Vajda, où elle campe en permanence, chez ses meilleurs ennemis, histoire de leur mettre quelques vérités sous le nez, bravant le risque évident d'être traitée par eux en otage. C'est au fond tout ce qui, à nos yeux, fait le mérite de l'entreprise vaillante de Sarah Vajda. Le bonheur constant de l'écriture en plus.

Rappelons que le Dictionnaire amoureux de Sarah Vajda nous offre actuellement ces autres entrées: Céline, Louis-Ferdinand: De son temps, le nôtre.Corneille, Pierre. — Diderot, Denis. — Ivanhoé: la fille d'Isaac d'York.

© Photogramme: Valerio Zurlini, Claudia Cardinale dans La fille à la valise, 1962. Tino Santoni, ingénieur de la photographie.
Jean-Luc Godard, Jean-Paul Belmondo dans À bout de souffle, 1960.

dimanche 2 août 2009

Les Goûts Réunis



Vous souveniez-vous que, dans un coin du site, plusieurs recettes de cuisine, italienne et judéo-tunisienne, sont réunies sous le titre général et une table: Les Goûts Réunis? Dans notre exposé des motifs pour la création de cette section, nous écrivions le 28 mai 2007:

«Tunis [...] était le lieu d'une rencontre culinaire, une cuisine urbaine et même de capitale, unique dans toute l'Afrique du Nord, fondée sur les apports, emprunts et synthèses, et sur une qualité et une richesse des produits exceptionnelle, exaltée par l'activité d'import-export des très anciens commerçants juifs [...] Tout cela a disparu en quelques années de la surface du monde, une génération à peine [...]».

La carte ci-dessus (que vous pouvez mieux lire en cliquant dessus) indique clairement la localisation phénicienne il y a deux mille cinq cents ans. Comme si elle nourrissait ce rêve des premiers ancrages de nos traditions alimentaires.

Nous venons de relire cette section, parmi les plus anciennes du site (créé le 27 mars 2007), la corriger, la réorganiser. Vous y trouverez pour le moment, car nous comptons bien ajouter d'autres recettes, avec le temps:

Des entrées italiennes: la caponata de Sicile, le cibreo (abats de volaille) du marché de Sant'Ambrogio à Florence et plus de vingt salades tunisiennes à base de différents légumes: ajlouke (caviars au carvi), torchi (légumes accommodés en morceaux), mechouiyya (sur braise ou au four), meukliyya (poêlés), mekbouba (bouillis), salades au vinaigre, et la ooja (œufs brouillés).

Des pâtes: Au chou-fleur, aux broccoli ou au romanesco, aux fleurs de courgette, alla marinara, alla Norma, con la pummarola, all'amatriciana, bolognese ou ragù, carbonara, pappardelle al cibreo de Florence, pagliata des abattoirs du Testaccio, à Rome, alla Vucciria de Palerme (sardines, fenouil). Et la recette des pâtes fraîches domestiques.

Des poissons, des viandes et des tajines: les seppie al nero (seiches à l'encre), le polpettone, suivi du polpettone in salsa verde, en VO, l'osso buco, le tajine aux artichauts, aux pommes de terre et aux citrons confits, (viande, volaille ou poisson), l'akoud, ou aakode (tripes au cumin) et même le haggis, retour d'Écosse (version beta sous réserve de réalisation personnelle) et les carbonnades des Flandres.

Des desserts: La granite au citron des neiges de l'Etna, les oreilles d'Aman, les dattes farcies, et la mousse des mousses.

L'accès à la table générale des Goûts Réunis, comme à toutes les chapitres du site, est permanent dans la rubrique SOMMAIRE, en colonne de gauche. Cette colonne est présente dans toutes les pages. Vous pouvez également utiliser les LIBELLÉS en pied d'article, par exemple ici grâce à CUISINE, pour vous orienter dans votre belle odyssée à travers le site.

Image: Carte de peuplement des Grecs et des Phéniciens en Méditerranée, 550 av. J.-C. Cliquer dessus pour l'agrandir.

samedi 1 août 2009

John Cassavetes, invitée 3. Isabelle Régnier: Mikey and Nicky (1976) d'Elaine May




Toujours en prime de notre travail en cours sur John Cassavetes, nous invitons aujourd'hui Isabelle Régnier, qui écrivit en juillet 2007 cette courte note pour Le Monde, sur Mikey and Nickie, un magnifique film d'Elaine May, très cassavetien en effet, au point d'être un faux jumeau explicite de Meurtre d'un bookmaker chinois, film auquel nous consacrerons notre prochain article sur John Cassavetes: mort d'un bookmaker chinois que, terré dans sa chambre d'hôtel, Nicky apprend ici par un journal! Sans épiloguer sur " Nickie", le prénom du fils de John et de Gena, ou sur le titre, qui fait tout pour nous rappeler Minnie and Moskowitz!
Mais nous verrons dans le film de John que l'assassin du
bookmaker chinois, semblablement poursuivi par la Mafia, ne se cachera surtout pas, lui. Bien des raisons donc d'accueillir ici ces quelques lignes, qui disent l'essentiel. Quant à Wanda, l'unique film de Barbara Loden, épouse aussi d'Elia Kazan, dont il est question ici ...

Mikey and Nicky: l'errance de deux malfrats oubliés par la vie dans la nuit de Philadelphie. — Sorti en 1976 dans une version tronquée, puis remonté une dizaine d'années plus tard et ressorti alors de manière quasi confidentielle, Mikey and Nicky est une des nombreuses étoiles filantes qui peuplent le ciel du cinéma américain. Tourné de nuit dans les rues de Philadelphie, ce film, traversé de bout en bout par une énergie tendue et irrépressible creuse jusqu'à l'os l'état de pourrissement d'une amitié de trente ans.
S'il s'inscrit ouvertement dans la veine du cinéma de John Cassavetes (formidablement présent ici, dans le rôle de Nicky), la place qui lui revient dans la cartographie du cinéma est aux côtés de Wanda de Barbara Loden (1970). Même regard plein d'amour mais impitoyable sur l'âme humaine, même manière de s'accrocher à l'errance de personnages que la vie semble avoir abandonnés, et surtout, même profil des auteurs: des femmes qui n'ont réalisé que peu de films — un seul pour Barbara Loden, trois pour Elaine May.
Actrice comique, celle-ci est surtout célèbre pour la manière dont elle a imposé, avec son mari Mike Nichols, un art nouveau de l'improvisation dans la comédie. Et c'est sans doute la raison qui explique que ce beau film se balade ainsi, quasiment sans attache, dans la galaxie du cinéma. L'absence d'attaches et de repères, c'est justement ce qui caractérise ses deux personnages, Mikey et Nicky, deux malfrats à la petite semaine qui se retrouvent un soir dans une chambre d'hôtel glauque. En proie à une crise de paranoïa aiguë, Nicky a demandé à son ami de le rejoindre pour l'aider à fuir la ville. Il vient d'apprendre qu'il est menacé de mort par une organisation mafieuse. À son chevet, Mikey (Peter Falk, qui cultive ici l'ambiguïté à merveille) est bouleversant de tendresse, d'empathie, d'une douceur fraternelle qui contraste avec la violence dont il est capable, et dont il fait la démonstration au début du film.
Ensemble, les deux hommes se lancent dans une longue dérive qui va les emmener jusqu'au petit matin, et qu'Elaine May écrit comme un collage de séquences qui sont autant de jets puissants, explosifs, et dans lesquelles le temps prend une densité vertigineuse.
Alliant art du suspense et économie du récit, elle met au jour la boue qui gît sous le vernis de cette amitié, et par là, la triste vérité de deux personnages aussi misérables qu'attachants. Après s'être attaqué à beaucoup plus fort que lui, Nicky est en sursis. Alors qu'il n'existe déjà plus pour personne, il s'amuse, comme un adolescent arrogant, à humilier tous les gens qu'il croise en chemin, Mikey compris. Mikey, lui, semble plus sage, mais n'est que son reflet inversé. Après des années de vexations encaissées, il n'est plus qu'un bloc d'égoïsme et de médiocrité, rongé par le ressentiment et la honte de soi.
Ils tracent leur itinéraire comme une série de détours successifs, qui n'ont d'autre but que de différer le moment de l'arrivée. Une halte dans un cimetière, sur la tombe de la mère de Nicky, une autre chez une pauvre fille, qu'ils essayent l'un après l'autre de posséder à même le sol, donnent lieu à deux scènes particulièrement fortes, où l'on passe du rire au malaise, où des interrogations métaphysiques naissent des situations les plus triviales.
Pendant ce temps, la mort rôde. Silencieusement, la voiture d'un tueur sillonne les rues de la ville. Tout aussi peu doué que les deux compères, l'homme se casse le nez chaque fois qu'il arrive à l'endroit où ils sont censés se trouver. Discrètement, la cinéaste met en scène toute une galerie de personnages qui sont autant de perdants, échoués sur le bas-côté du rêve américain. Elle les élève au rang de héros tragiques, les fait un instant accéder au sublime. — Isabelle Régnier, Le Monde, 4 juillet 2007.

© Elaine May: John Cassavetes dans Mikey and Nicky (1976).

lundi 27 juillet 2009

John Cassavetes 7: Une femme sous influence (1975)




C'est ce joli titre français qui est sous influence. Pour la paresse d'une expression toute faite, mentir. A woman under the influence (1975, 146'), ce film n'est pas sur la folie individuelle d'une femme, écoutons John Cassavetes:

«Je crois vraiment que toutes les femmes sont folles. Elles sont devenues folles à force de jouer un rôle qu'elles n'assument pas. Tous les hommes sont fous aussi, bien entendu... La société ne leur laisse rien en commun, aux hommes et aux femmes. C'est le sujet du film.»

Il s'agit d'une femme. Sous l'influence. De qui? De quoi? "To be under the influence" signifie "être sous l'empire ou l'emprise de l'alcool". Demeurée seule après le départ de ses enfants et la déception causée par le faux bond de son mari Nick (Peter Falk), Mabel Longhetti (Gena Rowlands) avale d'un trait un verre plein, «du meilleur Bourbon», précise-t-elle: d'ordinaire, les alcooliques ne se préoccupent guère de qualité.
Tribut sera ainsi payé au titre, qui a bu ne boira plus: l'influence reste donc à trouver.
Écoutons encore John Cassavetes:

«Le problème principal de Mabel, c'est qu'elle n'a pas de moi. Elle fait tout ce qu'il faut pour plaire [souligné par nous] à n'importe qui, mais pas à elle-même... Jusqu'à la dernière scène du film, elle est vraiment sous l'influence de Nick et de sa famille. Sous l'influence de sa belle-mère, de l'amour pour sa mère qui ne l'aime pas, mais l'adore, si vous voyez ce que je veux dire. Sous l'influence d'un père qui l'a déshéritée parce qu'elle s'est mariée et qui l'a offerte à son gendre... Quand Nick a envie qu'elle se mette au lit, elle se dirige vers le lit. Quand il a envie qu'elle se sente mal à l'aise, elle se sent mal à l'aise. S'il voulait qu'elle s'excuse, elle s'excuserait.»

"Plaire"? Faute de pouvoir vérifier, nous craignons que ce "plaire" soit une autre approximation de traduction. "Convenir" irait sans doute mieux, car, premier piège tendu par le film, l'affaire de Mabel n'est pas de plaire ou de séduire. Même si elle va dans un bar de nuit chercher un autre corps en errance, même si Nick craint que ses familiarités avec ses amis soient, selon ses propres termes, interprétées par eux comme de la «drague», le corps et les journées de Mabel ne sont pas d'abord hantées par le sexe. Première vérité de Mabel, difficilement articulée, pleine d'hésitations, mais fermement préméditée: «J'ai cinq arguments et ils plaident en ma faveur: l'amour, l'amitié, le confort, je suis une bonne mère et je t'appartiens [ou je vous appartiens, qui décidera jamais du you?], mais je perds pied».
Mabel prend à la lettre le devoir de bonté, s'aimer les uns les autres, tout offrir d'elle, son corps et son lit à qui de droit, sa table à qui vient au gré des foucades de son mari, sa volonté, sa vérité à tous. Alors, forcément, elle se heurte partout aux convenances, au mensonge du lien conjugal, familial, politique et social. Toujours interdite, toujours meurtrie, elle n'en croit pas ses yeux, qui s'obstinent à s'ouvrir sur la terrible vérité.
Ainsi, à Nick: «Tu sais qu’il s’agit de nous et tu vas avec eux dehors, alors qu’on devrait être dedans».
Ainsi, droit dans les yeux de sa belle-mère, mais s'adressant à Zepp, le bon docteur de famille — venu chercher son fou mais, selon la question du bon docteur Ronald Laing (L’équilibre mental, la folie et la famille, Maspero, 1977), aura-t-il emmené le bon? —, qui patiemment attend son heure pour piquer sa belle et l'interner: «Je n'aime pas cette femme dans ma maison qui garde l'escalier. Mes enfants sont en haut et elle est le baiser de la mort».
Puis, au docteur Zepp lui-même sous qui elle décèle sa vérité de vampire: «Retournez dans votre cercueil!».
Ou encore et pour en finir avec son père, reprenant l'injonction filiale du Rebel without a cause Jim Stark (James Dean) dans le film de Nicholas Ray, La fureur de vivre (1955): «Dad, stand up for me».
Cahin-caha, elle dit.

Second piège: John Cassavetes aurait-il construit toute l'histoire pour offrir à son épouse Gena Rowlands le prétexte à cette encyclopédie vivante de la gestuelle d'actrice, une performance enfin à sa mesure — comme en harmonie avec cette note d'Antoine Vitez, datée de la même année 1975: «Ne jamais lésiner sur ce que j'appelle l'inélégance des corps (et qui est leur beauté)»? Malgré son omniprésence, Mabel est-elle seulement l'héroïne, le sujet du film? Loin de l'intimité de Shadows ou de Faces, ou des piétinements nocturnes de Husbands, et même du road-movie de Minnie and Moskowitz, jamais film de Cassavetes, au moins jusqu'ici, n'a filmé l'espace commun des hommes: terres inondées du prologue, espaces infinis du chantier, images de la lutte nocturne des ouvriers et des engins contre l'effondrement de terrain, la plage et la mer, le précipice où roule l'ouvrier mexicain et dont Nick, insecte suspendu, dévale les pentes en rappel. Jusqu'ici, jamais film ainsi peuplé, pas seulement par d'inoubliables seconds rôles, mais par des bandes entières: trois générations sautant sur un lit conjugal que parvient encore à contenir l'objectif de la caméra; équipe d'ouvriers envahissant l'appartement, et s'ordonnant autour de la table pour la fameuse spaghetti-party où Mabel tente de tenir ce qu'elle estime être ses devoirs de maîtresse de maison: s'affairer, être là, servir, à la lettre s'intéresser nommément à chacun, leur accorder l'occasion et le temps de donner d'eux le meilleur, les apprécier au plus près, et Nick se met en colère; groupe d'enfants — les siens et les enfants Jensen — où elle se met corps et âme à leur niveau, leur ouvre ses cartons et sa chambre, les accompagne et les encourage dans leur force de désordre devant une caméra qui commence à montrer son impuissance à les retenir tous, jusqu'à ce que Harold Jensen père veuille mettre ses enfants à l'abri de cette folle, et Nick se met en colère; foule enfin, réunie par Nick l'indécis, «nous étions plus de soixante», qui n'en finit pas de s'en aller par tous les bouts de l'image, il n'y en a plus, il y en a encore.
Ce film linéaire et torrentueux est l'histoire d'une sœur de Jess Polanski (Stella Stevens) la fragile chanteuse de Too Late blues: une pauvre fille qui croit dur comme fer aux valeurs, aux sentiments, aux devoirs, aux croyances et aux rites à elle inculqués (jusqu'aux conjurations made in Longhetti, doigts en cornes, ou en croix qui, à Naples, sont folie de tous et de toutes, et qui montrent ici les petits frottements de l'intégration américaine) confrontée violemment aux polices des familles et du voisinage, aux mâles rustreries des camarades de son mari, à l'institution psychiatrique qui n'aura besoin que de six mois pour la décerveler et la normaliser, comme un écho, lointain déjà, des espérances de A child is waiting).

Cet acharnement à la vérité s'aggrave encore d'une inquiétude insatiable sur les mystères de la beauté: Il s'agit, fût-ce sur une table nomade, que tout son corps sache danser et mourir comme un cygne à l'agonie, il s'agit d'approcher au plus près, au beaucoup trop près, de la bouche du «beau gosse» noir pour pénétrer dans cet abîme qui ouvre devant elle les mystères de Verdi:

Celeste Aida, forma divina, Mistico serto di luce e fior, Del mio pensiero tu sei regina, Tu di mia vita sei lo splendor. Il tuo bel cielo vorrei redarti, Le dolci brezze del patrio suol: Un regal serto sul crin posarti, Ergerti un trono vicino al sol (1).

De même, Jean-Luc Godard clôt son film Je vous salue, Marie (1985) par une mystique et païenne plongée dans le noir de la bouche grande ouverte de Marie (Myriem Roussel) qui, son devoir sacré accompli, revient aux joies du maquillage, lèvres ourlées rouge sang.

