Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


jeudi 13 octobre 2011

Du personnel d'État à haut risque




En ces temps de soigneuse préparation aux élections présidentielles, et s'agissant de son projet d'évaluation des enfants de cinq ans dans le cadre de l'école maternelle, personne ne peut imaginer que le Ministre de l'Éducation Nationale caracole comme un cheval fou sans l'aval de ses principaux pairs et supérieurs. Il faut donc très sérieusement écouter comment, au nom de tous les siens, parle aujourd'hui un ministre en exercice. Il crée de toutes pièces trois catégories: rien à signaler, à risques et à hauts risques.

De toutes pièces en effet: quoi qu'on pense des techniques psychométriques, nul n'a jamais imaginé pareille typologie. Chaque mot contredit toute attitude scientifique, toute précaution simplement rationnelle.

• «Rien»? Outre que le mot même donne le vertige rappelant, dans le meilleur des cas, le «néant» suivant nos «Signes particuliers» sur nos passeports de basse et haute police, que serait ce «tout» ou simplement ce «quelque chose» dont il évoquerait l'existence? Qu'y aurait-il précisément à signaler?
• «Signaler»? Sans nous attarder sur les connotations militaires d'une telle expression (RAS), quoi serait le signal de quoi? Pour quel veilleur? Et surtout à qui signaler ce rien? Comme si le verbe signaler pouvait exister de façon intransitive, sans destinataire au moins supposé?
• «Risques»? Quelle est exactement la nature du risque? Qui risque quelque chose au juste? L'enfant lui-même? Son entourage immédiat? L'institution scolaire? La société tout entière pourquoi pas? Qui protéger donc?
• Surtout quand le risque devient «haut»? Qu'est-ce qu'un risque bas? Comme s'il existait un thermomètre à risque? Comme s'il existait simplement un haut et un bas en dehors du métreur lui-même? Surtout quand les hauts risques ne peuvent qu'entraîner, avec les élèves, leurs entourages, notre école, notre société supposés tous sans risques, vers les bas fonds? Comme s'il n'y avait pas d'entourage à risque, d'école à risque, de société à risque? D'autres idéologues ne nous chantent-ils pas les vertus des sociétés qui nous amèneraient à prendre des hauts risques?

Mesurer, évaluer, classer. Un siècle de psychométrie nous instruit des vertus et des limites de telles entreprises, menées à grande échelle dans diverses institutions sur des populations diversifiées, adolescentes et adultes. Sans exposer ici cette question sur laquelle on se documentera aisément, rappelons que le test le plus connu dit du Quotient Intellectuel, fut mis au point en France sur la demande de l'État par Alfred Binet et Théodore Simon en 1905, sous le nom d'Échelle métrique de l'intelligence. Interrogé sur la nature de l'intelligence, Alfred Binet répondit par une apparente boutade, mais à mieux y réfléchir, d'une grande profondeur et modestie: «L'intelligence? C'est ce que mesure mon test», signifiant — et signalant — par là qu'il ne fallait pas confondre concept — de construction supposée scientifique et toujours sous bénéfice d'inventaire et de révision — avec une notion idéologique spontanée et forcément confuse, d'usage si courant et d'évidence si aveuglante soit-elle. Et, un peu plus tard, voyant à quels excès politiques menait déjà l'application institutionnelle de son échelle dans des processus destructeurs d'orientation scolaire par exemple, dont il aurait dû se douter étant donné l'origine de la commande, il répéta à qui ne voulait pas l'entendre qu'il ne fallait pas confondre son test avec une bascule de gare.

Il y a plus d'un siècle, dans l'ambiance de l'école laïque naissante et d'illusions positivistes ou naïvement scientistes, c'était le temps des aiguilleurs, à la bonne conscience de qui il aura été sans doute trop pardonné. Mais aujourd'hui, nous en savons assez pour signaler à l'attention de tous que, sous couvert de Ministre et d'Éducation Nationale, une meute de cyniques criminels nous expose, nous, nos enfants, nos entourages, nos institutions, notre société, aux risques les plus hauts.

© Photographie: Maurice Darmon, Manhattan, octobre 2009.