Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


dimanche 23 septembre 2012

Yann Le Masson et Olga Poliakoff: Manifeste pour un cinéma parallèle (1961)


    Toujours en préparation de notre note prochaine sur le film de Jacques Panijel, Octobre à Paris (1962) voici un texte de Yann Le Masson et Olga Poliakoff, rédigé à l'occasion de J'ai huit ans et paru dans Positif n° 46 (juin 1962), est reproduit dans le coffret Kashima Paradise / Le cinéma de Yann Le Masson (éditions Montparnasse, 2 DVD) que nous avons chroniqué dans Yann Le Masson, caméra samouraï le 18 avril 2012.

     Manifeste pour un cinéma parallèle. — De jeunes réalisateurs, auteurs en particulier de J’ai 8 ans [Yann Le Masson et Olga Poliakoff], écrivent:

   Ce film est le premier d’une série que se propose de produire et de réaliser un groupe de jeunes techniciens de cinéma qui ont décidé d’aborder de front quelques sujets tabous, en France du moins, depuis bien longtemps.

    L’Algérie ou l’avortement, l’armée ou les communistes, les ouvriers ou le clergé, la sexualité ou les vieillards, autant de sujets qui heurteraient un conformisme béat et contre lesquels veille la Censure, la censure du pouvoir comme la censure de l’argent. Notre cinéma en est devenu le plus bête, le plus inoffensif et le plus craintif du monde.

    Les Resnais, les Marker, les Autant-Lara et autres cinéastes courageux doivent, pour voir leurs films distribués, choisir l’ambiguïté. Leurs secrètes intentions n’ont, c’est le moins que l’on puisse dire, aucune chance d’être comprises par le public. Et puis, y aura-t-il même quelque chose à comprendre?

    Veulent-ils, ces cinéastes, se jeter à l’eau et réaliser Les Statues meurent aussi, Cuba si, Morambong ou Tu ne tueras point? La répression, l’interdiction, s’abat. La victime est le seul juge légitime: le public.

    C’est à ce public de nous aider. Il doit protester, réclamer un spectacle qui ne désire pas seulement le distraire mais aussi lui dire la vérité.

    La production cinématographique est, en France, puissamment structurée. Depuis le Centre National de la Cinématographie jusqu’aux manitous de la distribution en passant par la Banque Nationale et les maisons de production, notre «moyen d’expression» passe par une série de laminoirs au bout desquels il se retrouve tel que l’a décidé le Prince.

    Nous ne voulons pas être laminés. Est-ce une prétention vaine? Oui, si nous agissons seuls. Avec le public, non. Un cinéma parallèle, qui répondrait à ces exigences, qu’il soutiendrait, quitte le domaine du rêve pour le domaine de la réalité des possibilités concrètes.

    La France de 1962 fourmille de petits organismes culturels: ciné-clubs, sections de comités d’entreprises, amicales, sections de syndicats, comités de défense, groupes, groupuscules et chapelles. Ces organismes sont privés. Ils sont libres, chez eux, de dire et voir ce que bon leur semble. Ils sont placés en dehors du circuit de l’argent, de l’étau du profit et échappent ainsi, ne serait-ce que partiellement, à ces contraintes qui étranglent la liberté d’expression.

    Nous faisons le pari:

    Nous n’avons ni argent, ni autorisation mais nous voulons faire un cinéma de vérité.
    Nous avons les compétences nécessaires.
    Le public nous donnera les idées et les moyens.
    Les spectateurs choisiront eux-mêmes les sujets. Ils nous écriront. Ils discuteront avec nous.
    S’ils le peuvent, ils nous apporteront une aide financière.
    

    Que dix mille spectateurs nous envoient chacun dix nouveaux francs, voilà pour nous la possibilité concrète de produire six films de court-métrage. Plus encore. Que cent organismes privés nous achètent chacun une copie de nos films et voilà ces films rendus PUBLICS, malgré tous les chiens de garde.

    Puisse ce premier film être la promesse de beaucoup d’autres. Ils seront ceux que vous voudrez que nous fassions.

    © Manifeste paru dans Positif n° 46, juin 1962. Photogramme: Yann Le Masson, Olga Poliakoff: J'ai huit ans (1961).

samedi 22 septembre 2012

Octobre à Paris (1962). Entretien avec Jacques Panijel, 2000




Nous publierons le 4 octobre prochain une note sur Octobre à Paris (1962), le film de Jacques Panijel décédé en 2010. Ce jour-là, en effet, les Éditions Montparnasse éditeront ce film en DVD, après sa récente sortie en salle. L'entretien ci-dessous avec l'auteur, réalisé par Jean-Philippe Renouard et Isabelle Saint-Saëns et publié par Vacarmes 13 été 2000, en est l'indispensable introduction.

Le tournage d’Octobre à Paris est entamé quelques semaines après la manifestation tragique du 17 octobre. Quelles circonstances amènent un chercheur scientifique à passer derrière la caméra?

D’abord comprenez que dans mes réponses, il y aura certainement beaucoup de subjectivité parce qu’il est vrai que je considère ne pas avoir été gâté par les militants, ni malheureusement et c’est plus important encore, par ce qu’on appelle les intellectuels.

Au matin du 17 octobre 1961, je suis averti par un camarade algérien que «quelque chose va se passer». Je n’en sais pas plus. Le soir même, il y avait une réunion du secrétariat du comité Audin que nous avions fondé deux ans plus tôt avec Pierre Vidal-Naquet après la mort du mathématicien Maurice Audin, torturé par les militaires. En traversant les Champs-Élysées, je découvre l’horreur: des centaines d’Algériens assis par terre entre deux rangées de flics en uniforme. J’ai parcouru un peu les Grands Boulevards puis me suis rendu à la réunion du comité. Nous militions alors comme nous pouvions — tracts, réunions, manifestations — pour faire connaître la réalité de la situation algérienne. Le Monde nous a soutenu énergiquement en publiant une souscription financière pour venir en aide au comité Audin. Nous avons ainsi réuni une somme d’argent conséquente.

Au lendemain du 17 octobre, j’ai proposé l’idée d’un film qui retracerait les événements... enfin ce qui s’était passé. Le comité a été d’accord à la condition que le film soit réalisé par un metteur en scène de renom. Je me suis donc mis en quête d’un cinéaste dont la réputation aurait protégé le film et qui aurait accepté de travailler avec les contacts dont nous disposions alors avec les représentants du FLN en France. Ainsi ai-je alerté plusieurs cinéastes français de la Nouvelle Vague; j’ai contacté de grands cinéastes étrangers. Il n’y a qu’Hollywood qui n’ait pas été mis au courant de notre démarche... (rires). Le silence fut assourdissant. Le seul qui ait réagi favorablement fut Jean Rouch. Mais il souhaitait une production légère. Ce que nous refusions car il s’agissait d’un événement majeur. Il fallait à tout prix tourner en 35 mm. Quelques années plus tard, interrogé par une revue de cinéma, François Truffaut expliquait: «La guerre d’Algérie, je regrette mais qu’est-ce que vous voulez que je dise là dessus, j’y connais rien. C’est comme si on me demandait de faire un film sur la déportation». Que répondre à cela?

