Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


samedi 9 juin 2007

Raphaël Nadjari 5: Tehilim (2007)



Un film unanimement décrété comme réussi est souvent le lieu et le temps où, avec ici ou là quelques trouvailles aux airs d'audaces formelles, fusionnent des attentes ambiantes, et des manières du moment. Un film bientôt démodé.

Dans
Tehilim comme d'ailleurs dans ses films précédents, Raphaël Nadjari ne cherche ni à fédérer, ni à provoquer l'enthousiasme, il cherche tout court: ici, comment filmer la confrontation de l'ancien et du nouveau, le thème du film.
Cela commence par le mariage contre nature d'une moderne caméra vidéo et d'optiques anciennes, avec l'utilisation d'éclairages naturels, y compris la nuit ou dans des appartements au petit matin ou au crépuscule, ce qui baigne souvent les images, d'une netteté et d'un cadrage parfois relatifs, d'un orange monochrome chaud. Cela continue par une caméra portée, qui serait spontanément mobile si elle n'était au contraire tenue constamment en bride, engagée dans des plans très proches qui se donnent le temps de suivre en pleine confiance les mouvements et les improvisations de tous ces acteurs, tous convaincus que se joue là leur vraie vie. Cela se poursuit en situant l'histoire dans Jérusalem, ville de toutes les confrontations justement (ou injustement), mais ce quartier moderne met au loin la présence pourtant de l'invisible guerre: un déploiement militaire lourdement armé pour un constat d'accident de la route, et tous les personnages que déserte la joie, même lors du shabbat, même lors de la lecture des
Psaumes, sauf peut-être les fugaces détentes de cette mère qui sait cueillir la vie dans son instant, et de qui les gardiens du rituel stigmatisent l'éducation (probablement laïque et démocratique) qu'elle a reçue.
L'anecdote orchestre déjà cette confrontation: un accident qui ressemble fort à un acte prémédité prive brusquement de toute autorité extérieure une mère et ses deux enfants, et plonge leurs âmes et leurs corps dans la confusion des rôles que, dans l'urgence, ils doivent se répartir: l'homme disparu, c'est le mari, le père, l'amant qui manquent, c'est la défunte et tranquille obéissance de tous qui ouvre sur l'urgence de faire face. Si au moins une mort les libérait pour les projeter en avant, mais c'est une disparition, un naufrage, d'abord dans les méandres d'une administration bienveillante mais convoquée selon ses propres dires par une "situation exceptionnelle" (la disparition brusque de toute loi en fait), que les tenants d'un rite paternaliste s'évertuent à réduire par les procédés prescrits par la seule tradition et une guerre des sexes larvée. Une tradition dévoyée de l'intérieur par l'acte ultra de l'adolescent en quête d'une initiative personnelle qui voudrait forcer l'issue, mais qui ne s'émancipe pas du fétichisme.
Alors la petite histoire juive se transforme en métaphore: le film n'est plus seulement un film israélien sur la faille des deux Israël, mais témoigne dans l'œil même du cyclone du désarroi des êtres quand ils ne peuvent même plus se rassurer d'être au moins des veuves et des orphelins. La guerre, l'apparente bonté de la communauté familiale obligent femmes et enfants à ruser et à se mentir pour tenter d'échapper, chacun à leur façon, à l'enlisement, à cette installation indéfinie dans le rien à attendre de personne, sauf peut-être la vague possibilité, en suspens, du retour du père,
happy end régressif aussi possible que triste, la grande leçon des fins de Charlie Chaplin.

Aller voir un film, c'est d'abord aller à la rencontre d'un auteur, de quelqu'un qui est beaucoup plus attaché à construire une œuvre qu'à réussir un film. C'est trouver son plaisir dans la patience qu'il faut pour approcher l'autre, c'est se mettre à son tour dans l'espoir, ici comme ailleurs le contraire de l'attente, que ce cinéaste nous livrera bientôt un autre film et un autre espoir, qu'il nous tournera sans cesse vers son avenir et le nôtre, sans jamais se contenter de nous combler par les émotions éprouvées, les idéologies en miroirs de rassurantes bonnes consciences, les esthétiques académiques ou les érotiques séductions d'un simple jeu d'acteurs, alors que son travail est de nous faire partager son exploration obstinée de ce qu'est le cinéma: l'expérience sensorielle auxquels m'invitent, moi le spectateur, ses langages de l'image et du son.
S'il est vrai que Picasso a dit de lui-même et de son art: "Je ne cherche pas, je trouve", il aura dit là une singulière sottise. Au mieux aura-t-il voulu nous aider à mieux mettre le doigt sur l'espérance que son emportement ouvrait à tous les arts; ou simplement un peu angoissé ce jour-là de son propre mystère, ce bourreau de travail chargeait encore une fois son sosie d'épater la galerie.

Voir ici bande-annonce et trois extraits.
© Photogramme, Tehilim, Raphaël Nadjari, 2007.