Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


samedi 25 juillet 2009

Jacques Ellul: Victoire d'Hitler? 23 juin 1945 (texte original)




Je mettais la dernière main à l'article Auschwitz, où est ta défaite? Hitler a gagné la guerre, lorsque quelqu'un m'a appris l'existence d'un texte de Jacques Ellul (1912-1994): Victoire d'Hitler? paru dans Réforme, le 23 juin 1945. Malheureusement, la seule version en ligne est manifestement fautive. Nous avons aussitôt demandé à Réforme une copie de l'article original, que Marc Moreau, secrétariat de rédaction, a envoyée sur l'heure, nous autorisant à le publier. Nous l'en remercions particulièrement.
Jacques Ellul, sociologue et théologien protestant, avait participé à notre revue
Le cheval de Troie (n°3, Moïse: «Le dur inventeur de la liberté», 1991). Nous savions qu'il était homme à compter sur le temps plutôt que sur le tapage pour que ses textes finissent toujours par trouver le chemin de leurs lecteurs. En temps et heure, ce bonheur nous aura donc été nommément accordé. Ce texte est aujourd'hui publié en annexe de notre livre: La question juive de Jean-Luc Godard, publié aux éditions Le Temps qu'il fait.




Victoire d'Hitler? — À l'heure même où l'Allemagne et le nazisme sont effondrés, à l'heure où la victoire des armées alliées est enfin acquise, une question nous reste posée par les deux derniers ordres du jour d'Hitler, un mois à peine avant son écrasement, où il affirmait sa certitude de la victoire. Tout le monde à ce moment en a ri, tant il était évident que plus rien ne pouvait sauver l'Allemagne et l'on a pensé: coup de fouet à son peuple, folie. Tout le monde l'a oublié aujourd'hui car c'est une affaire liquidée. Et pourtant ne devrions-nous pas nous méfier de cette attitude en face des affirmations de cet homme? Lorsque depuis 1938 il menaçait, on disait «chantage». Lorsque, en janvier 1940, il a dit qu'en juillet il serait à Paris, on disait «rodomontade». Lorsque, en 1938, il avait parlé d'envahir la Roumanie et l'Ukraine, qui donc l'avait pris au sérieux? Et pourtant si l'on avait réellement pris au sérieux Mein Kampf, si l'on avait bien voulu y voir un programme d'action et non comme nous en avions trop l'habitude avec nos hommes politiques un programme électoral que l'on n'applique jamais, l'on aurait peut-être pris quelques précautions. Car tout ce qu'Hitler a fait était annoncé dans Mein Kampf: les buts, les méthodes et les résultats. Il n'a pu aller jusqu'au bout, mais la volonté ne lui en a pas manqué. Tout ce qu'il avait dit, il l'a fait. Pouvons-nous alors prendre à la légère ces ordres du jour où, alors qu'il savait très bien que ses armées étaient vaincues, il affirmait encore sa victoire ?

Remarquons d'abord qu'il ne s'agit pas, dans ces ordres du jour, d'une façon évidente, de victoire de l'Allemagne actuelle, ni d'une victoire militaire. Il s'agit d'une victoire du nazisme et d'une victoire de l'Allemagne éternelle, c'est-à-dire, si nous comprenons bien, d'une victoire politique. Et ce ne serait pas la première fois que le vaincu par les armes arrive à vaincre politiquement son vainqueur. Ainsi les armées de la Révolution et de l'Empire furent en définitive vaincues, mais elles avaient porté dans toute l'Europe l'idée de République et le sentiment de la liberté dont personne ne put arrêter la marche triomphale au XIXe siècle.
Or que voyons-nous aujourd'hui ?
D'abord Hitler a proclamé la guerre totale, ce qui comprend d'une part mobilisation totale; d'autre part, massacre total. Et l'on sait les lois de sa guerre... Tout le monde a dû s'aligner sur lui — et faire la guerre totale, c'est-à-dire la guerre d'extermination des populations civiles (nous y avons fort bien réussi!) et l'utilisation illimitée de toutes les forces et ressources des nations aux fins de la guerre. On ne pouvait faire autrement pour vaincre. Évidemment. Mais est-ce si certain que cela que l'on puisse vaincre le mal par le mal? Ce qui est en tout cas incontestable, c'est qu'en nous conduisant à la nécessité du massacre des populations civiles, Hitler nous a prodigieusement engagés dans la voie du mal. Il n'est pas certain que l'on puisse en sortir si vite. Et, dans les projets de réorganisation du monde actuel, à voir la façon dont on dispose des minorités, dont on prévoit les transferts de populations, etc., on peut se demander si l'influence en ce qui concerne le mépris de la vie humaine (malgré de belles déclarations sur la dignité humaine!) n'a pas été plus profonde qu'on ne le croirait.
D'autre part, la mobilisation totale a eu des conséquences parallèles. Non seulement le fait que les femmes mobilisées accomplissent une tâche pour laquelle elle ne sont pas faites, mais surtout, le fait que l'État est couronné de la toute-puissance absolue.
Bien sûr! on ne pouvait pas faire autrement. Mais il est assez remarquable de constater que là encore nous avons dû suivre les traces d'Hitler. Pour réaliser la mobilisation totale de la nation, tout État doit avoir en mains tous les ressorts financiers économiques, vitaux, et placer à la tête de tout des techniciens qui deviennent les premiers dans la nation. Suppression de la liberté, suppression de l'égalité, suppression de la disposition des biens, suppression de la culture pour elle-même, suppression des choses et bientôt des gens inutiles à la défense nationale. L'État prend tout, l'État utilise tout par le moyen des techniciens. Qu'est-ce donc sinon la dictature? C'est pourtant ce que l'Angleterre aussi bien que les États-Unis ont mis sur pied... et ne parlons pas de la Russie. Absolutisme d'État. Primauté des techniciens. Sans doute nous ignorons le mythe antijuif, mais ignorons-nous le mythe antinazi ou anticommuniste ? Sans doute nous ignorons le mythe de la race, mais ignorons-nous le mythe de la liberté? Car on peut parler de mythe lorsque dans tous les discours il n'est question que de liberté alors qu'elle est pratiquement supprimée partout.
Mais dira-t-on, ce n'est que pour un temps, il le fallait pour la guerre, dans la paix on reviendra à la liberté. Sans doute pendant quelques temps après la guerre, il est possible que dans certains pays favorisés on retrouve une certaine liberté, mais soyons assurés que ce sera de courte durée. Après 1918, on a aussi prétendu que les mesures de guerre allaient disparaître... Nous savons ce qu'il en a été... D'ailleurs, deux choses sont à retenir: d'abord les quelques plans économiques dont nous pouvons avoir connaissance (le Plan Beveridge, le Plan du Full Employment, le Plan financier américain) démontrent abondamment que l'emprise de l'État sur la vie économique est un fait acquis et qu'on s'oriente vers une dictature économique dans le monde entier. Ensuite, une loi historique: l'expérience de l'histoire nous apprend que tout ce que l'État conquiert comme pouvoir, il ne le perd jamais. La plus belle expérience est peut-être celle de notre Révolution française dans laquelle on est parti en 89 au nom de la liberté contre l'absolutisme royal pour arriver en 91, toujours au nom de la liberté, à l'absolutisme jacobin. Ainsi nous pouvons nous attendre demain à l'établissement de dictatures camouflées dans tous les pays du monde, nécessité dans laquelle Hitler nous aura conduits. Sans doute, on peut réagir, on peut lutter, mais qui songe à le faire sur ce plan?