J’ai donc proposé de réaliser le film moi-même. Mon expérience cinématographique se limitait à la coréalisation au côté de Jean-Paul Sassy de La peau et les os qui avait obtenu le Prix Jean Vigo l’année précédente. Je me suis lancé dans l’aventure avec le soutien de ma femme.

L’attitude frileuse des cinéastes français était-elle le lot des intellectuels plus largement?

Au commencement de la guerre, la grande majorité des intellectuels français croyait qu’il leur suffirait de dire qu’ils étaient contre la guerre. Ce n’est que peu à peu qu’ils ont pris conscience de la gravité de la situation. En 1961, on peut dire que l’ensemble des intellectuels, en particulier dans l’université, est horrifié. Dans le développement de la guerre d’Algérie, le 17 octobre est un événement tardif. Les Algériens des bidonvilles étaient depuis longtemps au cœur de la guerre que livrait en France le FLN aux "modérés" du MNA. Et puis ils s’alarmaient surtout du couvre-feu, véritable chasse au faciès décrétée par Maurice Papon. Cet événement a permis au FLN de mobiliser ceux des bidonvilles afin d’organiser une manifestation à Paris le 17 octobre. Ils furent au moins vingt mille, en comptant les femmes et les enfants, à s’y rendre. C’est le FLN qui avait organisé les différents parcours ainsi que le désarmement total des manifestants.

Concrètement comment le tournage est-il rendu possible alors que la guerre touche à sa fin?

Il faut d’abord citer le nom d’un type merveilleux: Jacques Huybrecht qui, d’ouvrier chez Renault, est devenu photographe professionnel. Je cherchais un opérateur et c’était son rêve. Il était communiste et a souhaité en parler d’abord à son secrétaire de cellule qui lui a répondu qu’un tel film porterait préjudice au parti. Quant à la fédération départementale, elle a évoqué une «pure provocation». Jacques m’a offert une grande partie de son temps libre pour tourner Octobre à Paris. Pour le montage, il n’y a pas eu de problème, le propriétaire est resté d’une discrétion absolue pendant cinq semaines. Enfin pour le développement de la pellicule, je connaissais un labo dont certains techniciens avaient manifesté leur opposition à la guerre. Honnêtement le seul risque était la saisie sur dénonciation.

Pour transporter le matériel sur les lieux de tournage, pour que les bidonvilles de Gennevilliers et Nanterre, le quartier de la Goutte-d’Or, nous soient ouverts, pour obtenir des témoignages de valeur, il nous a fallu l’accord et l’aide des responsables locaux du FLN. Ces derniers ont été jusqu’à proposer de financer un film à la gloire du Front. J’ai expliqué que je faisais partie du comité Audin, que nous n’étions pas strictement opposés au FLN mais que cela voulait dire quand même notre désaccord avec le réseau Jeanson. Nous n’étions pas des porteurs de valises, mais des militants républicains français exempts de souvenirs algériens et n’obéissant à aucun patriotisme.

À la Goutte-d’Or, même si le commissariat n’était pas loin, nous savions que personne ne nous dénoncerait. Qu’il y avait toujours à proximité un responsable du Front pour dire, non laissez, on les connaît. La surveillance était celle des gens du cru. Sur l’une des scènes, on entend l’hélicoptère de la police qui avait l’habitude de survoler le bidonville de Gennevilliers. On arrêtait de tourner et on planquait le matériel pour recommencer le lendemain.

La question majeure que pose Octobre à Paris est celle d’une reconstitution à chaud des événements.

C’est une question que le genre documentaire ne pose pas, celle de la morale de la fiction au sens large. J’ai tourné à partir de la fin 61 et pendant six mois dans les bidonvilles et à la Goutte-d’Or. Sachant ce qu’avaient été ces journées, il fallait que je les fasse revivre à l’intérieur même du bidonville.

Un autre point que je souhaitais absolument évoquer fut les interrogatoires par les harkis des habitants de la Goutte-d’Or. Car ce sont eux qui s’en chargeaient pour des raisons linguistiques évidentes. Dans la cave d’un bar de la rue de la Goutte-d’Or, ce sont eux qui organisaient les séances de torture pour faire avouer à des gens qui n’étaient pas forcément des militants, mais qui peu à peu avaient partagé les idées du FLN. Nous avons filmé l’entrée du lieu depuis un balcon situé en face.

Le plus difficile n’était-il pas de reconstituer la manifestation elle-même?

Le film est conçu comme une tragédie en trois actes: avant, pendant, après: l’organisation et le départ de la manifestation que nous avons pu reconstituer, la manifestation racontée par des photographies, et les témoignages filmés après la manifestation. J’ai cherché mais n’ai pas trouvé trace de films de la manifestation. Quant à moi, ce jour-là je n’avais même pas un appareil photo et n’imaginais pas l’affreux spectacle qui allait s’offrir à moi. J’imaginais qu’il y avait le risque de violences policières, mais ce que j’ai vu en fait, c’était des comportements dignes des nazis. Après, j’ai recherché des gens qui possédaient des photos, même non publiées, ou maquillées, ou volontairement détruites. Il faut évoquer là le nom d’Elie Kagan qui a été un type admirable. Il m’a laissé utiliser ses photos que j’ai rendues vivantes par le montage et les bancs-titres. Une musique concrète donne le sentiment que les cris montent de la foule, puis les victimes sont là dans le silence.

Par ailleurs, j’ai voulu montrer comment la décision s’était prise à l’intérieur de ce qu’on appelait une casemate, qui est l’équivalent d’une direction locale dans les mouvements résistants, comment étaient rapportées les instructions du Front. J’ai demandé à ceux qui avaient rapporté ces instructions au bidonville de Gennevilliers s’ils voulaient bien recommencer la scène qu’ils avaient vécue. On a tourné cela au petit matin. On a reconstitué la réunion de la cellule, les instructions qu’ils ont données d’emprunter tel ou tel chemin, d’emmener aussi les femmes et les enfants. L’ordre était surtout de ne pas apporter la moindre arme, même pas un caillou. Nous avons donc reconstitué la scène de la fouille des militants au départ du bidonville. Les instructions étaient de manifester pacifiquement, d’emprunter les trottoirs pour ne pas gêner la circulation. Bien sûr, les gens savaient qu’il y avait un risque. Ils avaient ordre de fuir si la police les chargeait. Mais surtout pas de bagarres, pas de coups. Il s’agissait vraiment de manifester pacifiquement. Des militants du FLN étaient utilisés comme serre-file. Ils écartaient les bras au bord des trottoirs pour éviter que la foule ne déborde sur la rue. Les familles nombreuses étaient dans la mesure du possible accompagnées d’un militant. Mais un militant au niveau d’un bidonville, ce n’est pas un temps complet, c’est un gars qui transmet les tracts, les instructions. Pas plus.

