Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mardi 21 septembre 2010

Bruno Dumont: La vie de Jésus (1996)



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Premier film qui, avec L'humanité, Flandres et quelques séquences de Hadewijch, pourrait constituer un cycle du Houtland, le pays des bois de Marguerite Yourcenar, La vie de Jésus suit un groupe de jeunes gens dans quelques rues de Bailleul et sur les routes environnantes. Il est disponible aux éditions Montparnasse depuis 2002, enrichi d'une lecture du scénario par Jacques Bonnaffé, création sonore pour elle-même et, maintenant qu'elle est là, partie prenante de l'œuvre.

Bailleul donc, premier personnage de La vie de Jésus: Dumont vide les rues de ses gens, de ses voitures, pour tracer les perspectives de maisons rouges, les silhouettes assises devant les portes ou appuyées contre les murs, l’œil du monde en quelque sorte, et de temps en temps de vrombissants vélomoteurs qui se rêvent motocyclettes, dérisoire remake de L’équipée sauvage. Théâtre du racisme ordinaire et d’archaïques liens familiaux, Au Petit Casino, un café décentré autour de la télévision, images d'une course cycliste sur les pavés du Nord ou enfer du génocide au Rwanda et des tas de cadavres ensevelis au bulldozer. Quand il fait chaud, les corps transpirent, la sueur colle aux cheveux, les torses s'exposent et se marquent de chutes et de blessures.

Cette épure et ce titre pour nous dissuader de réduire ce quotidien tragique à un film de critique sociale. Tout y serait pourtant: la région frappée à mort par la désindustrialisation, une jeunesse perdue livrée au long des routes à l’invariable ennui, filles et garçons tentant de forcer les mystères de l’amour par les secondes de possession physique, dominés par les codes partagés du machisme ordinaire, longueurs et poids des silences d'amour tentant d'éprouver l’impuissant côte à côte, indicibles plus que silencieux jusqu'à la poignante fraternité élémentaire, l'émotion cruelle des guerres intimes. Et pourtant, de Bailleul, où il habite et où il capte suffisamment la confiance des gens au point de les convaincre de vivre et de montrer ainsi leurs aliénations dans de tels films, Bruno Dumont «s'en cogne» comme il dit: c’est de la vie de Jésus qu’il s’agit ici, alors que, s'il y a bien une Marie (Marjorie Cottreel) seule à avoir un emploi (caissière en supermarché au service de la seule consommation), pas de Jésus dans le film, même pas le fils d'un ouvrier espagnol.

Chercher sans le trouver Jésus annoncé, absent, contracté plutôt dans les plis de l'histoire. Sa première épiphanie est sans doute ce visage stigmatisé par le sarcome de Cloclo en déposition sur le lit d'hôpital, entouré de son frère Miche et de ses amis, et sur le mur un chromo, La résurrection de Lazare de Giotto: mais Cloclo ne se lève ni ne marche, pas plus que Kader (Kader Chaatouf), tué méthodiquement à coups de pieds par Freddy (David Douche) assisté de sa bande, et qu'ils emmènent — ecce homo —, étendu sur le coffre arrière de leur voiture, une Renault 12 reconvertie en décapotable qui sait rouler sur la mer, le long d'une plage près de Dunkerque. Ou Marie en ascension d'un ancien terril en télésiège avec son Freddy: alors, entre ciel et terre au-dessus de l’immense et splendide pays des bois et ses lumières longues et rouges, un peu de parole se libère: «Tu m'aimes, Fred? — Bien sûr, Je t'aime. Pour toujours» et faut-il aller à Lille ou rester à la campagne? vrai débat quand on sait que Bruno Dumont a rencontré le SDF David Douche dans les rues de Lille, justement. Torse nu, cheveux rasés à mi-film, les électrodes dans la tête pour sonder le mystère de son haut mal, Freddy est lié à la colonne, Freddy frappe et cherche les coups et les chutes les plus dures.

«Le corps [du Christ] dans la peinture, la contorsion, la souffrance, c'est ça qui m'émeut. Dans ma tête, le torse de Freddy, c'est ça. C'est la représentation de l'homme, de sa misère, de son espoir.»