Et c'est là la seconde victoire d'Hitler. On parle beaucoup de démocratie et de liberté. Mais personne ne veut plus les vivre. On a pris l'habitude que l'État fasse tout et sitôt que quelque chose va mal, on en rend l'État responsable. Qu'est-ce à dire sinon que l'on demande à l'État de prendre la vie de la nation toute entière à charge? La liberté vraie, qui s'en soucie? La limitation des droits de l'État apparaît comme une folie. Les ouvriers sont les premiers à réclamer une dictature. Le tout est de savoir qui fera cette dictature. Et le mouvement en faveur de la liberté économique et politique n'est guère soutenu qu'en Amérique, et là que par les «capitalistes» qui désirent se libérer de la tutelle de l'État.
L'ensemble du peuple, en France comme aux États-Unis, est au contraire tout prêt à accepter le gouvernement dictatorial et l'économie d'État. La fonctionnarisation générale est presque un fait accompli ou qui s'accomplit chaque jour et le désintéressement de la population à l'égard des querelles politiques, qui est indéniable, est un signe grave de cette mentalité qui est, à n'en pas douter, «pré-fasciste».
Sans doute on peut essayer de réagir. Mais au nom de quoi? La liberté a fait vibrer toute la France tant qu'elle a été la libération du Boche. Maintenant elle perd son sens. Liberté à l'égard de l'État? Personne ne s'en préoccupe. Et ce grand ressort brisé, il nous reste la possibilité de faire appel à des «valeurs spirituelles» pour faire marcher le peuple. Eh oui... comme Hitler... comme Hitler qui a trouvé la formule étonnante de mettre le spirituel au service du matériel, d'avoir des moyens spirituels pour réaliser les fins matérielles.
Une doctrine de l'homme, du monde, une religion pour arriver à la puissance économique et militaire. Peu à peu, nous aussi nous allons sur ce chemin. Nous demandons une mystique, quelle qu'elle soit, pourvu qu'elle serve à la puissance, une mystique qui obtiendra l'adhésion de tous les cœurs français, qui les fera agir par enthousiasme, les conduira au sacrifice dans l'exaltation. Partout on la demande cette mystique. Partout on demande en d'autres termes que cette dictature que l'on accepte implicitement, soit totalitaire, c'est-à-dire qu'elle saisisse l'homme tout entier, corps, esprit cœur, pour le mettre au service de la nation de façon absolue. L'offensive à laquelle nous assistons pour l'École unique est centrée sur l'idée que l'école doit former des citoyens. L'offensive pour la laïcité est centrée sur l'idée que l'Église apprend à faire passer l'Église avant la Nation. C'est bien le symptôme de ce totalitarisme qui se développe lentement, sournoisement, sacrifice qui se prépare de l'homme à l'État Moloch.
Qui dira que j'exagère ne voit pas la réalité sous les guirlandes et les discours. Que l'on compare seulement la vie économique, politique, sociale, administrative de 1935 à celle de 1945 et l'on verra le pas gigantesque accompli en dix ans. Or si l'on songe que réagir supposerait que l'on réagit contre l'envahissement de l'État, contre l'économie dirigée, contre la police, contre l'assistance sociale, on voit que l'on dresserait la totalité de la nation contre soi, car on réagit contre des choses admises et jugées bonnes, des choses dont personne aujourd'hui ne peut dire comment on pourrait s'en passer!
Victoire d'Hitler — non pas selon les formes, mais sur le fond. Ce n'est pas la même dictature, la même mystique, le même totalitarisme, mais c'est une dictature, une mystique, un totalitarisme dont nous préparons le lit avec enthousiasme (puisque nous en payons la défaite militaire d'Hitler) et que nous n'aurions pas connus s'il n'était pas passé. Et plus que les massacres, c'est là l'œuvre satanique dont il aura été l'agent dans le monde.
L'agent seulement, car il n'a rien inventé. Il y a une longue tradition qui a préparé cette crise et les noms de Machiavel, de Richelieu, de Bismarck, viennent aux lèvres, et l'exemple d'États qui depuis 1918 vivent déjà cette dictature et ce totalitarisme saute aux yeux. Hitler a seulement porté à un paroxysme ce qui était. Mais il a répandu ce virus et l'a fait se développer rapidement.
Que dirons-nous donc? Nous plier devant cette poussée mondiale dont la fatalité nous accable? Non sans doute.
Mais ce qui apparaît clairement, c'est qu'il n'y a point de moyen politique ou technique pour enrayer ce mouvement.
En face de cette marée qui détruit toute valeur spirituelle et l'homme lui-même en lui forgeant des chaînes dorées, il ne peut se dresser que des hommes qui, parce qu'ils le seront pleinement, ne se laisseront pas absorber par cette civilisation, courber à cet esclavage. Mais comment des hommes dans leur faiblesse et dans leur péché résisteraient-ils et garderaient-ils leur destin propre dans la fourmilière de demain ?
En face de cette marée qui détruit toute valeur spirituelle et l'homme lui-même, il ne peut se dresser que l'Homme. "Voici l'Homme". l'Homme Jésus-Christ qui seul brise les fatalités du monde, qui seul ferme la gueule du Moloch, qui seul fera demain les hommes libres des servitudes que le monde nous prépare aujourd'hui.

