Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mardi 31 août 2010

2012: Entre Grenoble et La Rochelle



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Dans La politique dans le boudoir, nous soulignions en mai dernier l'opposition entre la France relativement paisible et encore rurale du Sud-Ouest, réserve de chasse de la gauche verbale en panne de classe ouvrière, et celle de la capitale et de la France de l'Est, de Lille à Perpignan, zone des grands démantèlements industriels, des urbanisations forcées — Lille, Lyon, Strasbourg ou Marseille — et leurs périphéries saccagées, livrées davantage à l'insécurité et donc aux peurs, et proie désignée d'une droite (et parfois d'une extrême-droite) qui justifie sa domination économique et idéologique avec une efficacité et une habileté que la gauche a la sottise de sous-estimer. Les trois derniers scrutins présidentiels devraient tout de même suffire à convaincre ses dirigeants qu'ils ne peuvent plus compter sur les seuls mécontentements et rejets pour gagner celle de 2012, et ce serait même un fort grand malheur commun si d'aventure sur cette seule base elle l'emportait. Personne n'a la niaiserie de croire aux programmes d'un présidentiable — premier jamais vu: une précédente candidate l'a même clairement confirmé après sa défaite à propos de sa promesse d'un salaire minimum à 1500 euros — mais à en élaborer un, la gauche engagerait sa part de débat politique, histoire de se faire élire aussi par l'indispensable appoint de ses propres mécontents.

Ainsi, à La Rochelle, dans le fief des Charentes-Poitou et face aux ermitages de l'île de Ré, le parti socialiste fête en paroles et à bicyclette sa magique unité sur ses terres: tous les futurs candidats aux primaires jurent que l'heure n'est pas encore aux disputes. Sous de creuses incantations, la ci-devant candidate étouffe mal son dépit d'avoir vu ainsi démasquées en quelques jours sa folle soif de pouvoir et son incompétence notoire; l'actuelle première secrétaire, à présent lilloise certes, emploie avec un certain bonheur toute son énergie à contenir les rivalités sans cesse renaissantes; quant au candidat de gauche sacralisé par les sondages — qui ne sont pas pour rien dans cette brusque conversion à l'unité —, le président du FMI cultive surtout sa différence de candidat du centre droit, afin de s'imposer à un parti sans doctrine sans se laisser marquer par lui. Le moment venu, au nom du réalisme socialiste et fort de son expérience actuelle au service quotidien du progrès économique et social à l'échelle du monde, il nous expliquera pourquoi il est le seul à pouvoir mener — intelligemment, lui —, la seule politique compatible avec la santé des banques et la vérité des marchés.

Donc, si le tour de passe-passe médiatique est réussi: afficher une unité et une harmonie sans failles entre les ogres et leurs dauphins en embuscade, les raisons positives pour lesquelles il nous conviendrait d'envoyer la gauche aux affaires sont toujours aussi absentes. Ce que confirment les complémentaires études d'opinion: obligés de préférer la gauche au pouvoir, nous savons déjà, avant même qu'elle l'occupe, qu'il n'y a rien de mieux à attendre d'elle. Deuxième inédit que cet apparent paradoxe? Cette situation n'est pourtant que l'évidente leçon que nous avons tous tirée depuis longtemps des trois dernières campagnes présidentielles sur lesquelles il faut sans cesse revenir: la gauche a laissé la droite ramasser le pouvoir, alors qu'elle était chaque fois en position politique de l'emporter, tout simplement parce qu'elle n'a jamais su nous expliquer pourquoi elle le voulait.

Côté Est, celui de la brutale disqualification sociale et économique: ce n'est pas hasard si, pour lancer son appel sur la sécurité, l'actuel président choisit Grenoble, ville bourgeoise nimbée de sa légende hi-tech et de sa Villeneuve dont il espère que l'ancien statut d'expérimentation sociale, honneur de l'administration du socialiste Hubert Dubedout — un passé complexe fallacieusement revisité par les médias, discrets en revanche sur son fort sombre chiraquien successeur — fera oublier l'actuel délabrement, la ségrégation et la forte pauvreté, et rendra plus opaques encore les raisons et origines des violences. Ni hasard non plus ni maladresse de communication, la militarisation avec laquelle ces interventions sont affichées et menées, au point que — troisième inouï — l'été aura sans doute été l'un des plus bruyants de l'histoire de cette République, alors qu'il est traditionnellement dénoncé par les oppositions comme la saison des petits scandales, des coups fourrés, des réformes en douce entre Tour de France et vacances d'août, Mondial tristement grotesque en prime.