Concernant les exactions policières proprement dites, comment sont-elles suggérées dans Octobre à Paris?

Il fallait retrouver des hommes qui avaient échappé de justesse à la mort; retrouver des gens qui avaient été balancés à la Seine et s’en étaient sortis. Le film raconte le parcours d’un garçon qui a été «flanqué à la Seine», comme il le dit lui-même. Nous avons filmé le lieu où les flics l’ont balancé dans le fleuve et il raconte en voix off ce qui s’est passé, qu’il a attendu jusqu’à quatre heures du matin, de voir passer à nouveau des automobiles sur le pont pour sortir de sa cachette. «Ils m’ont matraqué, ils m’ont frappé à la tête, c’est pour cela que j’ai moins de cheveux. Après ils m’ont jeté dans la Seine». Nous avons cherché l’endroit où il s’est planqué, l’endroit est tel qu’il nous l’avait décrit, preuve qu’il ne mentait pas. Il y avait notamment un arbre sur lequel était cloué un panneau: «Interdit de jeter des ordures». Cet homme raconte aussi qu’on lui a tiré dessus. Il a été jeté à l’eau avec deux autres. «Mais moi je savais nager», conclut-il.

Que se passe-t-il une fois le film terminé? Y a-t-il des projections publiques ou la diffusion est-elle uniquement clandestine?

Il n’y a pas eu de projection de presse, j’ai simplement averti des amis journalistes que des projections avaient lieu tel jour à telle heure au Studio Bertrand en face de l’hôpital Necker. Une fois sur deux la police arrivait et embarquait la copie du film. Quand nous étions prévenu de la descente, nous projetions Le Sel de la terre, le beau film de Herbert Biberman. Octobre à Paris a été projeté au festival de Cannes en 1962, j’avais loué une salle de la rue d’Antibes. Le seul journal à s’en être fait l’écho fut Variety! Le grand journal de l’entertainment a évoqué en première page la projection d’un film interdit! Mais aucun journal parisien consacrant des pages au festival ne s’est fait l’écho de ces quelques projections. J’ai ensuite emmené le film à la Mostra de Venise où il fut à nouveau projeté quelques jours avant que les carabinieri ne ferment la salle. Enfin il m’est arrivé d’emmener Octobre à Paris dans des symposiums scientifiques; je projetais le film à la stupéfaction des participants. Quand les douaniers posaient des questions, je racontais qu’il s’agissait d’un film scientifique. En mai 68, le film sera à nouveau brièvement projeté dans une salle du Quartier latin, en alternance avec La Bataille d’Alger.

Pourquoi Octobre à Paris est-il invisible depuis?

Dès 1965, j’ai été contacté par des distributeurs. Mais le film ne possédait pas de visa. Le silence est alors retombé. Il faut attendre le procès de Maurice Papon à Bordeaux pour qu’un producteur courageux souhaite qu’Octobre à Paris soit vu du public. Mais ma condition était — et reste — de tourner un codicille qui détermine exactement que la répression du 17 octobre est l’archétype du «crime d’État». On parle beaucoup de secret d’État, d’affaire d’État, et curieusement pas de crime d’État qui à mon avis mérite une classification à part. Ce que je demandais était d’avoir la liberté de tourner une préface à Octobre à Paris pour tenter de définir ce qu’est — moralement et politiquement — un crime d’État. Généralement le crime d’État est commis par des individus à qui l’on a garanti l’innocence, qui sont relativement peu nombreux et possèdent un objectif très précis. Au fond, l’un des premiers crimes d’État est l’assassinat de César par des comploteurs qui s’emparent du pouvoir. Je souhaitais mettre en relation des événements qui ne sont qu’apparemment semblables, par exemple les procès staliniens ne constituent pas un crime d’État; ils rentrent dans une technique d’État, ce qui est autre chose, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas fondés sur un mensonge évident mais qu’ils font partie d’un roman politique entraîné par les staliniens et exportés dans tous les pays dépendants où il s’agissait de relier ces procès à une politique donnée.

En 1973, le film obtient enfin un visa de censure...

Grâce à la grève de la faim du cinéaste René Vautier, l’auteur de Avoir vingt ans dans les Aurès. On avait refusé un visa non commercial à Octobre à Paris qu’il cherchait à distribuer. Il protestait plus largement contre la censure d’État et militait pour l’avènement d’une commission de censure indépendante. Cette grève de la faim a été déterminante. Quand une commission de contrôle cinématographique fut enfin mise sur pied, son président a envoyé un télégramme à Vautier qui expliquait en substance: «La commission de contrôle cinématographique n’utilisera plus de critères politiques pour interdire ou accepter un film». Ce qui n’a pourtant pas plus facilité la diffusion de mon film. Et depuis le film dort dans un placard et j’en interdis toute projection.

Même les livres d’histoire oublient pour la plupart de mentionner le film quand ils évoquent la guerre d’Algérie...

Plus terrible encore... Au moment de l’affaire des sans-papiers de l’église Saint-Bernard, il y a eu une protestation émise par vingt-cinq ou trente jeunes gens du cinéma contre les atteintes aux droits de l’homme. Y a-t-il eu un seul d’entre eux pour avoir le vrai courage du cinéma qui aurait consisté à faire un long métrage sur ces événements? C’est ce que j’avais essayé de faire trente-cinq ans plus tôt. Et Le Monde publie alors un article qui dit à peu près: «Pour la première fois dans l’histoire du cinéma, les cinéastes montrent l’importance qu’ils ont pris dans le monde de la culture, de l’intelligence et de la citoyenneté en élevant une protestation solennelle contre le comportement de la police à l’occasion de la grève de la faim des sans-papiers de l’église Saint-Bernard». J’ai pris mon téléphone pour dire à la rédaction que je trouvais scandaleux — non pas l’article sur la protestation purement verbale des cinéastes en question, c’est très bien qu’ils aient fait cela — mais le fait que l’article en question passait sous silence le fait que, bien avant, un film vraiment clandestin et politique avait été réalisé dans ce pays... Je ne demandais pas de dire qu’Octobre à Paris est une date importante dans l’histoire du cinéma mais plutôt: «Comme il est arrivé pendant la guerre d’Algérie avec Octobre à Paris, il y a eu manifestation du cinéma en tant que tel...». Ils m’ont répondu qu’ils ne jugeaient pas cela utile. Conversation close.

© Illustration: Mustapha Boutadjine, Paris, 17 octobre 1961,  2001.

lundi 3 septembre 2012

Jean-Marie Straub et Danièle Huillet: tome 7 aux éditions Montparnasse




Les éditions Montparnasse continuent leur superbe édition intégrale des films de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet. Le septième tome comprend huit titres, trois anciens longs ou moyens métrages et plusieurs des derniers tournés par Jean-Marie Straub seul, après la disparition en octobre 2006 de Danièle Huillet.

