Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


dimanche 2 octobre 2011

Ingmar Bergman: Au seuil de la vie (1958)




Dans Images (Gallimard, 1992), page 297 en manière de post scriptum, Ingmar Bergman s'étonne de n'avoir plus jamais pensé à Au seuil de la vie, tourné en 1957, plus parlé de lui ni revu depuis. Ce dix-neuvième film du réalisateur suit immédiatement deux œuvres réputées majeures, Le Septième Sceau (1956) et Les Fraises sauvages, tourné durant le même été 1957. Ne faut-il pas rechercher là l'origine du malentendu frappant ce grand film méconnu? Le réalisateur suédois venait de s'imposer comme l'inventeur d'un nouveau cinéma formel et complexe qui allait nourrir les œuvres d'Antonioni ou de Resnais par exemple, et cette apparente régression à la simple linéarité narrative aura déçu les attentes. Nous savons aujourd'hui au contraire qu'après un formalisme si parfait qu'il devint une impasse, Au seuil de la vie est en réalité le premier d'une maturité conquise, comptant sur les ressources intérieures plutôt que sur les démonstrations esthétiques, si séduisantes soient-elles: Le Visage (1958) et La Source (1959) le suivront immédiatement, et bientôt Le Silence (1962).

En 1991, se rendant compte de cet étrange oubli, Bergman raconte donc:

J'ai fini par me décider à revoir ce film, mais avec répugnance [...] Pourquoi ces soupçons? Oh bien sûr! Je peux reconnaître des faiblesses et des insuffisances plus distinctement aujourd'hui qu'il y a trente ans, mais combien de films des années cinquante tiennent-ils aujourd'hui le coup?

J'avais seize ans en 1959. Comme tous les recoins obscurs à l'époque, Le Paris, salle d'art et d'essai à Marseille, était aussi le lieu des premiers émois amoureux: la relative clandestinité des premières rencontres n'est sans doute pas étrangère à la cinéphilie de notre génération. Comment dire l'immense choc que produisirent alors sur nous ces trois femmes réunies dans une chambre du grand hôpital Karolinska à Stockholm, reconstituée en studio: Cecilia (Ingrid Thulin) anéantie par une fausse couche provoquée selon elle par l'absence d'amour dans son couple; Hjördis (Bibi Andersson) refusant l'enfant qu'elle porte et réchappant à un avortement pratiqué à mains nues par son homme — encore mineures, nos amies du collège voisin commençaient alors à être hantées par ce fléau, échangeaient des recettes et des adresses de faiseuses d'anges; Stina (Eva Dahlbeck) heureuse d'avoir un enfant et la tragédie s'abattra sur elle si fort que les deux autres retrouveront goût à la vie et espoir en l'avenir; et syster Britta la bonne infirmière? Un film tellement nôtre qu'il nous envoûta au point d'en oublier les raisons pour lesquelles, fille et garçon, nous allions aussi au cinéma.

Et comme Bergman aujourd'hui, mais pour des raisons inverses, j'avais une timidité à revoir ce film, méconnu, oublié des rétrospectives, édité enfin en DVD pour la première fois par les éditions Montparnasse. Et comme lui toujours, mais plus d'un demi-siècle après, il m'est revenu, plus beau encore, émouvant, magnifique. Continuons la lecture des injustices coquettes et faussement modestes du maître de Stockholm en critique de films:

Tout est honnête, chaleureux et sage, en gros fort bien joué, trop de maquillage, une perruque lamentable sur la tête d'Eva Dahlbeck, une photo par moments misérable et quelques accents un peu trop littéraires... Quand le film s'est arrêté, je suis resté un peu surpris, un peu fâché: et tout à coup j'ai aimé ce vieux film. C'était un gentil film, bien brave, un peu naïf et il fonctionnait certainement très bien à l'époque où il a fait le tour des salles.

Manifestement, doutant toujours de lui-même dès qu'il ne tourne pas, le solitaire de Farö cherche ici le compliment. «Fort bien joué» est au moins un euphémisme: les quatre actrices y furent si admirables qu'elles obtinrent ensemble le prix collectif d'interprétation féminine au Festival de Cannes 1958 qui décerna à Bergman le prix de la mise en scène; «trop de maquillage», tous les témoignages concordent sur le fait que le metteur en scène en proscrivit formellement tout usage; la «perruque lamentable», on en jugera simplement par notre photogramme; et, en guise de «photographie misérable», visages nus et crus et masques de joie, d'enfance ou de désespoirs servis par une lumière travaillée dans le détail, de savants cadrages où s'impose constamment le hors champ. Bref, corrigeons: un film non point «gentil» — ce mot, Cecilia le renvoie à la face de son mari avant de le chasser de la chambre des espoirs et des douleurs —, mais la force de la bonté et de la solidarité dans la tragédie la plus profonde: «Vous avez fait tout ce qu'il fallait, l'enfant se présentait bien. Mais la Vie n'a pas voulu, aussi cruel que ça puisse être. C'est tout ce que je peux dire»; non point «brave» mais vaillant et courageux; non point «naïf» mais lucide au contraire sur la grande souffrance des femmes dans la seule société à donner statut social aux mères célibataires — une doctoresse rapporte dans le détail les avancées historiques de la Suède en la matière — et sur les terribles mutilations des hommes qui font d'eux des salauds, des menteurs ou des naïfs justement.

L'injustice la plus dure frappe au cœur de la vie la vie la plus joyeuse, en remet mystérieusement d'autres en chemin:

Il faut que je vous dise ce que je vois clairement maintenant. Ça n'a jamais été aussi clair [...] Toute cette bienveillance qui m'attend, quand je serai sortie de l'hôpital. Ici, on ne se comporte pas de la même façon [...] Il n'y a pas que les vagins qui s'ouvrent ici, les êtres humains aussi. Je n'oublierai jamais ce moment. Vous comprenez, jamais je n'ai été si proche de la vie, mais la vie m'a glissé entre les doigts. Elle s'en est allée sans laisser de traces.

De tels «accents un peu trop littéraires», on en désirera tant d'autres.

En bonus, Nguyen Trong Binh, auteur d'un ouvrage précieux et bien illustré, Ingmar Bergman, le magicien du Nord (Découvertes, Gallimard, 1993), ouvre douze portes sur le film avec douze mots-clé si pertinents que je vous laisse les découvrir.

Un DVD indispensable, aux éditions Montparnasse, sortie le 4 octobre 2011.

© Photogramme: Ingmar Bergman, Au seuil de la vie, Eva Dahlbeck (Stina Andersson) et Barbro Hiort af Ornäs (Brita, l'infirmière).