Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


dimanche 13 septembre 2009

Pour le compte du cinéma: Manoel de Oliveira



Singularités d'une jeune fille blonde, de Manoel de Oliveira. — Ce n'est pas parce qu'il ne dure qu'une heure que le dernier film du premier centenaire du cinéma mondial devrait passer inaperçu. D'autant que, l'air de rien, ce joli conte est une sorte de variation sur le cinéma tout entier, le muet et le parlant. Qu'on le suive: le film s'ouvre dans un train — pour toujours le train au cinéma renverra d'abord aux frères Lumière, puis rouleront d'autres trains —, les voyageurs sont rangés les uns derrière les autres dans des fauteuils semblables aux nôtres, nous qui regardons le film; un employé poli contrôle les billets, comme les ouvreuses le font sans doute encore dans les salles portugaises et peut-être même là-bas souhaitent-elles toujours «Bon film» comme dans nos mémoires, à l'instar de ce «Bon voyage» du contrôleur courtois? Tandis que sur l'écran de la fenêtre défile le paysage, nous voilà embarqués en effet, qui sommes ici réunis pour le plaisir d'une histoire: un homme entreprend de raconter sa tragédie à une femme: s'il s'agit de raconter ses joies ou ses tristesses, «ce que tu ne racontes ni à ta femme ni à ton ami, raconte-le à un étranger». Une femme qui va d'autant mieux se figurer ce que l'homme lui narre, qu'elle est longtemps présentée comme une aveugle, tant son regard néglige le conteur et son visage pour demeurer obstinément fixé sur l'intérieur projeté droit devant elle («Les aveugles eux ont une issue, moi je vois», disait déjà Jean-Luc Godard). Voilà pour l'ouverture spéculaire, vers ce qui semblerait un classique flash-back, si seulement nous étions assurés de voir le souvenir de l'homme plutôt que l'imaginaire de son auditrice, c'est-à-dire un peu le nôtre. Toujours est-il que les séquences vont se construire en éloges des cadres et des écrans (qui s'ouvrent ou s'interposent): la fenêtre où apparaît la jeune starlette à l'éventail, devant ou derrière le rideau simple ou double (encore les anciennes salles de cinéma?); éloges des glaces, des portes et des vitrines, des escaliers scénographiques et des couloirs («couloirs interminables succédant aux couloirs interminables», comme dirait Alain Resnais), propices à toutes les corniches; ponctuation régulière du plan large emblématique de Lisbonne à toutes les lumières du jour et de la nuit ou gros plans sur les luxueux détails architecturaux et urbains de la capitale. C'est l'histoire que se rejoue un homme qui a voulu, sur un coup de tête, rêver sa vie comme dans un film, et c'est l'histoire du prix que peut coûter semblable production: inévitablement il s'agit de se lancer dans l'aventure, fréquenter les soirées mondaines et les cocktails chez des notaires ou la tartufferie des cercles littéraires, jouer à la roulette en fermant aussi longtemps que possible les yeux sur les larcins de la vulgaire petite voleuse — que deviendrait le rêve si je me mettais à percevoir? —, abandonner la confortable sécurité du comptable, rompre avec sa famille qui ne veut pas entendre parler d'un rejeton cinéaste, se contenter d'une chambre sordide dans un hôtel borgne pour y écrire son scénario, croire aux amis, monter des combinaisons compliquées pour réunir l'argent nécessaire à la romance, déifier la starlette, ouvertement kleptomane pourtant, et s'aveugler (ou s'hypnotiser) à son tour pour l'amour d'un accessoire éventail, devoir sortir encore et toujours son portefeuille pour régler la note du projet avorté et des caprices de la star déchue, c'est la fin du film, le retour à l'ordinaire. Alors, des rails vers l'infini plein la mémoire, nous quittons le cinéma.

© Photogramme: Manoel de Oliveira, Luisa (Catarina Wallenstein) à la fenêtre, Singularités d'une jeune fille blonde.