Psychologie, hystérie, que de contresens commis en votre nom! Théâtre social, jeu des convenances, violence de la sainte et divine folie de celle qui a vu le baiser de la mort. Et dans l'indiscrète transparence du rideau refermé, le miracle à peine entrevu du visage rayonnant de Gena Rowlands, souriant en coulisses à son partenaire qui l'accueille, actrice épanouie, sereine, heureuse d'avoir su et pu se donner toute entière au gouffre et au tourbillon.

1. «Céleste Aïda, forme divine, Mystique diadème de lumière et de fleur, De mes pensées tu es la reine, De ma vie tu es la splendeur. Je voudrai te rendre ton beau ciel, Les douces brises de la terre de tes pères: Te couronner d'un royal diadème, T'ériger un trône auprès du soleil».

© John Cassavetes: Gena Rowlands, A woman under the influence (1975).
© Jean-Luc Godard
: Je vous salue, Marie (1985).

samedi 25 juillet 2009

Jacques Ellul: Victoire d'Hitler? 23 juin 1945 (texte original)




Je mettais la dernière main à l'article Auschwitz, où est ta défaite? Hitler a gagné la guerre, lorsque Sarah Vajda m'a appris l'existence d'un texte de Jacques Ellul (1912-1994): Victoire d'Hitler? paru dans Réforme, le 23 juin 1945. Malheureusement, la seule version en ligne est manifestement fautive. Nous avons aussitôt demandé à Réforme une copie de l'article original, que Marc Moreau, secrétariat de rédaction, a envoyée sur l'heure, nous autorisant à le publier. Nous l'en remercions particulièrement.
Jacques Ellul, sociologue et théologien protestant, avait participé à notre revue
Le cheval de Troie (n°3, Moïse: «Le dur inventeur de la liberté», 1991, article bientôt disponible sur notre site). Nous savions qu'il était homme à compter sur le temps plutôt que sur le tapage pour que ses textes finissent toujours par trouver le chemin de leurs lecteurs. En temps et heure, ce bonheur nous aura donc été nommément accordé.

Victoire d'Hitler? — À l'heure même où l'Allemagne et le nazisme sont effondrés, à l'heure où la victoire des armées alliées est enfin acquise, une question nous reste posée par les deux derniers ordres du jour d'Hitler, un mois à peine avant son écrasement, où il affirmait sa certitude de la victoire. Tout le monde à ce moment en a ri, tant il était évident que plus rien ne pouvait sauver l'Allemagne et l'on a pensé: coup de fouet à son peuple, folie. Tout le monde l'a oublié aujourd'hui car c'est une affaire liquidée. Et pourtant ne devrions-nous pas nous méfier de cette attitude en face des affirmations de cet homme? Lorsque depuis 1938 il menaçait, on disait «chantage». Lorsque, en janvier 1940, il a dit qu'en juillet il serait à Paris, on disait «rodomontade». Lorsque, en 1938, il avait parlé d'envahir la Roumanie et l'Ukraine, qui donc l'avait pris au sérieux? Et pourtant si l'on avait réellement pris au sérieux Mein Kampf, si l'on avait bien voulu y voir un programme d'action et non comme nous en avions trop l'habitude avec nos hommes politiques un programme électoral que l'on n'applique jamais, l'on aurait peut-être pris quelques précautions. Car tout ce qu'Hitler a fait était annoncé dans Mein Kampf: les buts, les méthodes et les résultats. Il n'a pu aller jusqu'au bout, mais la volonté ne lui en a pas manqué. Tout ce qu'il avait dit, il l'a fait. Pouvons-nous alors prendre à la légère ces ordres du jour où, alors qu'il savait très bien ques ses armées étaient vaincues, il affirmait encore sa victoire ?

Remarquons d'abord qu'il ne s'agit pas, dans ces ordres du jour, d'une façon évidente, de victoire de l'Allemagne actuelle, ni d'une victoire militaire. Il s'agit d'une victoire du nazisme et d'une victoire de l'Allemagne éternelle, c'est-à-dire, si nous comprenons bien, d'une victoire politique. Et ce ne serait pas la première fois que le vaincu par les armes arrive à vaincre politiquement son vainqueur. Ainsi les armées de la Révolution et de l'Empire furent en définitive vaincues, mais elles avaient porté dans toute l'Europe l'idée de République et le sentiment de la liberté dont personne ne put arrêter la marche triomphale au XIXe siècle.
Or que voyons-nous aujourd'hui ?
D'abord Hitler a proclamé la guerre totale, ce qui comprend d'une part mobilisation totale; d'autre part, massacre total. Et l'on sait les lois de sa guerre... Tout le monde a dû s'aligner sur lui — et faire la guerre totale, c'est-à-dire la guerre d'extermination des populations civiles (nous y avons fort bien réussi!) et l'utilisation illimitée de toutes les forces et ressources des nations aux fins de la guerre. On ne pouvait faire autrement pour vaincre. Évidemment. Mais est-ce si certain que cela que l'on puisse vaincre le mal par le mal? Ce qui est en tout cas incontestable, c'est qu'en nous conduisant à la nécessité du massacre des populations civiles, Hitler nous a prodigieusement engagés dans la voie du mal. Il n'est pas certain que l'on puisse en sortir si vite. Et, dans les projets de réorganisation du monde actuel, à voir la façon dont on dispose des minorités, dont on prévoit les transferts de populations, etc., on peut se demander si l'influence en ce qui conerne le mépris de la vie humaine (malgré de belles déclarations sur la dignité humaine!) n'a pas été plus profonde qu'on ne le croirait.
D'autre part, la mobilisation totale a eu des conséquences parallèles. Non seulement le fait que les femmes mobilisées accomplissent une tâche pour laquelle elle ne sont pas faites, mais surtout, le fait que l'État est couronné de la toute-puissance absolue.
Bien sûr! on ne pouvait pas faire autrement. Mais il est assez remarquable de constater que là encore nous avons dû suivre les traces d'Hitler. Pour réaliser la mobilisation totale de la nation, tout État doit avoir en mains tous les ressorts financiers économiques, vitaux, et placer à la tête de tout des techniciens qui deviennent les premiers dans la nation. Suppression de la liberté, suppression de l'égalité, suppression de la disposition des biens, suppression de la culture pour elle-même, suppression des choses et bientôt des gens inutiles à la défense nationale. L'État prend tout, l'État utilise tout par le moyen des techniciens. Qu'est-ce donc sinon la dictature? C'est pourtant ce que l'Angleterre aussi bien que les États-Unis ont mis sur pied... et ne parlons pas de la Russie. Absolutisme d'État. Primauté des techniciens. Sans doute nous ignorons le mythe antijuif, mais ignorons-nous le mythe antinazi ou anticommuniste ? Sans doute nous ignorons le mythe de la race, mais ignorons-nous le mythe de la liberté? Car on peut parler de mythe lorsque dans tous les discours il n'est question que de liberté alors qu'elle est pratiquement supprimée partout.
Mais dira-t-on, ce n'est que pour un temps, il le fallait pour la guerre, dans la paix on reviendra à la liberté. Sans doute pendant quelques temps après la guerre, il est possible que dans certains pays favorisés on retrouve une certaine liberté, mais soyons assurés que ce sera de courte durée. Après 1918, on a aussi prétendu que les mesures de guerre allaient disparaître... Nous savons ce qu'il en a été... D'ailleurs, deux choses sont à retenir: d'abord les quelques plans économiques dont nous pouvons avoir connaissance (le Plan Beveridge, le Plan du Full Employment, le Plan financier américain) démontrent abondamment que l'emprise de l'État sur la vie économique est un fait acquis et qu'on s'oriente vers une dictature économique dans le monde entier. Ensuite, une loi historique: l'expérience de l'histoire nous apprend que tout ce que l'État conquiert comme pouvoir, il ne le perd jamais. La plus belle expérience est peut-être celle de notre Révolution française dans laquelle on est parti en 89 au nom de la liberté contre l'absolutisme royal pour arriver en 91, toujours au nom de la liberté, à l'absolutisme jacobin. Ainsi nous pouvons nous attendre demain à l'établissement de dictatures camouflées dans tous les pays du monde, nécessité dans laquelle Hitler nous aura conduits. Sans doute, on peut réagir, on peut lutter, mais qui songe à le faire sur ce plan?

Et c'est là la seconde victoire d'Hitler. On parle beaucoup de démocratie et de liberté. Mais personne ne veut plus les vivre. On a pris l'habitude que l'État fasse tout et sitôt que quelque chose va mal, on en rend l'État responsable. Qu'est-ce à dire sinon que l'on demande à l'État de prendre la vie de la nation toute entière à charge? La liberté vraie, qui s'en soucie? La limitation des droits de l'État apparaît comme une folie. Les ouvriers sont les premiers à réclamer une dictature. Le tout est de savoir qui fera cette dictature. Et le mouvement en faveur de la liberté économique et politique n'est guère soutenu qu'en Amérique, et là que par les «capitalistes» qui désirent se libérer de la tutelle de l'État.
L'ensemble du peuple, en France comme aux États-Unis, est au contraire tout prêt à accepter le gouvernement dictatorial et l'économie d'État. La fonctionnarisation générale est presque un fait accompli ou qui s'accomplit chaque jour et le désintéressement de la population à l'égard des querelles politiques, qui est indéniable, est un signe grave de cette mentalité qui est, à n'en pas douter, «pré-fasciste».
Sans doute on peut essayer de réagir. Mais au nom de quoi? La liberté a fait vibrer toute la France tant qu'elle a été la libération du Boche. Maintenant elle perd son sens. Liberté à l'égard de l'État? Personne ne s'en préoccupe. Et ce grand ressort brisé, il nous reste la possibilité de faire appel à des «valeurs spirituelles» pour faire marcher le peuple. Eh oui... comme Hitler... comme Hitler qui a trouvé la formule étonnante de mettre le spirituel au service du matériel, d'avoir des moyens spirituels pour réaliser les fins matérielles.
Une doctrine de l'homme, du monde, une religion pour arriver à la puissance économique et militaire. Peu à peu, nous aussi nous allons sur ce chemin. Nous demandons une mystique, quelle qu'elle soit, pourvu qu'elle serve à la puissance, une mystique qui obtiendra l'adhésion de tous les cœurs français, qui les fera agir par enthousiasme, les conduira au sacrifice dans l'exaltation. Partout on la demande cette mystique. Partout on demande en d'autres termes que cette dictature que l'on accepte implicitement, soit totalitaire, c'est-à-dire qu'elle saisisse l'homme tout entier, corps, esprit cœur, pour le mettre au service de la nation de façon absolue. L'offensive à laquelle nous assistons pour l'École unique est centrée sur l'idée que l'école doit former des citoyens. L'offensive pour la laïcité est centrée sur l'idée que l'Église apprend à faire passer l'Église avant la Nation. C'est bien le symptôme de ce totalitarisme qui se développe lentement, sournoisement, sacrifice qui se prépare de l'homme à l'État Moloch.
Qui dira que j'exagère ne voit pas la réalité sous les guirlandes et les discours. Que l'on compare seulement la vie économique, politique, sociale, administrative de 1935 à celle de 1945 et l'on verra le pas gigantesque accompli en dix ans. Or si l'on songe que réagir supposerait que l'on réagit contre l'envahissement de l'État, contre l'économie dirigée, contre la police, contre l'assistance sociale, on voit que l'on dresserait la totalité de la nation contre soi, car on réagit contre des choses admises et jugées bonnes, des choses dont personne aujourd'hui ne peut dire coment on pourrait s'en passer!
Victoire d'Hitler — non pas selon les formes, mais sur le fond. Ce n'est pas la même dictature, la même mystique, le même totalitarisme, mais c'est une dictature, une mystique, un totalitarisme dont nous préparons le lit avec enthousiasme (puisque nous en payons la défaite militaire d'Hitler) et que nous n'aurions pas connus s'il n'était pas passé. Et plus que les massacres, c'est là l'œuvre satanique dont il aura été l'agent dans le monde.
L'agent seulement, car il n'a rien inventé. Il y a une longue tradition qui a préparé cette crise et les noms de Machiavel, de Richelieu, de Bismarck, viennent aux lèvres, et l'exemple d'États qui depuis 1918 vivent déjà cette dictature et ce totalitarisme saute aux yeux. Hitler a seulement porté à un paroxysme ce qui était. Mais il a répandu ce virus et l'a fait se développer rapidement.
Que dirons-nous donc? Nous plier devant cette poussée mondiale dont la fatalité nous accable? Non sans doute.
Mais ce qui apparaît clairement, c'est qu'il n'y a point de moyen politique ou technique pour enrayer ce mouvement.
En face de cette marée qui détruit toute valeur spirituelle et l'homme lui-même en lui forgeant des chaines dorées, il ne peut se dresser que des hommes qui, parce qu'ils le seront pleinement, ne se laisseront pas absorber par cette civilisation, courber à cet esclavage. Mais comment des hommes dans leur faiblesse et dans leur péché résisteraient-ils et garderaient-ils leur destin propre dans la fourmilière de demain ?
En face de cette marée qui détruit toute valeur spirituelle et l'homme lui-même, il ne peut se dresser que l'Homme. "Voici l'Homme". l'Homme Jésus-Christ qui seul brise les fatalités du monde, qui seul ferme la gueule du Moloch, qui seul fera demain les hommes libres des servitudes que le monde nous prépare aujourd'hui.

© Jacques Ellul, article paru dans Réforme, 23 juin 1945.
Photographie: Florence, vue depuis les canons de la Fortezza di Santa Maria in San Giorgio del Belvedere, censée défendre la ville de ses ennemis (1590-1595).

vendredi 24 juillet 2009

John Cassavetes, invitée 2. Élise Domenach: She's so lovely (1997), de Nick Cassavetes




Nick Cassavetes, né en 1959, est le fils de John. John Cassavetes avait écrit en 1980 le scénario de She's so lovely, puis l'avait remanié en 1987, dans l'espoir de le voir interprété par Sean Penn. Nick tournera le film en 1997 («dix ans plus tard» donc, exactement le temps de l'ellipse narrative dans ce film), s'affirmant ainsi comme un auteur à part entière, même si, forcément, des continuités et des héritages plus que des influences traversent ce film; et si Nick dirige passagèrement sa mère Gena Rowlands, inséparable à jamais de l'univers de John. C'est justement dans ces façons d'assumer ses filiations en pleine conscience et reconnaissance que Nick ouvre ses voies personnelles. C'est pourquoi il n'entre pas dans notre travail en cours sur John Cassavetes de rédiger une note sur She's so lovely. En revanche, pour la richesse du dossier, il nous plaît et nous paraît nécessaire d'y inviter ce bel article d'Élise Domenach: Malaise dans la conversation, paru dans le Nouveau Recueil n° 45 (Champ Vallon, décembre-février 1998).
Nous l'avons réédité sur notre site, à partir de la version internet disponible sur celui de Jean-Michel Maulpoix & Cie.

© Photogramme: Nick Cassavetes:
Sean Penn et Robin Wright Penn dans She's so lovely (1997).

jeudi 23 juillet 2009

Auschwitz, où est ta défaite?




Auschwitz, où est ta défaite?
Hitler a gagné la guerre.

Résumons trop brièvement les axes et objectifs essentiels de la politique du nazisme:

— Exterminer l'ensemble des juifs d'Europe orientale, c'est-à-dire le cœur du judaïsme mondial. C'est chose faite en 1945, en moins de dix-huit mois. Toutes les communautés ont quasiment disparu de Pologne, de Hongrie ou de Roumanie — mais pas de Bulgarie —, de tous les pays "libres de juifs" jusqu'à la Baltique, pour n'y laisser vivant aujourd'hui qu'un virulent antisémitisme, étrange puisqu'il y virule sans juifs. Et Salonique n'est plus qu'un drôle de nom dans quelques mémoires, rejoint par d'autres noms, ceux par exemple de Bagdad ou d'Alexandrie. Sans évoquer davantage ici le ventre encore vivant accouchant d'un négationnisme d'État devant les courtoises nations assemblées.

— Briser la notion d'unité de l'espèce humaine, en hommes dignes de vivre et en sous-hommes à éliminer — «comme si vous et vos supérieurs aviez le droit de décider qui doit et ne doit pas habiter cette planète (1)» —, ce que, dans le Dictionnaire de la Shoah (2), Georges Bensoussan dénomme «une conception vétérinaire», zoologique, de l'homme. L'extermination ne touche pas seulement les juifs, elle ne touche pas "les juifs-en-tant-que-juifs" comme on le dit trop souvent, mais en tant que non-hommes, sous-hommes: elle extermine l'humanité même. Or il est désormais philosophiquement trivial et grossier d'oser argumenter en termes de «nature», d'«espèce humaine», d'«universalité des droits de l'homme», et invoquer la «morale» peut friser le ridicule. Au-delà des cercles de philosophes qui peuvent donc constater que la subtilité ne confère pas ipso facto l'innocence, triomphe dans notre vie de tous les jours un relativisme culturel et historique, qui (se) permet, selon les latitudes, de distinguer, voire d'évaluer, entre hommes, femmes et enfants, avec la caution des organisations internationales. Et ainsi contribuer à cette destruction des institutions démocratiques contemporaines et de leurs fondements historiques, philosophiques et politiques, ce qui était l'un des objectifs principaux du nazisme.

