Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


vendredi 3 août 2007

Je suis le maître de la clé




En une du Monde daté du jeudi 2 août 2007, une photo d'un homme élégant et un titre, en forme de déshonorant jeu de mots: "Saïf Kadhafi donne des clés sur la libération des infirmières". Toujours en première page, le texte dit que le fils du président geôlier libyen "éclaire d'un jour nouveau les négociations (...) et que deux éléments, jusqu'ici passés sous silence par les négociateurs français et européens, ont pesé de façon déterminante, etc." Suite sur la moitié de la page 4: une autre photo en pied du maître des clés, un titre selon lequel notre homme "détaille un contrat d'armement entre Paris et Tripoli", et le texte reprend le même argument: cet homme révèle ce que nos "officiels français et européens ont préféré passer sous silence". Ce même fils, dont il est précisé qu'il "a joué un rôle décisif" dans cette affaire, dicte en anglais, au même moment, aux mêmes journalistes expressément convoqués par ses soins dans un hôtel de luxe à Nice, qu'il n'a jamais cru à la culpabilité des infirmières bulgares: "elles ont malheureusement servi de boucs émissaires". En revanche, dans un petit entrefilet en bord de page, réduit à l'état de quelqu'un qui se justifie tandis que l'autre "donne des clés", "révèle", "éclaire" et "détaille", notre ministre des Affaires Étrangères a "affirmé qu'il n'y avait pas de contrepartie financière", "a parlé devant la presse", reprenant ce qu'avait déjà dit la veille à la volée notre président Sarkozy, sur le perron de l'Élysée devant les perches, les appareils photo et les micros.


Personne d'entre nous ne peut affirmer savoir aujourd'hui ce qui s'est réellement passé, vendu, acheté, lors de ce grave marché, mais des moyens démocratiques peuvent rapidement être mis en œuvre pour construire un peu plus de vérité. Personne d'entre nous ne prend Kouchner ni Sarkozy pour des enfants de chœur qui n'auraient jamais menti, ni qu'on n'aurait jamais pris la main dans le sac, mais au moins n'ont-ils jamais poussé la forfaiture jusqu'à emprisonner, torturer, violer, condamner à mort des gens qu'ils savaient innocents, et les mettre impunément sous clés — c'est le mot, décidément — durant sept ans dans le but d'obtenir le jour venu des contreparties nécessaires. Et par le truchement de ces pages du Monde, un fréquentable assassin, grand ami du leader autrichien Jorg Haider, gentiment qualifié ici de "populiste", devient l'homme de qui vient la lumière des tapageuses et vertueuses vérités, l'indiscutable détenteur des clés.

Pourquoi notre quotidien prend-il les déclarations insupportablement cyniques de cet homme pour un document historique relatant des faits indiscutables et avérés, ou au moins pour argent comptant, alors qu'il frappe celles de nos gouvernants de suspicion, de mensonges et les réduit à l'état d'allégations, implicitement fallacieuses? Pourquoi dois-je croire l'un plutôt que les autres, pourquoi dois-je enfourcher cette mauvaise querelle, au seul bénéfice de pouvoir en toute bonne conscience m'emporter contre mes ennemis politiques? Pourquoi Le Monde, dont le seul métier est de savoir ce que les mises en mots et les mises en pages veulent dire, organise-t-il ainsi sciemment une telle désinformation? Cette partialité manifeste est-elle imposée par la force politique intrinsèque du fils du "Guide" — oui, c'est ainsi que Kadhafi père se désigne, en italien ça donne Duce et en allemand Führer —, ou sa puissance de conviction lui est-elle soudain conférée parce qu'elle sert les petits jeux de politique intérieure qui font la fortune de ces feuilles people et de notre personnel politique dans son ensemble, droite et gauche réunie (en ce qui concerne la gauche, ses leaders, au lieu de hurler démagogiquement avec ces loups dont l'intérêt immédiat est d'ameuter, auraient mieux fait de puiser dans leur expérience du pouvoir pour se souvenir qu'en matière d'armement les décisions prennent, fort heureusement, beaucoup de temps à se prendre, à moins qu'ils aient quelques comptes à régler avec leur ancien compagnon Bernard Kouchner, actuel ministre des Affaires étrangères)?

Comme dirait Stendhal, voilà maintenant des années que, pour ces clés et le plaisir d'un mot d'esprit, les journalistes du Monde et leurs relais pourraient commettre des assassinats.


Mardi 7 août 2007. — La suite est pitoyable pour Le Monde et c'est pourtant lui qui la donne dans son édition du mardi 7 août: dans un petit coin de la page 5 en bas à gauche, un articulet rapporte les nouvelles déclarations du dandy assassin, sans photo cette fois, mais un peu plus important tout de même que l'entrefilet de l'Agence Reuters consacré aux "affirmations" de Bernard Kouchner. Le titre: "Pas d'armes en contrepartie, selon Saïf Al-Islam Kadhafi". Pas besoin d'attendre les journalistes du Monde pour savoir que le décontracté tortionnaire mentait, et qu'il était évident, pour qui le premier problème n'est pas de se nourrir des querelles domestiques, que sa parole n'avait d'importance qu'aux yeux de ces hommes de plume.

Mais une nouvelle fois, le pire est dans ces lignes: "Dans un entretien au Monde, publié en date du 2 août, le fils du président Kadhafi n'a pas non plus explicitement [souligné par moi] parlé de contrepartie en matière de fourniture d'armements par la France". Pas explicitement? Alors, pourquoi cette tapageuse mise en page du 2 août et son titre "Saïf Kadhafi donne des clés sur la libération des infirmières"? Pourquoi ce titre page 4: "les coulisses de la libération des infirmières bulgares: le fils du colonel Kadhafi détaille un contrat d'armement entre Paris et Tripoli"? Pourquoi ces lignes de plomb, tout à fait explicites, elles: "Le contrat a pesé... de façon déterminante dans l'accord", ou "Le cœur du sujet entre Paris et Tripoli est donc l'affaire militaire"? Pourquoi avoir élevé les mensonges évidents de cet homme à la dignité d'un "entretien au Monde", qui a surtout entretenu toute une semaine de pseudo-polémiques, dont les démagogues de tous horizons se sont emparés fort explicitement et en toute connaissance de cause? Saïf Al-Islam Kadhafi s'est dédit, mais je n'aurai tout de même pas cette naïveté d'attendre longtemps l'examen de conscience des journalistes du Monde.

© Photographie: 24 juillet 2007: Les infirmières bulgares arrivent à Sofia. Auteur non identifé. Tous droits réservés.