Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


jeudi 9 décembre 2010

L'obscure clarté de Wikileaks




Tout était visible en 1942: les collègues de travail licenciés du jour au lendemain, les étoiles jaunes cousues sur les vêtements, les panonceaux sur les portes des commerces, l'exposition consacrée au
Juif et la France, la rafle du petit matin le 17 juillet, l'inhabituelle affluence au Vélodrome d'Hiver, les autobus, les capes et les képis blancs, les immeubles de Drancy, les appartements des voisins devenus silencieux et vides et leurs concierges, ou ceux du 93 rue Lauriston ou du 3bis place des États-Unis. Et pourtant, on ne savait pas. Disparue la génération taiseuse des survivants, la relative rareté des documents sur l'extermination a ouvert le chemin aux révisionnistes et négationnistes de tous bords, imaginant d'autres coulisses, montant une autre scène cachée, celle du complot sioniste mondial s'asseyant sur une légende pour mieux étendre sa domination. Qui selon les mêmes, ne seraient pas étrangère au 11 septembre 2001, tant il y auraient de secrets, c'est-à-dire de vérités, qui nous demeureraient cachés.

Depuis 2007 — si nous laissons de côté les observations de nos anciens paysans depuis le début du XXe siècle et qu'on mettait peut-être trop facilement sur le compte de leurs nostalgies de jeunesse —, nous avons les éléments en main pour savoir que notre planète est en transformation climatique incontestable et qu'il y a une certitude quasi totale que l'activité humaine y prend une grande part. Le phénomène est à présent visible dans les faits et, sans confondre météorologie et climat, nous voyons les catastrophes dites naturelles changer de proportions, d'échelle, de violence, nous vivons la décennie la plus chaude jamais enregistrée, et particulièrement l'année 2010. Mais des fuites organisées par des ignorants autour de mails de savants, ont contribué à troubler durablement les esprits citoyens et le sommet de Copenhague en nous présentant des complots et conjonctions d'intérêts secrets, forcément plus vrais que ce que nous donnaient alors à voir le visible et le démontré.

Tout est visible aujourd'hui et depuis longtemps du président iranien, du nôtre ou du premier ministre italien, des mauvaises volontés, des manœuvres de gouvernants sur des questions essentielles, et surtout nous constatons par nous-mêmes les résultats.
Wikileaks et tous ses télégrammes ne nous apprennent rien que nous ne sachions déjà, ni sur le personnel diplomatique et politique, ni sur les nécessités de zones d'ombres pour le gouvernement des hommes.

Après l'ordinaire «feuilleton de l'été», qui a pour fonction de remplir le temps creux du visible en politique, et dont nous n'avons d'ailleurs pas été épargnés — l'été étant, aussi pour les mêmes raisons d'invisibilité, la saison historiquement fréquente de graves décisions de politique intérieure et internationales — voilà que
Wikileaks étend jusqu'à l'automne le temps des écrans de fumée: des journaux qui se vantent angéliquement de trier, d'organiser, de certifier, de discipliner, de démocratiser son tas de fuites en arrivent à consacrer quotidiennement plusieurs pages à ces fadaises sensationnelles dont ils espèrent qu'elles nous passionnent, alors qu'elles nous lassent et qu'elles alimentent les rumeurs plutôt que notre information. Et tout cet espace, cinq ou six pages par jour, gaspillé à révéler ce que tout le monde sait et sait qu'il faut faire semblant de ne pas savoir que ce doit être tu, est devenu indisponible pour le visible de la scène politique et éventuellement pour les «tribunes libres», la seule qui doive nous concerner et nous mobiliser en tant que citoyens, celle où nos gouvernants posent réellement leurs actes, et dont ils préféreraient que nous ne leur opposions pas réellement les nôtres, trop durablement et trop intelligemment.

Nous savons tous que la politique ne peut se confondre avec la transparence et encore moins la diplomatie. Nous savons pertinemment qu'au-delà de la scène, existent en coulisses des tractations, des compromis, des mensonges et des doubles jeux. Pris individuellement ou collectivement dans les pièges de l'Histoire, nous les souhaiterions sans doute. Le crime de
Wikileaks et des journaux qui prétendent ordonner démocratiquement l'aubaine et servir ainsi l'humanité — alors que reviendra vite l'inévitable temps des juteuses surenchères et des ignobles faux scandales réputés vendeurs sous l'alibi de la transparence — est de contribuer à nous faire croire que ses révélations sont par nature plus vraies du seul fait qu'elle nous auront été cachées, à faire de nous des voyeurs las et à jamais impuissants d'un jeu qui continuera forcément à nous échapper. Alors que nous devons garder les yeux grands ouverts ou, grâce aussi aux journaux ou malgré eux, apprendre à les ouvrir. La politique que nous avons à juger, c'est celle, bien réelle, des actes de nos gouvernants: leurs lois, leurs guerres, leurs comportements, leurs responsabilités ou leur laisser-faire devant les injustices sociales, les discriminations, les dénis de justice, les intérêts financiers, économiques et militaires qu'ils servent, appuient ou encouragent, leurs efforts concrets en matière d'Europe, de climat, de résolution des conflits armés. Apprendre à distinguer de nos yeux l'acte de son clinquant, et ne jamais oublier aussi que la diplomatie et la politique ont besoin de fausses fuites et de faux télégrammes et que celles dont Wikileaks voudrait abreuver le monde n'ont aucune raison d'être les seules innocentes.

Le crime de
Wikileaks et de ses relais est de contribuer dans les faits à la confusion entre diplomatie, politique et pouvoir, et à donner pour plus vraies des fuites, vraies pour cette seule raison qu'elles sont des fuites, que les actes politiques, diplomatiques et d'exercices de pouvoir réels posés devant nous et sur nous, de donner consistance à une vision complotiste et conspirationniste de notre histoire et de notre présent. Et forcément de favoriser un jour ou l'autre la recherche persécutrice des boucs émissaires, ceux qui dans l'ombre savaient, et cyniquement nous mentaient.

La particularité actuelle des fuites de
Wikileaks est de concerner la diplomatie américaine et seulement très indirectement l'européenne, ou la russe, la chinoise, la saoudienne ou l'iranienne dont on peut supputer aussi les triples et quadruples fonds. Elle contribue donc — c'est l'intention proclamée de Julian Assange même si pour le moment rien ne lui donne vraiment raison, mais Wikileaks compte bien davantage, avec grand risque d'y parvenir, sur la rumeur et l'effet de masse plutôt que sur les faits — à désigner trop naturellement qui est le grand méchant dans ce monde, qui manigance tout, nous cache tout, tisse au quotidien notre malheur et notre supplice. Elle renforce les courants qui voudraient nous désespérer de tout avenir en nous présentant comme d'inconscientes marionnettes manipulées par de perfides profiteurs, principalement localisés outre-Atlantique. Et aux États-Unis, elle renforce surtout les adversaires néo-conservateurs et républicains de l'actuel gouvernement fédéral et prépare la victoire de gens dont les actes ne nous ont guère habitués à la transparence et à la vérité.

Malgré toutes les postures entre canaille et mondanités, également ennemies de toute conscience politique, il n'est au pouvoir d'aucun canard déchaîné de nous apporter en même temps vérité et divertissement.


© Photogramme: Luis Bunuel, Un chien andalou (1929).