
C'est dans le Pas-de-Calais, sur la Côte d'Opale, terre d'enfance de Bruno Dumont. Nul besoin d'en chercher ni les horizons, ni les lumières ni les nuages, ils sont une part de lui-même, il les connaît, les pressent, compte sur eux. Il l'attendent autant qu'il les attend.
Ce sont, exaltées par la mer et les crépuscules, des landes livrées à leur friche, des pans de murs en ruine, un éboulis, des cailloux et du sable, des buissons plutôt que des bois. En réalité, malgré les tracas administratifs, le cinéaste a choisi cette zone protégée par l'autorité politique qui ne l'entretient guère, pour cette capacité du lieu à se laisser enchanter par le cinéma, lumières d'incendie, brusques noirceurs des nues, ciels de peintre magnifiés par les nuages, là-bas les merveilleux nuages, les roulements des vagues et des vents.
C'est un hameau entre Boulogne et Calais, est-ce exactement un village? des pierres et des briques, des tuiles mécaniques et quelques pavillons ouvriers accrochés encore à la terre par de vieux hangars en ferraille et tôle ondulée et leurs anciennes machines remisées. La route qui devient sa grand-rue ne sert à personne, sauf aux chemineaux et aux routards verlainiens, rimbaldiens, et trois policiers motards noirs en surveillent l'entrée, en évident rappel des anges de la mort qui escortaient Orphée et Heurtebise dans le film de Jean Cocteau (1950). Dans ces quelques maisons sur la route des Enfers, rôdent des démons: un homme a jadis violenté la jeune fille de son épouse d'une façon qu'on devine si cruelle que la mère — osseuse et cheveux ras, habitée par le désespoir, la solitude et le malheur — est amenée à lui demander pardon pour tout le mal que son mari lui a infligé; une jeune fille est prostrée dans son lit depuis plusieurs jours devant sa mère impuissante sauf à espérer en l'exorciste; un jeune garde-champêtre surveille de près et de loin la jeune fille qu'il désire et insiste: «Donne-moi un baiser. — De toute façon, ça ne sert à rien je n'ai pas de sentiment. — Tu as beau dire non, tu sens l'amour», mots qui disent non, corps qui dit oui; un quadragénaire lubrique et son hargneux Cerbère imposent à tous une abstraite menace; une routarde passe de l'empoignement sexuel au haut mal de l'épilepsie. Dans ce huis clos ouvert aux vents et aux pluies, tous, même les ambulances et la gendarmerie, ne peuvent qu'attendre celui qui boutera hors Satan.
C'est un vagabond campant dans la zone qui, visité par on ne sait quelle impénétrable et incompréhensible grâce, sait où sont le bien et l'ordre nécessaire du monde à venir. Sans l'ombre d'un péché, ni même d'une faute, il commet des actes que nous nous obstinerions à considérer comme des crimes mais les voilà suivis d'un plus grand bien: la jeune fille que, sans appétit ni désir, il a prise sous sa protection, est libérée de la violence de l'homme — «J'en peux plus — Il n'y a qu'une chose à faire à ça» puis, une fois l'homme abattu: «On a fait ce qu'on avait à faire. — Tu m'as sauvée» —, et bonne servante Marie elle lui ouvre sa porte, le nourrit et fait sa lessive, et fume les cigarettes qu'il lui donne au pied de son château d'eau qui se dresse; par sa simple visite, il relève l'hébétée de son lit de prostration et la mère lui baise les mains comme s'il était l'archevêque; il ramène au monde des vivants la jeune fille violée et laissée pour morte en sainte Cécile de Stefano Maderna — «sa tête est tournée vers la terre dans une attitude un peu forcée, mais on y reconnaît l'extension de la dernière angoisse» écrivait le marquis de Sade dans son Voyage en Italie —; à la femme de passage, il donne plaisir sexuel comme jamais elle n'en connut, à en frôler l'asphyxie; jusqu'au Cerbère devenu bon toutou qui a reconnu en lui son meilleur maître. Seul ce chevreuil qu'il tue aura surpris l'ange exterminateur: «J'ai tiré sans voir —Tu as tiré sans voir! Comment peux-tu dire une chose pareille?», et qu'il l'achève sauvagement à coups de pierre est sans doute encore commandé par l'inconcevable miséricorde qu'il doit à l'ordre caché de la nature.
Ce sont un homme et une femme, en contre-plongée, seuls sur fond de ciels dans le cirque terrestre des dunes, des collines, des bois et de la mer. Ils tombent à genoux comme le font ici les chrétiens, devant les terres, la mer et le sable ou le feu, ou comme Orphée encore mais d'Orfeu Negro (1959) devant l'aube ou le soleil couchant. Ils offrent leurs paumes ouvertes comme là-bas le font les juifs, les musulmans ou les orientaux. Il ressuscite les mortes. Et, triomphe de l'écran large, elle marche sur les eaux par la force de sa simple foi. Ordet (1955) et Théorème (1968) ne sont pas loin, nos confuses idées du sacré non plus: filmant des corps, des gestes, des silences, en son direct mono, Bruno Dumont refuse d'être coupable de nos interprétations et de nos projections. Il entend plus qu'il n'écoute leurs lentes réticences à délivrer de rares paroles qu'il espère d'eux plus qu'il ne les leur souffle.
Hors Satan est le sixième film de Bruno Dumont et, après Flandres (2006) et Hadewjich (2009) le troisième où il emploie David Dewaele. Dans d'autres films, d'autres garçons reviennent: Dans Flandres, Samuel Boidin de La vie de Jésus (1996) par exemple. Mais jamais les filles — le visage de porcelaine japonaise d'Alexandra Lematre, l'a-t-il seulement maquillée? —, comme si elles ne pouvaient être que les héroïnes sacrées d'une seule histoire, d'une seule incarnation emportée avec elles.
© Bruno Dumont: Alexandra Lematre et David Dewaele, Hors Satan (2011).













