Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


dimanche 21 octobre 2007

L'ADN et l'archevêque Hippolyte Simon


La question des tests ADN a fait réagir beaucoup de gens, en particulier parmi ceux qui utilisent régulièrement les droits de l'Homme et la défense des populations immigrées pour se situer dans l'échiquier politique et social de l'Hexagone. Ainsi, n'ont pas manqué les qualificatifs ordinaires de "fascistes", les rapprochements entre cette loi et le nazisme et son eugénisme. Tout à fait contre-productifs d'ailleurs, car beaucoup de gens qui ne savent que penser de cette loi, voire qui y sont spontanément favorables, les gens à convaincre donc, sont résolument opposés à l'extrême-droite et s'indignent d'être ainsi niés par de telles épithètes. Ce texte d'Hippolyte Simon, archevêque de Clermont-Ferrand, publié dans Le Monde du 20 octobre 2007, a toute sa place dans notre dossier Parole d'homme. Il centre le débat exactement là où il doit être: ce qui fait le lien familial humain n'est pas seulement ni même d'abord la filiation, mais le lien historique, social, affectif et éducatif. Ce que la gauche laïque et les progressistes historiques devraient avoir affirmé d'instinct, de culture, d'histoire et de tradition avant et devant tout le monde, plutôt que perdre leurs âmes en analogies, associations de mots, réflexes et autres attrape-nigauds, quand ce n'est pas en épousant ce ravageur sophisme par systèmes d'alliances supposés géo-politiques: peu importe ce que tu dis, dis-moi seulement avec qui tu le dis, et je te dirai si c'est juste. Un système fanatique et totalitaire, confondant justesse et réputée justice, qui amène aux pires déclarations et manifestations politiques concrètes, par exemple sur les USA, le conflit du Moyen-Orient, l'islamisme, le racisme et le colonialisme, Hugo Chavez, le "tout sauf Sarkozy", bref partout où la survie du monde et des têtes est en jeu.
Pour revenir un instant à notre archevêque, Je pense que sa foi l'a retenu de poser la question de l'ADN à celui que sa naissance a mis sous le signe de l'exode, de la fuite, je veux dire Jésus lui-même. Un moment de bonheur de découvrir aujourd'hui la profondeur humaine d'une telle commune intuition entre la parabole du jugement de Salomon et celle du mystère de l'Annonciation.


Hippolyte Simon
Archevêque de Clermont-Ferrand

Pas touche à la famille

Si le roi Salomon avait eu à sa disposition des tests ADN pour résoudre le problème qui lui était posé par les deux femmes — dont l'une avait étouffé son enfant dans la nuit —, son problème eût été simple. Mais le recours à cette facilité eût été profondément regrettable. L'humanité aurait perdu un grand exemple de sagesse. Sous son apparente brutalité, le jugement de Salomon a fait franchir à l'humanité un seuil de première importance. Il a fait apparaître clairement que, pour être mère, il ne suffit pas d'avoir donné la vie. C'est l'amour authentique et désintéressé qui fonde la maternité et la filiation humaines.
Ceux qui ne connaissent pas la Bible ou qui l'ont oubliée pourront relire Marcel Pagnol et cette réplique de César à Marius : "Les animaux aussi peuvent donner la vie. Mais le père, Marius, c'est celui qui aime !" Plus près de nous, le philosophe Michel Serres, lors d'une conférence à Clermont-Ferrand, a quelque peu surpris son auditoire en déclarant tout de go: "Le christianisme a bien raison de présenter la Sainte Famille comme le sommet de l'humanité, car dans cette famille tous s'aiment d'un amour d'adoption, que j'appellerai, pour ma part, amour de dilection ..."

Cet amour de dilection n'abolit pas le lien biologique, et les deux peuvent évidemment se renforcer mutuellement. L'ignorance du second peut devenir dramatique. En témoignent les recherches éperdues de certains enfants adoptés pour retrouver leur père et ou leur mère biologique. De la même façon, cet amour d'adoption ne supprime pas la nécessité pour tout enfant de pouvoir s'identifier à son père et à sa mère. C'est un autre débat.

Mais la famille humaine n'est pas une affaire d'engendrement. Son élément nourricier est aussi et d'abord celui de la parole engagée par l'homme et la femme qui l'ont fondée. Elle repose sur un pacte de confiance et d'amour. Le recours à des tests ADN pour établir une preuve en matière de filiation est toujours le signe que la confiance et l'amour ont disparu. Qu'on le veuille ou non, cette parole reste une parole de mort. Dans le domaine des relations personnelles, il est une forme de savoir scientifique qui peut tuer la connaissance vivante, celle qui repose sur le respect mutuel et la parole donnée. En cas de malheur, car cette situation est un malheur, la justice peut exiger par ce moyen matériel qu'un homme reconnaisse qu'il est le géniteur d'un enfant et qu'il remplisse ses devoirs économiques envers celui-ci. Mais chacun comprend qu'une "paternité" établie de cette manière est bien pauvre.

PARTIR POUR SURVIVRE. — L'immigration, de son côté, constitue aussi un malheur. Pour en avoir souvent parlé avec mes frères évêques d'Afrique, elle est un malheur pour le pays qui perd ses éléments les plus dynamiques. Elle l'est aussi pour les gens qui doivent partir pour survivre. Et elle crée, dans un premier temps, un vrai problème pour les pays qui les accueillent. Enfin tout le monde peut comprendre que l'émigration économique ne peut pas être une solution durable. Le développement des pays pauvres est une nécessité. L'Union européenne, donc la France, est confrontée, pour longtemps, à une vraie contradiction. Il n'y a pas de réponse simple à cette immense question.

Pour autant, l'idée d'introduire le recours à des tests ADN en matière de regroupement familial ne me paraît pas recevable. L'émotion soulevée par l'article d'un projet de loi est tout à fait compréhensible. On ne touche pas impunément à la famille, car elle constitue le noyau symbolique le plus intime et le plus précieux de l'humanité. Je ne sais pas combien d'abus cette disposition permettrait d'éviter.

Mais je sais que ce serait à coup sûr une régression en deçà du seuil d'humanisation franchi grâce au jugement de Salomon. Je ne pense pas qu'il soit judicieux d'ajouter du malheur au malheur. Est-ce ainsi que l'on pourrait sauvegarder l'identité d'un pays qui n'a déjà que trop tendance à se montrer oublieux de son authentique héritage religieux?

© Hippolyte Simon, Le Monde, 20 octobre 2007.