© Jacques Ellul, article paru dans Réforme, 23 juin 1945.
Photographie: Florence, vue depuis les canons de la Fortezza di Santa Maria in San Giorgio del Belvedere, censée défendre la ville de ses ennemis (1590-1595).

vendredi 24 juillet 2009

John Cassavetes, invitée 2. Élise Domenach: She's so lovely (1997), de Nick Cassavetes



    Nick Cassavetes, né en 1959, est le fils de John. John Cassavetes avait écrit en 1980 le scénario de She's so lovely, puis l'avait remanié en 1987, dans l'espoir de le voir interprété par Sean Penn. Nick tournera le film en 1997 («dix ans plus tard» donc, exactement le temps de l'ellipse narrative dans ce film), s'affirmant ainsi comme un auteur à part entière, même si, forcément, des continuités et des héritages plus que des influences traversent ce film; et si Nick dirige passagèrement sa mère Gena Rowlands, inséparable à jamais de l'univers de John. C'est justement dans ces façons d'assumer ses filiations en pleine conscience et reconnaissance que Nick ouvre ses voies personnelles.
    Il nous plaît et nous paraît nécessaire d'inviter ce bel article d'Élise Domenach: Malaise dans la conversation, paru dans le Nouveau Recueil n° 45 (Champ Vallon, décembre-février 1998). 
Nous l'avons réédité sur notre site, à partir de la version internet disponible sur celui de Jean-Michel Maulpoix & Cie.

Élise Domenach

Malaise dans la conversation
(sur She's so lovely de Nick Cassavetes)
décembre 1998

    Comment un film peut-il mettre en scène l'amour sans tomber dans la banalité et dans l'oubli? Comment écrire sur l'amour sans encourir les mêmes risques? De Shakespeare, d'Ibsen, à Hawks, Capra ou Cassavetes, l'art dramatique et le cinéma ont parfois choisi de décliner les états successifs et convulsifs d'une conversation amoureuse, d'observer l'osmose impossible des autres avec eux-mêmes. Qu'entend-on par "conversation" dans un couple? Ce pourrait être tout d'abord la manière singulière qu'a un couple de "se fréquenter", de "s'entretenir" ( du latin conversari) de l'amour et dans l'amour. Cette conversation devient dès lors le lieu privilégié des transformations, des conversions (conversio) d'un couple à la recherche du bonheur. Or certaines œuvres dont la structure est marquée par la séparation et le remariage des deux héros donnent à la conversation un rôle essentiel. C'est ainsi qu'elles parviendraient à survivre au passage du temps, et à proposer, de surcroît, une éducation à celui qui fait l'expérience de leur réception. Telles sont les hypothèses qui ont mené Stanley Cavell dans son étude des tragédies de Shakespeare (1) et des comédies hollywoodiennes du remariage (2). En projetant ces hypothèses sur She's so lovely de Nick Cassavetes, il m'est apparu que la conversation que ce film mettait en scène se prolongeait en effet, comme "naturellement" chez le spectateur en une conversation critique, c'est-à dire profondément éducative sur le bonheur à deux et ses exigences de renoncements. Plutôt que de faire la critique de ce film, je tenterais donc de montrer comment ces conversations de couple donnent lieu à une conversation philosophique sur le bonheur.


    Histoire d'amour et de dépendance, ce film nous montre le plus souvent nos deux héros séparés. Comme pour signifier une conversation sans cesse retardée, évitée, empêchée. Ainsi, nous suivons au début du film une jeune femme à la recherche de son mari. Elle fume frénétiquement, s'énerve, téléphone. «I hate being alone». Coincée dans sa jupe trop courte pour ses jambes trop longues, elle se balance sur des talons-aiguille et avance en cahotant. Puis elle tombe et se relève. Seule, enceinte, son périple est une suite de catastrophes. Certes, Maureen (interprétée par Robin Wright Penn) ne sait pas vivre seule. Mais comment vivre ensemble, être heureux ensemble? Leur vie conjugale semble obéir à une succession de grâces et de mauvais sorts décidés par quelque personnage merveilleux. Ils se perdent, se cherchent et se retrouvent pour de nouveau s'égarer. Jusqu'au jour où Eddie (Sean Penn) est pris d'une angoisse, d'une peur plus forte que d'habitude. Elle avait été tabassée la veille, et savait qu'Eddie en ferait une question d'honneur, autant dire d'amour. Il chercherait à retrouver celui qui l'avait touchée. Elle avait prévenu des policiers, «au cas où elle ne saurait plus le contrôler». Ce jour-là, Eddie tire sur l'un d'entre eux [Un infirmier psychiatrique en fait. NDLR]. Maureen lui avait dit qu'il ne resterait que trois mois dans la clinique psychiatrique où on l'avait enfermé. Mais les années passent sans qu'Eddie y prenne garde. Et lorsque, dix ans plus tard, il sort enfin, c'est pour la chercher, elle qui lui «appartient», dira-t-il plus tard. Pourtant Maureen a "changé de vie". Elle a eu cet enfant qu'elle attendait de lui, et deux autres avec Joey (John Travolta). Elle a divorcé d'un mari qu'on lui disait incurable pour épouser Joey, et chercher avec lui un autre type de bonheur. L'arrivée d'Eddie dans l'antre familial fait l'effet d'une bourrasque qui emporte avec elle les amants de nouveau réunis.

    Le film se centre donc sur deux conversations de couples mariés: Eddie et Maureen, puis Joey et Maureen. Mais le dénouement du film et les retrouvailles du premier couple redéfinissent rétrospectivement ces conversations comme enchâssées; la conversation de Maureen et Joey prolongeant — comme un moment d'éducation — ou se développant parallèlement à celle que Maureen continue d'entretenir, intérieurement, avec Eddie. Car Maureen et Eddie semblent tout se dire, et se comprendre instantanément. À tel point que lorsque Maureen avait été tabassée par son voisin, ce n'est pas par les mots, mais par des gestes violents et rageurs qu'elle l'avait expliqué à son mari. Les mots semblent toujours leur manquer. Leur conversation ne semble ni mettre en présence, ni même créer des voix, des êtres privés. Elle signifie une fusion qui explique que leur conversation soit toujours retardée, en attente. Dans sa relation avec Joey, Maureen a appris à se servir des mots. Par leur intermédiaire, elle est devenue cruelle et lucide. Sans même penser qu'elle pourrait mentir ou omettre, elle lui a dit qu'elle aimait Eddie plus qu'elle ne l'aimerait jamais. Car leur relation déborde d'expressivité. Ils se parlent, s'injurient, sans pourtant sembler se comprendre. Tel est l'étrange cheminement de Maureen. Ce personnage cassavetessien passe des gestes, des onomatopées, à la culture des mots, de leurs pouvoirs et de leurs limites.