— Mettre et avoir mis les génocides et l'anéantissement au cœur de l'action politique réelle (Union soviétique, Cambodge, Bosnie, Rwanda, d'autres génocides encore, ou crimes contre l'humanité, c'est-à-dire justement contre l'unité de l'espèce humaine, tous uniques, tous spécifiques, mais tous énormes, concrets et systématiques), en lieu et place de la longue lutte historique entre «oppresseurs et opprimés» (3) qui avait au moins dégagé au fil lent des confrontations ses lois et ses implicites: ce qui nous contraint, devant l'urgence de la simple survie, à remettre toujours à plus tard les combats politiques et sociaux. Devenue secondaire devant l'imminence de la catastrophe, notre tradition révolutionnaire, celle issue des Lumières et vivifiée par le socialisme européen, devient pour la pensée commune une béance qu'ont tôt fait de combler les réflexes millénaristes, les théories complotistes et conspirationnistes, les divers cultes de l'irrationnel et de l'indéchiffrable, tous pivots de la problématique nazie. Citoyens, saurons-nous nous éloigner de ces maelströms obscurantistes pour questionner patiemment notre présent — l'industrialisation de la décervelation de masse, la mondialisation des violences économiques et politiques, l'avenir écologique immédiat de la planète, les pandémies, la mutation technico-scientifique des questions morales par les savoirs biologiques et génétiques par exemple — et, face à ces questions, éviter les recours au boucs émissaires pour nous transformer en pertinents agents de pression historiques, alors que nous serons taraudés par le sentiment, sans doute justifié mais dangereusement panique, qu'il y va désormais de notre existence?

— Détruire donc enfin la pensée rationnelle, la raison même. L'extermination systématique des juifs d'Europe est un événement historique irréductible à toutes les autres entreprises de crimes de masse. C'est ce qui a longtemps donné socle durable et sens profond à cette idée qu'elle était indicible, impensable, innommable, irreprésentable, infigurable, non intégrable dans la chronologie même de l'histoire: quand bien même ce fait serait «un fait sans précédent», serait-il pour autant sans descendance? Certains penseurs — Claude Lanzmann rapporte dans son livre Le Lièvre de Patagonie (p. 529) que telle était par exemple l'analyse du cardinal Lustiger: «Nous discutions sur la différence, qui pour lui, semblait essentielle, entre l'antisémitisme chrétien dont il niait la perversité et la capacité de nuire, et l'anjtiudaïsme nazi, produit, selon lui, des Lumières» — certains penseurs, donc, ont même incriminé une sorte de filiation perverse entre les Lumières et l'extermination, comme si le nazisme était une raison engendrant sa folie, et, retrouvant ici la mise à mal de l'unité de l'espèce humaine et de l'universalité du scandale: une folie forcément occidentale de surcroît. Ce moment de gel rationnel a eu ses vertus et sa nécessité: il fallait sans doute tout ce temps pour qu'acteurs, chercheurs, artistes, citoyens, trouvent — chacun pour soi aussi — le chemin qui préservait en même temps l'unicité de l'événement et son intégration dans le déroulement de notre pensée, de notre histoire et de l'histoire du monde. Claude Lanzmann a pu dire que s'il avait choisi le mot «Shoah» pour titrer son film, c'est parce que ce mot n'avait en quelque sorte pas de sens préalable pour le commun des mortels (4). Si Shoah (1985, 613') est l'une des plus grandes œuvres de l'histoire du cinéma, si elle montre et démontre chaque jour son irremplaçable nécessité, c'est parce que, images malgré tout! elle ne nous sidère pourtant pas, mais au contraire nous aide enfin à trouver notre place, nous confronter à ce qu'elle dit, parle, pense, figure ou représente. Cette œuvre cinématographique — quinze ans de travail, les dates ont ici toute leur importance — signe une fin, celle de l'époque des témoins. Et à son corps défendant — peu importent les intentions déclarées d'un auteur (5), quand son œuvre le bouscule et travaille ainsi le corps du temps —, elle marque surtout un début.
Le simple corps du temps: les grands procès, depuis celui d'Eichmann (1961: rappelons que le crime contre l'humanité a été introduit en droit français en décembre 1964), celui du
Sonderkommando 4a à Darmstadt en 1967-68, celui dit de Cologne en 1979, jusqu'au procès Klaus Barbie (1987); l'inéluctable éloignement de la scène immédiate des deux générations: celle des protagonistes (familles d'exterminés, survivants témoins, ou exterminateurs) de l'événement et celle de leurs fils, encore emmurés dans leur chair par la souffrance et par la faute transmises; les années 90 qui ont vu s'entrouvrir enfin les archives d'Europe orientale, dont on ne fait encore que pressentir l'ampleur. Et voilà que les historiens, les philosophes, les artistes, écrivains ou cinéastes, ont à penser, à représenter, à sortir du mémoriel pour entrer dans le questionnement, l'analyse, l'explication, et inéluctablement l'imagination. Tout commence par les historiens. Ou devrait commencer par eux, mais Primo Levi, Raul Hilberg et Claude Lanzmann sont passés ici longtemps avant eux; mais, en 1958, dans Philosophie de la nouvelle musique, Theodor W. Adorno a pu écrire: «Les formes de l'art enregistrent l'histoire de l'humanité avec plus d'exactitude que les documents» (Gallimard/Tel, 1962, p. 53). Les historiens commencent donc aujourd'hui: on a estimé que 85% des historiens modernes de l'extermination ne sont pas juifs, qu'il sort dans le monde des centaines de livres chaque mois sur le sujet, qu'Auschwitz à lui seul représente à ce jour plus de deux mille deux cents ouvrages: les historiens pensent, représentent, structurent, reconstruisent et, forcément, se figurent. L'impensable se pense, l'indicible se dit, l'irrationnel se raisonne. Ce à quoi les hommes de culture d'art et de pensée doivent et devront se confronter, jusqu'à faire de ces interdits de la représentation mêmes, le cœur de leurs recherches et de leurs œuvres. S'ils font honnêtement leur métier, ils sont l'espoir qu'Auschwitz soit enfin le nom d'une défaite.

1. Hannah Harendt, Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal (1963), Gallimard, 1991.
2. Dictionnaire de la Shoah, Georges Bensoussan, Jean-Marc Dreyfus, Édouard Husson, Joël Kotek, collectif, Larousse, 2009.
3. Pour une illustre expression de cette idée, que nous avons tous en mémoire: «Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte [...] Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l'époque de la bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées: la bourgeoisie et le prolétariat». Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste, 1847. Les problèmes que pourrait soulever l'article de Marx sur La question juive (1843) sont évidemment hors sujet ici.
4. Claude Lanzmann s'en explique dans son livre Le Lièvre de Patagonie, Gallimard, 2009, pp. 525/526, livre indispensable pour qui veut suivre et mesurer l'immense travail accompli par ce film qui nous regarde bien plus que nous le regardons: «Comment y aurait-il pu y avoir un nom pour ce qui était absolument sans précédent dans l'histoire des hommes? Si j'avais pu ne pas nommer mon film, je l'aurais fait. Le mot "Shoah" se révéla à moi une nuit comme une évidence, parce que, n'entendant pas l'hébreu, je n'en comprenais pas le sens [...] un signifiant sans signifié, une profération brève, opaque, un mot impénétrable, infracassable. [...] sans savoir que je procédais ainsi à un acte radical de nomination [:] on s'est mis partout à dire ”la Shoah", ce nom a supplanté "Holocauste, "génocide", "Solution finale", j'en passe. Ils sont tous des noms communs. "Shoah" est maintenant un nom propre, le seul donc, et comme tel intraduisible.» Dois-je avouer que, pour moi, il ne supplante pas ce nom, pourtant commun, que je continue à préférer, pour toutes les raisons d'abord que nous tentons ici de préciser mais en mémoire aussi de la façon dont si longtemps chez nous on nomma "la chose", justement: «extermination»?
5. Pour lire diverses déclarations de Claude Lanzmann à propos de son film et de la question de l'interdit de la représentation, cf. notre essai: Filmer après Auschwitz, et en particulier sa partie 2:
Nul n'a le droit de s'auto-instituer en gardien exclusif de la mémoire de l'extermination, qu'il la dénomme comme il voudra, qui revient sur les intentions du cinéaste. Grand auteur d'un grand film, on ne le répétera jamais assez, quand on se souvient des sifflets de la corporation qui l'accueillirent à la Nuit des Césars du 22 février 1986 au prétexte qu'il remerciait le Président de la République de son aide, huées innommables pour le coup. Nuit sur laquelle il ne revient pas, mais on en apprend tant d'autres à la lecture des cent vingt dernières pages de son livre qui relatent la production et la réception de Shoah.

* Voir l'étonnante rencontre que, le jour même, nous aura réservée le hasard, avec ce texte de Jacques Ellul, paru dans Réforme
du 23 juin 1945: Victoire d'Hitler?.

© Photogramme: Joseph Losey, Monsieur Klein, 1976.

mercredi 22 juillet 2009

Maurice Grimaud (1913-2009): une lettre dans son entier




Nous nous souvenons tous de Maurice Grimaud, préfet de police de Paris lors des événements de mai-juin 1968. Il avait succédé à ce poste en 1966 au sinistre Maurice Papon. Mon souvenir d'alors est que, quoi que nous disions et «même si nous ne le disions pas», nous l'avions tous respecté sur l'instant. Demeurera de lui dans ma mémoire cette lettre qu'il adressa aux forces de police le 29 mai 1968 et qu'il convient de lire dans son intégralité, telle que la reproduit en fac-similé le site internet de la Préfecture de Police de Paris, et non, comme le fait toute la presse, réduite à une phrase ou deux, toujours les mêmes:

Je m'adresse aujourd'hui à toute la Maison: aux gardiens comme aux gradés, aux officiers comme aux patrons, et je veux leur parler d'un sujet que nous n'avons pas le droit de passer sous silence, c'est celui des excès dans l'emploi de la force.
Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez comme moi
: c'est notre réputation.
Je sais pour en avoir parlé avec beaucoup d'entre vous que, dans votre immense majorité, vous condamnez certaines méthodes. Je sais aussi, et vous le savez comme moi, que des faits se sont produits que personne ne peut accepter.
Bien entendu, il est déplorable que, trop souvent, la presse fasse le procès de la police en citant ces faits séparés de leur contexte et ne dise pas, dans le même temps, tout ce que la même police a subi d'outrages et de coups en gardant son calme et en faisant simplement son devoir.
Je suis allé toutes les fois que je l'ai pu au chevet de nos blessés, et c'est en témoin que je pourrais dire la sauvagerie de certaines agressions qui vont du pavé lancé de plein fouet sur une troupe immobile, jusqu'au jet de produits chimiques destinés à aveugler ou à brûler gravement.
Tout cela est tristement vrai et chacun de nous en a eu connaissance.
C'est pour cela que je comprends que lorsque des hommes ainsi assaillis pendant de longs moments reçoivent l'ordre de dégager la rue, leur action soit souvent violente. Mais là où nous devons bien être tous d'accord, c'est que, passé le choc inévitable du contact avec des manifestants agressifs qu'il s'agit de repousser, les hommes d'ordre que vous êtes doivent aussitôt reprendre toute leur maîtrise.
Frapper un manifestant tombé à terre, c'est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu'ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés.
Je sais que ce je dis là sera mal interprété par certains, mais je sais que j'ai raison et qu'au fond de vous-mêmes vous le reconnaissez.
Si je parle ainsi, c'est parce que je suis solidaire de vous. Je l'ai déjà dit et je le répéterai: tout ce que fait la police parisienne me concerne et je ne me séparerai pas d'elle dans les responsabilités.
C'est pour cela qu'il faut que nous soyons également tous solidaires dans l'application des directives que je rappelle aujourd'hui et dont dépend, j'en suis convaincu, l'avenir de la Préfecture de Police.
Dites-vous bien et répétez-le autour de vous: toutes les fois qu'une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n'a pas de limites.
Dites-vous bien aussi que lorsque vous donnez la preuve de votre sang-froid et de votre courage, ceux qui sont en face de vous sont obligés de vous admirer même s'ils ne le disent pas.
Nous nous souviendrons, pour terminer, qu'ê
tre policier n'est pas un métier comme les autres; quand on l'a choisi, on en a accepté les dures exigences, mais aussi la grandeur.
Je sais les épreuves que connaissent beaucoup d'entre vous. Je sais votre amertume devant les réflexions désobligeantes ou les brimades qui s'adressent à vous ou à votre famille, mais la seule façon de redresser cet état d'esprit déplorable d'une partie de la population, c'est de vous montrer constamment sous votre vrai visage et de faire une guerre impitoyable à tous ceux, heureusement très peu nombreux, qui par leurs actes inconsidérés accréditeraient précisément cette image déplaisante que l'on cherche à donner de nous.
Je vous redis toute ma confiance et toute mon admiration pour vous avoir vus à l'œuvre pendant vingt-cinq journées exceptionnelles, et je sais que les hommes de cœur que vous êtes me soutiendront totalement dans ce que j'entreprends et qui n'a d'autre but que de défendre la police dans son honneur et devant la Nation.

Les mots ne sont pas tout, bien sûr, mais ceux-là furent tout de même écrits par lui, ce jour-là. Les êtres disparus nous laissent en garde le meilleur d'eux-mêmes.

© Dessin de Victor Hugo: La conscience devant une mauvaise action. Tous droits réservés.

lundi 13 juillet 2009

Des nouvelles de Jean-Luc Godard



• 13 juillet 2009. — Nous faisons remonter le précédent message en une, car nous venons de trouver, grâce à l'indication d'un internaute, d'autres informations sur l'activité de notre cinéaste. En effet, dans La République des Livres, qui nous fait l'honneur de citer notre dossier, Godard et la question juive, Pierre Assouline donne, en date du 8 juin 2009, le lien du The Hollywood reporter, sur la prochaine adaptation des Disparus de Daniel Mendelsohn par le cinéaste; signale au passage la monumentale biographie, largement discutée aux États-Unis, Everything is cinema. The working life of Jean-Luc Godard, écrite par Richard Brody, dont nous attendons avec impatience la traduction française, annoncée aux Presses de la Cité; rappelle un lien vers les Inrockuptibles pour une longue interview du cinéaste du 21 octobre 1998, dont nous avions donné des extraits dans notre dossier. Mais sur notre sujet, Pierre Assouline mène surtout un petit entretien avec Daniel Mendelsohn, qui donne sa vérité sur le projet du cinéaste, apparemment fort sérieux, d'adapter son roman, Les disparus. Nous reproduisons ci-dessous ces quelques lignes:

La République des Livres: Comment ça s’est passé?
Daniel Mendelsohn: Jean-Luc Godard a exprimé son intérêt pour mon livre il y a quelque dix-huit mois déjà auprès de Teresa Cremisi, directrice de Flammarion. Nous avons lui et moi échangé des faxs jusqu’à ce que nous nous rencontrions trois heures durant en octobre dernier à Paris dans l’appartement de mon ami Bob Gottlieb. À la manière dont il en parlait, j’ai tout de suite compris qu’il avait beaucoup apprécié le livre.

La République des livres: Qu’est-ce qui le motive selon vous dans ce projet?
Daniel Mendelsohn: L’enquête avant tout, le côté roman policier, le rapport entre les frères et les extraits de commentaires de la Bible. On a parlé de tout ça. Après, c’est parti entre les mains des agents et producteurs.

RDL: L’ampleur de votre livre, et sa dimension internationale, appellent pourtant des moyens et une conception sans aucune mesure avec le genre de films que réalise Godard depuis des années…
DM: Je suis frappé par le fait que dans ses films, il examine les moyens de faire un film. Or dans mon livre aussi, je m’interroge sur la possibilité de la représentation.

RDL: Avez-vous lu l’importante biographie que Richard Brody lui a consacrée?
DM: Richard est un ami de mon frère depuis trente-cinq ans. J’ai lu son livre. Je savais depuis très longtemps qu’il écrivait cet immense livre sur Godard, bien avant que Godard ne soit entré dans ma vie. Une coïncidence qui m’a beaucoup plu car, comme vous le savez, mon livre est, entre autres choses, une histoire de coïncidences bizarres…

RDL: Si je vous pose la question, c’est que cette biographie révèle avec précision l’antisémitisme de Godard, ce qui rend son projet de film assez surprenant…
DM: Je ne connais Godard que par ses films. Il m’a parlé de mon livre comme seul en est capable quelqu’un qui l’a parfaitement lu. On a évoqué la possibilité que je collabore au script mais ça ne m’intéresse absolument pas. J’ai été rassuré d’apprendre que le scénariste israélien Oren Moverman avait finalement été choisi car j’ai beaucoup apprécié l’idée de fragmentation qu’il avait faite sienne dans l’écriture de son script sur le film sur Bob Dylan I’m not there. Vraiment, j’ai confiance. Vous savez, j’ai vu l’exemplaire de mon livre appartenant à Godard. Chaque page est annotée, il y a des post-it partout, il l’a vraiment épluché. Je crois que son côté talmudique lui a plu. Au fond, il l’a lu comme un rabbin! Et pour moi, en tant qu’auteur de ce livre, ça suffit.

À lire ces déclarations de Daniel Mendelsohn, nous sommes vraiment heureux d'avoir écrit notre petite étude, Filmer après Auschwitz, dont le sens principal est qu'il ne faut surtout pas céder aux apparences sur la difficile question des rapports que Jean-Luc Godard entretient avec les juifs. Avec Daniel Mendelsohn, nous avons envie d'écrire aussi: «Vraiment, j'ai confiance.»

