Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


lundi 4 octobre 2010

Huit films avec Danièle Huillet et Jean-Marie Straub




Tous les amoureux du cinéma savent que les éditions Montparnasse sont en train de réaliser l'édition intégrale des films de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, trente-deux opus à ce jour. Quatre coffrets sont déjà parus. Dans le cinquième, publié ce 5 octobre, un film d'eux, et sept autres de leurs compagnons en trois DVD.

• Du couple de cinéastes donc: Toute révolution est un coup de dés (1977, 10'): quatre femmes et cinq hommes, assis sur le pré voisin du Mur des Fédérés, articulent un poème de Stéphane Mallarmé: Un coup de dés jamais n'abolira le hasard (paru en revue en 1897), dans une élocution à plusieurs voix neutre et précise qui donne toute sa dignité à l'accent méridional de l'une d'entre elles: c'est qu'à Marseille aussi il y eut une Commune. Le hasard des dés donne au film son titre, emprunté à Jules Michelet, enterré dans le même cimetière du Père-Lachaise. Pour son poème, Mallarmé attendait de la typographie qu'elle fût «sa mise en scène spirituelle exacte». Cet essai de diction visuelle trouve sa pleine force s'il amène à relire le poème, sa préface et à revoir cette mise en page de 1914 (pdf).

Travaux sur "Rapports de classe" (1983, 65'): En diagonale Harun Farocki filme le couple et deux ou trois acteurs — dont Farocki lui même — en train de répéter diction et mise en place dans un coin de pièce blanche, grâce infinie de Huillet assise à terre, en pull et chaussettes de laine. Ce que c'est que travailler une pause, qu'il convient de distinguer soigneusement d'une césure, ou d'un souffle, jusqu'à la détruire et qu'elle reste seulement en profondeur; que convient-il de faire de deux "Mais"; comment glisser le long d'une échelle; d'abord assis sur une chaise, Straub s'approche peu à peu, s'assoit par terre puis s'accroupit parmi eux; il ne s'agit pas seulement que ces jeunes comédiens aient lu Kafka (puisque le film est tiré de Amerika ou Le Disparu), mais qu'ils se souviennent aussi du jeune homme de Rio Bravo ou d'un tempo du Carrosse d'or; pour le reste, viseur de champ aidant, il imagine: «C'est notre cuisine». Tournage ensuite par une nuit d'août dans la montagne de Harbourg, avec six ou sept personnes dont Willy Lubtschansky et Caroline Champetier, pour deux équipes — car Farocki filme Straub-Huillet — toute l'attention du couple est à présent sur l'entre, les regards, les mouvements des uns vers les autres: «léger et ironique, en aucun cas fasciste». Et jamais, de personne, l'ombre d'une impatience.

• Jean-Paul Toraille (ici un aperçu de sa filmographie) est directeur de la photographie sur La Mort d'Empédocle. Il en rapporte ces Avatars (1986, 53'). Quelques jours dans les monts de Sicile en 1986, pour régler le tournage de la séquence 132: cinq personnes disent le texte de Friedrich Hölderlin en demi-cercle. Au milieu des aléas météorologiques, vent, orage, chaud et froid, les clous de repérage qui manquent et réapparaissent, de mystérieuses manipulations d'accessoires, des journées entières sous les arbres passent, l'impression que rien n'avance, on attend, on se houspille, et pourtant on tourne. «Ici, il s'agit de millimètres», prévient la patiente et malicieuse Danièle Huillet.

Où gît votre sourire enfoui? (2001, 102') de Pedro Costa: L'incontestable sommet de la livraison, et sans doute l'un des meilleurs films jamais réalisés sur le travail de cinéma, que nous laisserons découvrir dans l'inévitable jubilation. Un dispositif simple: la cabine de montage, Danièle est de dos, assise à la table; derrière elle, en premier plan à gauche, le fauteuil de Jean-Marie; à droite une porte ouverte sur la lumière du jour. Dans cet écran polyptique Papa fume et maman coud: elle visionne sans cesse, coupe, colle, monte; lui va, vient, siffle, chante, raconte, ressasse, rabâche, la mouche du coche pousse à bout sa compagne, aucun mal à imaginer qu'il doit tourner en boucle, et qu'elle connaît son homme par cœur. Mais voilà: les films se font, leurs décisions de montage nous sidèrent de leurs évidences conquises, comme si ces colères, ces provocations, ces disputes parfois étaient la matière à laquelle les deux cinéastes s'éprouvent: «Je crains que vous ayez gagné», lui concède-t-il contrit et, au détour d'une de ses furies, l'aveu d'amour: «La longue patience est nécessairement chargée de tendresse et de violence».

• Six bagatelles (2001, 18'): même dispositif du même auteur pour six éclats sur «d'abstraites fureurs» — selon la première phrase de Conversation en Sicile d'Elio Vittorini — de Jean-Marie Straub allant et venant tandis que travaille Danièle Huillet: sur un contresens à propos de Kafka, sur la réalité de la lecture et de la vision d'un film, sur les "motor" et les "cut". Puis côté jardin: sur les recettes de la carrière selon Nicholas Ray; sur le linge qu'il faut rentrer, sur «notre lutte» et «notre luxe» à quoi répond Danièle Huillet: «Ils nous enferment dans un univers sinistre et on veut simplement leur dire, ben, autre chose a été, est, serait, sera, possible». Pour un oui ou pour un non la réjouissante fusion d'un couple de créateurs.