    Ces différentes conversations déclinent autant de facettes du mariage. John Milton, cité et commenté par Stanley Cavell (3), définit en ces termes la relation conjugale telle qu'elle fut voulue par Dieu: «une conversation assortie et heureuse (est) la fin la plus importante et la plus noble du mariage». Si la "conversation" désigne ici le simple (?) fait de "causer", le mot anglais contient aussi de manière explicite un sens sexuel autant que social (criminal conversation est le terme juridique pour un adultère). Et c'est précisément dans ce hiatus entre les deux sens que se développent les spécificités de la conversation entre Eddie et Maureen. Ils sont tous deux profondément dominés par leurs pulsions. Pas une "scène de sexe" pourtant ne s'est glissée dans ce film où le désir et l'agressivité — comme son envers — sont omniprésents. Dès lors, c'est la violence qui devient le révélateur d'un conflit qui se joue en eux, et oppose à leur recherche du bonheur des pulsions contradictoires. Il est cependant des moments de paix provisoire où les violences semblent se neutraliser. Comme cette scène annoncée en voix off par Eddie: «We've got to dance». Le temps d'un slow, le temps pour Nick Cassavetes de regarder ses comédiens, le temps aussi d'une conversation entre les corps. Leurs gestes de tendresse, de complicité nous permettent de comprendre ces êtres qui, d'évidence, «s'appartiennent». Et jusqu'au bout, Nick Cassavetes filme le flux et le reflux de la violence. Déchirés, tiraillés par le désir, tendus par l'angoisse de perdre l'amour de l'autre, ils sont trop vulnérables. Comme certains enfants, ils vivent là où le bonheur et le malheur se confondent, alternent. Maureen rit comme d'autres pleurent, en un déchirement de douleur. Leur conversation apparaît désormais irrationnelle, intuitive, porteuse d'un procès de culture. La dimension psychanalytique de cette éducation à la culture radicalise alors les enjeux de la reconnaissance tels qu'ils se posent à un couple "normal". Elle ajoute au problème de reconnaissance mutuelle celui de la complexité des cheminements individuels. Et le spectateur de voir dans la séparation des héros l'épreuve de la culture, de l'éducation au "refoulement pulsionnel". Ce processus culturel en appelle à une conversion, à une renaissance des individus, à un nouveau contrat qui serve de cadre à leur recherche du bonheur. Car l'obstacle leur est tout intérieur, il émane de leur relation et appelle celle-ci à une transformation.

    Mais apprendre le refoulement, c'est apprendre à se déchirer, à se scinder un peu plus encore, en une instance d'autorité et d'interdit face à des désirs sans fin. Voilà peut-être ce que pressent Eddie lorsqu'il dit: «L'amour est si difficile. C'est comme embrasser quelqu'un. Il n'y a pas de fin à l'amour». Et c'est s'exposer à de nouvelles douleurs que d'assigner une fin à nos désirs, à ce qui résiste justement à toute forme de limitation. Pourtant, Eddie pressent aussi la nécessité de ces "bornes" culturelles. Mais un instant après avoir admis cela il sortira son revolver. Le film fait une ellipse de dix ans sur les années de rééducation d'Eddie. Nous le retrouvons donc lors d'un dernier interrogatoire orchestré par Gena Rowlands, en "éducatrice". Durant cette scène Eddie apparait écartelé entre l'angoisse, le désir de sortir, et la conscience qu'il a d'être jugé, de devoir nous convaincre — nous, mais aussi son éducatrice — qu'il a changé. Il a certes appris à répondre ce que l'on attend de lui. Mais au prix de quelles souffrances. Car l'éducation a pris pour lui la forme d'un éveil au "sentiment de culpabilité", à l'angoisse "sociale" cette fois-ci de la perte d'amour. Son renoncement à l'agression semble se solder par le déchirement de sa conscience, par une angoisse terrible devant le "sur-moi". Et Freud explique en ces termes l'apparition d'un Malaise dans la culture: «Le prix à payer pour le progrès de la culture est une perte de bonheur, de par l'élévation du sentiment de culpabilité», avant d'ajouter en note ce vers de Shakespeare extrait d'un monologue d'Hamlet : «C'est ainsi que la conscience morale fait de nous tous des lâches» (4).

    Dès lors, comment comprendre la scène finale, le départ de Maureen qui sacrifie l'amour maternel à la passion: comédie ou mélodrame, réussite ou échec? Par-delà ce que l'on pourrait juger comme "moralement incorrect", qu'est-ce qui justifie cette conclusion? Faut-il y voir un happy end? Faut-il être prêt à renoncer aux enfants pour vivre le romanesque du mariage? Ou est-ce simplement à dire que le bonheur ne peut reposer sur l'existence des enfants, que le remariage exige du couple qu'il soit capable de s'en déprendre pour se transformer? Eddie explique ainsi calmement à sa fille de neuf ans qu'il ne sera pas son père. «C'est pas toi que je veux. C'est pas toi que j'ai épousée». Ils pourraient d'ailleurs être «deuxième meilleur ami», car on change trop souvent de meilleur ami au cours d'une vie. Cette fin n'en est pas une. Elle laisse en suspens la question de la viabilité du couple. Elle nous empêche ainsi d'oublier les névrosés qu'ils furent, incapables de supporter les refoulements que la culture exigeait d'eux. Alors, dans un étonnant jeu de miroirs, une société hystérique rejetait l'hystérique qu'elle avait engendrée, mais en qui elle ne voulait pas se reconnaître.

    Le film des Cassavetes (scénario du père, réalisation du fils) nous donne l'occasion rare de briser ce miroir, de venger nos rêves inavoués ou avortés, pour faire face aux questions qu'a formulé Freud: Comment la culture devient-elle source de souffrance sociale, de "malaise"? Sommes-nous prêts à renoncer au principe de plaisir? Car «Si la culture impose d'aussi grands sacrifices, non seulement à la sexualité mais aussi au penchant de l'homme à l'agression, nous comprenons mieux qu'il soit difficile à l'homme de s'y trouver heureux.» (5). Et ce film nous appelle à reconnaître ces questions comme nôtres, à les prolonger en une conversation philosophique, c'est-à dire en une critique que la culture produit à propos d'elle-même. Ce faisant, nous apportons au scepticisme qui affecte notre relation aux autres le seul remède qui vaille, la reconnaissance d'une conversation sur la culture qui se perpétue.

