Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


samedi 24 mars 2012

Jean-Yves Camus: Mutation de l'antisémitisme




Mutation de l'antisémitisme. — Le sociologue Michel Wieviorka l'a souligné à juste titre: le sentiment antijuif baisse en France de manière continue, du moins son expression ouverte dans les termes de l'antisémitisme traditionnel d'inspiration chrétienne, ultranationaliste et xénophobe. Parallèlement le nombre d'actes antisémites est retombé en 2011 sous la barre des 400, une baisse de 16,5 % par rapport à 2010.

Peut-on en déduire que l'antisémitisme est marginalisé? Nullement. Tout d'abord, un palier quantitatif a été franchi en 2000 avec la seconde Intifada: le nombre des actes antisémites n'est jamais retombé au niveau d'avant cette période. Ensuite, la progression de ces actes, en nombre et en degré de gravité avec la multiplication des violences aux personnes, s'est produite alors même que les gouvernements successifs ont agi avec détermination pour la combattre. Résultat: depuis une dizaine d'années, les juifs engagés dans la vie communautaire vivent, dans les édifices cultuels et les écoles confessionnelles, sous une protection policière constante qui, pour être efficace et bienvenue, n'en est pas moins le signe d'une situation anormale, unique dans l'histoire d'après 1945.

Ce «bruit de fond» que constitue la violence antisémite est souvent présenté de manière commode comme la transposition du conflit israélo-palestinien et des soubresauts moyen-orientaux. Il est vrai que les pics de violence se nourrissent de ce conflit. Mais, en dehors de ces moments, les attaques antijuives perdurent sans lien avec eux, et l'affirmation du contraire permet facilement d'incriminer la responsabilité d'Israël dans l'antisémitisme.

Le contenu même des préjugés antisémites mute. L'impact de la réislamisation des musulmans français par des courants conservateurs, voire fondamentalistes, est moins important que le déchaînement d'un antisionisme radical qui a perdu toute mesure et qui n'émane pas de nos seuls compatriotes musulmans, loin s'en faut.

Quand un militant communautaire connu, qui a fait carrière en tant que fonctionnaire de l’État français, est qualifié par une association qui dit défendre la cause palestinienne de «fanatique intégriste, colon négationniste et affabulateur (1)», quand les enfants Fogel assassinés (2), respectivement âgés de onze ans, quatre ans et trois mois, sont appelés «colons» alors qu'ils ne sont pour rien dans le choix idéologique de leurs parents, quand la «nazification» d'Israël s'accompagne de la confusion constante entre Israélien, sioniste et juif, nous sommes face à tout autre chose que l'antisémitisme classique. Une des conséquences de ces excès est de réduire le champ du débat souhaitable sur le conflit israélo-palestinien. Le risque est aussi de ramener la critique d'Israël comme sa défense à des échanges d'anathèmes et à des postures indignes d'un échange intellectuel sérieux.

La négation de la Shoah, c'est vrai, n'est portée que par une petite secte dont Valérie Igounet, dans la biographie Robert Faurisson. Portrait d'un négationniste (Denoël), dresse un portrait accablant. Mais l'antisémitisme trouve aussi de nouvelles formulations négationnistes. On conteste l'historicité de la présence juive sur le territoire reconnu d'Israël, le caractère juif du mur occidental (mur des Lamentations) à Jérusalem et même la réalité de l'existence du peuple juif.

Il n'est pas question ici de recherche scientifique, mais de constructions idéologiques dont le résultat est plus pernicieux que la ficelle, décidément trop grosse, consistant à masquer l'antisémitisme derrière la négation de l'existence du génocide. Il s'agit de dire que tous les juifs sont des Israéliens réels ou potentiels, que la manipulation est leur méthode, la spoliation leur moyen et la domination leur but.

En France, pour minoritaire qu'il soit, ce travestissement du progressisme a une audience et une influence non négligeables. L'antisémitisme recule, mais ce qu'il en reste produit un résultat monstrueux. — Jean-Yves Camus, politologue, article publié dans Le Monde du samedi 24 mars 2012.

1. Il s'agit du site de Michel Collon, facile à retrouver pour qui veut lui apporter son audience, adepte de la théorie des complots et négationniste du 11 septembre. Le «fanatique» est Sammy Ghozlan.

2. Il s'agit de l'assassinat, le 11 mars 2011, de cinq membres d'une même famille poignardés à mort dans leur sommeil, le père, la mère et trois de leurs six enfants, le dernier à peine âgé de trois mois, qui vivaient dans la colonie israélienne d'Itamar, en Cisjordanie près de Naplouse.

© Photographie:
Des policiers postés devant une synagogue, après le renforcement du dispositif de sécurité le 19 mars. | AFP, Kenzo Tribouillard.