On se reportera ici à nos notes critiques sur les titres suivants:

• 1980-81. Trop tôt/Trop tard (Zu früh / Zu spät) tourné en France et en Égypte, sur des textes de Fredrich Engels et de Mahmoud Hussein, 100'.
• 1986. La mort d'Empédocle ou Quand le vert de la terre brillera à nouveau pour vous, première version de La Mort d'Empédocle de Friedrich Hölderlin, 132'.
• 1988. Noir Péché (Schwarze Sünde), troisième version de La Mort d'Empédocle de Friedrich Hölderlin, 40'.
• 2007. Le Genou d'Artémide, d'après La Belva, Dialogues avec Leucò de Cesare Pavese, 27'.
• 2008. Le streghe — Femmes entre elles, d'après Le streghe, Dialogues avec Leucò de Cesare Pavese, 20'.
• 2010. L'Inconsolable, d'après L'inconsolable, Dialogues avec Leucò de Cesare Pavese, 15'.
• 2010. Un héritier, d'après Au service de l'Allemagne de Maurice Barrès, suivi d'un entretien avec Jean-Marie Straub à propos de ce film.
• 2011. Chacals et Arabes, d'après Schakale und Araber de Franz Kafka, suivi d'un extrait d'un happening de Gilles Deleuze du 12 février 1973 à Vincennes sur cette nouvelle.

Ceux qui apprécient le cinéma des Straub, et ceux qui l'aimeront un jour trouveront dans le même dossier d'autres notes critiques et divers articles et entretiens invités.

© Photographie: Jean-Marie Straub à Rome, auteur inconnu, tous droits réservés.

jeudi 23 août 2012

Lettre 22: été 2012


Tout d'abord, suite de nos films, tous archivés sur Youtube dans Notre cinéma © 202 productions. Ici une seconde sélection pour Ralentir travaux visible avec possibilité de plein écran:

• 1. Ciel et terre, le premier film (6,36).
• 2. Avenir déconstruction (11'01).
• 3. Le mur tombera (2' 25).
• 4. L'entrée de l'hiver (15' 02).
 

• 5. Notes sur le cinématographe:
• 5a.  Des trains, 4' 43.
• 5b. Retour à l'innocence, 6' 17.
 
Seize dossiers thématiques classent les archives du site.
Ont été modifiés ce trimestre:

1. Notre raison d'être: Liber@ Te:

Hommes libres: 1. Maurice Nadeau a 101 ans: Entretien avec Daniel Bensaïd (2008). —

Libertés pour le présent: 1. Liberté, égalité, propriété, Bentham, sur les Anonymous.— 2. Terra neglecta, pour une gauche responsable. — 3. L'ordre nouveau de l'Europe, du populisme. —
Parole d'homme:
1. Peter Higgs: Le grand Collisionneur (4).

2-6. Notre delta fertile:

2. Judaïca: 1. Jacques Ellul: Moïse, le dur inventeur de la liberté, inédit. — 2. J Call en appelle au simple bon sens. — 2. 17 juilllet 1942, Joseph Losey était là. —
6. Pour Maximilien Vox
, dossier complet.
 
7-14. Notre cinéma:
7. Les Trains de Lumière, site général: 1. John Cassavetes: Husbands (1970) en DVD. — 2. Luchino Visconti: Vaghe stelle dell'Orsa / Sandra (1965). — 3. Armand Gatti: Le lion sa cage et ses ailes (1975-1977), en hommage aux travailleurs de Peugeot. — 4. 17 juilllet 1942, Joseph Losey était là. — 5. Axel Corti: Welcome in Vienna, trilogie. — 2. Yann Le Masson et Olga Poliakoff: Manifeste pour un cinéma parallèle (1961). —


8. Pour Paul Carpita: L'artiste absolu (suite).
9. Pour Bruno Dumont, dossier complet.
11. Pour Raphaël Nadjari, dossier complet.
12. Pour Jean-Marie Straub et Danièle Huillet
: 1. Le tome 7 de leur filmographie est paru aux éditions Montparnasse. Huit notes sur Huit films. — 
13.
Pour Frederick Wiseman: Notre ouvrage Frederick Wiseman / Chroniques américaines paraîtra en février 2013 aux Presses Universitaires de Rennes / Spectaculaire. Demeurent les nouvelles informatives, la documentation, des articles invités et divers entretiens avec le cinéaste. 
14. Nos films / 202 productions. Tous nos films sur un site dédié.


1. Philippe Méziat: Le Bourgeois Gentilhomme aux Bouffes du Nord.
Et toujours: Table complète des diaporamas. — 2. Éveline Lavenu complète régulièrement ses albums d'acryliques et gouaches.

 
• Plusieurs textes souvent assez longs, publiés ou non, qu'il convient d'imprimer selon les envies, dont on retrouvera la liste en accueil.

© Maurice Darmon. Photographie, de Jambes de Sicile, 2007.

En librairie


 
La question juive de Jean-Luc Godard
Pour John Cassavetes
Si vous préférez les commander aux Éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

Axel Corti: Welcome in Vienna (1982-2011)




En même temps qu'une nouvelle sortie en salle, les éditions Montparnasse publient ces jours-ci la Trilogie d'Alex Corti, Welcome in Vienna. Saluons la renaissance de cette œuvre superbe et profonde par quelques mots d'introduction à une indispensable vision en salle et l'acquisition tout aussi nécessaire du coffret avant sa disparition des bacs dans quelques mois, destin de tous les grandes réalisations en DVD, on ne sait pourquoi.

2011. Welcome in Vienna d'Axel Corti. — Il ne faut surtout pas raconter ici cette trilogie au-delà de ce qu'en annonce son titre réel: Wohin und Zuruck / Là-bas et de retour, mais il est utile d'en préciser son thème général et son contexte. Son intérêt narratif est justement de donner à découvrir avec une stupéfaction croissante ce que tout le monde croit connaître, ou plutôt ce que tout le monde pourrait croire que tout le monde connaît: un sondage effectué en juillet dernier révèle que 67 % des jeunes de quinze à dix-sept ans, 60 % des dix-huit à vingt-quatre ans, 57 % des adultes de vingt-cinq à trente-quatre ans et, stupeur, 25 % des plus de soixante-cinq ans n'ont jamais entendu parler de la rafle du Vélodrome d'Hiver des 16 et 17 juillet 1942, quand furent arrêtées par la police française treize mille cent cinquante-deux personnes, et dont moins de cent revinrent, mais pas un enfant sur les quatre mille cent quinze qui avaient été emmenés.

Sauf une image fugitive de rescapés du camp d'extermination du Struthof, la trilogie ne montre rien de ces catastrophes, pratiquement rien de l'entreprise d'élimination des juifs d'Europe, mais elle ressuscite l'impensable errance d'innombrables gens, juifs et opposants autrichiens au nazisme à travers l'Europe puis vers les États-Unis, avant, pour quelques-uns, leur retour à Vienne. De la nuit de Cristal en 1938 jusqu'à la victoire des Alliés sur les nazis en 1945.

