Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


dimanche 11 mars 2012

La politique en quarantaine




Il paraît que chaque jour apporte sa mauvaise nouvelle. C'est en effet une mauvaise nouvelle que la planète soit menacée d'un changement climatique qu'elle ne supportera pas; que la crise économique et sociale compromette la simple vie de mes enfants dans la décennie qui vient, sans parler de mes petits-enfants; que mon pays, la France, souffre tous les jours de la désindustrialisation, de la déqualification et du déclassement; qu'autour de moi, le le mot même d'Europe devienne un épouvantail; que les gouvernements soient de plus en plus des commis au service de puissances qui ne les élisent pas; que soient relativisés par nos Diplodoctus et leur petit Monde certains universaux comme la démocratie et les droits des hommes et des femmes; que des puissances politiques qui rejettent explicitement ces références (Russie, Chine par exemple pour être clair) suscitent et confortent partout des Pères Ubu — «Avec ce système, j'aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m'en irai» —; que le conflit du Moyen-Orient soit devenu la nouvelle guerre de cent ans; que, sur tous les continents, des dictateurs et des imposteurs emprisonnent, torturent et assassinent des consciences vigiles et des peuples entiers. Oui, chaque jour m'apporte ses douleurs et me rend le temps plus pesant.

Mais à quarante jours de l'élection présidentielle de mon pays, ma mauvaise nouvelle est le silence complet de ces candidats sur toutes ces questions. Et le mépris qu'ils me signifient à force de me jeter ainsi quelques os à ronger: le 14 juillet, le mariage gay, la «civilisation», la viande halal, ou la présence du mot «race» dans la Constitution. Chaque jour qui passe m'assène la même mauvaise nouvelle: l'un fait tout pour perdre et ce serait tant mieux si cela n'incitait l'autre à ne rien faire, ne rien dire, ne rien penser, si soucieux de ne rien compromettre qu'il se met prudemment en congé de toute articulation, et c'est tragique. Je me sens traité comme un être privé de raison.

Un mot tout de même sur cet Article Premier de la Constitution, qui dit in extenso: «La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales.» Comme tout le monde, je connais les difficultés du mot «race». Mais à les couper ainsi de tout contexte et de toute intention, le mot «origine» et «religion» ne me semblent guère plus univoques. Je tiens simplement à ce que ma Constitution continue d'une façon ou d'une autre à inscrire en Article Premier l'interdiction de toute discrimination sur la couleur des peaux, la forme des crânes, — têtes rondes têtes pointues —, la texture des cheveux, la courbure des nez et la présence ou l'absence de prépuce. Je prendrai pour une très mauvaise nouvelle la suppression de cet interdit et ne saurai plus très bien ce que voudra alors dire être antiraciste. Moi aussi mon Jaurès: «Je n'aime pas les querelles de race, et je me tiens à l'idée de la Révolution française, si démodée et si prudhommesque qu'elle semble aujourd'hui, c'est qu'au fond il n'y a qu'une race: l'humanité». Depuis le temps des Lumières, les lois ont aussi un esprit.

© Gravure, signée Pérot. G. Bruno (Augustine Fouillée née Tuillerie, sous ce pseudonyme en hommage à Giordano Bruno): Le Tour de la France par deux enfants, 1877.