Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mercredi 25 août 2010

Lire Ayaan Hirsi Ali




Nous avons ici pris l'habitude de donner toute sa place à Ayaan Hirsi Ali, la considérant comme l'une des femmes les mieux placées pour nous instruire des périls de l'intégrisme islamiste. Une fois de plus avec cet esprit de finesse qui distingue soigneusement ce qui fait sens: non les affrontements eux-mêmes qui auraient pour fond des problèmes de tolérance religieuse, mais au titre de "symptômes" les modalités, temps et lieux de leur expression: comprendre et interpréter les raisons d'être des «controverses», et non juger ou trancher entre diverses opinions.
Comme il se trouve aussi que, contre beaucoup de fins analystes, l'islamisme turc dit modéré ne nous a vraiment jamais ni convaincu ni berné — même si la question de l'entrée de la Turquie dans l'Europe est selon nous un autre problème; comme il se trouve enfin que les caricatures de la pensée de Samuel Huntington autour de la formule du "choc des civilisations" — il convient de rappeler au moins le titre de l'ouvrage:
Le choc des civilisations et la recomposition de l'ordre mondial (Odile Jacob, 1997) — allègrement considérée comme l'expression du fanatisme d'un boute-feu néo-fasciste, nous ont toujours désemparé, tant le but de l'essayiste, explicité maintes fois, est d'écrire afin que ces choses n'adviennent pas, ou que nous puissions nous y confronter positivement; comme enfin nous continuons — à la différence cette fois d'Ayaan Hirsi Ali — à être de ceux qui considèrent que les intuitions, souvent rhétoriques il est vrai, du président Barack Obama amorcent une nouvelle donne dans ces tensions; il nous semble tout à fait nécessaire de donner à lire cet article de l'ancienne députée néerlandaise, écrit à l'occasion de son dernier livre paru aux États-Unis (Free Press): Nomad from Islam to America. A Personal Journey through the Clash of Civilizations.


Illusion d'un monde unique. Les nouveaux symptômes du choc des civilisations. — Qu'ont en commun les controverses entourant le projet de construction d'une mosquée à deux pâtés de maisons de Ground Zero, l'expulsion du Maroc de missionnaires américains en début d'année, l'interdiction des minarets en Suisse l'année dernière et la récente interdiction du port de la burqa en France?

Ces quatre événements sont présentés par les médias occidentaux comme des problèmes de tolérance religieuse. Or ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ce sont en réalité des symptômes de ce que Samuel Huntington (1927-2008), professeur à Harvard, appelait le "choc des civilisations", et notamment celui entre islam et Occident.

Pour ceux qui ne se souviennent que du côté frappant de la formule, il est utile de rappeler brièvement l'argumentation d'Huntington. Le monde de l'après-guerre froide était composé, expliquait-il, de grands blocs représentant sept ou huit civilisations historiques, parmi lesquelles les cultures occidentale, musulmane et confucéenne étaient prédominantes.

L'équilibre des forces entre ces blocs, écrivait-il, est en train de changer. L'Occident décline en termes de pouvoir relatif, l'islam explose démographiquement et les civilisations asiatiques — notamment la Chine — sont en pleine ascension économique. Huntington expliquait aussi que l'on assiste actuellement à l'émergence d'un ordre mondial fondé sur les civilisations dans lequel les États qui partagent des affinités culturelles coopéreront entre eux et se regrouperont autour des États les plus puissants de leur civilisation.

Les prétentions universalistes de l'Occident l'amènent de plus en plus à entrer en conflit avec d'autres civilisations, les plus graves désaccords étant ceux l'opposant à l'islam et à la Chine. Aussi la survie de l'Occident dépend-elle de la volonté des Américains, des Européens et des autres Occidentaux de réaffirmer le caractère unique de leur civilisation occidentale — et de s'unir pour la défendre contre sa remise en cause par des cultures non occidentales.

Le modèle d'Huntington, notamment après la chute du communisme, n'était guère populaire. L'idée en vogue était celle du titre de l'essai écrit en 1989 par Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man ("La Fin de l'histoire et le dernier homme", Flammarion, 1992), selon lequel l'ensemble des États finiraient par converger autour de la norme institutionnelle unique de la démocratie capitaliste libérale et ne se feraient plus jamais la guerre. Le pendant conservateur de ce scénario optimiste était le monde "unipolaire" où régnerait l'hégémonie incontestée des États-Unis. Ces deux visions nous promettaient un Monde unique.

Le président Obama, à sa façon, croit en un Monde unique. Dans le discours qu'il a prononcé au Caire en 2009, il appelait à une nouvelle ère de compréhension entre l'Amérique et le monde musulman. Il évoquait un monde fondé sur "le respect mutuel et (...) sur la vérité selon laquelle l'Amérique et l'islam ne sont pas contradictoires et ne doivent pas rivaliser. Au contraire, ils partagent des principes communs". Le président américain espérait que les musulmans modérés s'empresseraient d'accepter cette main tendue. Il ne resterait plus alors qu'à éliminer la minorité extrémiste, telle qu'Al-Qaîda.