Wohin und Zuruck n'a pas toujours été une trilogie. Depuis 1986, on ne connaissait que sa dernière partie: Welcome in Vienna et ce titre a naturellement désigné l'ensemble ensuite lorsque Jean Labadie retrouva les deux premiers volets Dieu ne croit plus en nous et Santa Fe, tournés en 1982 et 1986 pour la télévision autrichienne. Mal conservés, la société de distribution Le Pacte les restaura magnifiquement et donna à voir l'ensemble en 2011. Jean Labadie rapporte la relative mauvaise volonté de la télévision autrichienne à vendre les droits d'une œuvre dont les auteurs Axel Corti et Georg Stefan Stroller espéraient qu'elle aidât leur pays, l'Autriche, à un travail de mémoire comparable à l'immense réflexion historique, politique et culturelle des Allemands, et les Autrichiens à se confronter à leur toujours vivant antisémitisme. Sauf ceux qui eurent la chance de voir quelques projections exceptionnelles au Théâtre des Amandiers présentées par Patrice Chéreau en 1987, personne n'avait pu voir la totalité de l'œuvre depuis vingt-cinq ans.

Auteur par la suite de La Putain du Roi (1990) et de la série télévisée La Marche de Radetzky (1994), Axel Corti (1933-1993) réalisa une vingtaine de films pour l’ORF (Österreichischen Rundfunks, télévision publique autrichienne), des mises en scènes pour le Burgtheater de Vienne et anima une émission de radio écoutée et controversée. Bien qu'il ne fût pas juif, il entama dès 1970 une enquête sur les racines de l'antisémitisme autrichien avec son scénariste Georg Stefan Troller, qui aboutirent entre autres à deux documentaires, Un jeune homme de l'Innviertel — Adolf Hitler (1973) et Le jeune Freud (1976). Puis Corti demandera à Troller de lui écrire un scénario largement autobiographique sur sa propre vie: fuite à seize ans vers la Tchécoslovaquie et la France pour un exil de sept ans en Amérique; retour en Europe, mais à Munich sous l’uniforme de l'armée américaine; tentative ratée de retour à Vienne et retour rapide aux États-Unis. Aujourd'hui nonagénaire, Troller vit à Paris, ce qui facilita sans doute la renaissance en France de leur œuvre. Dans le troisième épisode, Welcome in Vienna, c'est sous l'uniforme américain que le protagoniste effectue son nécessaire retour à Vienne, la ville se prêtant alors certainement mieux que Munich à une vertigineuse et inoubliable réflexion métaphorique sur le théâtre.

Pressés par l'avance soviétique en Europe, les Américains entreprirent dans l'urgence en Autriche un travail de dénazification largement incomplet. D'influents et prestigieux suppôts de l'hitlérisme restèrent en place, dans les personnels politiques, administratifs ou économiques, dans l'information, les théâtres et le monde de la culture. Qui par exemple ne connaît et n'admire — à juste titre parfois mais c'est une autre histoire — les dénazifiés Herbert von Karajan, Karl Böhm, ou même Kurt Waldheim, président de la république autrichienne de 1986 à 1992, après la réalisation de cette trilogie et son abandon, justement? La liste pourrait facilement être plus longue. En revanche, les juifs qui entreprirent le retour dans leur pays y furent plutôt mal accueillis, surtout s'il leur venait en tête de retrouver leurs biens, leurs magasins, leurs appartements. La tempête nazie avait pulvérisé en quelques années l'une des capitales de l'intelligence européenne, celle, juifs ou pas, de Rainer Maria Rilke à Robert Musil, en passant par Sigmund Freud, Karl Kraus, Gustave Malher Egon Schiele, Gustav Klimt, Arnold Schoenberg, Alban Berg ou Ludwig Wittgenstein, là encore la liste s'allongerait sans peine. On comprend pourquoi Axel Corti a littéralement hanté son film de quelques lancinantes mesures de l'adagio du quintette à cordes D 956 dit «à deux violoncelles», composé par Franz Schubert mourant, deux mois avant sa mort à la fin de 1828 (Sony Classical, Pablo Casals édition, 1952).

La trilogie filme des hommes et des femmes d'une bouleversante beauté dans leurs rencontres, leurs rendez-vous perdus, leurs amours brisées, leurs résolutions au jour le jour de l'immense problème qu'est devenue leur simple survie, en noir et blanc et en format carré, dans une pellicule légèrement granuleuse, ce qui permet l'intégration presque invisible d'images d'archives dans la continuité du récit, pour engendrer un effet de réalité proche de Allemagne année zéro de Roberto Rossellini (1948), tourné directement dans les ruines de Berlin. De même, en évidente référence à Elia Kazan, à Ernst Lubitsch et sans doute à Charlie Chaplin et aux Marx Brothers, dans l'épisode situé à New York où l'humour juif au quotidien ne perd jamais ses droits malgré le désespoir, nul ne songerait à contester ni les échappées sur des immeubles incontestablement plus modernes, ni l'impossible présence d'une cafetière aujourd'hui connue sous le nom de Mélior ou Bodum, puisque son premier brevet fut déposé en août 1959 par l'italien Faliero Bondanini, et qu'elle fut seulement alors fabriquée dans une usine française de clarinettes, Martin SA — d'où le couvercle argenté et la poignée en ébène — sous le nom de «cafetière Chambord».

Lecture dans dossier, cliquer ici.

© Photogramme. Axel Corti, Santa Fe, deuxième épisode de la trilogie Welcome in Vienna (1982-2011).


mercredi 15 août 2012

Le Grand Collisionneur (4)



4. Mercredi 15 août 2012. — Pas question ici pour nous de résumer l'importance de la découverte pratiquement assurée le 4 juillet 2012 d'une nouvelle particule qui pourrait bien être ce fameux boson de Higgs, dont la scientifique poésie nous enchanta en septembre 2008. Le curieux et compétent trouvera toutes explications ailleurs et par exemple ici, sur le site Slate.fr, celles réunies clairement par Michel Alberganti. Pour la continuité du petit dialogue qui s'était ouvert ici avec le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond, nous reproduisons un extrait de cet article, plus centré sur la question que notre ami souleva.

Boson de Higgs: de l'importance de la découverte d'une 25e particule par le Cern. — [...] La recherche en physique est devenue, avec l’exploration spatiale, l’un des domaines les plus coûteux en raison de la taille et de la puissance nécessaire pour construire les fameux accélérateurs de particules qui permettent de réaliser les expériences nécessaires.

En 2011, l’équivalent américain du LHC du Cern, le Tevatron du Fermilab, a fermé ses portes faute d’argent. Achevé en 1983, il avait coûté cent vingt millions de dollars. Le LHC, mis en fonctionnement en 2008, représente un investissement de six milliards et demi d’euros, dont cinq milliards d’euros pour l’installation elle-même. Il s’agit donc bien de la plus coûteuse machine jamais construite dans le monde.

Son fonctionnement lui-même revient très cher. Le LHC consomme cent vingt MW, sur les deux cent trente MW pour l’ensemble du Cern. Cela représente les besoins en électricité des ménages de l’ensemble du canton de Genève. Du coup, le LHC ne fonctionne pas en hiver. Certains avancent que, en dehors du coût de l’électricité, les habitants du canton seraient privés de chauffage électrique sans cette interruption… Le coût annuel de fonctionnement voisinerait les vingt millions d’euros.

