Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


vendredi 29 juin 2012

Le Bourgeois Gentilhomme aux Bouffes du Nord




Depuis qu'ici, après cinq ans d'entêtement, nous désespérons quelque peu des mots et du langage et préférons tenter l'aventure des images et des sons — une forme de pensée constitutive aussi du théâtre d'ailleurs —, voilà que notre collaborateur régulier Philippe Méziat vient à notre secours. De retour de la capitale où il a eu le bonheur d'assister à une représentation du Bourgeois Gentilhomme, mise en scène de Denis Podalydès, il nous offre ces lignes, dont le moins que nous puissions dire est que nous les trouvons pertinentes.

Le Bourgeois Gentilhomme / Molière / Lully / Denis Podalydès / Christophe Coin aux Bouffes du Nord. — Partons d’abord de ceci, auquel nous essayerons de nous tenir: Le bourgeois gentilhomme, c’est nous. D’ailleurs Pascal Rénéric, qui joue le personnage de Monsieur Jourdain, met ce trait au centre de son jeu dès le début, par de multiples sollicitations du public, œillades complices, serrements de mains, sourires et autres formes de prises d’appui qui conduisent, en un temps record, à ce que ledit public aura désormais tendance à s’identifier à lui. Fondamental, car quand on sentira vers la fin que le fantasme de base du bourgeois est en train de céder sous les coups répétés qu’on lui assène, c’est toute notre tendre sympathie qui finira par l’accompagner, et non je ne sais quelle pitié qui aurait pu découler de sa mésaventure, et de son ridicule. D’ailleurs Monsieur Jourdain n’est pas comme les Précieuses, il n’est pas ridicule.


Il est nous, et nous ne sommes pas ridicules. Nous sommes largués, nous ne savons plus où sont nos repères, nous voudrions bien accéder à ces domaines réservés qu’on appelle la culture, et nous sentons bien que d’une part ils ne nous apportent parfois aucune joie vraie, et que nous restons séparés de ceux qui en jouissent, ou font semblant d’en jouir. Semblant. Voilà le maître mot. Dans la pièce de Molière, les semblants se situent à deux niveaux, qui se répondent en un jeu de miroirs: celui des gens de cour (gentilshommes), qui sont dans le semblant sans en être dupes, et celui où se situe le seul Jourdain, qui en est précisément l’instrument et le jouet. Restent à l’écart de ce jeu les femmes de la maison, la bourgeoise, sa fille et leur gouvernante. Il faut cet écart pour que les choses avancent.

Nous sommes, et nous ne sommes plus, au temps de Molière. Nous y sommes dans la mesure où l’on nous a seriné depuis plus de cinquante ans que la culture fait l’homme, que le savoir élève, que l’argent ne fait pas le bonheur, que seul l’art mérite qu’on s’y intéresse et autres balivernes. Ça a même été jusqu’à créer un ministère spécifique, doté d’un budget certes d’une grande modestie mais qu’on réduit quand même par temps de disette, les théâtres sont pleins pour peu qu’ils prennent la peine de remplir, les files d’attente dans les musées sont interminables, les magazines culturels remplissent les salles d’attente, et j’en passe. Trait commun d’évidence avec M. Jourdain: tout le monde veut en être, on accepte même d’y consacrer pas mal d’argent, tout en sachant qu’on risque de s’y ennuyer. Bien entendu, Denis Podalydès sait pertinemment qu’il fait partie de ce jeu, il en accepte les règles, les usages, les codes: costumes signés Christian Lacroix, chorégraphie nerveusement orientale, troupe jeune, généreuse dans l’énergie et bourrée de talent, absence de vedette, mise en avant quand même d’un futur «grand talent», ensemble musical superlatif sous la direction de Christophe Coin, bonne communication, presse élogieuse avec des nuances, bref carnet de commandes plein jusqu’à la fin de l’année. Cerise sur le gâteau: on ne s’ennuie pas une minute, on jouit de tout ça sans entrave et sans modération, on rit, on est touché, les musiques additionnelles sont justes, la comédie-ballet se déroule sur plus de deux heures sur un rythme parfait. La culture a du bon quand même, quand l’art et la manière y sont.

En même temps, nous ne sommes plus au XVIIe siècle: la bourgeoisie a fait sa révolution, elle a mis du temps, elle a été contestée, mais elle a réussi à asseoir son seul pouvoir, qui est de mettre l’argent au travail et pas à la dépense. C’est Madame Jourdain qui a gagné. Ajoutez à ça deux guerres mondiales au moins, quelques exterminations, plusieurs génocides, et essayez de prétendre que la culture élève! Que le savoir scientifique fait avancer l’humanité! Qu’il faut pratiquer l’art de la guerre et de l’esquive! Quant à l’Art, soit vous le prenez sur le versant du marché et il n’est qu’un produit dérivé de l’argent (il s’agit toujours in fine de bien investir), soit vous le prenez sur le versant du spectacle vivant et il intéresse peu. En tous cas pas ceux qui pourraient (comme Louis XIV aimait à le faire dit-on) y trouver motif de dépense sans espoir de retour.

Donc quoi direz-vous? Donc rien justement, la culture n’est rien d’autre que le visage moins grimaçant du même financier, elle est le semblant qui fait tenir ceux qui n’ont pas les deux pieds dans le réel, elle reste par conséquent le piège dans lequel nous risquons de tomber, dans lequel d’ailleurs nous tombons comme M. Jourdain, qui est bien nous, comme nous le disions plus haut. D’où cette proximité, et cette curieuse façon que Molière a eu d’escamoter la fin de sa pièce, qui en serait la monnaie: Jourdain finit par toucher au réel, il sort doucement de sa duperie, son désir tombe, il chute, il se défait, il est en lambeaux (en chemise), nous partageons sa déréliction.

Beau personnage, non? Complexe, passant de l’enthousiasme à la colère si l’on ne partage pas ses élans, en pleine évolution, il est aussi en plein changement de discours, et ce qui signe ce changement c’est qu’il est amoureux. Là encore, peu importe la qualité véritable de la marquise, ce qui compte c’est le désir qui le tient et qui l’amène à vouloir la recevoir chez lui pour un grand diner. Pascal Rénéric est Monsieur Jourdain. Encore jeune mais parfaitement crédible dans le rôle d’un homme de quarante ans, il excelle entre autres par son regard, et surtout par ses yeux (bleus, clairs, lumineux) qui d’entrée captent l’attention par leur extrême mobilité, et par la palette de sentiments et d’émotions qu’ils sont capables de traduire, de l’émerveillement au doute, de la fureur au questionnement. Toujours peu ou prou en relation avec nous, il nous fait partager sa passion, passion à prendre ici dans tous les sens du terme, de ce qui nous pousse à la grandeur à ce qui nous fait souffrir et nous ramène, au bout du compte, à notre peu de réalité. Le reste de la troupe est au diapason, ici bien nommé puisque la musique est présente, et la danse, et au fond tous les beaux-arts. Spectacle total mais ouvert, donc sans risque de tomber dans la funeste idée d’une totalité réalisée, Le Bourgeois Gentilhomme de Denis Podalydès est à voir aux Bouffes du Nord, dès que possible. — Philippe Méziat.

© Photographie de plateau: Agence Myra, Pascal Victor — ArtcomArt. Qualité haute définition, cliquer sur l'image pour l'agrandir.