Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


jeudi 2 décembre 2010

Passions et patience pour Jean-Luc Godard




On se souvient de tout cet imbroglio qu'avait créé une déclaration d'Alain Fleischer et comment l'affaire tourna nettement à la confusion de tous ces soi-disant témoins et enquêteurs. Le plus simple sera de se reporter à la petite chronique que nous avions rédigée l'année dernière, le 23 décembre 2009.

Jean-Luc Douin vient d'éditer un livre, en forme de dictionnaire:
Jean-Luc Godard, Dictionnaire des passions, chez Stock, qui accompagne agréablement la très importante biographie éditée récemment par Antoine de Baecque, dont nous avons déjà parlé lors de sa parution le 21 mars 2010, puis à propos de détails et d'anecdotes le 10 avril et le 13 octobre 2010. Plus d'un an après donc, l'auteur revient sur cette affaire dans l'entrée «Palestinien», de son dictionnaire où, page 291, il contribue à rétablir la vérité des faits et des dires:

[Alain Fleischer fait donc état dans un roman que] Godard aurait dit: «Les attentats-suicide des Palestiniens pour parvenir à faire exister un État palestinien ressemblent en fin de compte à ce que firent les Juifs en se laissant conduire comme des moutons et exterminer dans les chambres à gaz, se sacrifiant ainsi pour parvenir à faire exister l'État d'Israël.» Cette phrase sulfureuse, il l'a dite en 2004 lors d'un dialogue radiophonique avec Stéphane Zagdanski intitulé «Paroles des jours»: «Même Hannah Arendt critique que les Juifs se soient laissé emmener comme des moutons. Moi je me suis mis à penser que c'est eux qui ont sauvé Israël. Il y a eu six millions de kamikazes qui se sont sacrifiés».

Chacun constatera donc les nuances à apporter à la mauvais querelle cherchée à Godard et par qui exactement.

Dont acte donc, sauf que Jean-Luc Douin n'aurait pas dû malencontreusement écrire ici:
«Cette phrase sulfureuse, il l'a dite», mais plutôt par exemple: «En réalité, Godard a dit des choses tout à fait différentes, qui, par certains aspects contredisent les allégations d'Alain Fleischer, dont nous avions déjà pu constater la fausseté, etc». Aussi sulfureux qu'il voudra, mais au moins, devant la complexité des propos de Jean-Luc Godard, réfléchissons-nous désormais sur les mêmes faits, données et problèmes. On peut écouter ici, en quarante-et-une séquences, les deux heures dix d'entretiens qu'eurent Godard et Zagdanski. La phrase en question est dans la séquence 33. On verra qu'elle continue à être mal citée et surtout, à être sollicitée dans un sens qu'elle ne porte pas. Voilà exactement le propos, oral, de Godard, dans cet entretien:

Même chez Hannah Arendt, elle critique beaucoup le côté «ils ont rien fait, ils se sont laissé emmener comme des moutons ... les judenräte même [conseils juifs allemands dans les ghettos juifs, formés sur l'ordre des autorités nazies]», et comme ça je me suis mis à penser que c'est eux qui ont sauvé Israël, et que c'est eux qui ont été ... Il y a eu six millions de kamikazes. On ne peut peut-être pas le dire comme ça, mais que c'est eux qui ont permis que ça survive et qu'il fallait se sacrifier. On parle toujours d'Abraham, on parle jamais d'Isaac.

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La question juive de Jean-Luc Godard
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© Photogrammes: Jean-Luc Godard dans King Lear, 1987.