Le LHC est aussi la plus grande machine jamais construite sur Terre avec ses vingt-sept kilomètres de circonférence enterré à une profondeur moyenne de cent mètres. Elle abrite des détecteurs de particules tout aussi gigantesques. Ainsi, Atlas mesure trente-cinq mètres de large, cinquante-cinq mètres de long et quarante mètres de haut.

Dans une période de crise économique comme celle que traverse l’Europe, il ne fait pas de doute que le LHC se trouve dans le collimateur des financiers. D’autant que ses débuts ont été laborieux. A peine inauguré, le 10 septembre 2008, avec la circulation du premier faisceau de particules, une panne est survenue le 19 septembre avec une fuite de six tonnes d’hélium liquide et l’endommagement de cinquante-trois aimants.

Les réparations ont duré jusqu’au 20 novembre 2009. Depuis, on attend des résultats. En justifiant dès le début du projet, pour une importante partie, la construction du LHC par la traque du Boson de Higgs, le Cern s’est lui-même mis la tête sur le billot. Que les spécialistes répètent à loisir qu’un échec ne serait pas bien grave ou qu’il serait même aussi instructif qu’une réussite ne change rien à l’affaire.

Le LHC avait donc tout intérêt à faire une découverte à l’échelle de sa démesure. Dans l’immédiat, seule la mise en évidence de l’existence du Boson de Higgs pouvait être à la hauteur des attentes du public comme des scientifiques et des financiers.

Les prochaines étapes. — Comme l’ont dit tous les intervenants lors de la conférence du 4 juillet 2012, «il reste du pain sur la planche». Les deux-tiers des données déjà acquises n’ont pas été dépouillées. Il reste également à publier les résultats obtenus dans une grande revue, sans doute Nature ou Science. Puis à étudier les propriétés de la nouvelle particule pour vérifier qu’elle possède bien les caractéristiques prévues par Peter Higgs et ses collègues. Si c’est le cas, le modèle standard tel qu’il est aujourd’hui sera validé une nouvelle fois. Si ce n’est pas le cas, comme l’indique Étienne Klein, «une nouvelle physique naîtra».

De toutes façons, le 4 juillet va ajouter une célébration à celle l’indépendance des États-Unis: celle de la découverte d’une nouvelle particule. Il conduira aussi, sans grand doute, à l’obtention du prix Nobel de physique par Peter Higgs, quatre-vingt trois ans, et présent ce mercredi au Cern. Probablement avec certains de ses collègues encore vivants, comme François Englert et Tom Kibble.— Michel Alberganti, 4 juillet 2012.



3. Lundi 13 février 2012. — Notre ami et collaborateur occasionnel, le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond, est l'auteur de nombreux ouvrages et directeur de la revue Alliage. Nos lecteurs l'ont déjà rencontré deux fois sur notre site: le 7 février 2009 (note 4) pour sa postface aux Leçons sur l'Enfer de Dante, deux conférences données par le jeune Galilée sur la géométrie de l'Enfer, publiées chez Fayard et superbement illustrées; un an plus tard le 8 février 2010, dans Du côté des femmes, pour un texte de circonstance à propos du débat alors en cours sur la burqa. Le voilà revenu, toujours en février, 2012 cette fois et dans sa spécialité, à propos de nos articles et commentaires sur l'accélérateur de particules plus que sur le boson d'ailleurs:

Science et démocratie. — Un physicien soucieux de partager son savoir ne peut que se réjouir de l'enthousiasme dont vous faites preuve dans votre blog à l'égard de la physique des particules et tout particulièrement du boson de Higgs, dont la découverte éventuelle fait l'objet de récentes expériences au Cern.

Si l'intérêt scientifique propre de ces recherches n'est pas en cause, il me semble que les éléments suivants méritent d'être connus afin de mettre ces recherches en perspective. C'est que le grand accélérateur Large Hadron Collider (LHC) du Cern est un exemple révélateur de la Big Science actuelle:

• C'est l'un des projets scientifiques les plus coûteux jamais entrepris, son seul coût de construction ayant avoisiné les 8 milliards d'euros.

• Malgré sa finalité essentiellement fondamentale, il n'échappe guère au mercantilisme, car il offre de juteux marchés à nombre d'entreprises de haute technologie et ses promoteurs justifient d'ailleurs en partie son existence par son rôle de banc d'essai de technologies nouvelles.

• Il opère selon des procédures véritablement industrielles: les publications qui en sortent sont signées de plusieurs centaines de chercheurs, posant le problème de la notion même de création en science.

• Sa consommation électrique est égale à celle de tout le canton de Genève, c'est pourquoi il s'arrête en hiver, le prix du kWh étant rédhibitoire en cette saison.

• Et ce n'est pas par hasard que des résultats spectaculaires (mais hypothétiques) sont annoncés précisément en ce moment, histoire de maintenir la pression sur les financeurs publics pour la prochaine saison…

• Le caractère hautement sophistiqué de la discipline exclut toute possibilité que le citoyen lambda puisse à l'heure actuelle se faire une idée sur le sens et l'intérêt de ces recherches.

La technoscience est-elle soluble dans la démocratie? — Jean-Marc Lévy-Leblond.



2. 5 janvier 2012. — Il y a un peu plus de trois ans (texte ci-dessous), Peter Higgs nous émerveillait avec sa démarche entre rêve et raison, tandis que le CERN mettait en place le LHC (Large Hadron Collider — nous avons aimé le surnommer ici le Grand Collisionneur — qui en dépit de quelques menus déboires, est peut-être déjà en train de déboucher sur la découverte du fameux boson, dit de Higgs justement, du nom de son inventeur. Après six mois d'exploitation et quatre cent trillions de collisions entre protons, une dizaine de ces chocs aurait fait apparaître un boson furtif. Il s'agit cette année d'en provoquer trois à quatre fois plus, avec l'espoir d'attester définitivement de l'existence du beau boson avant l'été. Déjà présente, on l'a vu ci-dessous, la poésie ne perd pas ses droits: "Nous observons une mer bouillonnante et, de temps en temps, une vague passe au-dessus de la jetée. C'est une fluctuation qui ne nous intéresse pas. Nous devons descendre tout près de la surface de cette mer agitée pour trouver quelque chose qui sorte de l'ordinaire", dit Yves Sirois, chercheur du CNRS impliqué dans la recherche.

C'est qu'il s'agit, sous la frontière franco-suisse, de maintenir en permanence une température de - 271°, plus froide que celle de l'espace intersidéral, et d'un vide plus poussé, sur vingt-sept kilomètres de la ronde de tuyaux où circulent les protons, avec une consommation électrique supérieure à celle du canton de Genève. Pour des raisons d'économie, une pause est observée chaque année entre décembre et février. Le temps sans doute d'exploiter les données qui remplissent un CD-Rom par seconde de fonctionnement.