• 20 juin 2009. — Laissons-nous, pour l'occasion, aller aux plaisirs du scoop et de la rumeur, puisque le plus moderne des cinéastes vivants nous promet deux nouveaux films. Avec l'aide d'Alain Badiou — certes pas le plus moderne des philosophes mais qui, depuis quelque temps, fait dans tous les médias et maintenant au cinéma un fort étrange retour, dont nous tentons en vain de nous expliquer exactement l'intensité, mais que, va savoir pourquoi, nous pressentons comme un peu inquiétant tout de même (1) —, Jean-Luc Godard finit le montage de son film Socialisme, pour une sortie en 2010. Comme d'habitude, la bande-annonce, déjà disponible, n'est pas spécialement là pour inciter à courir voir son film. Plus immédiatement suggestive, trop peut-être, la devise du film: «Ce qui change aujourd'hui c'est que les salauds sont sincères»? Le matois ne nous découragera pas, tant nous savons que, avec lui, les fruits passent toujours la promesse des fleurs.

L'autre annonce serait que Jean-Luc Godard préparerait un film autour du célèbre livre de Daniel Mendelsohn, Les Disparus. Ce serait une formidable nouvelle: tous ceux qui, malgré les évidentes difficultés du cinéaste à se situer dans les tours et détours de la question juive, auront toujours estimé que l'accuser d'antisémitisme était plutôt rapide et superficiel (voir notre dossier sur le sujet), sont vraiment impatients de le voir aborder ainsi frontalement la question de l'extermination (ce que d'autres appellent à présent Shoah, ou, pire, «holocauste»), au lieu de ses quelques déclarations, confuses et fuyantes, ou, dans ses films, le biais palestinien.

La vérité, c'est que trop de gens qui, depuis À bout de souffle, Le Mépris, ou Pierrot le fou, n'ont jamais vu un seul de ses plus de cent autres films (dont presque autant de merveilles), continuent à faire semblant de le connaître ou le reconnaître à travers ses seules esquives et pitreries en forme de bons mots ou de soi-disant réparties et à quoi ils réduisent un discours qu'ils tiennent pour de brillantes analyses, c'est-à-dire là où le lyrique poète d'images et de sons est le plus hors de lui-même, vraiment en porte-à-faux. — Maurice Darmon.


1. À vrai dire, le livre de Danny Trom, La promesse et l'obstacle (La gauche radicale et le problème juif), éditions du Cerf 2007, nous aide tout de même à préciser nos intuitions.

© Photogramme: Socialisme, Jean-Luc Godard. Vega film, 2009 (cliquer sur l'image pour l'agrandir).

jeudi 9 juillet 2009

Pour Patrick Desbois et son équipe




Il est de bon ton dans les universités, les lieux mondains et médiatiques (en particulier l'insupportable volée de bois vert de La Fabrique de l'Histoire du 27 mai dernier) de mettre en doute le travail, les résultats, et parfois même l'honnêteté de Patrick Desbois, dans la quête que, depuis plus de quinze ans, mène son équipe pour une meilleure connaissance de la politique nazie d'extermination des juifs dans l'ex-Union soviétique; et aussi, en gens de foi, pour donner à ces cadavres une sorte de sépulture décente et pérenne. Nous nous refusions à donner le moindre écho à ces attitudes: à la différence d'autres prés carrés que ces hommes et femmes de pouvoir s'acharnent à édifier, leurs offuscations méthodologiques et leurs revendications de priorité, voire de propriété, sur le sujet — "Il invente tout, il n'invente rien" en somme) — cachent mal cette fois leurs mesquineries corporatistes. Ce court texte de Serge Klarsfeld, publié dans Le Monde du 9 novembre 2009, nous paraît dire l'essentiel avec la simplicité et la clarté nécessaire.

• En défense du Père Desbois. — Les critiques dont le Révérend Père Desbois a fait l'objet ne méritent de sa part que de poursuivre sereinement l'œuvre qu'il a initiée, qu'il a conduite jusqu'à aujourd'hui et qui exige que lui et son équipe la mènent à son terme dans les meilleures conditions.
Si je me permets d'intervenir pour le soutenir, c'est parce qu'il y a plus de trente ans, j'ai entrevu en ce qui concerne la Shoah l'importance des massacres de juifs qui se sont déroulés en Union soviétique. À l'époque, dans un polycopié, j'ai réuni chronologiquement tous les rapports des Einsatzgruppen (unités mobiles d'extermination) qui m'étaient accessibles. En 1978, dans un ouvrage que Beate [Klarsfeld] et moi avons publié aux États-Unis et intitulé The Holocaust and the Neo-Nazi Mythomania, nous avons inclus deux études approfondies du professeur George Wellers, directeur du Centre de documentation juive contemporaine (CDJC), l'une sur l'existence des chambres à gaz, l'autre sur le nombre des morts.
C'était un des premiers ouvrages à répondre aux allégations des négationnistes à une époque où la précision historique n'était pas le fort des porte-parole des organisations juives et où l'histoire de la Shoah se trouvait, sauf exceptions (le CDJC, Yad Vashem, Hilberg, Poliakov...), plus entre les mains d'amateurs passionnés que d'universitaires habilités à consacrer à ce sujet des thèses nécessitant des années de recherche afin que chaque page du livre tragique de la Shoah ne reste ni ignorée ni négligée.
Dans son étude, le professeur Wellers avait travaillé sur les recensements en URSS en 1926, 1939 et 1959 et était parvenu à établir qu'environ 1,8 million de juifs soviétiques avaient été victimes de la Shoah. Ces statistiques ont été confirmées par les rapports des Einsatzgruppen, par le rapport du statisticien Richard Korherr choisi par Himmler (et que nous avons retrouvé en 1977), mais aussi par les rapports des commissions d'enquête soviétiques sur les crimes commis par les nazis sur le territoire de l'URSS (rapports que j'ai pu voir à Moscou dès 1984 sans avoir la possibilité de les exploiter).
Les historiens étaient au courant mais cette tuerie systématique restait ignorée du grand public, alors qu'il est capital que le grand public partage l'opinion de la communauté historienne.
L'expression "Shoah par le gaz" est juste puisque tant de juifs sont morts gazés. L'expression "Shoah par malnutrition et misère physiologique" est juste puisque tant de juifs sont morts de faim et de maladies provoquées et non soignées. L'expression "Shoah par balles" est juste puisque tant de juifs ont été tués par des tirs. L'expression "Shoah par pogroms" serait juste aussi puisque tant de juifs ont été tués à coups de bâtons ou de matraques. La Shoah est une opération unique mais les modalités de mise à mort ont été multiples et chacune d'elles nécessite des recherches particulières.
L'équipe du Père Desbois a enquêté dans plus de deux cent soixante localités d'Ukraine, dans une trentaine en Biélorussie. Elle a recueilli des centaines de témoignages qui corroborent les investigations des commissions d'enquête soviétiques et qui expliquent très précisément le déroulement de ces massacres, comment et par qui les fosses communes ont été creusées, tout en extrayant les preuves matérielles de ces crimes et qui en étaient les auteurs et en bétonnant sous surveillance religieuse les lieux d'extermination afin qu'ils ne puissent plus être saccagés. Sans la personnalité du Père Desbois et son état d'ecclésiastique, aucune équipe n'aurait pu s'engager efficacement dans une pareille entreprise et obtenir l'indispensable coopération aussi bien de la population que des autorités.
Il en est allé de même pour les noms des victimes de la Shoah que pour les fosses communes de ses victimes. Pour retrouver les noms, il fallait réussir à pénétrer dans les archives d'États qui avaient participé à la solution finale et qui étaient réticents à faire la lumière sur leur passé; il fallait creuser comme des archéologues dans des archives nationales, ministérielles, départementales, municipales pour y découvrir des listes, des dossiers, des fiches, des papiers d'identité, des photographies. Aujourd'hui de tous les pays les noms, les états civils, les destins dans les ordinateurs de Yad Vashem s'additionnent par millions tandis que chaque victime dont l'existence est établie et documentée redevient un sujet de l'histoire.
Les travaux de l'équipe du Père Desbois suivent une méthode originale et rigoureuse: enquête archivistique dans les documents soviétiques et allemands et dans les études historiques antérieures, enregistrement de l'histoire orale sur le terrain grâce à une enquête de proximité, recherche balistique et archéologique. Toutes ces données sont traitées et rassemblées afin que les chercheurs puissent y accéder dans le cadre de recherches universitaires et, si besoin est, les soumettre à leur esprit critique. Il faut souligner qu'il ne s'agit pas pour le Père Desbois de mener une enquête pour rechercher qui parmi les témoins ou leurs parents aurait participé aux crimes ou en aurait pu en tirer profit. Pareille démarche menée par lui ou par tout autre aurait aussitôt mis fin à l'initiative.
Les détracteurs du Père Desbois acceptent difficilement qu'en quelques années seulement il ait acquis une véritable renommée internationale. Il la mérite pour avoir surmonté dans cette aventure historienne de très grandes difficultés matérielles, intellectuelles, diplomatiques, financières et même physiques et pour avoir rendu visible et compréhensible pour le plus grand nombre un gigantesque crime qui n'était que comptabilisé et sommairement décrit dans des ouvrages à diffusion restreinte. La foi qui le guide a peut-être plus d'exigence historique que le professionnalisme de beaucoup d'historiens. — Serge Klarsfeld, président de l'Association des fils et filles des juifs déportés de France.

Nous trouverons en tous cas le temps, l'occasion, et surtout la volonté, d'étudier en détail le dossier de l'exposition: Les fusillades massives des juifs en Ukraine (1941-1944) / La Shoah par balles, organisée à Paris au Mémorial de la Shoah du 20 juin 2007 au 6 janvier 2008. On y trouvera une présentation de l'exposition, des rappels historiques précis, des documents, une iconographie photographique et vidéo, et une visite panoramique de l'exposition. Nous consulterons aussi avec intérêt le site de Yahad in Unum, association présidée aujourd'hui par Patrick Desbois.

Photographie: Contantinovka. Zina Tiloug a vu les crémations de Bogdanovka, depuis la rive opposée du Bug. © Yahad In Unum / Guillaume Ribot.

mercredi 8 juillet 2009

La passion de Claude Eatherly (1918-1978)




Dans notre note de lecture sur le livre de Jean-Christophe Bailly, L'instant et son ombre, nous évoquions les pilotes des avions qui avaient bombardé Hiroshima et Nagasaki, et les légendes qui couraient sur ces hommes tranquilles. En réalité, elles déplaçaient sur eux l'histoire vraie du pilote du Straight Flush, l'avion de reconnaissance météorologique qui précédait le premier bombardier et lui donna le feu vert «No clouds. Go ahead / Pas de nuages, allez-y». Cet homme, celui qui ne bombarda pas Hiroshima, s'appelait Claude Eatherly (1918-1978) et investit de son ombre l'ensemble des acteurs, jusqu'à, involontairement, couvrir leur bonne conscience.

Il se réfugie d'abord dans un silence paralysant puis, démobilisé, il devient directeur des ventes dans une société pétrolière de Houston. Mais le bon professionnel résiste à ses terreurs nocturnes par l'alcool et les médicaments. Chaque mois, il envoie une partie de son salaire aux victimes d'Hiroshima, écrit aux autorités japonaises pour leur présenter ses excuses. Quand le président Truman annonce que les USA vont construire une bombe H, il tente de se suicider dans un hôtel de la Nouvelle-Orléans, et se retrouve dans un asile psychiatrique, à Waco.

Puis il choisit de se déclasser professionnellement comme ouvrier. Comme il continue d'être célébré en héros national, il se met à commettre, entre 1953 et 1959, des délits divers de façon à être jugé: un chèque qu'il falsifie pour l'envoyer à un orphelinat d'Hiroshima, des attaques à main armée où il n'emporte rien, se mêlent à son divorce et à des tentatives de suicide renouvelées: asile psychiatrique de nouveau, jugements, emprisonnements, internements divers et traitements à l'insuline, tandis que les historiens commencent à s'interroger sur le sens et la nécessité des bombardements atomiques sur le Japon.

C'est alors qu'au printemps 1959, il entame, sans jamais le rencontrer, une correspondance avec le philosophe autrichien Günther Anders (une bonne présentation ici, 1902-1992), élève de Heidegger et proche de Husserl, que le jeune Emmanuel Levinas (1906-1995) traduira dès 1930, ami de Bertolt Brecht, de Walter Benjamin et premier mari de Hannah Arendt. Cette correspondance rétablit en Claude Eatherly une certaine paix mentale: il parvient, non sans épisodes violents (évasion de l'hôpital psychiatrique, transfert parmi les violent cases, passage en cour d'Assises en 1961), à transformer sa passion autodestructrice en engagement militant contre l'arme nucléaire, combat qu'il mènera jusqu'à sa mort en 1978. Cette correspondance a été publiée en France sous le titre: Avoir détruit Hiroshima, Laffont, 1962, avec des préfaces du savant Bertrand Russell (1872-1970) et du journaliste Robert Jungk (1913-1994). Nous pouvons lire ici le texte de cette seconde préface, qui apporte d'autres précisions à cette note trop simple.

Photographie: © Richard Avedon, Major Claude Eatherly on April 3, 1963.

lundi 6 juillet 2009

Guerre Ou Paix, Palestine/Web: des espaces nécessaires



Guerre Ou Paix / Décryptage des relations israélo-palestiniennes est une plate-forme du Monde sur le conflit du Moyen-Orient, réalisée par Gilles Paris. Voici le texte de sa page d'accueil:

Le conflit qui oppose Israéliens et Palestiniens est au coeur des crises qui secouent le Proche et le Moyen-Orient. Considéré comme central par les diplomates et les analystes, il est sans doute l’un des plus suivis par la presse internationale. Cette surmédiatisation, paradoxalement, constitue souvent un obstacle à sa compréhension. Les informations égrenées sur la situation à Gaza, comme en Cisjordanie, les attentats, raids et représailles masquent les processus politiques en cours, leurs enjeux, leurs succès comme leurs échecs. En décryptant régulièrement une actualité éclairée par les documents de références, qu’il s’agisse des textes, des portraits des principaux acteurs ou des dates clefs, “Guerre ou paix“, réalisé par le service International du “Monde”, se propose de rendre cette actualité plus lisible. Compte tenu de la passion que suscite fréquemment ce conflit, les commentaires des internautes sont soumis, avant publication, à l’appréciation d’un modérateur.

Dans la colonne latérale, des renvois aux pages interactives du Monde sur le conflit sont réunis: on y trouve en particulier une chronologie depuis 1993, un lexique, une présentation des principaux acteurs et un recueil des documents indispensables.
Mais nous remercierons aussi ce travail de nous avoir permis de découvrir un inestimable Guide de Palestine-sur-Web, travail de données réalisé par Jean-François Legrain.

© Photographie prise le 13 octobre 2000 devant la mosquée Al-Aqsa par le photographe israélien Amit Shabi, pour l'agence Reuters (et exposition Figmag, grilles du jardin du Luxembourg, 2008).

lundi 29 juin 2009

John Cassavetes 3: A child is waiting (1963), I/II.




I. 25 mars 2009.

Nous n'avons jamais pu voir ce film jusqu'ici, en français Un enfant attend. Ces quelques lignes sont donc pour mémoire, ou nous aussi en attente, justement (1).
Tout nous dissuaderait de nous entêter: l'histoire de cette défaite de
John Cassavetes par United Artists et son producteur Stanley Kramer, qui signa le
final cut, ce qui entraîna le reniement du film par son réalisateur, les déclarations répétées du cinéaste, les témoignages des amis, dont celui de Seymour Cassel par exemple: «John était très content de travailler avec des enfants [...] Nous avions fait un beau film, et Kramer a dit à John: "Laisse-moi faire le montage. Tu es trop près des enfants, tu devrais prendre un peu de recul". John était furieux, il est parti [... À la fin de la projection,] Kramer [lui] a demandé ce qu'il en pensait. Et John lui a répondu: "Tu sais ce que j'en pense. je veux que tu enlèves mon nom du film."» (Propos recueillis en appendice de l'excellente étude de Thierry Jousse: John Cassavetes, Cahiers du cinéma, 1989).
Et pourtant, comment ne pas espérer aussi de ce qui peut rester vivant d'un film où John Cassavetes fit tourner Judy Garland et Burt Lancaster; où il filma des enfants, bonheur qu'on voit déjà vibrer dans la magnifique première scène de
Too late Blues
; où il traita du grave sujet de la maladie mentale et de l'institution, à l'aube d'une décennie qui allait en être travaillée au corps par Bruno Bettelheim à Chicago (2), Mary Barnes et Joseph Berke à Kingsley Hall, East London (3), et toute l'anti-psychiatrie européenne et où, selon Cassavetes lui-même, le conflit avec Kramer porta sur ces enjeux-là (4); où il se confronta directement aux questions du langage et de l'hystérie, les brûlants foyers de l'œuvre à venir? Oui vraiment trouver, retrouver ce film.

