Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mercredi 4 avril 2012

Bruno Dumont: Hors Satan (2011)




4 avril 2012. — À l'occasion de la récente sortie en DVD de Hors Satan, le dernier film de Bruno Dumont, chez Pyramide Vidéo, nous remontons en première page notre note du 24 octobre 2011, rédigée lors de sa sortie. Les DVD de Bruno Dumont ont un étrange destin. Après leur sortie normale, ils disparaissent au bout de quelques semaines comme le précédent, Hadewijch (2009), déjà retiré du catalogue de Pyramide Vidéo. On les retrouve parfois quelque temps chez des soldeurs, comme Flandres (2006), mais dans une version édulcorée privée de son excellent bonus: L'homme des Flandres (52'). Puis, comme Twenty-nine Palms (2003, pas de note seulement quelques indications documentaires) et L'humanité (petit h voulu par Dumont, 1999) ils se font sacrer «collectors» par on ne sait qui — sans doute les fameuses «lois du marché» — à des prix parfaitement dissuasifs. Seules Les Éditions Montparnasse maintiennent disponible sans problème son pourtant premier long métrage La vie de Jésus (1996). Allez comprendre. En tous les cas, malgré ses bonus inutiles, un conseil: engranger d'une façon ou d'une autre Hors Satan avant qu'il ne soit trop tard.



24 octobre 2011. Hors Satan, de Bruno Dumont (2011). — C'est dans le Pas-de-Calais, sur la Côte d'Opale, terre d'enfance de Bruno Dumont. Nul besoin d'en chercher ni les horizons, ni les lumières ni les nuages, ils sont une part de lui-même, il les connaît, les pressent, compte sur eux. Il l'attendent autant qu'il les attend.

Ce sont, exaltées par la mer et les crépuscules, des landes livrées à leur friche, des pans de murs en ruine, un éboulis, des cailloux et du sable, des buissons plutôt que des bois. En réalité, malgré les tracas administratifs, le cinéaste a choisi cette zone protégée par l'autorité politique qui ne l'entretient guère, pour cette capacité du lieu à se laisser enchanter par le cinéma, lumières d'incendie, brusques noirceurs des nues, ciels de peintre magnifiés par les nuages, là-bas les merveilleux nuages, les roulements des vagues et des vents.

C'est un hameau entre Boulogne et Calais, est-ce exactement un village? des pierres et des briques, des tuiles mécaniques et quelques pavillons ouvriers accrochés encore à la terre par de vieux hangars en ferraille et tôle ondulée et leurs anciennes machines remisées. La route qui devient sa grand-rue ne sert à personne, sauf aux chemineaux et aux routards verlainiens, rimbaldiens, et trois policiers motards noirs en surveillent l'entrée, en évident rappel des anges de la mort qui escortaient Orphée et Heurtebise dans le film de Jean Cocteau (1950). Dans ces quelques maisons sur la route des Enfers, rôdent des démons: un homme a jadis violenté la jeune fille de son épouse d'une façon qu'on devine si cruelle que la mère — osseuse et cheveux ras, habitée par le désespoir, la solitude et le malheur — est amenée à lui demander pardon pour tout le mal que son mari lui a infligé; une jeune fille est prostrée dans son lit depuis plusieurs jours devant sa mère impuissante sauf à espérer en l'exorciste; un jeune garde-champêtre surveille de près et de loin la jeune fille qu'il désire et insiste: «Donne-moi un baiser. — De toute façon, ça ne sert à rien je n'ai pas de sentiment. — Tu as beau dire non, tu sens l'amour», mots qui disent non, corps qui dit oui; un quadragénaire lubrique et son hargneux Cerbère imposent à tous une abstraite menace; une routarde passe de l'empoignement sexuel au haut mal de l'épilepsie. Dans ce huis clos ouvert aux vents et aux pluies, tous, même les ambulances et la gendarmerie, ne peuvent qu'attendre celui qui boutera hors Satan.

