Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mercredi 5 août 2009

Être juif? Histoire en deux temps



26 janvier 2006.
— Être juif? Une définition qui n'a pas besoin de Dieu, mais qui pourtant me semble au plus près de la réalité et de la tradition biblique: «Un jour a émergé le sens, puis est arrivée la loi. Depuis, nous sommes dans l'espérance».
L'espérance? C'est la certitude que ce monde-là, sur la terre, puisse aller mieux, ne s'éteindra qu'avec l'explosion de la planète, ou du moins la disparition de l'espèce humaine. En attendant, nous irons d'échec en échec, évidemment. Mais ça ne change rien, il n'y aura pas de paradis terrestre, ni de fin de l'histoire, ni d'apocalypse, notion chrétienne s'il en est, juste l'espérance, qui est le contraire exact de l'attente, et le contraire aussi de l'angélisme politique. Si le Messie (ou si la Révolution?) venait, ce qu'à Dieu ne plaise, car cet événement transformerait l'espérance en attente justement, le juif devrait lui dire: «Non merci, nous préférons t'attendre encore un peu».

5 août 2009. — Au détour d'une conversation entendue il y a quelque temps sur France-Culture, Maison d'Études sûrement, les conversants ont évoqué un bien connu "trépied du judaïsme": La Thora, la Loi, le Peuple. Bien connu, sauf de moi évidemment. Je ne sais pas d'où ça sort, je vais peut-être chercher, mais je me suis souvenu que — ces quelques lignes ci-dessus — je m'étais bricolé mon trépied il y a déjà trois ans, tout seul comme un grand. C'est qu'un trépied, ça ne peut pas boiter. Dont acte, encore qu'un peu de boiterie donne grâce à nos indispensables inélégances.

Je suis tout de même surtout frappé par les différences entre leur supposé bien connu juif trépied et le mien, inventé impromptu quand, un soir de laïque réveillon — Natale con i tuoi, Capodanno con chi vuoi: "Noël avec les tiens, Jour de l'an avec qui tu veux" — , un convive qui me supposait sans doute vitalement expert en ces sujets, me demanda, une coupe de champagne à la main: «C'est quoi pour toi: "être juif"?». Alors cette phrase m'est venue: «Un jour a émergé le sens, puis est arrivée la loi. Depuis, nous sommes dans l'espérance», et l'esprit curieux ne s'en est pas laissé conter par mes cadences: «Mais tu ne me dis rien, là, c'est juste des slogans, ce n'est pas toi qui parles». J'aurais donc mieux fait de lui répondre: «D'après toi?». Il eût alors entendu en lui-même réponse plus émerveillante.

Je l'ai toujours su: quelqu'un qui n'a rencontré de rabbin que le jour de sa circoncision et de cette farce que fut ma bar-mitsva (sorte de rituel de passage sociologiquement comparable à la communion solennelle) ne saurait être un bon juif. Mais au-delà de ces contingences, cheminons plus avant dans notre tripodologie.

Ainsi, le primat du «sens»: sauf à dire que mon pauvre «sens» et toute leur Thora seraient synonymes, on peut toujours tout énoncer. Mon «sens qui émerge», c'est seulement le verbe, le langage: Dieu dit et c'est, et, presque aussitôt — l'affaire de quelques jours —, la puissance divine du mot devient pouvoir humain de la dénomination, activité symbolique en soi, lexique d'avant le discours, alphabet d'avant l'écriture. Alors que le sens que me tend le discours "thoréique" — ô le joli voyage d'une ou deux lettres dans un mot — est déjà multiple, conséquent, longtemps après Babel, au cours de son long et divers maniement. Rien à voir donc.

Nos deux trépieds s'assoient sur «la loi». Soit, je crois, par ce mot «loi», évoquer le même événement qu'eux par le leur: l'invention en somme de l'écriture, et Moïse brise les tables, devenues inutiles puisque la loi est désormais intérieure et pour toujours en nous, une sorte de ver définitivement solitaire, Jiminy Cricket si l'on veut. S'il fallait à toute force trouver une différence, alors ce serait l'une de celles qui ne s'entendent pas clairement à la radio, — qui s'écriraient plutôt, justement — mais dans leur bouche et à l'instar de leur Thora, sans autre procès d'intention, leur «peuple» et leur «loi» semblaient mots à se passer difficilement d'une majuscule.

Leur «peuple», comme j'ai été étonné que ces savants en telle sympathie avec le sens commun l'aient ainsi mis au rang des évidences premières! C'est que j'en suis si loin, de ce sentiment d'appartenir à un peuple! Tout mon judaïsme ne parvient même pas à prononcer ici ce mot, à lui donner une chance en quelque langue que ce soit, fût-elle la plus philosophique. De la mémoire, de la transmission, de l'étude, de la connaissance, du commerce et des voyages, des guerres à présent, des désignations, des étiquetages, au nom de quoi certains proclament — s'ils n'avaient fait que proclamer! — des interdits d'existence sur de simples gens qui, dans toutes les parties du monde et sous tous les faciès et toutes les couleurs de peau, ont vécu ensemble ou séparés: du sens donc et de la loi mêlés, tout le temps qui passe et tout le monde parcouru, de l'histoire et de la géographie oui, mais nul besoin de me sentir d'un peuple. Élu par-dessus le marché? Mon judaïsme aspire à être un objet parmi tous les objets du monde et ne sait que faire de ces hautes distinctions.

«Un jour (a émergé le sens), puis (est arrivée la loi). Depuis, (nous sommes dans l'espérance)», avais-je dit. Tous ces temps, toutes ces ères, quand leur trépied flotte dans une sorte d'éternité, d'absence de passé et d'avenir? Du coup, bien sûr, nulle place pour l'espérance, alors que c'est pour en arriver à elle que j'avais surtout écrit ce petit commentaire de janvier il y a trois ans. C'est tout bête ce que je dis: l'espérance a besoin que passe le temps. Nourrie de ces deux préalables que lui sont le sens et la loi, l'espérance — parfois le désespoir — est la totalité de mon présent, la seule réalité qui vaille aujourd'hui: répondre chaque jour devant moi-même, devant mes contemporains et devant mes enfants de l'état de ce monde et de celui qui vient.

Image: Il Grillo parlante, Enrico Mazzanti (1850-1910), premier illustrateur de Carlo Collodi, Le avventure di Pinocchio, 1883.