1.
Youtube propose la version intégrale en treize tronçons, mais sans sous-titres français.
The Empty Fortress
est publiée en 1967, mais l'École Orthogénique de Chicago ouvre en 1949, et, si ce livre a rendu célèbre Bruno Bettelheim, il est très loin d'être là-bas son premier ouvrage sur ses questions. Nous y reviendrons un jour, tant la méconnaissance des thèses de cet auteur par les milieux actuels de la psychologie et de la psychanalyse nous paraît encyclopédique, à la limite de la diffamation. Nous sommes loin du temps (1975) où Maud Mannoni, l'une de ses contradictrices les plus nettes sur ces questions, préféra, devant les attaques et les calomnies des cuistres déjà présents sur le plateau d'Antenne-2, lui rendre surtout l'hommage qu'il méritait. Par sa publication aux
éditions Gallimard, La Forteresse vide n'ouvre le débat en France qu'en 1969.
2.
Two Accounts of a Journey Through Madness, est publié aux USA d'abord, en 1971. Voyage à travers la folie, de Joseph Berke et Mary Barnes a été publié aux éditions du Seuil en 1973.
3. "La différence principale entre mon montage et celui de Stanley Kramer est celle-ci: son montage affirme que les enfants attardés doivent rester dans des maisons spécialisées, et le film que j’ai tourné insiste sur le fait que ces enfants-là sont bien mieux dans leur peau que nombre d’adultes sains de corps et d’esprit." Propos rapportés dans le site Comme au cinéma.

Photogramme: ©
John Cassavetes: Bruce Ritchey, dans A child is waiting, 1963.


II. 29 juin 2009.


Il y a ce qu'on sait déjà: tenté par Hollywood, John Cassavetes y enchaîne Too Late Blues, la série des Johnny Staccato, et A child is waiting. Cette fois, la distribution est impressionnante: Burt Lancaster et Judy Garland, dont ce sera le dernier film. Le film sera violemment remonté par le producteur Stanley Kramer, au point que John Cassavetes ne voudra plus le reconnaître pour sien. Brutalité du final cut qui n'empêchera ni le film d'être un échec commercial ni par-dessus le marché, Stanley Kramer d'inscrire Cassavetes sur sa ligne noire, histoire de lui fermer définitivement les studios. Il y a aussi ce qu'on pouvait deviner et dont nous avons déjà dit quelques mots ci-dessus: l'inscription de l'artiste dans un débat en cours aux États-Unis sur les enfants handicapés et les fonctions des institutions, destinées à les recevoir. Pourquoi, dès lors parler plus longtemps de ce film, rare et difficile à voir de surcroît?

C'est que ce film est d'abord l'histoire d'un défi: à l'aise dans des films syncopés, convulsifs, caméra portée et matériel léger, invention narrative selon les suggestions et possibilités du moment, histoire précisée sinon écrite au cours du tournage (1), Cassavetes va œuvrer sur un scénario écrit consciencieusement par Abby Mann, livrer une facture soignée, professionnelle: classique. L'académisme n'est qu'apparent: une qualité extrême de composition personnelle pour chaque image, une attention aux jeux d'échelle et de perspective entre la stature colossale du docteur Clark (Burt Lancaster) directeur de l'institution, et celle, renvoyée au fond de l'écran , d'une minuscule Jean Hansen (Judy Garland) fragile et démunie; des plans maîtrisant de très près de nombreux visages et même, à plusieurs reprises, de ces compositions mosaïques de même inspiration que celles de Shadows ou Faces, deux ou trois visages serrés au plus près, magnifiés par une netteté et une stabilité des images qui mettent ses gros plans au service d'autres enjeux, plus confiants, plus ouverts. Son esthétique personnelle, une esthétique de la crise, lui est évidemment refusée, ou il n'a pas la force politique de l'imposer, toujours est-il que, faisant de nécessité vertu, il va tirer parti de cette narration filée, purement didactique, quasi chronologique ou linéaire en tous cas, de ces belles images bien léchées, pour tendre un piège diabolique au public. Alors que, dès Shadows, le spectateur pouvait être séduit, et comme mis à distance, par les audaces et virtuosités du cinéaste moderne, l'apparente convention va au contraire ici l'abandonner, sans défense, à tous ses réflexes et, en particulier, à l'identification sentimentale proposée, offerte par cette nouvelle recrue à l'Institut pour enfants handicapés, tout juste bonne à faire de la musique avec un cœur grand comme ça («Je t'aime comme une folle!»), qui va ouvrir, avec notre assentiment, ses bras accueillants au jeune Reuben Widdicombe en forte demande affective: mais y a-t-il un seul film de Cassavetes, passé et à venir, même la série des Johnny Staccato, qui ait un autre projet, que celui de nous attacher à tous ces héros et héroïnes attendrissants, victimes ou laissés pour comptes, qui n'ont que leurs fragilités à donner en pâture? La différence ici, le suspense en quelque sorte, c'est que, face à cette femme, il campe un docteur ferme sur les principes, dont nous devons bien nous convaincre, par un effort de la tête et des mots, de lui donner raison, mais comme à notre corps défendant, tant nous aimerions qu'il cède aux injonctions de l'amour. Mais, comme le dit le titre d'un livre de Bruno Bettelheim paru en 1950: Love is not enough [L'amour ne suffit pas, Fleurus, 1970], ce que le docteur dira textuellement dans le film. C'est sans doute la seule œuvre de John Cassavetes à nous ballotter ainsi, et de façon ouverte à nous y installer longtemps, entre nos deux instances, l'affective et la politique: qui écouter, qui suivre, que penser, que faire de nos souffrances, dans la réalité de la vie sociale?
L'unité de lieu, et l'unité de temps par de limpides flash-back, sont transgressées à mi-film pour aller suivre les parents de Reuben, qui ont divorcé aussitôt après l'abandon de leur fils dans l'institution. Sur ce deuxième plateau se rejouent les mêmes conflits: Gena Rowlands lumineuse, magnifique, écrasée par la culpabilité tout aussi pleine d'amour, et ces deux amours de femmes vont se confronter l'un à l'autre, puis devant le juste, intraitable et inhumain médecin, seul homme de toute cette histoire — le nouveau mari de Sophie étant toujours en train de sortir, et Ted Widdicombe, le père de Reuben (Steven Hill), demeurant dans la dénégation, abandonnent Sophie Widdicombe à son explosion intime. Mais, miracle enfin de l'apprentissage: le jeune Reuben va se révéler capable de chanter dans le spectacle organisé par notre maîtresse de musique, qui sait entrer dans son rôle, s'y résoudre ou s'y tenir, et ravaler, elle, son hystérie, tandis que, déguisé en Indien, l'acteur Reuben pourra retrouver l'estime de son père par son corps et par sa voix, capables, sinon de parler, au moins de chanter.
Comme dans la fin de Husbands, un père et un fils se retrouvent; comme dans Minnie et Moskowitz, les plumes d'Indien sont invitées à la fête américaine. Mais ces deux fins-là ne seront que faussement heureuses, alors que celle-ci demeure vraiment ouverte, ni bonne ni mauvaise, lucarne-écran enchâssée dans ce dessin d'enfant représentant la porte de l'institution, qui clôt le film.
L'autre évidence est le talent avec lequel John Cassavetes se confronte au cinéma documentaire: à part Reuben (joué par un certain Bruce Ritchey, apparemment acteur d'un seul film), tous les enfants sont de vrais enfants handicapés, qui ne pourront vraiment "jouer" que si tous les parents présents, en particulier dans la scène du spectacle, sont aussi leurs vrais parents.
À la réflexion, l'attitude documentaire est constitutive de tout le cinéma de John Cassavetes: capturer le moment, laisser surgir l'intensité de l'instant, la trajectoire du mouvement, le documentaire est constant sur les lieux de l'Amérique urbaine, mais surtout sur les acteurs, que, dans tous ses films, il plonge dans cet imprévisible même que lui ont offert ici ces enfants, leurs cris et leurs mimiques. Il n'est vraiment pas indifférent, ni tout à fait innocent que ce film se dénoue sur une scène de théâtre (ce lieu magique que creuseront les œuvres à venir, tout aussi magiques) et que, faute de parole, le vecteur de toute humanité soit la musique, et quelle musique!

1. Sans pour autant sombrer dans le mythe persistant d'un cinéma improvisé. Bien loin d'un cinéma d'improvisation, à la demi-exception de Shadows, son premier film, John Cassavetes médite longuement des films sur l'improvisation, et sur l'énigme que chaque instant lui pose. La suite de notre promenade dans son œuvre nous donnera forcément l'occasion d'y revenir, ne serait-ce qu'avec Opening Night.
Photogramme: © John Cassavetes: Judy Garland, dans A child is waiting, 1963.

samedi 27 juin 2009

Après le Discours du Caire du président Obama



Au-delà des tactiques et talents médiatiques du président Obama, le Discours du Caire du 4 juin 2009 veut vraiment changer la donne (Discours en vidéo ici, 51'). Nombre de ses conseillers voulaient le dissuader de s'adresser ainsi spécifiquement au monde arabo-musulman, de crainte de s'inscrire implicitement dans une logique du «choc des civilisations» (1). Le président a balayé ces réserves et a tenu son discours.

À l'évidence, son objectif est de tenter de restaurer, autant que possible, l'autorité américaine dans les affaires du monde, sérieusement compromise par son prédécesseur. Et ce, en établissant enfin le caractère central du conflit du Proche-Orient, parce qu'il est le lieu réel le plus ancien de la confrontation violente entre les deux mondes, mais aussi parce qu'il sert de dérivatif commode, d'alibi, ou de masque aux problèmes, tensions, violences et forfaits internes au monde arabo-musulman. Si le Moyen-Orient s'achemine vers une solution à peu près acceptable par les deux parties, sur la base de ce qui est abstraitement accepté depuis longtemps (deux peuples et deux États, gel des colonisations, reconnaissance mutuelle), cela privera les dictateurs et leurs sanglantes émanations de tout prétexte et de tout camouflage, les isolera davantage de leurs propres peuples persécutés et des appuis intéressés et douteux qu'ils recueillent dans l'arène internationale, cela bousculera les actuels rapports de force, au profit d'une dynamique qui ne pourra plus se fonder aussi facilement et aussi confusément sur le "choc", que ces meneurs d'hommes souhaitent prolonger, à l'évidence.

Les effets de ce discours sont déjà importants: les événements iraniens après le trucage évident et massif des élections présidentielles ouvrent un nouveau cours qui ne se refermera plus. La répression aura beau s'abattre, tout ce qu'entreprendra désormais ce demi-président en sursis pour prolonger sa supercherie politique se retournera systématiquement contre lui, dans son propre pays et ailleurs. D'ici, nous ne voyons d'ailleurs pas assez souvent que le peuple iranien est certainement le moins anti-américain de tous ceux de la région, et du monde que son gouvernement prétend guider.

De même, avons-nous assez souligné ici le très positif accueil de ce discours en Israël même, dont l'opinion est largement acquise (60%) à l'idée d'un État palestinien? Un accueil plus chaleureux que dans nombre de pays arabes et musulmans, qui ont parfois préféré y déceler d'hypocrites manœuvres. Or, d'une certaine façon, la pitoyable réponse du président Netanyahu, que David Grossman a aussitôt analysée dans son article du 17 juin, est le signe de son isolement croissant, national et international. Et ce qui affaiblit le premier ministre israélien et le président iranien affaiblit mécaniquement les positions démagogiques du Hamas: son assagissement aiderait à ouvrir quelque chance au peuple palestinien.

Alors, dans le contexte national ou européen de cette dérisoire polémique de la burqa (2), réduire ou minimiser ce discours, qui peut signer l'ouverture d'une phase historique capitale, à ses leçons péremptoires sur le foulard islamique, n'est pas raisonnable. Oui, nous devons maintenir notre loi sur les signes religieux distinctifs dont la portée internationale a d'ailleurs été symboliquement infiniment plus forte que sa portée réelle en France (quarante-huit cas dont deux exclusions, en tout et pour tout). Oui, des gouvernements ou des mouvements dans des pays comme l'Iran, l'Afghanistan ou l'Algérie persécutent, battent, tuent les femmes qui laissent échapper trop audacieusement une mèche de cheveux, et les hommes pour d'autres raisons, et il est capital de les soutenir dans leurs combats pour vivre leurs désirs et projets. Oui, nous ne sommes pas d'accord avec les traditions communautaristes, fort vivaces aux USA mais aussi beaucoup plus près de chez nous. Oui, le président Obama est américain — la belle découverte (3)! — et nous avons bien d'autres points de désaccord avec eux, ne serait-ce que sur la peine de mort, ou sur l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne.

Mais aujourd'hui, après le discours du Caire, comme le soulignait un appel publié dans Le Monde du 23 juin 2009 d'un groupe d'anciens dirigeants et d'anciens ministres européens: Européens et Américains doivent soutenir, ensemble, la politique de M. Obama au Proche-Orient.

1. Ou paraître continuer à les enfermer dans une catégorie à part (auront-ils été lui parler de "ghetto"?).
Que valent par ailleurs ces procès faits à Samuel Huntington (mort le 24 décembre dernier), qui préconiserait ce choc alors que tout son travail consiste à tenter de le prévenir? Décidément, le monde des experts regorge en ignorants contresens, histoire de se hisser plus haut que les gens qu'ils critiquent.
En manière de demi-plaisanterie: le président Obama semble avoir préféré la lecture de Ralentir travaux aux conseils de ces experts, puisque les priorités dans lesquelles il s'est concrètement engagé sont précisément celles qui manquèrent tant à la gauche française pour pouvoir l'emporter, et que nous avions explicitées à plusieurs reprises, la première fois en novembre 2006, et la dernière, juste après son élection, le 28 janvier 1999: À l'ouest de nouveau
.
2. Dérisoire car, à l'évidence, les femmes qui optent en France pour ce type de vêtements, qui n'a rien d'un signe religieux et rend à peu près les mêmes services civiques que les cagoules d'hier et d'aujourd'hui, le font en toute liberté, sinon en toute conscience, le choisissent: et c'est même là tout leur drame. Peut-on en effet franchement imaginer des pères de famille se mettre brusquement à exiger ici de leurs filles qu'elles s'empaquettent ainsi?
3. Ceci dit, nous n'avons besoin que des doigts d'une seule main pour compter le nombre de tchador que nous avons pu croiser en deux mois passés à New-York, surtout si on met de côté ceux que portent les riches touristes des grands hôtels de Fifth Avenue.

© Photographie: Daniel Barenboïm et Edward W. Saïd, 2002. auteur non retrouvé. Tous droits réservés.

vendredi 19 juin 2009

Notre Iran




C'est ce sur quoi il faut insister sans trêve: une dictature avérée; un personnel politique désavoué, corrompu, aveugle, sourd et prêt à toutes les violences pour continuer à imposer sa terreur; des médias muselés et des journalistes battus ou emprisonnés; des leaders historiques d'opposition soudain évanouis; une fraude électorale immense et trop peu dénoncée par la presse des pays démocratiques; des soutiens bruyants et des plus douteux de la Chine, de la Russie, du Vénézuela de Chavez, et du Hamas évidemment, pour l'usurpateur du pouvoir et ci-devant Président; un peuple entier ou du moins sa part la plus vive, qui, dehors et dedans, fait enfin entendre sa voix malgré la répression criminelle.
Devant les événements d'Iran, leur importance et leurs enjeux, le texte qui, jusqu'ici, nous concerne au plus près, nous est adressé par madame Chahdortt Djavann, via Le Monde du 18 juin 2009.

— La diaspora doit s'unir contre le régime de Téhéran. Ce qui se passe en Iran est historique et aucun pays occidental ne l'escomptait. Les dirigeants occidentaux ne pouvaient imaginer que la jeunesse iranienne soit capable de manifester contre l'appareil étatique, dans un pays où les manifestations non gouvernementales sont interdites et violemment réprimées. La jeunesse iranienne n'a joué aucun rôle dans l'avènement du régime théocratique en Iran; cette jeunesse, qui est née sous ce régime, le néfaste héritage des erreurs de leurs aînés, fait entendre aujourd'hui sa voix, elle dit fort et haut qu'elle veut le changement, qu'elle veut la liberté. La jeunesse iranienne dit qu'elle ne croit pas au fatalisme et qu'elle mérite beaucoup mieux que ce régime. Il est du devoir de la diaspora iranienne, où qu'elle soit, de soutenir sans faille le peuple iranien. Aux États-Unis, il y a une très importante communauté iranienne, plus de trois millions de personnes; cette communauté prospère doit peser de tout son poids et exiger de l'administration Obama qu'elle ne cède pas à la Realpolitik. Il est temps que l'Amérique se mette du côté du peuple iranien et non du côté du régime criminel. Il ne faut pas laisser passer cette immense occasion. Je m'adresse aux dirigeants occidentaux: n'oubliez pas que ce régime, qui opprime le peuple, soutient le terrorisme dans le monde entier, jette le trouble au Liban, en Palestine, en Irak, au Soudan..., n'oubliez pas que ce régime tente depuis trente ans de répandre son idéologie totalitaire à travers le monde, n'oubliez pas que ce régime veut se doter de l'arme nucléaire. N'abandonnez pas le peuple iranien, comme vous l'avez fait avec les insurgés en Irak à l'époque de Saddam Hussein. Ayez le courage et surtout l'ambition de sauver un pays, un peuple qui vous serait reconnaissant, qui partagerait vos valeurs, qui serait à jamais un grand allié.
Nul n'ignore l'importance de l'Iran dans la région. Faisons le pari du peuple, soutenons la jeunesse iranienne, pro-occidentale et désireuse de liberté. Il est temps d'agir, c'est «l'heure du choix»; demain, il sera peut-être trop tard; ce régime criminel a plus d'un tour dans son sac, mais il suffit d'avoir un coup d'avance pour gagner la bataille. La diaspora iranienne ne doit pas manquer à sa responsabilité, elle a non seulement la pleine légitimité mais aussi le devoir de soutenir les démocrates en Iran. Les mouvements d'opposition doivent mettre de côté leurs divergences et se rassembler autour d'un symbole pour venir à bout de ce régime, pour libérer les Iraniens, pour libérer l'Iran. C'est le moment du grand rassemblement. Il est impératif que la diaspora iranienne en Europe, aux États-Unis, au Canada, exige un référendum en Iran pour choisir la nature du régime: théocratique ou démocratique? Nous avons le devoir de nous rassembler; le peuple iranien, l'Iran a besoin de nous.