C'est un vagabond campant dans la zone qui, visité par on ne sait quelle impénétrable et incompréhensible grâce, sait où sont le bien et l'ordre nécessaire du monde à venir. Sans l'ombre d'un péché, ni même d'une faute, il commet des actes que nous nous obstinerions à considérer comme des crimes mais les voilà suivis d'un plus grand bien: la jeune fille que, sans appétit ni désir, il a prise sous sa protection, est libérée de la violence de l'homme — «J'en peux plus — Il n'y a qu'une chose à faire à ça» puis, une fois l'homme abattu: «On a fait ce qu'on avait à faire. — Tu m'as sauvée» —, et bonne servante Marie elle lui ouvre sa porte, le nourrit et fait sa lessive, et fume les cigarettes qu'il lui donne au pied de son château d'eau qui se dresse; par sa simple visite, il relève l'hébétée de son lit de prostration et la mère lui baise les mains comme s'il était l'archevêque; il ramène au monde des vivants la jeune fille violée et laissée pour morte en sainte Cécile de Stefano Maderna — «sa tête est tournée vers la terre dans une attitude un peu forcée, mais on y reconnaît l'extension de la dernière angoisse» écrivait le marquis de Sade dans son Voyage en Italie —; à la femme de passage, il donne plaisir sexuel comme jamais elle n'en connut, à en frôler l'asphyxie; jusqu'au Cerbère devenu bon toutou qui a reconnu en lui son meilleur maître. Seul ce chevreuil qu'il tue aura surpris l'ange exterminateur: «J'ai tiré sans voir —Tu as tiré sans voir! Comment peux-tu dire une chose pareille?», et qu'il l'achève sauvagement à coups de pierre est sans doute encore commandé par l'inconcevable miséricorde qu'il doit à l'ordre caché de la nature.

Ce sont un homme et une femme, en contre-plongée, seuls sur fond de ciels dans le cirque terrestre des dunes, des collines, des bois et de la mer. Ils tombent à genoux comme le font ici les chrétiens, devant les terres, la mer et le sable ou le feu, ou comme Orphée encore mais d'Orfeu Negro (1959) devant l'aube ou le soleil couchant. Ils offrent leurs paumes ouvertes comme là-bas le font les juifs, les musulmans ou les orientaux. Il ressuscite les mortes. Et, triomphe de l'écran large, elle marche sur les eaux par la force de sa simple foi. Ordet (1955) et Théorème (1968) ne sont pas loin, nos confuses idées du sacré non plus: filmant des corps, des gestes, des silences, en son direct mono, Bruno Dumont refuse d'être coupable de nos interprétations et de nos projections. Il entend plus qu'il n'écoute leurs lentes réticences à délivrer de rares paroles qu'il espère d'eux plus qu'il ne les leur souffle.

Hors Satan est le sixième film de Bruno Dumont et, après Flandres (2006) et Hadewjich (2009) le troisième où il emploie David Dewaele. Dans d'autres films, d'autres garçons reviennent: Dans Flandres, Samuel Boidin de La vie de Jésus (1996) par exemple. Mais jamais les filles — le visage de porcelaine japonaise d'Alexandra Lematre, l'a-t-il seulement maquillée? —, comme si elles ne pouvaient être que les héroïnes sacrées d'une seule histoire, d'une seule incarnation emportée avec elles. — Maurice Darmon.



5 avril 2012. Notre ami Jacques Aumont nous envoie ce commentaire: J'ai acheté le dvd sans rien savoir du film (raté à la sortie parisienne), et pour ne pas me trouver encore le bec dans l'eau comme avec L'Humanité. En le regardant à la maison j'ai été happé, submergé, par ce film d'une force extraordinaire, énigmatique, sensationnel. Les «modèles» (au sens de Bresson, bien sûr) sont d'une violence propre à peu près jamais vue en cinéma – et le monde représenté, dans sa noirceur, nous dit vraiment quelque chose de profond sur le nôtre. Un des rares films à m'avoir donné récemment la gifle qu'on reçoit des chefs-d'œuvre. — Jacques Aumont.



