Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


dimanche 20 février 2011

2011: Au nom du peuple iranien




Ce n'est pas tous les jours qu'un éditorial a cette concision que seules peuvent donner les vérités bonnes à dire, et une vraie vision de l'histoire au présent. C'est ce que réussit aujourd'hui l'éditorialiste du Monde en première page de sa livraison des 20/21 février. Le texte est bref, mais nous n'aurions su écrire aussi bien ce qu'il est pressant pourtant de penser, dire et répéter.

Le régime iranien oppose la "haine" à la révolte. — Le régime iranien a peur. La République islamique se sent menacée par le vent de la colère qui souffle sur le Moyen-Orient. Au moins autant sinon plus que dans nombre de capitales arabes, c'est à Téhéran que la chute de deux vieilles autocraties de la région, celles d'Égypte et de Tunisie, sonne comme un avertissement. Un signal d'alarme qui provoque des réactions de quasi-panique chez les plus hauts dirigeants du régime, le Guide Ali Khamenei et le président Mahmoud Ahmadinejad.

Car quel régime un tant soit peu sûr de lui-même et de son assise convoquerait, comme le pouvoir iranien l'a fait vendredi 18 février, une "Journée de la haine" contre l'opposition? Dans quel régime un groupe de parlementaires disposant d'une écrasante majorité se sent tellement menacé par ladite opposition qu'il appelle, ni plus ni moins, à la pendaison de ses dirigeants — en l'espèce Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi?

Le climat qui règne aujourd'hui à Téhéran est un climat de terreur, celle que diffuse un régime rendu nerveux, pour ne pas dire hystérique, par la résistance qui lui est opposée depuis deux ans. Les Iraniens du mouvement dit des «verts» sont aussi courageux que les Égyptiens de la place Tahrir et les Tunisiens de l'avenue Habib-Bourguiba. Ils appartiennent à la même génération, utilisent les mêmes outils de communication électronique, formulent la même revendication: la fin de l'ère des tyrans dans une région qui n'en a que trop connu.

MM. Khamanei et Ahmadinejad avaient d'emblée senti le danger. Ils ont salué la révolution égyptienne. Ils ont voulu y voir une «révolution au nom de l'islam». Ils ont espéré que la chute d'Hosni Moubarak allait briser le front sunnite arabe formé à l'Ouest pour contenir la volonté de domination régionale de la République islamique.

Il s'agissait de leurres grossiers. En fait, ils avaient bien perçu le danger venu du Caire pour une dictature quasi militaire telle que la leur: l'exemple donné par des femmes et des hommes qui descendent dans la rue pour dénoncer l'oppression et retrouver leur dignité. Et, cette semaine, les dirigeants de la République islamique furent pris de court par le regain de vigueur du mouvement de contestation, qu'ils croyaient avoir écrasé dans le sang en juin 2009 après lui avoir volé la victoire à l'élection présidentielle.

Pour dire leur solidarité avec la place Tahrir, les «verts» osèrent descendre dans la rue lundi. Et de quelle manière! Par milliers, peut-être par dizaines de milliers. Ils ont montré avec éclat et un incroyable courage que rien depuis deux ans n'avait eu raison d'eux — pas plus la prison que la torture généralisée, les condamnations à mort que les assassinats extrajudiciaires, l'arbitraire et le terrorisme d'État réunis.

Saisi d'effroi, le pouvoir a réagi par plus de répression. Des centaines d'Iraniens ont été emprisonnés cette semaine. Les dirigeants des «verts» sont désignés à la vindicte des nervis du régime, leurs parents menacés. Mais qui sait si la peur n'est pas en train de changer de camp en Iran ? — Le Monde.

© Des Iraniennes observent Téhéran depuis le mont Tochal. Crédits photo : AP / Vahid Salemi.