Au-delà de nuances tout à fait secondaires d'appréciation, nous sommes tous des exilés iraniens, l'Iran aussi des «jolies filles du nord de Téhéran» (ainsi les idéologues dénomment-ils parfois ces courageuses filles, sous le prétexte qu'elles sont des beaux quartiers), de Shirin Ebadi, prix Nobel de la Paix 2003, des cinéastes Abbas Kiarostami ou ceux de la famille Makhalbaf. Et puisque Chahdortt Djavann évoque les États-Unis d'Amérique, notons tout d'abord que, malgré la surenchère des Républicains qui ont, en leur temps, démontré leur myopie diplomatique, le président Barack Obama n'a pas tardé à apporter son appui sans aucune équivoque. Mais remarquons aussi et surtout que la concomitance historique de son discours au Caire du 4 juin dernier, (texte intégral en français) et des élections iraniennes (et libanaises) n'est pas fortuite. En même temps qu'il accompagne et confirme une révolution dans les rapports des USA avec l'Iran, son moment, le lieu où il a été prononcé et son contenu exact ne peuvent être étrangers à la possibilité d'exister ainsi et maintenant et à la force de ce vaste mouvement populaire que nous aurions tort de réduire à un conflit de générations ou à un éphémère mouvement estudiantin. Il sera sans doute réprimé durement mais, dans ce nouveau contexte international, il aura irréversiblement ouvert le compte à rebours.
Enfin, bien que son objet soit l'ensemble des relations des USA avec le monde arabe et musulman, ce Discours du Caire est aussi une porte enfin ouverte dans le conflit du Proche-Orient, que les deux camps, chacun avec leurs prétextes et leurs langues de bois, ont le tort criminel de ne pas saisir au plus vite et au mieux. Ce que souligne l'écrivain David Grossman dans un article du 17 juin dernier publié sur le journal israélien Ha'aretz, et dont nous avions déjà ici recueilli un article le 22 janvier 2009.
Mais sur l'Iran comme sur le Proche-Orient, les événements nous contraindront à revenir plus longuement bien assez tôt.

© Photographie: Knight Ridder, de Peter Andrew Bosch, Téhéran. Young women sit at a outdoor cafe in the mountains north of Tehran. The youth has become more daring, many girls wear makeup, and expose more and more hennaed hair with the chadors back on their heads. The girls risk jail, fines and official beatings. — Jeunes femmes assises à la terrasse d'un café dans les montagnes au nord de Téhéran. La jeunesse est devenue plus audacieuse, de nombreuses filles se maquillent et montrent toujours davantage leurs cheveux passés au henné, en portant leurs tchador en arrière. Les filles risquent la prison, des amendes et des peines de flagellation.

jeudi 18 juin 2009

Manhattan juin 2009



La rédaction de Ralentir Travaux s'est tout entière transportée, comme un seul homme, à Manhattan, pour une quinzaine de jours en juin. Sans connexion, sans ordinateur, sans téléphone. Juste un petit matériel photographique et de quoi prendre quelques notes. De bonnes sandales et des yeux tout rénovés pour y voir quelque chose.
En attendant, nous avions en tête aussi ces quelques lignes sorties d'un guide de 1929, New York Panorama: «Voilà les visages des enfants de la cité: patients et furieux, déments ou indestructiblement calmes; implacables, vaniteux, distraits; désabusés et solitaires ou ennoblis par une infinie sollicitude pratique pour leur prochain. La ville est à la fois pour eux compagne et mère, maîtresse d'école et bourreau.»
Évidemment, depuis 1929, bien des choses auront changé. Pour autant, ces mots faisaient écho et instruisaient notre regard: Central Park où les New-Yorkais oublient leurs frénésies pour y faire l'expérience de la flânerie et de la perte de l'orientation, surtout quand manque la boussole du soleil; City days où le quotidien mêle encore les enfants de la cité / enfants du monde entier, aux immeubles, camions, taxis jaunes, arbres entêtés de pousser tout de même; la nuit où tout devient scène et Limelight: Broadway dont les débordements de néons tranchent avec les chiches éclairages jaunâtres des autres quartiers, sauf des îlots de lumières où s'agglutinent des ombres et des fantômes; et pour la troisième fois un retour sur le titanesque chantier du World Trade Center, ci-devant Ground zero, où se comblent peu à peu les fondations et où surgissent les premières poutrelles aériennes. Voilà donc les quatre épisodes de notre diaporama Manhattan, juin 2009 (il faut désormais lancer les diaporamas par le curseur du bas, la première image apparaissant en pause).
La vie aidant, nous donnerons une suite à cette quête photographique dans New York en octobre prochain, et dont vous retrouverez les huit premiers albums de 2007 et le diaporama de 2008 dans la section Images du dossier Manhattania.

© Photographie: Manhattania. Maurice Darmon, Hudson Riverside, 2009, dans Images.

samedi 30 mai 2009

Sylvain Gouguenheim, et après



La nouvelle fabrique de l'histoire, une émission animée par Emmanuel Laurentin sur France Culture, revient, ce 26 mai 2009, sur le livre de Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines grecques de l'Europe chrétienne, publié aux éditions du Seuil en avril 2008, dans la collection "L'Univers historique". Un an après donc, sont réunis par ses soins les professeurs André Vauchez, Annelise Nef et Max Lejbowicz. L'animateur commence par expliquer que, si Sylvain Gouguenheim refuse ce genre de débats, c'est probablement parce qu'il a été complètement «dépassé» (1) par cette affaire, ce qui aura dispensé en tous cas Emmanuel Laurentin de songer à inviter à son émission toute autre voix discordante.

Estimant au contraire l'explication suffisante, il ouvre son émission sur la seule question qui vaille: «Qu'est-ce qui vous a choqués dans ce livre?». Aussitôt l'accord des trois invités est complet, l'émission pourrait même être terminée avant d'avoir seulement commencé: un «mauvais livre"»; «erreurs factuelles énormes»; «aucune connaissance linguistique»; l'auteur parle de «textes qu'il n'a jamais lus»; «discussion de comptoir de bar»; contenus "affligeants", dont il n'y a strictement «rien à retenir, tout est à jeter»; ce livre «caresse un "certain" [c'est leur ton, et non nous, qui souligne ce "certain"] public dans le sens du poil: les souverainistes en particulier»; il est caractéristique de «notre époque post-coloniale»; «il s'inscrit dans le choc des civilisations». Le docteur Max Lejbowicz, en particulier, trouve enfin «raciste» l'affirmation selon laquelle certaines langues ne peuvent traduire certaines idées, ni certains univers de pensée, ce que madame la maître de conférences Annelise Nef se borne à disqualifier de «culturalisme» (2).
Mot pour mot. En l'absence de l'auteur, ce qui aggrave son cas, et en celle d'un quelconque contradicteur, chacun souscrit «à cent pour cent» à ce que dit l'autre.

Plus serein, le directeur de recherches au CNRS André Vauchez tente ensuite de donner quelque sens historique à l'existence d'une telle horreur: il n'était pas forcément nécessaire que des collègues réclament sa démission, mais sans s'attarder outre mesure sur ce qui lui paraît simplement un excès, alors qu'il s'agissait plus précisément d'une pétition d'universitaires organisés, dont nous avons rapporté in extenso les termes et rappelé le cadre, dans notre note Sylvain Gouguenheim s'explique, en date du 4 juillet 2008. Puis monsieur André Vauchez y voit la preuve que les procédures françaises de publication en France des ouvrages historiques manquent de rigueur et que, comme cela se fait partout ailleurs selon lui sauf dans la patrie de Michelet, toute publication de ce genre devrait être soumise aux deux ou trois experts connus sur le sujet, il précise même qu'il n'y en pas tant que cela et que tout le monde les connaît et les reconnaît. Bon prince, et au nom d'une ancienne relation qu'il a autrefois nouée avec Sylvain Gouguenheim, il y voit la conséquence d'une probable exaspération de son ancien ami devant les «discours de type Unesco ou Jack Lang» sur l'esprit de Cordoue, le mythe voltairien d'un âge d'or andalou ou sicilien. Et sans doute aussi un réflexe de frustration qu'aurait engendré le refus du personnel politique français d'approfondir le débat sur les «racines chrétiennes» de l'Europe, lors de la rédaction de notre Traité Constitutionnel Européen, et ce débat, qui n'a pas eu lieu pour des raisons «bassement électorales» a été «rentré»: voilà pourquoi, par des réactions somme toute plus animales que scientifiques, «on se rattrape par les biais les plus mauvais».
Au passage, madame Annelise Nef ajoute deux ou trois réflexions personnelles: le scandale s'aggrave du fait que ce livre ait pu être publié par une grande maison d'éditions, et dans une collection jusque-là fort sérieuse, qui a «d'ailleurs» [!] renoncé à en tirer une seconde édition, décision considérée par nos invités comme un indice supplémentaire de la méchanceté de ce livre enfin reconnue par ses éditeurs mêmes, alors qu'au moins une autre interprétation de ce recul nous paraît possible; ensuite, l'article de Roger Pol-Droit, qui mit le feu aux poudres, lui démontre qu'il faudrait en arriver à cette règle qu'«on ne doit pas s'exprimer sur les sujets qu'on ne connaît pas». Elle ajoute encore que, dans ce «pamphlet», Sylvain Gouguenheim «fait mine» de confondre le discours sur la tolérance et celui sur l'interaction entre les sociétés; que son «hagiographe», Roger Pol-Droit est «inapte» et que, s'il revendique pourtant le droit d'agiter cette polémique, ce serait «peut-être» à rapprocher du fait que le chroniqueur du Monde est l'auteur d'un «petit livre sur ce qu'est l'Occident ...» [dont la chercheuse scientifique ne cite pas le titre exact — L'Occident expliqué à tout le monde, Seuil, 2008 — et aucun des participants ne vient à la rescousse de sa mémoire défaillante], «... ce qui pourrait expliquer son intérêt pour le livre de Sylvain Gouguenheim», sur ce même ton doux, chuchoté et discrètement interrogatif, en signe d'objectif étonnement, qui habitait déjà son «certain public». Mais ce qui prouve enfin définitivement à ses yeux que ce livre est un enfer épistémologique, qui ne mérite même pas les indulgentes pistes de réflexions sociologiques que propose son collègue monsieur André Vauchez, c'est qu'il évoque, dans une note, le 11 septembre. L'accord redevient très vite unanime sur ce fait que les historiens médiévistes devraient dialoguer un peu plus entre eux, mais surtout s'occuper plus activement des programmes scolaires, des manuels, et de la manière d'enseigner l'histoire en France, et en particulier celle du fait religieux.

Ce sidérant consensus entre gens qui savent comment doit se faire l'histoire; qui doit la fabriquer; qui doit l'éditer et comment; qui peut parler et qui ne peut pas; entre gens qui savent ce que, sous leur houlette de chercheurs universitaires [car en matière d'histoire, il n'y en a guère ailleurs (3)], doivent enseigner (4) les enseignants du secondaire et comment: nous voilà loin d'une soi-disant querelle autour d'un livre ou d'un auteur présumé factieux.
Nous avions déjà bien des raisons de voir notre démocratie dériver en société bananière. Faudra-t-il aussi trouver à notre goût une université mandarine?

1. Tous les guillemets sont ici la traduction d'une transcription que nous avons réalisée personnellement de cette émission, aussi soigneusement que possible.
2. Nous voilà donc définitivement raciste à notre tour puisque, à propos déjà de ce livre, nous résumions naguère ainsi notre petite expérience de vingt ans de traduction littéraire, entre deux langues latines pourtant: «Le seul point important demeure cette thèse de Sylvain Gouguenheim — qui peut en effet être discutée et, digne de considération, pourrait alimenter une si belle et si profonde controverse — selon laquelle il existe un génie propre aux langues, qui rend les traductions difficiles et les transmissions malaisées, ou improbables. Pourquoi ne pas traiter calmement, et honnêtement, d'une question que, de façon synchronique déjà, tous les traducteurs rencontrent dans leur simple pratique et ne résolvent jamais vraiment de façon satisfaisante? Alors que dire quand l'histoire et les siècles s'en mêlent?». Note du 26 avril 2008: Traductions et trahisons des clercs.
3. Reconnaissons au professeur Max Lejbowicz ce souci du bien public. En quatrième de couverture du livre dirigé par lui: L'islam médiéval en terres chrétiennes: sciences et idéologie (Presses universitaires du Septentrion, 2009), entièrement consacré à la mise en pièces du livre de Sylvain Gouguenheim, son éditeur écrit ceci, forcément avec son aval: «Qu'un éditeur prestigieux ait fait paraître un pareil livre conduit les médiévistes à s'interroger sur la formation et la diffusion de leur savoir: eux dont les recherches sont financées par des fonds publics, doivent se faire entendre dès qu'un des leurs divague.»
On trouvera aussi ici un résumé des arguments qu'il retient contre cet ouvrage. Notons enfin que cet historien a aussi de grandes compétences dans le domaine de l'astrologie naturelle, comme on pourra en avoir ici un aperçu.
4. «Enseigner»? Ces universitaires préféreraient sans doute ici le mot «transmettre», tant leurs propos de ce jour ignoraient qu'un professeur d'histoire, fût-ce du secondaire, aime parfois se cultiver, approfondir la discipline qu'il enseigne et le manuel qu'il prescrit, au point de s'en approprier les contenus. Ces enseignants pourraient même avoir sur ces spécialistes l'avantage de se fonder sur une réelle connaissance de leurs élèves, et mieux apprécier qu'eux la façon d'aborder avec pertinence,
sur le vrai terrain de l'école concrète, des sujets aussi complexes que le fait religieux. Alors que, à entendre aujourd'hui Annelise Nef: «Sur les concepts historiographiques, nos étudiants sont collectivement incapables de se positionner un tant soit peu.» Beaucoup d'inaptes aujourd'hui, décidément, dont, sans ironie, nous faisons évidemment partie.

PS. Notre dossier, dans le détail:
• 9 avril 2008: Roger-Pol Droit: Et si l'Europe ne devait pas ses savoirs à l'islam, Le Monde du 4 avril 2009.
• 26 avril 2008: Traductions et trahisons des clercs.
• 4 juillet 2008: Sylvain Gouguenheim s'explique, suivi de:
Deux entretiens avec Sylvain Gouguenheim.

On me prête des intentions que je n'ai pas, Le Monde, 25 avril 2008.
Gouguenheim s'explique, Lire, juillet 2008.
• 1er septembre 2008: Une précision de Jean-Claude Zancarini.
• 5 mai 2009:
Gil Mihaely: Le seuil d'intolérance. L'affaire Gouguenheim: chronique d'un procès en sorcellerie, Le Causeur, 29 mars 2009.
• 30 mai 2009:
Sylvain Gouguenheim et après, ou la nouvelle fabrique de l'Histoire.


© Photographie: la bibliothèque de la Sorbonne, tous droits réservés.

mardi 26 mai 2009

Sarah Vajda: Louis-Ferdinand Céline



Notre compagne de route Sarah Vajda poursuit l'exploration de ses rapports entre la France de droite, nourrie par sa profonde culture littéraire française, inextricablement tressée à sa très haute tradition juive. C'est là le lieu de conception, le creuset de tout son travail d'essayiste (Maurice Barrès, Flammarion, 2000; Jean-Edern Hallier, Flammarion, 2003; et son dernier Gary & Co, décembre 2008, dressent, en une trilogie d'une grande cohérence, la radiographie d'une certaine France) et aussi son œuvre de romancière (Amnésie, Rocher 2006; Contamination, Rocher, 2007; et Le terminal des Anges, Le Mort-Qui-Trompe, 2008).
Comme nos lecteurs le savent, elle nous a choisi pour construire ici un Dictionnaire amoureux: Après Corneille, Denis Diderot et Ivanhoé (La fille d'Isaac d'York), elle nous donne aujourd'hui De son temps, le nôtre, sur Louis-Ferdinand Céline. En attendant Kacew, dit-elle.
«En finir avec les mensonges. [...] En revanche, m’intéresse, me hante la question des épigones. Que signifie la passion française pour un tel personnage, l’intérêt porté à ce type de discours, cette lutte du pays réel contre l’enjuivement, les valeurs chrétiennes, la métis grecque, le sensible, la préséance des âmes? [...] Contre l’Empereur Céline, je veux être ce peintre, dénier toujours au tyran et à tous ses sujets, ses adorateurs, l’extravagant pouvoir de ne percevoir que le côté obscur du réel. Surtout que s’interrompe l’étrange songe de ses séides, il n’existe, qu’on se le dise, nul Karcher capable de laver notre misérable terre! Grâces soient rendues à Philippe Alméras de nous donner à lire [dans son livre Sur Céline] ce que, sous contrôle allemand, Céline préconisait: le lien qui l’unissait, non aux Nazis, au régime de Vichy mais à l’auteur de Mein Kampf, au Kamerad H. lui-même, à Lovecraft, à ce peuple de racistes biologiques que dégoûtent la souillure, la femme, les lémures, la maladie et la mort, ce peuple de craignant la ténèbre et l’ombre qui voudrait vivre toujours dans la touffeur insexuelle des rudes jupes maternelles. Alméras réunit l’auteur de Voyage et celui des Pamphlets. Une seule voix. Un seul homme. Flamand, Germain, en proie à la haine du Sud, du Midi. Lovecraft, Céline, Gobineau, Hitler, mâles aryens contre le Sud femelle.»