1. Stanley Cavell, Le Déni de savoir dans six pièces de Shakespeare, Éditions du Seuil, 1993.
2. Stanley Cavell, À la recherche du bonheur, Hollywood et la comédie du remariage, Éditions des Cahiers du Cinéma, 1993.
3. À la recherche du bonheur, p. 86-87.
4. Sigmund Freud, Le malaise dans la culture, PUF, 1995, p. 77.
5. Le malaise dans la culture, p. 57.

©
Ce texte a paru dans Le Nouveau recueil n°45 (décembre-février 1998).


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© Photogramme: Nick Cassavetes: Sean Penn et Robin Wright Penn dans She's so lovely (1997).

jeudi 23 juillet 2009

Auschwitz, où est ta défaite?


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La question juive de Jean-Luc Godard
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mercredi 22 juillet 2009

Maurice Grimaud (1913-2009): une lettre dans son entier




Nous nous souvenons tous de Maurice Grimaud, préfet de police de Paris lors des événements de mai-juin 1968. Il avait succédé à ce poste en 1966 au sinistre Maurice Papon. Mon souvenir d'alors est que, quoi que nous disions et «même si nous ne le disions pas», nous l'avions tous respecté sur l'instant. Demeurera de lui dans ma mémoire cette lettre qu'il adressa aux forces de police le 29 mai 1968 et qu'il convient de lire dans son intégralité, telle que la reproduit en fac-similé le site internet de la Préfecture de Police de Paris et non, comme le fait toute la presse, réduite à une phrase ou deux, toujours les mêmes:

Je m'adresse aujourd'hui à toute la Maison: aux gardiens comme aux gradés, aux officiers comme aux patrons, et je veux leur parler d'un sujet que nous n'avons pas le droit de passer sous silence, c'est celui des excès dans l'emploi de la force.
Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez comme moi
: c'est notre réputation.
Je sais pour en avoir parlé avec beaucoup d'entre vous que, dans votre immense majorité, vous condamnez certaines méthodes. Je sais aussi, et vous le savez comme moi, que des faits se sont produits que personne ne peut accepter.
Bien entendu, il est déplorable que, trop souvent, la presse fasse le procès de la police en citant ces faits séparés de leur contexte et ne dise pas, dans le même temps, tout ce que la même police a subi d'outrages et de coups en gardant son calme et en faisant simplement son devoir.
Je suis allé toutes les fois que je l'ai pu au chevet de nos blessés, et c'est en témoin que je pourrais dire la sauvagerie de certaines agressions qui vont du pavé lancé de plein fouet sur une troupe immobile, jusqu'au jet de produits chimiques destinés à aveugler ou à brûler gravement.
Tout cela est tristement vrai et chacun de nous en a eu connaissance.
C'est pour cela que je comprends que lorsque des hommes ainsi assaillis pendant de longs moments reçoivent l'ordre de dégager la rue, leur action soit souvent violente. Mais là où nous devons bien être tous d'accord, c'est que, passé le choc inévitable du contact avec des manifestants agressifs qu'il s'agit de repousser, les hommes d'ordre que vous êtes doivent aussitôt reprendre toute leur maîtrise.
Frapper un manifestant tombé à terre, c'est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu'ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés.
Je sais que ce je dis là sera mal interprété par certains, mais je sais que j'ai raison et qu'au fond de vous-mêmes vous le reconnaissez.
Si je parle ainsi, c'est parce que je suis solidaire de vous. Je l'ai déjà dit et je le répéterai: tout ce que fait la police parisienne me concerne et je ne me séparerai pas d'elle dans les responsabilités.
C'est pour cela qu'il faut que nous soyons également tous solidaires dans l'application des directives que je rappelle aujourd'hui et dont dépend, j'en suis convaincu, l'avenir de la Préfecture de Police.
Dites-vous bien et répétez-le autour de vous: toutes les fois qu'une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n'a pas de limites.
Dites-vous bien aussi que lorsque vous donnez la preuve de votre sang-froid et de votre courage, ceux qui sont en face de vous sont obligés de vous admirer même s'ils ne le disent pas.
Nous nous souviendrons, pour terminer, qu'ê
tre policier n'est pas un métier comme les autres; quand on l'a choisi, on en a accepté les dures exigences, mais aussi la grandeur.
Je sais les épreuves que connaissent beaucoup d'entre vous. Je sais votre amertume devant les réflexions désobligeantes ou les brimades qui s'adressent à vous ou à votre famille, mais la seule façon de redresser cet état d'esprit déplorable d'une partie de la population, c'est de vous montrer constamment sous votre vrai visage et de faire une guerre impitoyable à tous ceux, heureusement très peu nombreux, qui par leurs actes inconsidérés accréditeraient précisément cette image déplaisante que l'on cherche à donner de nous.
Je vous redis toute ma confiance et toute mon admiration pour vous avoir vus à l'œuvre pendant vingt-cinq journées exceptionnelles, et je sais que les hommes de cœur que vous êtes me soutiendront totalement dans ce que j'entreprends et qui n'a d'autre but que de défendre la police dans son honneur et devant la Nation.

Les mots ne sont pas tout, bien sûr, mais ceux-là furent tout de même écrits par lui, ce jour-là. Les êtres disparus nous laissent en garde le meilleur d'eux-mêmes.