6 avril 2012. Document. Notre ami et collaborateur Philippe Méziat a aussi écrit sur ce film sur BCBG, le blog de Pascale Rousseau-Dewambrechies:

Hors Satan de Bruno Dumont. — Voilà un film qui n’est pas prêt de nous laisser en paix, en sommeil, dans cette sorte de rêve qu’on appelle la vie quotidienne et dans laquelle, au fond, il ne se passe pas grand chose. On l’avait déjà relevé avec Flandres, Bruno Dumont nous contraint à une sorte de confrontation avec le réel, lequel se présente a nous le plus souvent sous la forme de l’impossible à supporter. Et il faut dire qu’il y a de ça, dans ce cinéma qui n’évite pas de nous montrer ce que préfèrerions ne pas voir, et qui nous cache inversement ce que nous souhaiterions afin de continuer à dormir.

Toucher au réel, ce n’est pas faire dans le réalisme. Ici, par exemple, rien qui permette au spectateur de croire un seul instant à la vraisemblance de ce qui se passe, ou de ce qui advient. Le gars et la fille se promènent dans des paysages désolés de la Côte d’Opale, tombent en arrêt comme des bêtes, scrutent l’horizon, ou ne scrutent rien du tout (allez savoir!), se réchauffent à un feu, en éloignent un autre par des procédés magiques, et pour peu qu’elle se confie à lui pour lui révéler son malheur, le voilà qui joue les justiciers, élimine ceux qui auraient pu lui vouloir ou lui faire du mal, et pour finir la dépose en un lieu où elle est à même de revenir à la vie. L’important donc, et Bruno Dumont ne cède rien sur ce terrain, c’est l’image, la découpe des plans, les horizons, les sons (admirable son direct qui nous fait entendre comme si on y était les corps filmés de très loin), et l’assemblage sensible de tout ça qui constitue son film. Hors Satan nous met parfois hors de nous, et ce n’est sans doute pas par hasard. — Philippe Méziat.



28 avril 2012. Commentaire sur Facebook. — Al llegar a casa tras ver Hors Satan en el Festival de Cinema d'Autor, he acudido a Maurice Darmon, que es un gran conocedor de — entre otros — Bruno Dumont.

En su Ralentir travaux explica muy bien la película:

Ce sont un homme et une femme, en contre-plongée, seuls sur fond de ciels dans le cirque terrestre des dunes, des collines, des bois et de la mer. Ils tombent à genoux comme le font ici les chrétiens, devant les terres, la mer et le sable ou le feu (...).

Me ha gustado ver que hace referencia al mismo film que acababa de mencionar al amigo con el que he ido a verla, Teorema: Cumplido su trabajo, nuestro protagonista recoge su mochila, y se va a otro lugar, donde se supone que seguirá su tarea.

También, al margen de unas imágenes de pesebre en medio de la inmensidad de las dunas, del estuario, siempre en formato panorámico, me ha gustado darme de bruces con esas imágenes con otra disposición, pero similares, entre las brumas, a L'Angelus de Millet. O con esa secuencia en la que la compañera de nuestro Cristo anda, como recalca también Darmon, sobre las aguas. Todas ellas con ese extraordinario sonido directo que, aún sin que llegues a comprender los porqués de muchas cosas, te hace seguir la película atentamente durante todo su metraje.

Había visto sólo medio Dumont, aunque fue lo justo para saber que se había de repetir la experiencia. Ahora se habrá, sin duda, de ir insistiendo con sus otros títulos. — Juan Manuel Garcia Ferrer.




© Bruno Dumont: Alexandra Lematre et David Dewaele, Hors Satan (2011).