© Photographie: Lipnitski / Roger Viollet / Getty Images (circa 1950).

mercredi 20 mai 2009

Ralentir Travaux: lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille

Après deux années de collaboration généreuse à Ralentir travaux, Philippe Méziat ouvre son espace personnel. Vous y retrouverez tous les textes publiés jusqu'ici dans notre site, ses Chroniques, ses Recensions, son Alphabet des musiciens. Nous lui donnons volontiers aussi nos recommandations vidéo en matière de jazz, ici dans Écouter voir. Gageons que nous irons bientôt glaner chez lui ses trouvailles et merveilles, pour enrichir notre propre section.
De même, nous avions signalé ici la naissance d'un artiste de la musique et du clavecin. Nous sommes heureux aujourd'hui de parrainer le site personnel d'Aurélien Delage, où vous pourrez suivre toute son actualité, en particulier celle de ses concerts. Enfin, nous n'avions jamais eu l'occasion d'évoquer sur Ralentir travaux l'immense luthiste et musicien, Eugène Ferré, professeur au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon, concertiste et directeur d'ensemble. Là encore, nous tenons sur les fonts baptismaux le site personnel d'Eugène Ferré et celui, encore en construction mais déjà accessible, de son épouse, l'unique flûtiste Sabine Weill, professeur au Conservatoire de Musique et de Danse Darius-Milhaud d'Aix-en-Provence,
créatrice du Département de Musique Ancienne et animatrice d'un atelier d’initiation à la Gravure Musicale Informatique.
Après avoir reçu de Sarah Vajda de si beaux textes, elle ouvre désormais aussi son propre espace, où elle saura mettre en perspective davantage de facettes de ses multiples talents.

Ces cinq sites se ressemblent, c'est normal, une sorte d'air de famille. Nous sommes gros de deux autres, dont nous vous laissons la prochaine surprise.

lundi 18 mai 2009

John Cassavetes 6: Minnie and Moskowitz (1971)




Minnie et Moskowitz, ce sont d'abord un prénom et un nom. Le prénom est celui de cette encore jeune Minnie Moore (Gena Rowlands), qui travaille au Musée d'art Moderne de Los Angeles; le nom celui de Seymour (Cassel) Moskowitz. Que Minnie Moore décline son identité, voilà qu'elle déclenche l'hilarité, y compris la sienne quand elle devra rappeler comment elle s'appelle — pour une dernière seconde — au prêtre qui, ce jour-là, est justement chargé de la faire changer de nom: mais Minnie elle restera. Que Seymour Moskowitz décline son nom et tout le monde avec nous le saura du même coup juif, sauf sa future belle-mère, dont c'est pourtant la première inquiétude et à qui il le précisera aussitôt par téléphone, en guise de haut-de-forme et de gants beurre frais. Et Moskowitz il le restera. Le titre — qui semble d'ailleurs générateur du film (1) — est donc pleinement justifié, en ce qu'il donne la seule vraie constante, la permanence, l'unique invariant du film et de ces deux êtres, nouveaux avatars de Jeannie et Chet dans Faces.

Et puisque nous commençons par la fin, par la demande en mariage: une table rectangulaire dans une sorte de trattoria réunissant les deux futurs époux et leurs deux mères (pas de pères dans cette affaire menée rondement), rappelons, histoire d'ajouter quelques associations complémentaires, que la mère de Minnie est interprétée par la propre mère de Gena Rowlands et que la mère Moskowitz est en réalité celle de ... John Cassavetes en personne.

On voit d'ailleurs apparaître le metteur en scène dans la première partie du film, Jim amant de Minnie, d'une jalousie d'extrême et soudaine violence, alors qu'il sort du lit de sa maîtresse pour entrer dans celui de son épouse, avant d'aller au Musée annoncer à Minnie qu'il la quitte, devant son fils aîné, pris à témoin de cette rupture en probable garant de sa mère, avant de disparaître du film, même pas crédité dans les bouts épars du générique. Que ce face à face ne nous abuse pas sur la réalité du couple que forment dans la vie John et Gena, ils se mettront en scène ailleurs. Si rapport on veut à toute force établir entre fiction et vie réelle, le personnage joué par John renverrait plutôt, comme dans Husbands, à la métaphore du metteur en scène qu'il est, soumettant sans prévenir aux pires brusques traitements ses personnages, ici sa femme ou là Stella Stevens dans Too Late Blues, pour nous les rendre plus drôles, plus séduisants, plus tendrement attachants.

Drôles: Minnie and Moskowitz est en effet la première, et probablement la seule, franche comédie burlesque de Cassavetes. Elle reprend le schéma hollywoodien éprouvé de la screwball comedy, celui par exemple du film (pour moi) le plus drôle de toute l'histoire du cinéma, Bringing up Baby ("L'impossible M. Bébé") de Howard Hawks: deux êtres, chacun sa fêlure chacun sa solitude, et qui ne sont résolument pas faits l'un pour l'autre, c'est peu de le dire. Attachants: comme tous tendres liens, ceux du refus, du conflit, de la lutte, vont les enserrer d'autant plus fort l'un à l'autre qu'ils vont se débattre. Mais la tendresse demeure jusqu'à la fin au rendez-vous de la comédie, puisque que, si le diable préside à leur approche, le prêtre sanctifiera une union enfin apaisée, féconde, réordonnant — pour lui plumes d'indien et pour elle grand chapeau blanc couronne-auréole-cornette — la tribu Minnie Moskowitz.

Oui, nous serons enfin surtout chez Minnie Moskowitz, puisque l'apache Seymour, monstre d'énergie appropriatrice, se battant, ou plutôt se faisant battre, pour la conquérir — "Elle est à moi!" répète-t-il partout, à elle et à tous, alors qu'elle ne cesse de se refuser à lui: mais elle ne cesse justement! —, franchissant tous les tabous, brisant toutes les barrières, forçant sa pauvre vie et sa porte fragile, l'emportera vraiment, la femme et la victoire, lorsqu'il se saisira d'un hitchcockien ciseau, non pour la tuer mais pour couper d'un coup d'un seul son énorme moustache viking, sous les yeux interminablement éberlués de Minnie (en illustration ici) qui, anti-Dalila, aura juste le temps de l'empêcher de couper sa longue et blonde queue de cheval de vieux beatnick new-yorkais: ce geste puis un bain purificateur dans la piscine accoucheront du nouveau Moskowitz, celui qu'on épouse, charmant, bon père de nombreux enfants: le faucon américain est enfin devenu doux comme un agneau.

Tout ici (et le reste, encore et toujours toujours la nostalgie d'Hollywood, pour, après Faces, un deuxième film tourné à la maison et monté au garage: Bogart et Bacall au cinéma pour idéal, lui Le Faucon maltais, elleCasablanca; le masque et bouclier des lunettes noires de star dépressive des années Cinquante; ou encore les coupes de glace comme chronomètre, le langage torrentiel et vivant comme jamais et pourtant, dès le premier film, Shadows, ou le précédent, Husbands, la barre était déjà haute; le langage toujours en échec et son assomption dans la danse et dans le chant) tout, on pourrait tout enchaîner et mettre en ordre comme il faut. Mais c'est la merveille: qu'une telle parodie du film hollywoodien, une histoire aussi ressassée, aussi convenue, explose en bombes qui nous font à tout instant perdre la raison, rebondir de fous en hystériques contre toute attente et toute prévision, dans un éloge permanent de la fuite en avant. Jamais nous n'avons les moyens de soupçonner où toutes ces embardées, ces torrents de paroles, ces seconds rôles que les longues séquences à eux offertes transforment en immenses stars du loufoque, ces deux acteurs aux corps maîtrisant l'excès d'eux-mêmes, vont encore nous emmener partout on ne sait où, sauf surtout dans ce happy end devant la casa blanca qui comble enfin, lui aussi à l'excès, bien plus que nos constantes espérances.

1. Si on en croit le témoignage de Seymour Cassel: «À l'époque, j'avais les cheveux très longs. John m'a dit: "Je vais écrire un film pour toi et Gena. Laisse pousser ta moustache". Deux mois plus tard, je n'y pensais plus du tout et John m'a dit: "Je vais appeler le film Minnie and Moskowitz". Il m'a raconté l'histoire: deux personnes de milieux différents qui se rencontrent et finissent par se marier. Les gens de Universal aimaient beaucoup l'histoire. Ils lui ont laissé carte blanche.»

Photogramme: © Minnie regardant Seymour se couper la moustache, Minnie and Moskowitz, de John Cassavetes, 1971.

lundi 11 mai 2009

Pour Robert Redeker



Bien sûr, le nom nous fait encore un petit quelque chose, il reste dans un coin de nos mémoires mais, dans la réalité, qui sait exactement comment il va?
Tout d'abord, le mieux est de faire quelques révisions, en allant feuilleter notre florilège médiatique d'alors, recueilli entre le 28 septembre et le 3 octobre 2006, temps de «l'affaire». Après la publication de son article, reproduit en tête de notre florilège: Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre? sur
Le Figaro du 19 septembre 2006, nous vîmes alors de quels complémentaires émois furent conjointement capables le Ministre de l'Éducation nationale d'alors, le MRAP, la LDH, les journalistes du Monde et de L'Humanité, le maire PCF et le proviseur de Saint-Orens-de-Gameville (Haute-Garonne). Seul Soheib Bencheick (nommons l'homme qui parla en son propre nom) ex-mufti de Marseille, aujourd'hui remisé par la communauté dans son placard phonique du Conseil Français du Culte musulman, sauva l'honneur de la démocratie en France et de la République laïque. Dans Il faut tenter de vivre (Seuil, 2007) Robert Redeker fait le récit de ses heures sombres.
Et aujourd'hui? Dans son nouveau site, qui s'appelle toujours Traversées philosophiques, Robert Redeker nous en donne. Ou du moins, il nous laisse le soin de les recueillir, au fil des articles qui y sont réunis. Aujourd'hui, affecté au CNRS, il n'enseigne plus. Ses enfants ont été scolarisés ailleurs sous des noms d'emprunt; il a déménagé dans une maison que nul ne connaît et va chercher son courrier à quarante kilomètres dans une boîte postale anonyme; il porte à la ceinture une balise reliée à la police et se déplace sous escorte, ou voyage sous haute sécurité.
Quand il s'est agi d'enterrer son père, il a fallu que — "comme un bandit" dit-il — son nom, Redeker, ne paraisse nulle part. Prévenu par un ami commun, le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc (autre homme autre nom) a pu au moins envoyer une gerbe.
Toujours sur son site, on peut l'écouter parler durant une vingtaine de minutes de son livre
Dépression et philosophie (Pleins feux, 2007) et retrouver un ensemble d'articles, en particulier sur ses lectures, sur le sport, à propos de quoi il a fait récemment paraître Le sport est-il inhumain? (Panama, 2008), sur la philosophie, sur notre monde et ses politiques, sur l'extermination.
En étrange pays dans mon pays lui-même.

© Salvador Dali: Marché aux esclaves avec disparition d'un buste de Voltaire (1940).

mardi 5 mai 2009

Sylvain Gouguenheim, treize mois après (5)


Publiée dans Le Causeur, salon de réflexions, en date du 29 mars 2009, cette synthèse de Gil Mihaely rappelle d'excellente façon les étapes, enjeux et non-dits qui ont caractérisé l'accueil de l'ouvrage de Sylvain Gouguenheim: Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines grecques de l'Europe chrétienne, publié au Seuil en avril 2008, processus que nous avons tenté de suivre au cours de ces treize derniers mois, et dont nous rapportons le détail au pied de cet article (1).

Le seuil d'intolérance. L'affaire Gouguenheim: chronique d'un procès en sorcellerie. — On croit souvent que la chasse aux sorcières est une pratique du Moyen Âge. On se trompe doublement. D’abord parce que ce sport était plutôt prisé du temps de François Ier et de Louis XIV que de celui de Saint-Louis, et puis parce que certains milieux, en France, aujourd’hui, s’y adonnent avec un enthousiasme et une dextérité dignes des Puritains du XVIIe siècle. Depuis un an, une grande partie de la communauté des historiens médiévistes est en train d’en faire la démonstration à travers un cas qui mérite bien le titre d’«affaire Sylvain Gouguenheim». Selon ces universitaires, douter de l’apport essentiel de la civilisation islamique à l’Europe chrétienne n’est pas une erreur à discuter et éventuellement à corriger, mais une hérésie à combattre.

Médiéviste et germaniste, Sylvain Gouguenheim enseigne à Normale Sup Lyon (ENS-LSH, Lettres et Sciences humaines). Sa mission consiste essentiellement à préparer des étudiants à l’agrégation. Dans l’affaire qui lui vaut d’être ostracisé par l’institution et par l’ensemble de la communauté enseignante, le soutien de ses élèves témoigne en faveur de ses compétences pédagogiques. Il les revendique avec passion. Gouguenheim est d’abord un professeur.

Avant «l’affaire», il était un historien sans histoires. Son domaine de recherche, le Moyen Âge allemand, plus précisément la pensée mystique en pays rhénan au XIIe siècle ou les Chevaliers teutoniques, n’avait pas attiré l’attention des censeurs. L’envie lui a pris de s’attaquer à un sujet à plus haute teneur idéologique: le rôle des moines et des monastères d’Europe occidentale dans la transmission du savoir grec à l’Occident. En s’autorisant un pas de côté par rapport à la thèse communément répandue d’une transmission exclusivement opérée par le monde islamique, Gouguenheim s’est, semble-t-il, mis au ban de la communauté historienne. Faut-il un conclure que tout ce qui a trait à l’islam relève d’une recherche pré-balisée ?

La démarche de l’auteur n’a pourtant rien d’extraordinaire. L’historien israélien Shlomo Sand, spécialiste en histoire intellectuelle des XIXe et XXe siècles, a récemment publié un livre polémique, Comment le peuple juif fut inventé, où il traite de questions et de périodes qui n’appartiennent pas à ses champs de compétences académiques. Pourtant, cette contribution au débat sur le sionisme et la légitimité de l’Etat d’Israël a été plutôt bien accueillie, et, en France, l’ouvrage a même été couronné par le prix Aujourd’hui. On n’a pas assisté à une levée de boucliers des professionnels de l’histoire biblique ou hellénistique pour dénoncer les motivations et les compétences de l’auteur. Et le débat a pu avoir lieu.

Gouguenheim n’a pas eu cette chance. Son ouvrage aurait pu susciter une discussion sans concession mais honnête. Ses détracteurs auraient déployé contre lui des efforts d’argumentation. Ils ont préféré l’indignation et l’invective, en contravention avec toutes les règles de la courtoisie académique et de l’échange intellectuel. Quelques semaines après la publication aux éditions du Seuil, de Aristote au mont Saint-Michel, Les racines grecques de l’Europe chrétienne, en avril 2008, il découvrait que son intuition ne l’avait pas trompé: il avait touché à un sujet sensible. Mis les pieds dans une zone dangereuse. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est la violence de la tempête qui allait s’abattre sur lui.

Dans les premières semaines, la réception du livre semble pourtant encourageante. Après tout, il a été accepté par le Seuil et publié dans la série prestigieuse «L’Univers historique». Très vite, l’ouvrage est traité dans deux articles favorables et même élogieux: dans Le Monde sous la signature de Roger Pol-Droit et quinze jours plus tard dans les colonnes du Figaro, sous celle de Stéphane Boiron. Même après ces deux recensions, il suffirait que les adversaires de Gouguenheim s’en tiennent à un silence glacé et on en resterait là: le livre passerait des librairies aux oubliettes et les idées supposément pernicieuses qu’il contient ne risqueraient pas de pervertir l’esprit public. Mais pour la corporation des historiens — qui se montre mieux inspirée quand elle combat pour la liberté de penser que quand elle la combat — le silence est encore un châtiment trop doux. Un article dans Le Monde et un autre dans Le Figaro ne valent-ils pas, pour le grand public, tous les honneurs académiques ?

C’est d’ailleurs dans Le Monde des Livres qu’est lancée la contre-attaque — encore qu’il n’y a pas eu «attaque». Télérama et Libération publient à leur tour des textes de réfutation. À ce stade, on pourrait encore en rester à un débat, vif, mais un débat tout de même, sur une thèse provocatrice destinée au grand public. Ce genre de querelle d’historiens défraie la chronique de temps à autre; on s’empaille sur la comparaison entre nazisme et stalinisme ou sur des questions telles que «les poilus, acteurs ou victimes?». Sauf que cette fois-ci, les arguments ont vite laissé place aux invectives et la saine polémique à une guerre sainte contre Gouguenheim. Il n’avait déjà pas dû être très agréable à celui-ci de voir les ténors de sa discipline mettre sa thèse en pièces. Loin de se contenter de ce bizutage public, certains décident de s’en prendre personnellement à l’auteur. Pour son crime de mauvaise pensée, une seule peine s’impose: la mort professionnelle. L’indignation — sincère quoique disproportionnée — des uns se mêle à des arrière-pensées moins avouables. Beaucoup, dans leur for intérieur, trouvaient intolérable qu’un non-normalien fût admis à enseigner dans ce temple de l’excellence. D’autres aimeraient bien pousser vers la sortie la directrice de collection qui a accepté le livre. Bref, derrière les motivations les plus savantes et les plus nobles, se joue aussi l’une de ces parties de billard à plusieurs bandes si caractéristiques de notre République des lettres. L’ennui, pour Gouguenheim, c’est qu’il joue le rôle de la boule.