C'est le moment de se souvenir que c'est le CERN qui a inventé le web dans les années 1990, et depuis, construit la «grille», une architecture de dizaines de milliers d'ordinateurs entre grands centres informatiques, permettant aux données de circuler à des vitesses dix fois supérieures à celles des réseaux à très haut débit que les plus chanceux d'entre nous utilisent. Loin d'être un jouet coûteux pour quelques savants perdus dans leur cosmos artificiel, notre Grand Collisionneur met en évidence son rôle socio-économique, technologique, électronique, informatique et en science et production de nouveaux matériaux.

Dans ce qu'il montre clairement des rapports entre recherche fondamentale et quotidien de nos vies politiques, économiques et sociales, produire européen, le Grand Collisionneur est peut-être un de ces invités urgents et nécessaires au banquet des présidentielles.



10 septembre 2008. Le Grand Collisionneur (1). — Un entretien avec Peter Higgs, physicien britannique à Édimbourg entrouvre en peu de mots les frontières du rêve. Tout le beau côté de l'aventure humaine s'y révèle quasiment à chaque phrase. La mise en service du plus grand instrument de recherches jamais construit par l'homme, le Grand Collisionneur — c'est le nom donné à l'accélérateur de particules déroulant son anneau de vingt-sept kilomètres sous la frontière franco-suisse — a donné l'occasion à Olivier Dessibourg (Le Temps) de s'entretenir avec le parrain du boson de Higgs. C'est telle volupté mentale de lire cet entretien publié dans Le Monde du 10 septembre 2008, que nous lui faisons rejoindre aussitôt notre chapitre Parole d'homme:

O. D. — Vous êtes professeur émérite de physique à l'université d'Édimbourg. Qu'est-ce que ce boson, que vous avez imaginé au début des années 1960 et qui porte maintenant votre nom?
P. H. — C'est une particule élémentaire qui expliquerait pourquoi presque toutes les autres particules ont une masse. À ce jour, elle n'existe que sur le papier, car aucun accélérateur n'est parvenu à prouver son existence. C'est en partie pour cela qu'a été construit le
Large Hadron Collider (LHC) au CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire), qui devrait permettre de la voir. C'est alors une pièce cruciale du "Modèle standard", le plan élaboré depuis des décennies pour expliquer le "fonctionnement" de l'Univers, qui serait découverte.
O. D. — Est-ce si important de comprendre pourquoi les particules ont une masse?
P. H. — Cela revient à se demander pourquoi il faut accorder de l'importance à la physique des particules... Or les composants du Modèle standard ont été jusque-là si bien vérifiés, notamment au LEP (
Large Electron Positron Collider, l'ancien accélérateur du CERN), qu'il serait difficile d'apprécier tous ces succès si ce crucial ingrédient manquant qu'est le boson de Higgs n'existait pas. Si tel était le cas, je ne comprendrais plus rien à rien...
O. D. — Quelles seraient alors les autres explications possibles?
P. H. — On pourrait trouver non pas une seule particule, mais une particule composite. Cette idée est même plus attrayante mathématiquement. De toute façon, toute découverte serait pour moi au mieux la fin d'un chapitre, une opération qui devrait permettre à mes collègues de porter leur attention au-delà de cette question.
O. D. — Quel est le prochain chapitre?
P. H. — Pour le LHC, la chose la plus intéressante serait de trouver des éléments étayant la théorie de la supersymétrie (qui postule qu'à chaque particule est associée une particule plus lourde; elle a pour objectif d'unifier toutes les forces fondamentales présentes dans l'Univers).
Par ailleurs, les cosmologistes tendent déjà à supposer que le boson de Higgs existe et l'utilisent dans leurs travaux. Désormais, ils butent sur les concepts de matière et d'énergie sombres qui rempliraient 96 % de l'Univers et dont on ne connaît quasiment rien. Or découvrir des particules supersymétriques permettrait d'avancer drastiquement dans ce domaine. Enfin, peut-être découvrira-t-on des traces de choses inconnues...
En sciences, et en physique surtout, on a l'impression que plus on ouvre de portes, plus les chemins se séparent. Certains parlent même de "crise" et demandent de tout reprendre depuis le début... Si les nouvelles questions qui se posent sont impossibles à résoudre dans le cadre des structures théoriques établies, oui, c'est une crise. Mais sinon, tout repose peut-être simplement sur l'écart qui sépare souvent les théories de la possibilité de les vérifier expérimentalement. Il ne faut donc pas tout jeter aux orties, tant certaines constructions théoriques ont été jusque-là magnifiquement démontrées. Au contraire, il faut être encore un peu plus intelligent et chercher ce qu'on a manqué dans tout cela.

Image: La signature tant attendue du boson de Higgs. Simulation informatique de la collision de particules (protons) qui prouverait l’existence du boson de Higgs. C’est ce type d’images qui sera activement recherché dans le futur accélérateur du Cern. © CERN / SPL / COSMOS.

mardi 17 juillet 2012

Joseph Losey: 17 juillet 1942. Monsieur Klein (1976)


Il y a soixante-dix ans, jour pour jour, Joseph Losey était là (5' 18).

samedi 14 juillet 2012

Armand Gatti: Le Lion, sa cage et ses ailes (1975-1977)




En hommage aux travailleurs de Peugeot,
relisons cette note du 3 mai 2011.

Après la redécouverte des beaux films de Yann Le Masson, les éditions Montparnasse ouvrent une nouvelle collection, de découverte celle-là, qui dit bien son nom Le Geste expérimental, animée par Nicole Brenez et Dominique Païni, deux noms familiers aux amoureux du cinéma, sur le nom d'Armand Gatti.

Mon souvenir d'Armand Gatti remonte à mes dix-neuf ans: Le Voyage du Grand Tchou et, invitée dans la mise en scène de Roger Planchon avec Jean Bouise, La vie imaginaire de l'éboueur Auguste G. au Théâtre Quotidien de Marseille (1962) dont il faudra un jour ressusciter ici mes souvenirs; puis au TNP à Chaillot, l'inoubliable Chant public devant deux chaises électriques (1966); à Nice enfin en 1967, dans sa propre mise en scène, V. Comme Vietnam. Et, toujours à Marseille, au Paris de la proche rue Francis-Davso, L'Enclos, ce très grand film de 1961: année Antonioni, Cassavetes, Godard, Losey, Resnais, Varda, Visconti, qui d'autre encore.

De 1975 à 1977, l'un des plus grands expérimentateurs de la scène et du film — sur Gatti, on se reportera utilement au site La Parole errante à la Maison de l'Arbre — tourne Le Lion, sa cage et ses ailes, avec Hélène Châtelain (actrice en 1966 dans Chant public devant deux chaises électriques) et son fils Stéphane Gatti, huit films magnétiques réalisés dans la grande tradition des Ciné-tracts et des films du Groupe Dziga Vertov, animés par Jean-Luc Godard, Jean-Henri Roger et Jean-Pierre Gorin, et des groupes Medvekine publiés également aux Éditions Montparnasse.

