Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


jeudi 15 mars 2012

Hélène Cixous: Qui?



Rédactrice en chef d'un jour à Libération, Hélène Cixous a donc écrit aujourd'hui l'éditorial du journal daté du 15 mars 2012.
— Vous avez dit qui?
— Ui. Comment ne pas parler de lui, c’est-à-dire de l’Ui, Arturo Ui, cette espèce de Matamore d’aujourd’hui qui prend des cours d’éloquence pseudo-shakespearienne pour haranguer les gangs des marchands de choux-fleurs.
— Ah ! Oui, lui! Le bonimenteur qui se fait fort de vous faire acheter chaque année son épluche-légumes multi-usage nettoyeur, trancheur de vérité. Certes, c’est toujours le même carcheur, mais comme il sait enthousiasmer l’acheteur! Le recordman du bagout. Juste le temps de changer de chemise, et voilà pour le public un multihistrion: selon l’heure Matamore, Rodomont, Polichinelle et Pantalon, dix pour le prix de Toutenun. Celui qui vous fait avaler l’épluchure et le couteau.
Celui qui invite Bachar al-Assad au 14 juillet à côté d’anciens résistants.
Celui qui embrasse Kadhafi avant de lui planter un poignard dans le dos, ou bien c’est après, on ne sait plus. Voyons: le reniement, la traîtrise, ce ne sont que des excès de vitesse. Des illusions.
Allons, je vais relire Brecht et Richard III: on retrouvera les modèles immenses de cet imitateur. Je sais, nous n’avons plus le temps!
Tiens, l’autre jour, il a fait De Gaulle: «Aidez-moi!» criait-il. Mais comme l’adaptation n’était pas à l’identique, on voyait passer sur la scène comme l’ombre d’un vieux maréchal. Vous vous souvenez? «J’ai tout donné ! Même ma personne j’en ai fait don à la France.»
Qui d’autre cabriole sous le chapiteau? Ici un remake, cruel et sans poésie du terrible Assommons les pauvres de Baudelaire. Sauf qu’à la fin de cette version dégradée, le pauvre, mis en pièces, ne casse pas la figure à son assommeur, du moins pas sur cette page.
Passons. Il n’y a là qu’un seul être dont les hourras du public n’atténuent pas l’inépuisable solitude. «Aimez-moi! Encore! Encore! Encore!» crie-t-il. Et j’entends «Moi encore Moi encore! La chose publique, c’est moi!» Le pauvre homme! C’est qu’il n’est pas donné à tout Ui d’imiter De Gaulle dignement.
Et les autres? Les Autres! Vite! Réveillons l’éthique! Je ne viens à moi-même, à ma responsabilité, que depuis l’autre, nous disaient Derrida et Lévinas. Ne pas les oublier! Ne pas oublier. Ne pas laisser oublier les plus faibles, les moins nantis, les plus confiants, les plus menacés. Ne pas laisser tomber les jeunes et ne pas «assumer» d’oublier les plus vieux.
Vous vous souvenez, comme il utilisait, le pauvre homme, le mot «courage», dans la pièce?
Son courage à lui: taper fort sur les plus faibles. Avec quelle férocité, hein, on intervient dans les affaires de la Grèce. Par contre, en Syrie, on verra plus tard. Et pan! sur les chômeurs, faut dire qu’ils votent peu, tant pis pour eux. Pauvre courage. Pauvre mot: les mots ont du mal à se défendre. La langue aussi, livrée au hachoir électrique, mordue, mise en bouillie, blessée.
Il va nous falloir travailler de toutes nos forces pour panser tant de plaies. Et pour nous remettre à penser.
Il nous faut du temps pour penser aux Algéries.
Cela fait cinquante ans que nous ne trouvons pas le temps profond, patient, abondant, d’écouter tous ceux, si nombreux, pour qui le mot Algérie met le cœur à vif. Combien sont-ils? Ceux qui pleurent, ceux qui ne sont pas pleurés, ceux qui ont été obligés de se taire et qui ont envie de parler avant de mourir, ceux qui… Je pense aux 600 000 ou 700 000 morts (sans distinction d’origine) en quelques atroces années de la guerre d’Algérie. Sans oublier les 20% de la population indigène massacrés par l’armée française en 1830.
Je pense aux appelés, deux millions, je crois, de jeunes que l’on a en quelques jours ordonné tueurs. Je pense au mot «pacification». Au mot «rebelle»… Je pense aux tués, et à ceux qui sont rentrés «tus», jusqu’à présent. J’entends qu’ils veulent dire, faire la vérité. Je pense aux mutilés de l’exil et de l’exode, pieds-noirs ou musulmans: un million et demi peut-être en 62. Avec leur histoire encore blessée, pas encore soignée. Avec la douleur d’avoir goûté, du jour au lendemain, au défaut de l’Hospitalité.
Ne pas oublier. Écouter chacun. C’est long. C’est vital pour nous. Nous ne devons pas être le pays sans temps, sans mémoire, sans égard, où trop de gens se sentent, même avec des «papiers» comme on dit, traités comme des corps étrangers. J’ai peur de celui qui attise la vieille xénophobie comme un apprenti-sorcier prêt à mettre le feu à tout ce qui n’est pas Egomoi: feu sur l’Europe, feu, aveuglément, indifféremment, sur la mémoire, sur l’amitié, sur la solidarité, sur la parole donnée, sur la promesse.
[L’Ui] l’agneau, l’autre le bouc émissaire. En quelques années le carcheur est devenu une pelleteuse géante. On enfouit. On efface. Il n’y a ni passé ni avenir. Et comme le présent ne fait que passer, l’humanité pourrait bien nous manquer.
Ne pas oublier l’eau, ne pas oublier l’air. Ne pas oublier l’art. Sauver la politesse qui fait attention à autrui.
Ne pas oublier le bonheur de créer au travail, le bonheur de travailler utile et honorablement. Jamais autant qu’aujourd’hui il n’y a eu autant de gens, autant d’entre nous, privés de travail ou travaillant comme des damnés.
Ne pas oublier les Japonais du peuple, pas les gouvernants, qui inventent des centaines de réponses à la catastrophe et à l’irresponsabilité des pouvoirs gouvernementaux.
Ne pas se laisser voler les mots de la bouche et le vrai courage du cœur. Ne pas laisser Toutenun confisquer l’avenir et ses surprises.
Réveillons l’éthique, pansons la langue, évoquons les amis qui sont partis et que nous ne quittons pas. Inventons l’avenir. — Hélène Cixous, Libération, 15 mars 2012.
© Couverture de Jacques Derrida: Adieu à Emmanuel Lévinas, Galilée, 1997.