© Dessin de Victor Hugo: La conscience devant une mauvaise action. Tous droits réservés.

lundi 13 juillet 2009

Des nouvelles de Jean-Luc Godard



• 13 juillet 2009. — Nous faisons remonter le précédent message en une, car nous venons de trouver, grâce à l'indication d'un internaute, d'autres informations sur l'activité de notre cinéaste. En effet, dans La République des Livres, qui nous fait l'honneur de citer notre dossier, Godard et la question juive, Pierre Assouline donne, en date du 8 juin 2009, le lien du The Hollywood reporter, sur la prochaine adaptation des Disparus de Daniel Mendelsohn par le cinéaste; signale au passage la monumentale biographie, largement discutée aux États-Unis, Everything is cinema. The working life of Jean-Luc Godard, écrite par Richard Brody, dont nous attendons avec impatience la traduction française, annoncée aux Presses de la Cité; rappelle un lien vers les Inrockuptibles pour une longue interview du cinéaste du 21 octobre 1998, dont nous avions donné des extraits dans notre dossier. Mais sur notre sujet, Pierre Assouline mène surtout un petit entretien avec Daniel Mendelsohn, qui donne sa vérité sur le projet du cinéaste, apparemment fort sérieux, d'adapter son roman, Les disparus. Nous reproduisons ci-dessous ces quelques lignes:

La République des Livres: Comment ça s’est passé?
Daniel Mendelsohn: Jean-Luc Godard a exprimé son intérêt pour mon livre il y a quelque dix-huit mois déjà auprès de Teresa Cremisi, directrice de Flammarion. Nous avons lui et moi échangé des faxs jusqu’à ce que nous nous rencontrions trois heures durant en octobre dernier à Paris dans l’appartement de mon ami Bob Gottlieb. À la manière dont il en parlait, j’ai tout de suite compris qu’il avait beaucoup apprécié le livre.

La République des livres: Qu’est-ce qui le motive selon vous dans ce projet?
Daniel Mendelsohn: L’enquête avant tout, le côté roman policier, le rapport entre les frères et les extraits de commentaires de la Bible. On a parlé de tout ça. Après, c’est parti entre les mains des agents et producteurs.

RDL: L’ampleur de votre livre, et sa dimension internationale, appellent pourtant des moyens et une conception sans aucune mesure avec le genre de films que réalise Godard depuis des années…
DM: Je suis frappé par le fait que dans ses films, il examine les moyens de faire un film. Or dans mon livre aussi, je m’interroge sur la possibilité de la représentation.

RDL: Avez-vous lu l’importante biographie que Richard Brody lui a consacrée?
DM: Richard est un ami de mon frère depuis trente-cinq ans. J’ai lu son livre. Je savais depuis très longtemps qu’il écrivait cet immense livre sur Godard, bien avant que Godard ne soit entré dans ma vie. Une coïncidence qui m’a beaucoup plu car, comme vous le savez, mon livre est, entre autres choses, une histoire de coïncidences bizarres…

RDL: Si je vous pose la question, c’est que cette biographie révèle avec précision l’antisémitisme de Godard, ce qui rend son projet de film assez surprenant…
DM: Je ne connais Godard que par ses films. Il m’a parlé de mon livre comme seul en est capable quelqu’un qui l’a parfaitement lu. On a évoqué la possibilité que je collabore au script mais ça ne m’intéresse absolument pas. J’ai été rassuré d’apprendre que le scénariste israélien Oren Moverman avait finalement été choisi car j’ai beaucoup apprécié l’idée de fragmentation qu’il avait faite sienne dans l’écriture de son script sur le film sur Bob Dylan I’m not there. Vraiment, j’ai confiance. Vous savez, j’ai vu l’exemplaire de mon livre appartenant à Godard. Chaque page est annotée, il y a des post-it partout, il l’a vraiment épluché. Je crois que son côté talmudique lui a plu. Au fond, il l’a lu comme un rabbin! Et pour moi, en tant qu’auteur de ce livre, ça suffit.

À lire ces déclarations de Daniel Mendelsohn, nous sommes vraiment heureux d'avoir écrit notre petite étude, Filmer après Auschwitz, dont le sens principal est qu'il ne faut surtout pas céder aux apparences sur la difficile question des rapports que Jean-Luc Godard entretient avec les juifs. Avec Daniel Mendelsohn, nous avons envie d'écrire aussi: «Vraiment, j'ai confiance.»

• 20 juin 2009. — Laissons-nous, pour l'occasion, aller aux plaisirs du scoop et de la rumeur, puisque le plus moderne des cinéastes vivants nous promet deux nouveaux films. Avec l'aide d'Alain Badiou — certes pas le plus moderne des philosophes mais qui, depuis quelque temps, fait dans tous les médias et maintenant au cinéma un fort étrange retour, dont nous tentons en vain de nous expliquer exactement l'intensité, mais que, va savoir pourquoi, nous pressentons comme un peu inquiétant tout de même (1) —, Jean-Luc Godard finit le montage de son film Film Socialisme, pour une sortie en 2010. Comme d'habitude, la bande-annonce [N.B. Elle a changé depuis, cf. le site officiel du film], déjà disponible, n'est pas spécialement là pour inciter à courir voir son film. Plus immédiatement suggestive, trop peut-être, la devise du film: «Ce qui change aujourd'hui c'est que les salauds sont sincères»? Le matois ne nous découragera pas, tant nous savons que, avec lui, les fruits passent toujours la promesse des fleurs.

L'autre annonce serait que Jean-Luc Godard préparerait un film autour du célèbre livre de Daniel Mendelsohn, Les Disparus. Ce serait une formidable nouvelle: tous ceux qui, malgré les évidentes difficultés du cinéaste à se situer dans les tours et détours de la question juive, auront toujours estimé que l'accuser d'antisémitisme était plutôt rapide et superficiel (voir notre dossier sur le sujet), sont vraiment impatients de le voir aborder ainsi frontalement la question de l'extermination (ce que d'autres appellent à présent Shoah, ou, pire, «holocauste»), au lieu de ses quelques déclarations, confuses et fuyantes, ou, dans ses films, le biais palestinien.

La vérité, c'est que trop de gens qui, depuis À bout de souffle, Le Mépris, ou Pierrot le fou, n'ont jamais vu un seul de ses plus de cent autres films (dont presque autant de merveilles), continuent à faire semblant de le connaître ou le reconnaître à travers ses seules esquives et pitreries en forme de bons mots ou de soi-disant réparties et à quoi ils réduisent un discours qu'ils tiennent pour de brillantes analyses, c'est-à-dire là où le lyrique poète d'images et de sons est le plus hors de lui-même, vraiment en porte-à-faux.

1. À vrai dire, le livre de Danny Trom, La promesse et l'obstacle (La gauche radicale et le problème juif), éditions du Cerf 2007, nous aide tout de même à préciser nos intuitions.