Après tout, autre exemple d'effet recherché, les Roms pouvaient être expulsés ou reconduits selon des motifs ou artifices invoqués comme légaux: examens de situations personnelles, de capacité à l'insertion, volonté de départ, instruction d'une Obligation de Quitter le Territoire Français dite OQTF, constat d'une situation irrégulière réelle ou provoquée par des délais de contestation de quarante-huit heures, etc. Ainsi dix mille Roms ont été reconduits en 2008 et autant en 2009, départs compensés par un nombre comparable d'entrées il est vrai. Si la nouveauté n'est donc guère dans le résultat — quelques charters de plus ou de moins auxquels tout le monde s'est habitué — quel besoin d'en venir, par d'indéfendables amalgames, à ressusciter sciemment des associations d'idées et des images nauséabondes?

Tactiques de brouillages, de fausses équivalences et, pour finir, toujours de provocations afin de mettre les réflexes de la gauche en porte-à-faux face à la mainmise des trafiquants d'armes et de drogues sur les cités et la soumission de leurs habitants aux violences et aux chantages, dont l'actuel président et son entourage savent pertinemment l'invivable réalité: eux au moins agissent avec le poids des mots et le choix des photos, alors que les bonnes âmes bernées par les intellectuels caviar tergiversent en d'absurdes dénégations et en absolution des victimes du système ou, pire, des agissements fascistoïdes des forces de répression. Une gauche politique affirmée ne se laisserait pas caricaturer de la sorte: certes elle a raison de déplorer la disparition de la nécessaire police de proximité et d'en vouloir le retour, mais elle aurait tort de laisser croire que, devant la détermination de la délinquance organisée, une telle présence serait suffisante.

Cette délinquance démontre tous les jours qu'il suffit de souscrire au mortel et définitif engagement aux lois du milieu pour que — fourmis, racketteurs, tueurs à gages, émeutiers s'il le faut — les gains soient élevés et faciles, et qu'une partie d'une jeunesse démunie de travail, de perspectives professionnelles mais aussi politiques et symboliques puisse, à l'instar des Lumpenproletariat de sinistre mémoire, devenir une redoutable masse de manœuvre, et leur cités un champ de bataille idéal, loin de Neuilly-sur-Seine et de Paris intra muros où, parmi d'honnêtes riverains, dirigeants politiques, délinquants objectifs de la finance — qui prennent pleinement leur part dans nos insécurités et qu'il faudra bien aussi se résoudre à arraisonner soit dit en passant —, et boss mafieux entendent couler des jours et des nuits tranquilles. La gauche au pouvoir ne pourra sous-estimer longtemps ces mafias puissantes et évidemment intriquées, lourdement armées, riches hier de l'argent des casinos — d'Uriage-les-Bains ou des marchés parallèles — et de la prostitution, aujourd'hui de la drogue et des armes de guerre, organisées et enracinées dans la misère des gens, ni croire une seconde qu'elle sera dispensée de les combattre frontalement.

À nous en tenir ici à une problématique électorale — autre chose serait en effet de soumettre ce genre d'événements à un pochoir qui se qualifierait de révolutionnaire, d'autres s'y sont employés avec davantage de conviction que nous à propos des émeutes de 2005 —, et à supposer que la tradition politique et nos réflexes humanistes nous aident à prêter à la gauche ce crédit théorique que, sur le long terme, elle saurait agir sur les déterminants économiques et sociaux mieux que les actuels commis aux affaires — accordons-le lui, pour ce que ça coûte —, elle n'a en revanche plus guère que quelques semaines pour nous convaincre de sa capacité à instaurer à court terme un meilleur rapport de forces réel dans ce que, après tout le monde, elle doit se résoudre à penser comme une reconquête des territoires perdus de la République.

© Maurice Darmon: Ma cité à Marseille: le Parc Bellevue, 3e arrondissement, 22 février 2006. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.
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