Si la vie est souffrances, l'aimer comme elle est. Souffrances, et silences. Bien sûr, «Ça pue la pisse ici», «On va faire un tour», «Barre tes fesses, Marie» et Marie laisse Maman (Geneviève Cottreel) avec Freddy sur leur lit d'amour. Mais Freddy fait siffler des pinsons, la bande imite les baragouins maghrébins, se réjouit de brefs réflexes grivois, ou une magnifique séquence pour elle-même de la mère au bain: «Avec cette canicule on passerait son temps dans la baignoire». Juste un «Réfléchis», lorsqu'ils parlent starter et carburateur, et deux justes conversations: l'une sur l'île du télésiège donc, et l'autre dans celle de la voiture où les amis tentent d'apporter leur soutien à Miche, qui vient de perdre son frère, Cloclo («un homosexuel comme tous les mecs de la télé»). Et si, parmi ce qui se tait, Dieu n’est jamais nommé, si les faces s'enfouissent dans la terre, chacun chacune tourne à son tour ses yeux vers le ciel, mouvement des âmes appelées invinciblement par l’insondable de la rédemption. Un christianisme qu’on aurait vite fait, cinéphilie et déclarations de Dumont aidant, de rattacher à Bresson, mais qui — adolescents d'une tout autre antibeauté en prime —, regarde surtout du côté du messianisme athée de Pasolini?

«Mon film est là pour vous confronter à un être à la fois attachant et hideux; je vous le jette en pâture, car lui, c'est nous, c'est vous.»

Foi dans l'homme au fond, puisqu'en amont de Jésus, il serait aisé de déceler dans ce film les lois de Noé, fondement civil de tout humanisme: devoir d'établir un système légal, interdiction du faux témoignage et du mensonge, rejet de toute idolâtrie (ici le vélomoteur ou la voiture), interdiction de l'inceste, de l'adultère et du viol (ce qui peut se réparer en allant faire les patates pour le compte de la famille de la victime), du meurtre et du vol. Freddy y ajoute le mosaïque respect dû à sa mère.

Foi dans la puissance du cinéma. Qui donne à voir ces visages de vérité, ceux-là même qu'introduisit Le Caravage, ceux des santons des crèches napolitaines, ceux de la peinture et la littérature romantiques, à recevoir aussi la puissante présence humaine dans ces paysages déserts et vidés par un monde sans paysans (ou un seul: «Gégé, n'oublie pas de ranger ma caisse à outils»), et sans classe ouvrière, la terre lourde et noire et ses sillons, les vallons, les ciels, les herbes hautes et les arbres dans les lumières d'angélus, ces crépuscules sincères attendus et traqués avec toute la patience et le soin du monde.

Cinquante ans après la mort de Staline, dix ans après la chute du mur, après Rossellini, Pasolini, Bresson, Pialat, Tarkovski, comment, à propos de ce film et, dans le même sac, de L'humanité, Grand prix du Jury à Cannes en mai 1999 et sifflé par le public, souffrir ces lignes d'un certain Carlos Pardo —, dans Le Monde diplomatique (sic) de février 2000:

[...] Du haut de son statut de metteur en scène, [Bruno Dumont] préfère fournir aux bourgeois, spectateurs potentiels de son film austère, l’image-cliché qu’ils attendent du prolétariat et des pauvres, quitte à se rapprocher de la caricature douteuse des Deschiens. [...] Le travail [à Bailleul], il n’y en a pas, point à la ligne. Quant à toute autre perspective, inutile d’y songer. Il y a bien Marie, la petite amie de Freddy, faible lueur dans la noirceur de ce film. Mais, lorsqu’il la retrouve dans sa chambre, ce n’est que pour la «prendre comme une bête» [Les guillemets s'ouvrent et se ferment sur les dires et les façons de Carlos Pardo, car personne dans le film ne dit cette phrase], sans autre dialogue que celui du sexe bestial, seule manière — c’est bien connu — pour le peuple de faire l’amour. [...] Le regard pornographique est, une fois encore, justifié par le même milieu sordide dans lequel se déroule l’intrigue. Où les jeunes ouvrières, évidemment, ne pensent qu’à «ça» [idem pour les guillemets].

D'accord en cela avec ces siffleurs nantis qui, cette année-là, foulèrent à Cannes le tapis rouge, cet ignoble aveu de son intime conviction sur la classe ouvrière, le sordide, l'amour et de la sexualité, croit expédier ainsi dans les poubelles du cinéma l'un des importants cinéastes français vivants. En tous les cas, cela ne s'invente pas.

© Bruno Dumont, La vie de Jésus. Vidéos: En tête: les huit dernières minutes du film, sur Youtube.