«Quand tu es capable de traiter graphiquement et avec un texte très simple l'idée de ton film, tu commences à être près de le tourner.» L'aventure part de la réalisation d'affiches en sérigraphies, reproduites en couleur dans un beau livret d'accompagnement, L'Arche d'Alliage. À partir de ces inventions graphiques, l'équipe Gatti et les scénaristes des différentes communautés mettent en scène les travaux et les jours, les gestes et la parole de Peugeot-ville.

Montbéliard, le générique du cycle, sous le signe des deux morts en mai, montre les mouvements pendulaires de la ville ouvrière, levers, transports, allers et retours, école, hôpital, marché. Le lion, c'est Peugeot et la production; sa cage c'est Montbéliard. Quant aux ailes, ce sont:

— Les Polonais: refusant de devenir des choses, en habits traditionnels ils dansent et musiquent, trois fois par semaine. Ils créent une contre-ville à l'intérieur de la ville et savent qu'ils ont raison de la créer: Le Premier Mai, avec leurs gilets brodés, leurs rubans, leurs rondes et leurs instruments, la vraie manif, c'est eux.

— Les Turcs, Marocains, Algériens, Tunisiens: entre vie réelle et vie jouée pendant le mois de Ramadan, Arakha / En avant, ils inventent, revivent, reconstituent, improvisent et incarnent leurs moments de vie sur le plateau de cinéma, de théâtre, de musique dans les baraquements de Fort-Lachaux, à l'usine et dans leurs démarches en ville à l'ANPE. Une seule prise, sinon ce n'est pas du jeu.

— Les Espagnols: Ancien milicien de la Guerre d'Espagne, aujourd'hui forain, dur au travail et toujours en colère, L'Oncle Salvador passe donner sa parole: «Il y a une chose que vous devez comprendre sinon vous n'avez rien compris, c'est la bataille de Teruel». Dans un CD-Rom à imprimer d'urgence en livre, Gatti commente: «Teruel, nous on pensait Malraux, etc. Lui, il l'avait vécue, cette bataille, la plupart de ses compagnons y étaient restés. Il gardait toujours quelque part l'impression d'avoir été assassiné dans le dos.» La véritable identité de la classe ouvrière ne peut être accaparée ceux qui la réduisent à ses luttes. La parole appartient d'abord à ceux qui vivent l'histoire au quotidien. Et à ceux qui, comme lui, font pousser leurs propres arbres.

— Et ce sens de la complexité historique, La Difficulté d'être Géorgien en témoigne à son tour. Aujourd'hui, à Montbéliard, pour Michel, quasi-centenaire qui transmet sa mémoire à ses arrière-petits-enfants, ou pour l'artiste et savant Severian, mort et enterré dans les chants d'hommes pendant le tournage après avoir sculpté sur une poutre — et commenté — toute l'histoire de son pays depuis le XIIe siècle, être Géorgien, c'est être contre toute idéologie et retrouver un jour leur pays, aujourd'hui des livres dans une armoire. À cheval sur le sens des mots les plus quotidiens, ces ouvriers ne veulent plus comprendre ce que «progressiste» veut dire. Mais tous savent que le musée de Géorgie fait partie de l'histoire de Montbéliard.

— Les Yougoslaves: La quadruple journée de Radovan entre études, formalités, travail et karaté ou La Bataille des trois P: Production contre Paysan; Poète contre Peugeot; Partisan contre Pouvoir. Et tant d'autres P qui font de la peur des prolétaires la propriété des patrons. Licencié pour avoir passé toute la chaîne de production au karaté. «Rado apprenait son texte comme un rôle. Il voulait que ce soit de belles phrases, du beau français, pas du parler d'émigré. Plus le texte était littéraire, plus il s'y retrouvait, plus il était content.» Il n'a pourtant pas assez parlé de la haine, du désespoir, de la violence.

— Les Italiens: Polentoni du Piémont contre Terroni de Sicile se confrontent avec humour à leur propre racisme. Ou, pour la direction et pour les camarades, s'il est permis de chercher une femme, il est interdit de la trouver. Les nouveaux sont arrivés avec Gramsci dans leur valise de qui, malgré l'interdiction, Gianni a affiché le portrait dans sa chambre, ce pour quoi il finit par être renvoyé. Un dimanche de beuverie, Gianluca trouve à leur film un titre: Montbéliard est un verre, mais il refuse bientôt que le titre réduise et aliène leurs images. En bons marxistes, leur particularité est d'avoir réalisé, non un film, mais la critique du rêve de film.

Et, en guise de générique et de crédits de fin, dans une ultime continuité de onze minutes, tous les auteurs et acteurs, les vivants et les morts, nous confient pour une Dernière émigration leurs intelligences, leurs inventions, leurs images, leurs noms.

© Affiche (détail). Auteur: Christian Tchirakadze. La Parole errante.

dimanche 8 juillet 2012

L'indigné à la triste figure



Dans une interview donnée au quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung du 21 janvier 2011, Stéphane Hessel répond à la question qui lui demande comment il a pu survivre à tous ses internements successifs (Buchenwald, Dora et Rottleberode), pour conclure ainsi son explication:

Aujourd'hui nous pouvons constater ceci: la souplesse de la politique d'occupation allemande permettait, à la fin de la guerre encore, une politique culturelle d'ouverture. Il était permis à Paris de jouer des pièces de Jean-Paul Sartre ou d'écouter Juliette Gréco. Si je peux oser une comparaison audacieuse sur un sujet qui me touche, j'affirme ceci: l'occupation allemande était, si on la compare par exemple avec l'occupation actuelle de la Palestine par les Israéliens, une occupation relativement inoffensive, abstraction faite d'éléments d'exception comme les incarcérations, les internements et les exécutions, ainsi que le vol d’œuvres d'art. Tout cela était terrible. Mais il s'agissait d'une politique d'occupation qui voulait agir positivement et de ce fait nous rendait à nous, résistants, le travail si difficile.

Il ne s'agit pas seulement d'une réponse de circonstance à un journaliste. En d'autres situations, plus savantes et plus universitaires, il avait déjà eu les mêmes considérations, pratiquement mot pour mot, au cours d'un entretien de 2008 avec l'historien Jörg Wollenberg de l'Université de Brême. Le texte de cet entretien a été publié dans un supplément à la revue "Sozial Geschichte Zeitschrift für historische. Analyse des 20 et 21. Jahrhunderts.

Une façon comme une autre de célébrer la date du 17 juillet 1942: la rafle du Vél d'Hiv aura ce jour-là soixante-dix ans.

© Photographie: Francine Beirach, cousin of the three Bajroch brothers, was four and a half years old; she was born in Paris. She was arrested during the Vél-d'Hiv roundup with her parents, Avroum and Malka, who were deported on convoy 15 of August 5, 1942. However, there is no trace of Francine on the deportation lists where her name should have been. Perhaps she was one of those very young children, alone and in anguish and unable to state their identity when deported, for whom all means of identification were lost. (French children of the holocaust, A memorial, Serge Klarsfeld).