Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mardi 14 septembre 2010

Désespérer Istanbul?




Encore une fois, je me demande si je ne comprends plus rien aux rudiments de la politique, si je deviens cynique ou paranoïaque, ou si seulement je sais encore lire.

En juillet 2007, lorsque Recep Tayyip Erdogan procéda à des élections législatives anticipées en vue de changer à son profit la Constitution et de pouvoir se faire un jour élire "à la française" président de la République au suffrage universel, Le Monde (texte cité) et d'autres chantèrent les louanges de ce régime et sa "volonté de réformes et d'avancées démocratiques", au grand dam des ridicules "élites laïques" en proie à des peurs infondées selon eux, mais où je reconnais les miennes.

En février 2008, même accueil encourageant et positif de la presse démocratique française, lorsque le même Recep Tayyip Erdogan fait passer une réforme constitutionnelle contre ce qu'il appelle les "préjugés rigides" de l'ancien régime laïque et qui introduit le port du voile à l'université.

Lorsque, en juin 2010, ce même gouvernement favorise, c'est un euphémisme, l'armement par une secte islamiste de la fameuse flotille dite humanitaire pour forcer le blocus de Gaza, avec les désastreuses conséquences dont chacun se souvient, les mêmes média — textes et images — ne se bornent pas à dénoncer la faute israélienne, avérée certes, mais participent activement à de douteuses campagnes qui produisirent un peu partout de dérisoires rejetons, truquent délibérément l'information comme autour de ce soi-disant appel de Jane Fonda à boycotter les artistes israéliens, dont nous rapportons le détail.

Tous oublient, quand ils ne justifient pas, les louanges dont Recep Tayyip Erdogan couvrit en juin 2009 l'usurpateur iranien pour sa réélection frauduleuse et sanguinaire; oublient que, au même moment, la Turquie se range aux côtés du Brésil pour s'opposer aux sanctions imposées par l'ONU, en vue de faire obstacle au développement nucléaire militaire de l'Iran; oublient en un mot ce que Recep Tayyip Erdogan lui-même a clairement dit, dès 1996 et qu'il est de bon ton aujourd'hui de minimiser: «Pour nous, la démocratie n’est pas un objectif mais un moyen. (...) Mais notre référence est l’islam. Nous ne voulons pas agir à l’encontre de notre référence. Nous n’avons pas créé la démocratie en Turquie. Ce sont ceux qui sont contre nous qui l’ont créée. Pour nous, la démocratie est un moyen comme un tramway. Nous prendrons ce tram et nous nous dirigerons vers notre objectif ».

Ainsi, après avoir de façon cohérente redéfini en deux ans sa place dans le rapport de forces international, en s'éloignant de ses alliances avec les USA, Israël et de nombreux pays arabes — là où il pouvait faire œuvre de paix — pour se rapprocher de l'Iran, du Brésil ou du Venezuela de Chavez, il est à nouveau félicité par notre presse pour sa victoire incontestée à un référendum «constitutionnel en vue de se rapprocher des standards européens» comportant vingt-six modifications fort diverses pour un oui ou pour un non global, dont le résultat principal est de mettre la justice et la magistrature au service du pouvoir islamiste modéré. En attendant les universités et l'armée elle-même et, pour ce faire, un respect de la volonté populaire, affiché et répété avec une grande force de conviction si on en juge aux applaudissements des politologues européens. Au moins jusqu'à l'accession plébiscitaire de l'islamiste modéré et allié récent de trop anciens dictateurs à la présidence de la République turque.

Mais Européens, pouvons-nous nous croire seulement spectateurs ou commentateurs de tous ces retournements? L'Europe a-t-elle su expliquer à temps et clairement aux électeurs turcs — manifestement comme tant d'autres en quête de davantage de libertés, de démocratie, d'avenir en un mot — ce qu'elle attendait de leurs gouvernants pour admettre la Turquie en son sein sans doubles discours ni arrière-pensées? S'il en est encore temps, renouer le fil demanderait d'autres courages et d'autres lucidités, nécessaires si nous voulons faire savoir à ce peuple, aussi riche en histoire et en traditions que le peuple iranien, que nous ne nous résignons ni à en faire un épouvantail pour une droite frileuse, ni à contribuer à le livrer en otage à une dictature rampante, avec la bénédiction de nos irresponsables expertises en matière des droits de l'homme, et des femmes.

© Photographie: Sissi, Femmes turques.