Des pressions sont exercées sur la direction de l’ENS afin de la pousser à se désolidariser de son professeur. Celui-ci comprend vite qu’il ne peut pas compter sur le soutien de ses supérieurs. L’affaire prend des allures de lynchage. La quasi totalité des professeurs de la maison, y compris certains qui n’ont pas lu une ligne de l’ouvrage, signent une pétition haineuse contre Gouguenheim qui est presque totalement isolé. On revisite avec des airs entendus ses précédents travaux: bizarre, non, cet intérêt pour les Chevaliers teutoniques? Son quotidien devient infernal. À l’exception de ses élèves, plus personne ne lui adresse la parole.

Certes, des spécialistes aussi reconnus que Rémi Brague, Christian Jambet, Dominique Urvoy ou encore Gérard Troupeau, le défendent — sans pour autant valider l’ensemble de sa thèse. Jacques Le Goff, médiéviste mondialement réputé, juge le livre «intéressant mais discutable». Mais pour la corporation, il n’est pas question de discuter. Au mépris de toute déontologie, un colloque sur sa thèse est organisé le 4 octobre 2008 avril à la Sorbonne. Pourquoi s’imposer l’ennui d’un débat contradictoire quand on est convaincu de sa propre légitimité? En fait de discussion, c’est à une descente en flammes que se livrent tous les orateurs. Les organisateurs de la réunion n’ont pas jugé utile d’inviter Gouguenheim, ni même l’un de ses défenseurs. «Il ne s’agit pas d’instruire le procès d’un auteur ni d’instaurer une police de l’intelligence», proclament-ils. On m’accordera que c’est mal imité. Dans un tribunal, l’accusé aurait au moins été invité à s’expliquer. Le plus désolant est peut-être que Fayard s’apprête à publier le compte-rendu de ce procès à charge dans une collection nommée «Ouvertures» — ça ne s’invente pas.

Peut-être les détracteurs de Gouguenheim ont-ils en partie ou totalement raison quant à la pertinence de sa thèse — je me garderai bien d’en juger. Leurs méthodes, qui consistent à abattre un auteur au lieu de critiquer ses idées, n’en sont pas moins injustes et indignes de la communauté universitaire. Il est ignoble d’accuser Gouguenheim d’islamophobie et de faire de lui un promoteur du «choc des civilisations». C’est plutôt en prétendant soustraire non seulement l’islam mais aussi l’histoire du monde islamique à la liberté de la critique et de la recherche qu’on creusera un fossé entre les civilisations.

Les auteurs de ces attaques portent une lourde responsabilité. L’affaire Gouguenheim a en tout cas changé de registre, glissant de la controverse académique au procès stalinien. La question n’est pas, n’est plus, le rôle de tel ou tel moine obscur, les compétences linguistiques de Sylvain Gouguenheim ou ses supposées erreurs et approximations. Ce n’est plus le contenu du débat qui importe mais le débat lui-même, ses limites et ses règles et, en vérité, sa possibilité même. Ce qui est en jeu, c’est la liberté de s’exprimer et même de se tromper, sans craindre pour son honneur ou son avenir professionnel, sans avoir à redouter d’être victime de harcèlement moral. En ce moment, c’est la seule question qui vaille.

Gil Mihaely, né en 1965 en Israël, est historien et journaliste. Après des études à l'Université de Tel-Aviv, il a soutenu une thèse d'Histoire (XIXe siècle) à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris.

1. Notre dossier, dans le détail:
• 9 avril 2008: Roger-Pol Droit: Et si l'Europe ne devait pas ses savoirs à l'islam, Le Monde du 4 avril 2009.
• 26 avril 2008: Traductions et trahisons des clercs.
• 4 juillet 2008: Sylvain Gouguenheim s'explique, suivi de:
Deux entretiens avec Sylvain Gouguenheim.

On me prête des intentions que je n'ai pas, Le Monde, 25 avril 2008.
Gouguenheim s'explique, Lire, juillet 2008.
• 1er septembre 2008: Une précision de Jean-Claude Zancarini.
• 5 mai 2009:
Gil Mihaely: Le seuil d'intolérance. L'affaire Gouguenheim: chronique d'un procès en sorcellerie, Le Causeur, 29 mars 2009.
• 30 mai 2009:
Sylvain Gouguenheim et après, ou la nouvelle fabrique de l'Histoire.

mercredi 29 avril 2009

Lettre 9: printemps 2009



La nouvelle présentation générale favorise la lisibilité et permet d'insérer des images plus grandes et mieux définies. Espérons en trouver une meilleure encore dans deux ans!

— Israël-Palestine: éditorial de Ha'aretz: La Paix, Maintenant.

Les Trains de Lumière: Travail en cours sur John Cassavetes: Films: 1. Shadows (1958). 2. Too Late Blues (1961). 3. A child is waiting (1963). 4. Faces (1968). 5. Husbands (1970). Intermèdes: 1. John Cassavetes et Tout Godard. 2. John Cassavetes et Antoine Vitez. 3. John Cassavetes et Johnny Staccato. 4. Philippe Méziat nous écrit une contribution exprès à cet ensemble: John Cassavetes, le jazz et la question de l'improvisation. 5. John Cassavetes et sa réception critique.
Écouter, voir: Autour de John Cassavetes, trois raretés: son troisième film, A child is waiting (en 13 tronçons, et non sous-titrés!) et Tempted, épisode 10 de la série Johnny Staccato. Et (pour Mac, utiliser Safari, Firefox ne fonctionnant pas sur ce sujet) de André S. Labarthe, "Cassavetes", dans la collection Cinéastes de notre temps. Les trois vidéos sont malheureusement sans sous-titres français, mais l'anglais est très souvent basique.
Images: Éveline Lavenu renouvelle régulièrement ses albums de croquis, acryliques et gouaches.

Parole d'homme / Repères / Recensions: 1. Éric Sadin: Surveillance globale, enquête sur les nouvelles formes de contrôle, suivi de Surveillance globale (2): les fous du roi. 2. Jocelyne Dakhlia: Lingua franca, histoire d'une langue métisse en Méditerranée. 3. Juif donc riche: deux livres sur Ilan Halimi (1983-12 février 2006). 4. Jean-Christophe Bailly: L'instant et son ombre, sur deux photographies.

Le Cheval de Troie: Après sa mort le 4 mars 2009, nous rendons ici un hommage à Bruno Étienne: notre souvenir de l'ami disparu; un texte sur Abd el-Kader: La smala, une confrérie nomade, que l'auteur nous avait donné pour notre revue; et une nécrologie de Xavier Ternisien, parue dans Le Monde du 7 mars 2009: Un intellectuel iconoclaste, et divers liens tout à fait réjouissants.
Leonardo Sciascia: vingt ans après sa mort, Notule sur Leonardo Sciascia, un lien vers Amici di Sciascia, beau site dont la Media Gallery réunit de belles vidéos et audios sur le grand écrivain. Rappelons aussi notre dossier important et, pour les italianistes, Note sull'ultimo enigma, de Diana Angela Di Francesca, sur l'épitaphe de l'écrivain.

Nos balises sur l'islamisme montant: 1. Vallée du Swat, Pakistan: la guerre et la charia.
Nos politiques: 1. Le torchon brûle, note sur Le monde selon K, suivi de Pour en finir avec Pierre Péan. 2. Retour sur Florence Cassez après sa condamnation. 3. Fantasia chez les pigs, Crise de l'Europe, Europe de la crise. 4. Josette Roudaire: Henri Pézerat (1929-2009). 5. Durban 2009: On ne savait pas (notre table de liens).
Nos médias: Parole de star: Le rêve brisé d'Arthur.

— Signalons enfin l'existence de
trois stations sur le Jazz: TSF Jazz, Accujazz, Les Allumés du Jazz, et de Deezer, une très pratique radio-vidéo en ligne.

La plupart des articles se retrouvent en défilant les varia et leurs libellés en page d'accueil et suivantes, avec option en lecture plein écran. Utiliser aussi la liste des libellés et Tout retrouver en colonne de gauche et la table générale qui liste tous les articles par auteur.
© Gouache: Éveline Lavenu, vaches, 2009.

samedi 25 avril 2009

Vallée du Swat, Pakistan: la guerre et la charia



Il y eut
l'assaut de la Mosquée rouge à Islamabad, en juillet 2007. À la fin de cette même année, Benhazir Bhutto fut assassinée à Rawalpindi, banlieue sud de la capitale. En novembre 2008, les talibans pakistanais furent gravement impliqués dans les attentats de Bombay, et leur procès est ouvert depuis mercredi 22 avril à Bombay, le Pakistan ayant admis qu'ils ont été «en partie» préparés sur son sol, l'Inde dénonçant la complicité des services de renseignements militaires pakistanais. Autant de balises de détresse.
En 2007, sous la direction du trop bien nommé Sufi Mohammad, qui vient de décréter la démocratie «non islamique», les talibans pakistanais prirent le pouvoir dans la vallée de Swat, naguère connue sous le nom de "Suisse pakistanaise", berceau de l'art gréco-bouddhique anté-islamique dit
Gandhara, au taux de scolarisation féminine particulièrement élevé, victoire qu'ils marquèrent aussitôt par la défiguration du Bouddha géant de Jehanabad datant du VIIe siècle, avec l'intention d'y appliquer la
charia. L'État pakistanais intervint militairement, passa avec les talibans un bref accord de paix fin mai 2008, mais les combats reprirent bientôt, tandis que les écoles de filles furent fermées et détruites, les cinq prières par jour devinrent obligatoires, les femmes furent renvoyées des usines, interdites de marché, et enfermées à la maison, les policiers décapités, la vaccination anti-polio interdite au titre de «complot occidental visant à stériliser les bébés", les châtiments expéditifs exécutés en place publique et retransmis en vidéo sur le web.
Faisant suite à ce qui est désormais une tradition d'État, puisque de semblables accords avaient déjà été signés en 2005 et en 2007 dans les zones tribales voisines, Asif Ali Zardari, veuf de Benhazir Bhutto et nouveau président du Pakistan depuis septembre 2008, a signé
le 14 avril dernier un nouvel accord et a obtenu avec ce texte un unanime appui parlementaire, même si ce marché de dupes — la paix ou la charia — semble avoir recueilli moins de soutien dans son peuple: la charia est désormais officialisée dans la vallée de Swat et, en contrepartie, les talibans devront déposer les armes. Les talibans se sont empressés de signer d'une seule main cet accord, et la charia de fait devenue charia de droit a donné un nouveau dynamisme aux tribunaux islamiques dans le nouvel émirat, beaucoup plus soucieux d'instaurer la terreur politique et sociale qu'une soi-disant moralisation religieuse.
En effet, dès le lendemain, leur porte-parole et gendre de Sufi Mohammad, Muslim Khan — faut-il commenter cet autre éloquent patronyme? — a prévenu que les combattants, liés à
Al-Qaîda et aux talibans afghans, allaient continuer le jihad afin d'étendre la loi islamique à tout le pays et, par voie de conséquence, à son armement nucléaire (1). Le 22 avril, soit une semaine après avoir signé l'accord, les miliciens islamiques ont conquis, de la main demeurée libre dite manu militari, un nouveau district, Buner, à une centaine de kilomètres d'Islamabad, barrant les axes routiers et prenant le contrôle de bâtiments officiels, de diverses ONG et de mosquées. Aujourd'hui, 25 avril, Muslim Khan assure que, conformément aux accords passés, ses hommes sont en train de se retirer, tout en confirmant que certains, dont il ne peut donner le nombre, sont restés sur place. Ce contre quoi — un accord est un accord — les talibans ont obtenu la promesse des autorités de hâter l'installation de la charia à Buner. Au rythme des attentats-suicide, Peshawar, la capitale de la province du Nord-Ouest, et Islamabad elle-même, qui vient de subir sa seconde attaque contre ses policiers en moins de deux semaines, attendent leur tour.

À Genève, la
Conférence mondiale contre le racisme, que c'est désormais «durbanophobie» d'appeler autrement, préparée sous présidence lybienne, et sous vice-présidences de l'Iran, de la Russie, du Cameroun et, bien entendu, du Pakistan déjà à la tête de l'Organisation de la Conférence Islamique, a abouti, dès le mardi 21 avril, à un texte fort consensuel que notre Ministre des Affaires étrangères a qualifié de miracle historique majeur, grâce au travail acharné et lucide des Européens.
À Islamabad où, la même semaine, l'Histoire majeure de l'ère nucléaire a pris un nouveau rendez-vous, les miracles n'apparaîtront qu'à ceux qui y auront prêté foi.

1. Lundi 27 avril, le président Asif Ali Zardari a sans doute cru rassurer une partie de son opinion publique, inquiète, certes, de la menace croissante des talibans sur l'exercice du pouvoir politique, mais minée par un antiaméricanisme qui prend les proportions d'une frénétique paranoïa, en déclarant: «L'arme nucléaire dont dispose le pays est entre de bonnes mains.» Un miracle de plus.
© Photographie: Le Bouddha de la vallée de Swat, auteur non identifié, tous droits réservés.

jeudi 23 avril 2009

John Cassavetes et sa réception critique, intermède 4




En attendant une recension plus complète sur la réception critique en France de
Shadows,
et, en particulier peut-être, ce numéro 119 des Cahiers du Cinéma qui fit sa couverture sur le visage de Lelia Goldoni et consacra une vingtaine de pages au cinéma indépendant américain dont John CassavetesShadows venait de remporter le Grand Prix de la critique au festival de Venise de 1960 — quelques notes d'humeur, en réserve.
Dans son émission Microfilms, Serge Daney (1944-1992) s'entretient le 14 janvier 1990 avec Thierry Jousse qui, de dix-sept ans son cadet, vient alors de publier son beau livre John Cassavetes (Cahiers du Cinéma, 1989). En introduction au débat, Serge Daney restitue ses souvenirs d'il y a alors trente ans en ces termes: «Un cinéaste que tout le monde a toujours beaucoup admiré, y compris aux Cahiers mais sur lequel, disons, on n'a pas de privilège particulier. En fait, il a été reconnu par l'ensemble de la cinéphilie française, relativement unifiée sur son cas: il n'y a jamais eu de polémique sur Cassavetes, il a été peu connu par beaucoup de gens qui l'aimaient beaucoup et maintenant il est très, très aimé par plus de gens qui le connaissent mieux».
Outre le fait que, en dehors de cet excellent entretien comme presque toujours le furent ces Microfilms, je n'ai pratiquement rien trouvé sous la plume de Serge Daney dans ses écrits publiés, le relatif consensus dont il se souvient n'est — sous réserve de plus complet inventaire — pourtant pas éclatant. Certes, le grand cinéaste Jonas Mekas perçoit aussitôt, peut-être avant Cassavetes lui-même, l'importance de l'événement, du moins dans sa première version car, après l'échec de la première new-yorkaise de Shadows (1959), Cassavetes supprima quelques "ratés" de la pellicule, ce qui déclencha l'ire de Jonas Mekas. Mais quelques années après encore (1965), Patrick Brion — qui introduit aujourd'hui les cinq films (Shadows, Faces, Une femme sous influence, Meurtre d'un bookmaker chinois et Opening night) contenus dans le coffret DVD TF1 Vidéo, paru en décembre 2008 — Patrick Brion donc qualifie à l'époque Shadows de «brouillon», de «cinéma purement formel et gratuit», lui trouve «une complaisance de tous les instants [masquant] trop souvent une réelle sensibilité». Il y voit la preuve que rien de bon ne peut se faire aux USA en dehors des grands studios: «La porte que Cassavetes ouvrait avec Shadows ne donnait finalement que sur une impasse».
Pour leur travail "Jeune cinéma américain" (Premier plan n° 46, 1967), Paul et Jean-Louis Leutrat avaient rédigé un questionnaire sur Shadows. Robert Benayoun (critique de la revue Positif) répond qu'il ne croit «pas à l'improvisation comme base de travail dans le cinéma narratif»; Jacques Leduc: «La critique a surestimé le film de Cassavetes; et les films qui ont suivi du même auteur viennent presque confirmer cela»; Guido Aristarco, critique marxiste italien, fait du film une critique idéologique où il souligne le côté finalement conformiste du film sur la question raciale. Oui, le jeune Thierry Jousse, qui n'était pas encore né quand sortit Shadows, a raison lorsque, mis tard devant l'œuvre du cinéaste, il ouvre ainsi son livre: «John Cassavetes est, depuis longtemps déjà, un véritable mythe du cinéma moderne». Ce jour-là, au début de son Microfilms, parlant de la cinéphilie française, Serge Daney ne parlait pas du même mythe.

© Photogramme: John Cassavetes, Lelia Goldoni dans Shadows, 1958.

mercredi 22 avril 2009

Durban II: On ne savait pas