Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


dimanche 10 octobre 2010

Bruno Dumont: Flandres (2006)




Après l’aventure californienne de Twentynine Palms, de ses emphases d'acteurs et de concessions aux paysages, Flandres revient dans la campagne de Bailleul: L’humanité avait déjà visité la ferme de Demester et les sillons gras et lourds à flanc de colline; patiemment attendus, les crépuscules retrouvent leur palette du côté de chez Monet, de Caspar David Friedrich ou des magic hours de Tess ou de Barry Lindon: moyens financiers en moins sans doute mais rouges rasants au subtil rendez-vous de la lumière; les plus beaux les plus laids visages habités des plus longs silences, froid et convulsif l’orgasme quand sidérant et fiévreux frémit l’amour. Entre ciel et terre les jeunes gens sont conduits au bout de l’épuisement et de la détresse réelle.

Il ne s’agit pas de comprendre: ils articulent mal des mots qui ne sont sans doute pas tout à fait les leurs: eux-mêmes d’ailleurs entendent-ils tout ce qu'eux-mêmes et les autres leur disent? Jamais Bruno Dumont n’aura l’idée de retourner une scène pour cette seule raison que nous ne distinguerions pas clairement leurs mots. Surtout dans un pays où les cochons articulent, eux, des mots presque compréhensibles. Il ne s’agit ici ni des mots ni de leurs sens, ni même du fil de l’histoire, pleine de trous et d’énigmes. Pourquoi, alors que les jeunes soldats sont pris dans la nasse de la guerre en plein désert — six chevaux et trois tanks suffisent —, un hélicoptère atterrit pour évacuer les morts, mais abandonne les vivants dans les sables? Pourquoi la combattante se venge en faisant châtrer le seul qui ne l’a pas violée et laisse entier le coupable? Pourquoi étaient-ils attachés à un poteau aux mains d’ennemis impitoyables et déterminés, et les voilà soudain libres? Pourquoi partis à cinq, ils sont trois, puis de nouveau quatre? Cette fois au moins avons-nous la réponse: autre chose qu’un simple faux raccord, faire vertu de ce simple événement: désespéré, un des acteurs avait quitté définitivement l’aventure du tournage.

Sauf dans ce film — souvenons-nous de Full Metal Jacket ou de Voyage au bout de l’enfer — part-on jamais à la guerre pour quelques semaines? Moins d’un an après — le temps d’une cure pour Barbe, mais pas même les neuf mois d'une gestation — Demester se retrouve chez lui, dans les Flandres: à défaut d’être jolie la guerre lui aura au moins été courte. Et revenu au pays, il se confronte à une fille voyante qui, sans aucun indice sauf l’intime connaissance de ses amis ou d’elle-même, a tout vu, tout su, des trahisons, des lâchetés, des abandons de Demester. Et dans nos fauteuils, marchanderions-nous le vraisemblable, nous laisserions-nous prendre au faux-semblant de la folie de Barbe? Alors qu’il s’agit ici d’admettre, autant que les mots inarticulés, que les failles de l’histoire: Barbe sait.

Cette certitude de Démeter, la Terre-Mère, qui fait revenir le cycle des moissons, dans la terre travaillée, cultivée, fertile et pas seulement la brute matière de Gaia. Patronne des mineurs aujourd’hui disparus, patronne des artilleurs en guerre et de tous ceux qui, comme Demester, manient les explosifs, dès le 4 décembre, sainte Barbe fait pousser son blé dans le coton mouillé de ces blanches soucoupes près de la crèche: si le soir de Noël bien vert et dru il se dresse, alors, propitiatoire ou présage: «Blé de la Sainte-Barbe bien germé est symbole de prospérité pour la prochaine année». Barbe enceinte et Demester le savent à leur façon: si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul; mais s'il meurt, il donne beaucoup de fruit.

Pas plus que les mots ou l’histoire, la guerre n’est le vrai sujet de Flandres. La question qu'il pose est celle de tout le monde: un homme, est-ce la guerre, la possession, la jalousie, le combat fratricide? Une femme, est-ce l’attente, l’appel du corps, l'enfantement, l'accusation d'hystérie et l'extra-lucidité? Elle plus mystérieuse que lui encore: Barbe ne sait-elle qu’inviter Demester à «faire notre tour» comme d'autres à faire catleya? Ou aux confins de la vision mystique, pénètre-t-elle au cœur des choses?

Claude Simon, autre artiste sur la route des Flandres écrivait:

«(...) et donc pas beaucoup question d’amour, à moins que, justement, l’amour — ou plutôt la passion — ce soit cela: cette chose muette, ces élans, ces répulsions, ces haines, tout informulé — et même informé — , et donc cette simple suite de gestes, de paroles, de scènes insignifiantes, et, au centre, sans préambule, cet assaut, ce corps-à-corps urgent, rapide, sauvage, n’importe où, peut-être dans l’écurie même, sur une balle de paille, elle les jupes haut troussées, avec ses bas, ses jarretelles, le bref éclair de peau éblouissante en haut des cuisses, tous deux haletants, furieux, avec sans doute la terreur d’être surpris, elle guettant par-dessus son épaule, l’œil fou, le cou tordu, la porte de l’écurie, et autour d’eux l’odeur ammoniacale des litières, et les bruits des bêtes dans leurs stalles, et lui aussitôt après de nouveau avec ce masque de cuir et d’os inchangé, impénétrable, triste, taciturne, et passif, et morne, et servile... (1).

Flandres, pas seulement l’amour et la guerre, mais ces vies.

Flandres porte sur l'aphasie des âmes simples, de la classe ouvrière privée des mots pour dire leurs très grandes et très profondes souffrances, un film sur tous ces gens en nécessité de hisser leur niveau intime dans la conscience aiguë de leur finitude. Et tandis qu’ils se débattent et se projettent sur la pointe des pieds, ils voient bien que les nantis du sens ne leur prêtent même pas une telle lucidité. Pour ceux qui ont les mots, parler, comme on dit, "va sans dire". Oui, mais alors vraiment sans rien dire du tout. Ceux-là s'autocélèbrent quand ils croient que le silence des humbles est absence de souffrance. Au vrai, qui sont les traîtres à la vérité, au sens et à la raison, à la loi, à l'espérance?

1. Claude Simon, La Route des Flandres, Éditions de Minuit, 1960, p. 35.

© Photogramme: Samuel Boidin et Adélaïde Leroux, dans Flandres, de Bruno Dumont, 2006.