• Née en 1974, licenciée en lettres et réalisatrice à la RAI, Laura Vitali a tourné ce film Straub, Huillet et Pavese «Ces rencontres avec eux» (2005, 59') un an et demi avant la mort de Danièle. Le couple avait découvert Buti, village des Apennins toscans, lors du tournage en 1978 de De la Nuée à la résistance, premier film tiré de certains des vingt-sept Dialogues avec Leucò (1947) et de La Lune et les Feux (1950) de Cesare Pavese, où les hommes s'entretiennent avec les dieux, avec le concours d'une troupe ouvrière issue de la guerre, La Compagnia di Maggio. Ils poursuivent avec Operai e Contadini (2000), Le Fils prodigue et Humiliés (2002) tous trois tirés des Femmes de Messine d'Elio Vittorini. Comme le dit le maire, la municipalité de Buti leur a remis «les clés de la ville». Surtout celles du Théâtre Francesco di Bartolo où ils montent leur dernière œuvre commune: Cinq dialogues avec Leucò, qui deviendra en 2006 un film, Ces rencontres avec eux, avant que, demeuré seul, Straub réalise en 2008 Le Genou d'Artémide et, en 2009, Femmes entre elles, toujours tirés du texte de Pavese.

L'occasion de suivre la minutie de leur travail sur la parole, le rythme, les silences, les accents, les articulations, les chutes et les finales, toute la physique du mot et de la phrase pour que chaque chose dite prenne tout son poids de vérité, un «théâtre de poésie grâce à une partition musicale parfaite» ce à quoi en effet ressemble un script des Straub, d'entendre des acteurs témoigner de leur tardive découverte de l'essence du théâtre. L'occasion aussi pour ce couple d'âmes révolutionnaires d'expliquer la leçon du communiste Pavese qui se tua en 1950 et l'importance non du passé mais de ce qui est passé, des civilisations oubliées qu'il faut retrouver pour vaincre les modernes barbaries. Écouter, regarder, pour voir et entendre, regarder écouter encore, et peut-être s'accorder seulement ensuite le droit de filmer.

• Jean-Charles Fitoussi: Sicilia! Si gira (2001, 81'). L'invention du lieu qu'a mise en évidence Pierre Francastel (1): trouver au millimètre le seul point capable d'organiser toute la séquence selon les actions et les intérêts dans une pièce minuscule, suivi d'une magnifique démonstration du résultat en plans fixes successifs; recherches de lumière, viseurs devenus incapables de voir à cause du télécinéma, traque incessante des prosodies et des regards, et cette adresse à un acteur qui ne retrouve plus son geste: «Tu l'as découvert, tu dois le sentir et le reconstruire».

Pas de plus juste commentaire à ce documentaire de Jean-Charles Fitoussi, assistant des cinéastes sur le tournage de Sicilia! (1998), que son texte magnifique, Le temps d'un retour, rédigé pour La Lettre du cinéma n° 8 (1999).

• Philippe Lafosse connaît le couple de cinéastes au moins de leur avoir consacré un livre (2), où il offre une expérience de lecture analogue à ces situations qu'élabore le couple dans leurs films. Dans Dites-moi quelque chose (2007-2010, 94'), il récidive en mettant en séquences ces blocs de fureur et d'inlassable renouement que traverse Jean-Marie Straub demeuré si douloureusement seul après la mort de sa compagne, lors de plusieurs débats avec le public à l'occasion d'une rétrospective, organisée par Philippe Lafosse lui-même au Reflet Médicis en 2007 et 2008. Comme en miroir de ces figures statuaires que souvent les Straub ont animées, ici le lion blessé se fige, rugit, tombe en arrêt, marche et tourne, implore parfois : «Dites-moi quelque chose», envoie au tapis le spectateur pour aussitôt lui retendre la main, intelligente et fraternelle. «On se bat avec l'espace, on tape dans le vide, on passe de trois à deux dimensions, et l'espace devient du temps condensé [...] Ce qui est là est là et j'y tiens tel que c'est [...] On fait des films en espérant qu'ils serviront à ouvrir les yeux et les oreilles», Jean-Marie Straub dit leur cinéma. Sur ces mêmes bases, c'est ce choc entre le cinéaste et les spectateurs, humour, colère, orgueil et humilité que Philippe Lafosse donne justement à situer, à côtoyer, à voir et à entendre.

P.S. — Avec cette première note, nous créons un nouveau dossier: Pour Straub et Huillet. On y trouvera une filmographie complète et DVD, quelques premiers textes invités (Le temps d'un retour de Jean-Charles Fitoussi et L'étrange tribunal de Jacques Rancière) et un début de bibliographie raisonnée, en attendant nos prochaines notes.

1. Pierre Francastel: La Figure et le lieu: l’ordre visuel du Quattrocento, Gallimard, 1967.
2. L'Étrange cas de madame Huillet et monsieur Straub / Comédie policière avec Danièle Huillet, Jean-Marie Straub et le public, Ombres, 2007. Chronique d'Olivier Séguret: Balade avec Danièle Huillet, dans Libération, 11 avril 2007.

© Photographie: Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (1962?), photographe inconnu, tous droits réservés.