Bien entendu, les choses ne se sont pas déroulées comme prévu. Et le comportement récent de la Turquie constitue une illustration parfaite de la futilité de cette approche et de la supériorité du modèle d'Huntington. Selon la vision du Monde unique, la Turquie est un îlot de modération musulmane dans un océan d'extrémisme. C'est sur la base de cette analyse que plusieurs présidents américains successifs ont pressé l'Union européenne d'accepter d'intégrer la Turquie dans ses rangs.

Cette illusion vient de voler en éclats. Il y a un an, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan félicitait pour sa réélection l'Iranien Mahmoud Ahmadinejad, qui n'avait conservé la présidence que grâce à une fraude manifeste. Puis la Turquie se rangea aux côtés du Brésil pour entraver les efforts américains visant à renforcer les sanctions imposées par l'ONU pour stopper le programme nucléaire iranien. Tout récemment enfin, la Turquie a sponsorisé la "flottille humanitaire" destinée à briser le blocus israélien de Gaza et à offrir au Hamas une victoire sur le plan des relations publiques.

Certes, il reste à Istanbul des laïques qui continuent de révérer l'héritage d'Atatürk. Mais ils ne contrôlent aucun des ministères clés et l'emprise qu'ils exerçaient sur l'armée est en train de s'effriter. Aujourd'hui à Istanbul, on évoque ouvertement une "alternative ottomane" qui renvoie à l'époque où le sultan régnait sur un empire s'étendant de l'Afrique du Nord au Caucase.

Si l'on ne peut plus compter sur la Turquie pour se rapprocher de l'Occident, vers quel autre pays du monde musulman peut-on se tourner? Tous les pays arabes sauf l'Irak — une démocratie précaire créée par les États-Unis — sont dirigés par des despotes de tout acabit. Et les groupes d'opposition qui bénéficient d'un soutien significatif parmi les populations locales sont tous dirigés par des organisations islamistes, telles que les Frères musulmans égyptiens.

En Indonésie et en Malaisie, les mouvements islamistes réclament la généralisation de la charia. En Égypte, le temps d'Hosni Moubarak est compté. Et si les États-Unis soutiennent l'installation de son fils à la présidence, le reste du monde musulman aura tôt fait d'accuser l'administration Obama d'adopter deux poids, deux mesures — si l'on procède à des élections en Irak, pourquoi ne pas en organiser en Égypte? Or en cas d'élections libres et transparentes, une victoire des Frères musulmans n'est pas à exclure [1]. Algérie, Somalie, Soudan? Il est difficile de citer un seul État à majorité musulmane qui se comporte en accord avec le scénario du Monde unique.

Le plus grand avantage du modèle huntingtonien des relations internationales est qu'il reflète le monde tel qu'il est, et non tel que nous aimerions qu'il fût. Il nous permet de distinguer nos amis de nos ennemis. Et il nous aide à identifier les conflits internes aux différentes civilisations, en particulier la rivalité historique entre Arabes, Turcs et Perses pour la domination du monde islamique.

Diviser pour régner ne peut pourtant pas constituer notre seule politique. Nous devons prendre conscience que la progression de l'islam radical résulte pour une bonne part d'une puissante campagne de propagande. D'après un rapport de la CIA rédigé en 2003, les Saoudiens ont investi durant trois décennies au moins deux milliards de dollars par an pour propager leur version fondamentaliste de l'islam. La réaction de l'Occident pour promouvoir sa propre civilisation a été négligeable.

Notre civilisation n'est pas indestructible: elle doit être activement défendue. C'est la principale leçon d'Huntington. Le premier pas pour remporter la victoire dans ce choc des civilisations est de comprendre la façon dont la partie adverse mène son combat — et de nous débarrasser de l'illusion du Monde unique. — © Global Viewpoint Network / Tribune Media Services — Traduit de l'anglais par Gilles Berton, Le Monde du 25 août 2010.

1. Son âge avancé et sa santé précaire pourraient empêcher le président Hosni Moubarak de se représenter aux prochaines élections présidentielles de 2011. Mais de cruciales législatives doivent se dérouler le 28 novembre et le 6 décembre 2010. Or, la corruption et l'autoritarisme actuels ont précipité dans les bras des Frères musulmans une bonne partie des couches moyennes, après que leur traditionnel réseau caritatif leur a assuré une importante assise populaire. La précédente élection les avait déjà vus passer en 2005 de onze sièges à quatre-vingt-huit. Il est probable que les bricolages juridiques exercés par le pouvoir autoritaire ne suffiront pas à enrayer la vague montante.
[Note de la rédaction, M.D.]

© Photographie, Ayaan Hirsi Ali en couverture du Volkskrant Magazine, 2006, supplément au quotidien néerlandais centre-gauche Volkskrant.