En librairie


La question juive de Jean-Luc Godard
Si vous préférez le commander aux éditions Le temps qu'il fait,
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© Photogramme: Socialisme, Jean-Luc Godard. Vega film, 2009 (cliquer sur l'image pour l'agrandir).

jeudi 9 juillet 2009

Pour Patrick Desbois et son équipe




Il est de bon ton dans les universités, les lieux mondains et médiatiques (en particulier l'insupportable volée de bois vert de La Fabrique de l'Histoire du 27 mai dernier) de mettre en doute le travail, les résultats, et parfois même l'honnêteté de Patrick Desbois, dans la quête que, depuis plus de quinze ans, mène son équipe pour une meilleure connaissance de la politique nazie d'extermination des juifs dans l'ex-Union soviétique; et aussi, en gens de foi, pour donner à ces cadavres une sorte de sépulture décente et pérenne. Nous nous refusions à donner le moindre écho à ces attitudes: à la différence d'autres prés carrés que ces hommes et femmes de pouvoir s'acharnent à édifier, leurs offuscations méthodologiques et leurs revendications de priorité, voire de propriété, sur le sujet — "Il invente tout, il n'invente rien" en somme) — cachent mal cette fois leurs mesquineries corporatistes. Ce court texte de Serge Klarsfeld, publié dans Le Monde du 9 juillet 2009, nous paraît dire l'essentiel avec la simplicité et la clarté nécessaire.

• En défense du Père Desbois. — Les critiques dont le Révérend Père Desbois a fait l'objet ne méritent de sa part que de poursuivre sereinement l'œuvre qu'il a initiée, qu'il a conduite jusqu'à aujourd'hui et qui exige que lui et son équipe la mènent à son terme dans les meilleures conditions.
Si je me permets d'intervenir pour le soutenir, c'est parce qu'il y a plus de trente ans, j'ai entrevu en ce qui concerne la Shoah l'importance des massacres de juifs qui se sont déroulés en Union soviétique. À l'époque, dans un polycopié, j'ai réuni chronologiquement tous les rapports des Einsatzgruppen (unités mobiles d'extermination) qui m'étaient accessibles. En 1978, dans un ouvrage que Beate [Klarsfeld] et moi avons publié aux États-Unis et intitulé The Holocaust and the Neo-Nazi Mythomania, nous avons inclus deux études approfondies du professeur George Wellers, directeur du Centre de documentation juive contemporaine (CDJC), l'une sur l'existence des chambres à gaz, l'autre sur le nombre des morts.
C'était un des premiers ouvrages à répondre aux allégations des négationnistes à une époque où la précision historique n'était pas le fort des porte-parole des organisations juives et où l'histoire de la Shoah se trouvait, sauf exceptions (le CDJC, Yad Vashem, Hilberg, Poliakov...), plus entre les mains d'amateurs passionnés que d'universitaires habilités à consacrer à ce sujet des thèses nécessitant des années de recherche afin que chaque page du livre tragique de la Shoah ne reste ni ignorée ni négligée.
Dans son étude, le professeur Wellers avait travaillé sur les recensements en URSS en 1926, 1939 et 1959 et était parvenu à établir qu'environ 1,8 million de juifs soviétiques avaient été victimes de la Shoah. Ces statistiques ont été confirmées par les rapports des Einsatzgruppen, par le rapport du statisticien Richard Korherr choisi par Himmler (et que nous avons retrouvé en 1977), mais aussi par les rapports des commissions d'enquête soviétiques sur les crimes commis par les nazis sur le territoire de l'URSS (rapports que j'ai pu voir à Moscou dès 1984 sans avoir la possibilité de les exploiter).
Les historiens étaient au courant mais cette tuerie systématique restait ignorée du grand public, alors qu'il est capital que le grand public partage l'opinion de la communauté historienne.
L'expression "Shoah par le gaz" est juste puisque tant de juifs sont morts gazés. L'expression "Shoah par malnutrition et misère physiologique" est juste puisque tant de juifs sont morts de faim et de maladies provoquées et non soignées. L'expression "Shoah par balles" est juste puisque tant de juifs ont été tués par des tirs. L'expression "Shoah par pogroms" serait juste aussi puisque tant de juifs ont été tués à coups de bâtons ou de matraques. La Shoah est une opération unique mais les modalités de mise à mort ont été multiples et chacune d'elles nécessite des recherches particulières.
L'équipe du Père Desbois a enquêté dans plus de deux cent soixante localités d'Ukraine, dans une trentaine en Biélorussie. Elle a recueilli des centaines de témoignages qui corroborent les investigations des commissions d'enquête soviétiques et qui expliquent très précisément le déroulement de ces massacres, comment et par qui les fosses communes ont été creusées, tout en extrayant les preuves matérielles de ces crimes et qui en étaient les auteurs et en bétonnant sous surveillance religieuse les lieux d'extermination afin qu'ils ne puissent plus être saccagés. Sans la personnalité du Père Desbois et son état d'ecclésiastique, aucune équipe n'aurait pu s'engager efficacement dans une pareille entreprise et obtenir l'indispensable coopération aussi bien de la population que des autorités.
Il en est allé de même pour les noms des victimes de la Shoah que pour les fosses communes de ses victimes. Pour retrouver les noms, il fallait réussir à pénétrer dans les archives d'États qui avaient participé à la solution finale et qui étaient réticents à faire la lumière sur leur passé; il fallait creuser comme des archéologues dans des archives nationales, ministérielles, départementales, municipales pour y découvrir des listes, des dossiers, des fiches, des papiers d'identité, des photographies. Aujourd'hui de tous les pays les noms, les états civils, les destins dans les ordinateurs de Yad Vashem s'additionnent par millions tandis que chaque victime dont l'existence est établie et documentée redevient un sujet de l'histoire.
Les travaux de l'équipe du Père Desbois suivent une méthode originale et rigoureuse: enquête archivistique dans les documents soviétiques et allemands et dans les études historiques antérieures, enregistrement de l'histoire orale sur le terrain grâce à une enquête de proximité, recherche balistique et archéologique. Toutes ces données sont traitées et rassemblées afin que les chercheurs puissent y accéder dans le cadre de recherches universitaires et, si besoin est, les soumettre à leur esprit critique. Il faut souligner qu'il ne s'agit pas pour le Père Desbois de mener une enquête pour rechercher qui parmi les témoins ou leurs parents aurait participé aux crimes ou en aurait pu en tirer profit. Pareille démarche menée par lui ou par tout autre aurait aussitôt mis fin à l'initiative.
Les détracteurs du Père Desbois acceptent difficilement qu'en quelques années seulement il ait acquis une véritable renommée internationale. Il la mérite pour avoir surmonté dans cette aventure historienne de très grandes difficultés matérielles, intellectuelles, diplomatiques, financières et même physiques et pour avoir rendu visible et compréhensible pour le plus grand nombre un gigantesque crime qui n'était que comptabilisé et sommairement décrit dans des ouvrages à diffusion restreinte. La foi qui le guide a peut-être plus d'exigence historique que le professionnalisme de beaucoup d'historiens. — Serge Klarsfeld, président de l'Association des fils et filles des juifs déportés de France.

Nous trouverons en tous cas le temps, l'occasion, et surtout la volonté, d'étudier en détail le dossier de l'exposition: Les fusillades massives des juifs en Ukraine (1941-1944) / La Shoah par balles, organisée à Paris au Mémorial de la Shoah du 20 juin 2007 au 6 janvier 2008. On y trouvera une présentation de l'exposition, des rappels historiques précis, des documents, une iconographie photographique et vidéo, et une visite panoramique de l'exposition. Nous consulterons aussi avec intérêt le site de Yahad in Unum, association présidée aujourd'hui par Patrick Desbois.

Photographie: Contantinovka. Zina Tiloug a vu les crémations de Bogdanovka, depuis la rive opposée du Bug. © Yahad In Unum / Guillaume Ribot.

mercredi 8 juillet 2009

La passion de Claude Eatherly (1918-1978)




Dans notre note de lecture sur le livre de Jean-Christophe Bailly, L'instant et son ombre, nous évoquions les pilotes des avions qui avaient bombardé Hiroshima et Nagasaki, et les légendes qui couraient sur ces hommes tranquilles. En réalité, elles déplaçaient sur eux l'histoire vraie du pilote du Straight Flush, l'avion de reconnaissance météorologique qui précédait le premier bombardier et lui donna le feu vert «No clouds. Go ahead / Pas de nuages, allez-y». Cet homme, celui qui ne bombarda pas Hiroshima, s'appelait Claude Eatherly (1918-1978) et investit de son ombre l'ensemble des acteurs, jusqu'à, involontairement, couvrir leur bonne conscience.

Il se réfugie d'abord dans un silence paralysant puis, démobilisé, il devient directeur des ventes dans une société pétrolière de Houston. Mais le bon professionnel résiste à ses terreurs nocturnes par l'alcool et les médicaments. Chaque mois, il envoie une partie de son salaire aux victimes d'Hiroshima, écrit aux autorités japonaises pour leur présenter ses excuses. Quand le président Truman annonce que les USA vont construire une bombe H, il tente de se suicider dans un hôtel de la Nouvelle-Orléans, et se retrouve dans un asile psychiatrique, à Waco.

Puis il choisit de se déclasser professionnellement comme ouvrier. Comme il continue d'être célébré en héros national, il se met à commettre, entre 1953 et 1959, des délits divers de façon à être jugé: un chèque qu'il falsifie pour l'envoyer à un orphelinat d'Hiroshima, des attaques à main armée où il n'emporte rien, se mêlent à son divorce et à des tentatives de suicide renouvelées: asile psychiatrique de nouveau, jugements, emprisonnements, internements divers et traitements à l'insuline, tandis que les historiens commencent à s'interroger sur le sens et la nécessité des bombardements atomiques sur le Japon.

C'est alors qu'au printemps 1959, il entame, sans jamais le rencontrer, une correspondance avec le philosophe autrichien Günther Anders (une bonne présentation ici, 1902-1992), élève de Heidegger et proche de Husserl, que le jeune Emmanuel Levinas (1906-1995) traduira dès 1930, ami de Bertolt Brecht, de Walter Benjamin et premier mari de Hannah Arendt. Cette correspondance rétablit en Claude Eatherly une certaine paix mentale: il parvient, non sans épisodes violents (évasion de l'hôpital psychiatrique, transfert parmi les violent cases, passage en cour d'Assises en 1961), à transformer sa passion autodestructrice en engagement militant contre l'arme nucléaire, combat qu'il mènera jusqu'à sa mort en 1978. Cette correspondance a été publiée en France sous le titre: Avoir détruit Hiroshima, Laffont, 1962, avec des préfaces du savant Bertrand Russell (1872-1970) et du journaliste Robert Jungk (1913-1994). Nous pouvons lire ici le texte de cette seconde préface, qui apporte d'autres précisions à cette note trop simple.

Photographie: © Richard Avedon, Major Claude Eatherly on April 3, 1963.

lundi 6 juillet 2009

Guerre Ou Paix, Palestine/Web: des espaces nécessaires




Guerre Ou Paix / Décryptage des relations israélo-palestiniennes est une plate-forme du Monde sur le conflit du Moyen-Orient, réalisée par Gilles Paris. Voici le texte de sa page d'accueil:

Le conflit qui oppose Israéliens et Palestiniens est au coeur des crises qui secouent le Proche et le Moyen-Orient. Considéré comme central par les diplomates et les analystes, il est sans doute l’un des plus suivis par la presse internationale. Cette surmédiatisation, paradoxalement, constitue souvent un obstacle à sa compréhension. Les informations égrenées sur la situation à Gaza, comme en Cisjordanie, les attentats, raids et représailles masquent les processus politiques en cours, leurs enjeux, leurs succès comme leurs échecs. En décryptant régulièrement une actualité éclairée par les documents de références, qu’il s’agisse des textes, des portraits des principaux acteurs ou des dates clefs, “Guerre ou paix“, réalisé par le service International du “Monde”, se propose de rendre cette actualité plus lisible. Compte tenu de la passion que suscite fréquemment ce conflit, les commentaires des internautes sont soumis, avant publication, à l’appréciation d’un modérateur.

Dans la colonne latérale, des renvois aux pages interactives du Monde sur le conflit sont réunis: on y trouve en particulier une chronologie depuis 1993, un lexique, une présentation des principaux acteurs et un recueil des documents indispensables.
Mais nous remercierons aussi ce travail de nous avoir permis de découvrir un inestimable Guide de Palestine-sur-Web, travail de données réalisé par Jean-François Legrain.

© Photographie prise le 13 octobre 2000 devant la mosquée Al-Aqsa par le photographe israélien Amit Shabi, pour l'agence Reuters (et exposition Figmag, grilles du jardin du Luxembourg, 2008).